Ouvrir le menu principal

De l’Organisation du suffrage universel
Revue des Deux Mondes4e période, tome 130 (p. 5-25).
De l’organisation du suffrage universel


I. LA CRISE DE L’ÉTAT MODERNE


S’il est, — en cette ingrate matière de la politique où personne ne s’accorde sur rien, — un point sur lequel l’accord soit possible aujourd’hui et même assez près d’être fait, c’est que « tout va mal, » ou, comme disent les Espagnols, habitués depuis un siècle à des fins de régime, que « cela s’en va. » Les symptômes en sont très nombreux et frappans, si évidens qu’on se décide à les voir jusque dans les milieux où l’on serait le plus intéressé à s’y méprendre, où l’on aimerait le mieux ne les avoir jamais vus. Déjà les vieux parlementaires, qui n’en sont plus aux illusions, commencent à se frapper la poitrine et à s’accuser, en les regrettant, des fautes qu’eux-mêmes et les autres ont commises. À ces lamentations, discrètes encore, mais perceptibles pour qui prête l’oreille, le pays ne répond que par un grand silence. Le Parlement fait et défait, demande un gouvernement et empêche ou renverse tout gouvernement, affirme et nie, se précipite et s’enfuit, acclame et anathématise : la France en est absente, ou ne bouge pas ; et l’on ne sait ce qui des deux est le plus inquiétant, de ces convulsions du Parlement ou de cette atonie du pays.

Au fond, cette atonie et ces convulsions sont des marques du même phénomène et disent la lassitude de vivre, l’impossibilité de durer ainsi. Seulement, où l’accord cesse tout de suite, c’est sur les causes et sur les remèdes. De ce que « cela s’en va » on a donné mille raisons, mais, à notre avis, pas une bonne.

Quand on s’en prend aux personnes, on se trompe. Ce n’est pas la faute de tel ministre, puisque les cabinets se suivent, ne se ressemblent pas, et que, néanmoins, plus ils changent, plus « tout continue d’aller mal. » Ce n’est pas davantage la faute de tel Président, — s’il est permis de « découvrir l’exécutif » lorsqu’il s’est découvert lui-même, — puisque les Présidens passent, sentent le danger et n’y peuvent rien. Ce n’est pas la faute de telle institution prise à part, ni celle du Sénat, ni celle de la Chambre des députés ; du moins ce n’est pas directement leur faute, puisque, Sénat et Chambre, ils sont ce qu’ils peuvent être. Ce n’est pas notre faute, à nous citoyens, une faute personnelle à chacun de nous, car, après que nous avons voté de notre mieux, — c’est-à-dire contribué à choisir pour nous représenter le candidat le plus digne et le plus capable, — nous avons fait tout ce que nous pouvions faire. Ce n’est pas la faute de tel ou tel article de la Constitution, puisqu’on l’a déjà révisée et qu’on ne nous a pas guéris. Enfin, ce n’est pas la faute de celle Constitution dans son ensemble, d’une combinaison défectueuse des différens pouvoirs publics en France, du mauvais arrangement constitutionnel de février-juillet 1875, puisque ce trouble des fonctions de gouvernement ne s’arrête point aux frontières ; qu’il paraît être épidémique ; et que toute l’Europe en est travaillée, ou, si ce n’est toute l’Europe, assurément tout l’occident de l’Europe.

Les causes qu’on indique à l’ordinaire, et dont nous venons d’énumérer quelques-unes, sont donc ou trop locales pour ce mal général ou trop superficielles pour ce mal profond. Ceux-là seulement qui ne réfléchissent pas prennent pour des incidens d’un jour des faits d’une extrême gravité. Si ces faits ne sont pas tant des causes que des conséquences, la vraie cause, il faut la chercher plus avant, plus haut et plus loin. Il faut avoir sans cesse présent ce caractère européen et l’on peut dire quasi universel, quant à la civilisation politique, de la crise actuelle, qui ne se borne pas à être une crise de la République française, pas même une crise du parlementarisme, qui est — ni plus ni moins — une crise de l’Etat moderne. Sans doute, voici venir partout en Europe, à une échéance qui s’approche, la « faillite du parlementarisme » sous la forme où nous le connaissons ; et, cette fois, il n’y aura pas à épiloguer : ce sera bel et bien une « faillite », puisqu’il y avait bel et bien des engagemens pris. Mais il y a plus, et c’est de ce point qu’il faut partir : nous sommes en face d’une crise de l’Etat moderne ; nous y sommes en proie. Nous sommes malades par lui, ou, pins exactement, il est malade en nous, — et nous en mourrons s’il reste ce que les hommes d’avant nous l’ont fait.


I. — NATURE ET STRUCTURE DE L’ÉTAT MODERNE

Qu’est-ce donc que l’État moderne ? Il se peut définir ainsi : en théorie, c’est un État de droit ; en fait, c’est un État construit par en bas. Mais la définition elle-même a besoin d’être définie, et, dans sa première partie surtout, appelle une explication, car cette expression « un État de droit » est susceptible de bien des acceptions différentes.

Un « État de droit » est, d’abord, un État où tout est réglé par la loi, où rien n’est laissé au hasard, à l’arbitraire ou au bon plaisir, — lequel n’est que le hasard passant à travers l’esprit d’un maître. C’est un État où, rien ne se faisant que par la loi, la loi s’occupe et décide de tout. On y restreint aux dernières limites, on pousse dans les derniers retranchemens, on y coupe jusqu’aux racines la tradition, la coutume, tout ce qui n’est pas la loi écrite. Et la loi n’y est pas seulement, comme dans l’État plus ancien, un agent d’ordre et de conservation, mais un facteur de force, de mouvement et de transformation sociale. La loi, par suite, y devient toute-puissante, ou, du moins, elle y doit être, en principe, plus puissante que tout. Par suite aussi, la législation y est très abondante, et, par suite encore, l’organe législatif, la législature, y prend insensiblement une importance tout à fait hors de pair, une prépondérance absolue.

Mais, dans l’État moderne, le pouvoir législatif ne réside plus, ainsi qu’il résidait jadis, en la personne d’un chef, plus ou moins assisté de quelques conseillers : il réside ou il est censé résider dans le peuple, qui, suivant les cas, ici, l’exerce directement et, là, le délègue à des représentans élus. La loi n’est donc plus ce qu’elle était dans l’État plus ancien, l’œuvre d’un seul ou de quelques-uns, qui lui demeuraient comme extérieurs et supérieurs : elle est ou elle est censée être l’œuvre de tous, élaborée par tous ou par les représentans de tous. Dans l’État moderne, — qu’il soit royaume, empire ou république, — personne n’est plus en dehors ni au-dessus de la loi : le législateur lui-même, celui qui fait la loi, y est dans la loi et sous la loi. Personne n’y a de droits qui ne s’arrêtent au point où ils rencontrent les droits des autres ; de manière que tous ont ou soûl, censés avoir les mêmes droits et des droits égaux.

En somme, dans l’État de type antérieur, la loi ne s’étendait pas à tout ; il y restait une marge à l’arbitraire. Le plus souvent, dans l’État ancien, la loi n’était que la coutume fixée et consacrée ; elle ne créait rien, ni ne laissait rien perdre : elle conservait. Le pouvoir législatif n’était pas le premier ni le plus considérable de l’État : il n’existait d’ailleurs qu’en union étroite avec l’exécutif, dont il était inséparable. Le roi tout seul faisait la loi, et la loi ne liait point le roi. Elle ne liait pas tout le monde également, exceptait l’un ou l’autre, ou ne les liait que dans la mesure où le voulait le roi. Dans l’État ancien, le roi était l’autorité centrale, l’autorité suprême, l’unique autorité : il était cet État lui-même. Et non seulement l’unique autorité, mais presque le droit unique. Son droit ne rencontrait jamais d’autres droits qui tinssent devant lui ; son pouvoir, étant le lieu d’unité de tous les pouvoirs, n’était pas limité en droit ; il n’était limité qu’en fait ; il valait tant que valaient ses moyens.

Au contraire, dans l’État moderne, même s’il est de forme ou de dénomination monarchique, le pouvoir est limité en droit : la loi est censée lier également tout le monde, et le roi comme le dernier des citoyens, qui, en réalité, sont bien moins ses sujets que les sujets de la loi. A plus forte raison, si c’est une démocratie : il n’y a de droits que les droits des citoyens, et l’État n’est ou ne devrait être que l’équilibre de ces droits. Voilà, au résumé, ce qu’est un État de droit et voilà ce qu’est l’État moderne ; voilà ce qu’il est en théorie. Pratiquement, c’est un État « qui se construit par en bas. »

Pour garder la figure classique, c’est une pyramide retournée. L’État ancien descendait du roi jusqu’au peuple. L’État moderne monte, au contraire, démocratique, du peuple à des représentans élus, et, monarchique, du peuple à un représentant héréditaire du peuple. Dans l’État ancien, le peuple était à la base, sans doute, mais comme une indistincte poussière d’humanité, et le roi était au sommet, loin de ceux qui étaient le plus près de lui. Dans l’État moderne, on peut dire que le peuple est à la base et qu’il est au sommet. Les grains de la poussière humaine se sont « individualisés » ; chacun d’eux est devenu un homme et en chacun d’eux s’est incarné un droit.

Le sommet n’est plus dans une gloire, la base n’est plus dans la nuit ; un demi-jour et comme une lumière discrète éclaire, si l’on ose emprunter l’antithèse poétique, éclaire obscurément toute la surface. L’État ancien pendait des profondeurs du ciel. L’État moderne pousse des profondeurs de la terre. L’État ancien, à tout instant, évoquait Dieu : à tout propos, l’État moderne invoque le peuple. L’État ancien reposait sur un seul et, au surplus, était fait pour un seul : l’état moderne est censé reposer sur tous et censé être fait pour tous. C’est bien la pyramide retournée. — Maintenant, peut-être ne suffisait-il pas, pour substituer l’État moderne à l’Etal ancien et l’État de droit à l’État de fait, pour « construire l’État par en bas, » de retourner purement et simplement la pyramide.


II. — LA THÉORIE DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE.

Les révolutions ne font guère autre chose, et qui dit « révolution » ne dit, après tout, que « renversement. » Celle dont naquit l’État moderne triompha d’avoir transporté du roi au peuple ce qu’on appelait « la souveraineté. » De « la souveraineté » on ne dépouilla le roi que pour en revêtir la nation. On ne voulait plus qu’il y eût une souveraineté royale, mais à sa place et sur ses ruines on proclamait « la souveraineté nationale. » Ainsi l’État moderne détruisait à la fois et reproduisait l’État ancien, sans même prendre garde que, dans l’État ancien, aucune erreur ni aucun doute n’était possible ; on savait toujours où, et plus précisément « en qui », était « la souveraineté. » Si la souveraineté n’en était pas moins quelque chose d’obscur et d’indéfini, le souverain était assurément quelqu’un de défini et de connu. Nulle hésitation, nulle incertitude sur « le siège » de la souveraineté. Elle résidait dans la personne royale, de tel roi Charles ou de tel roi Louis. — Mais pour l’État moderne ? où réside à présent la « souveraineté » et en qui ?

Dans la nation tout entière, formant un corps, considérée comme une et indivisible ? Cela, oui, c’est la théorie ; mais quand on passe à la pratique, la nation indivisible se divise, la nation une se fractionne, et la souveraineté nationale se partage, la souveraineté une s’émiette. Passant à la pratique, il faut toujours qu’on en arrive là : au partage, au morcellement de la souveraineté nationale, quelle que soit la forme que revête l’État, et qu’il soit royaume, empire ou république.

Oui, certes, c’est la théorie que la souveraineté nationale réside dans l’ensemble de la nation, mais en vertu, en « devenir » ; et c’est le fait qu’au moment même où elle « devient », où elle se traduit par un acte, elle est morcelée en autant de parcelles que l’État compte de citoyens. Royaume, empire ou république, le seul acte par lequel se traduise ordinairement la souveraineté nationale est, en effet, l’élection. La seule expression de l’a souveraineté est le suffrage. Si donc il y a dix millions d’électeurs, il y a dix millions d’atomes de souveraineté ; la souveraineté indivisible ne « se réalise » qu’en se divisant.

Et c’est là encore qu’il faut en venir, à quelque spéculation ou doctrine philosophique que l’on veuille rattacher la notion de la souveraineté nationale. La fonde-t-on sur « le droit naturel » et va-t-on chercher l’homme avant la société ? ou bien sur « le contrat social, » et va-t-on chercher l’homme avant l’État ? ou bien sur « la volonté générale, » et se contente-t-on de considérer l’homme dans l’État ? Cette métaphysique, politiquement, importe peu. Dans la pratique de l’état moderne, il faut en venir à ce que ce droit naturel s’exerce, s’il y en a un ; à ce que ce contrat social, s’il y en eut un, se prolonge ou se dénonce ; à ce que cette volonté générale se déclare, s’il y en a une. Or comme il n’y a qu’une seule expression de la souveraineté nationale, il n’y a aussi qu’un seul moyen d’exercer le droit naturel supposé, de ratifier le contrat social supposé, de déclarer la volonté générale supposée ; et c’est le vote, le suffrage. — Suffrage de tous, évidemment, puisque la souveraineté est de tous ; que tous, par hypothèse, ont des droits naturels ; que tous sont, par hypothèse, parties au contrat social ; que, par hypothèse, toutes les volontés particulières doivent concourir à la volonté générale. Suffrage omnipotent de dix millions de souverains égaux ; suffrage solitaire de dix millions de souverains dispersés.

C’est-à-dire qu’il faut en arriver, dans la pratique, à briser, broyer et éparpiller cette souveraineté. C’est-à-dire qu’entre le bloc et le corpuscule, entre la nation, théoriquement souveraine, et chaque citoyen, souverain, dans la pratique, de la seule souveraineté du bulletin de vote, rien ne s’interpose et ne peut s’interposer ; qu’il faut que la souveraineté nationale, lorsqu’elle cesse d’être une abstraction, aboutisse, dans les faits, au suffrage universel et au suffrage inorganique : une entité, dix millions de cellules séparées, point d’organes intermédiaires ; et qu’il faut que du suffrage inorganique, la nation, en un temps donné, sorte désorganisée, avec l’Idée pure à un bout, l’Individu à l’autre bout, et dans l’entre-deux, le vide.

C’est-à-dire qu’on n’est pas libre de choisir, de subir une telle condition ou de s’y soustraire, et qu’il faut, de nécessité, dès qu’on bâtit l’État moderne, si on le bâtit exclusivement sur le principe de la souveraineté nationale ou ses substructions, — le droit naturel, le contrat social, la volonté générale, — et sur la pratique du suffrage universel inorganique, s’attendre à ne jamais tirer d’une matière ainsi pulvérisée qu’un État disjoint et comme désarticulé.
III. — QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE CONDUIT A L’ANARCHIE UNIVERSELLE

Mais plutôt, cet État moderne, qui doit être « construit par en bas, » tient-il debout sur une base solide ? Est-il « construit » d’une façon quelconque, à un degré quelconque ? Tant bien que mal est-il « construit ? » On est obligé de répondre que non, qu’il ne tient pas debout, parce que le pied lui manque ; qu’il n’est construit ni bien ni mal, pas même mal, point du tout, mais qu’il se fait sans cesse et sans cesse se défait.

Bâtir l’État moderne, en théorie, sur la souveraineté nationale et, on pratique, sur les dix millions de petits carrés de papier du suffrage universel inorganique, est aussi absurde, aussi fou, que fou et absurde eût été le rêve des moines du Mont Saint-Michel, s’ils eussent voulu jeter dans le ciel les clochetons de leur abbaye, en posant les premières assises non sur le ferme roc, mais sur la plage mouvante de la baie, où le passant s’enlize. C’est tenir la même gageure, que de prétendre bâtir l’État sur le suffrage universel inorganique, qui est la souveraineté nationale réduite en un sable mouvant. C’est oublier que seul le vent qui souffle fait quelque chose avec le sable, l’enlève par paquets, l’emporte, le roule en de furieux tourbillons, le laisse retomber au hasard effréné de son caprice ; et voilà une dune, mais revenez demain : le vent contraire aura soufflé ; où l’un avait amoncelé, entassé, l’autre a creusé : où était une dune est maintenant une fosse. Et de la fosse à la dune et de la dune à la fosse, chaque jour, s’il n’y avait au monde que le sable et le vent, changerait la face de la terre.

Il n’en va pas autrement de l’État, si l’on n’y reconnaît que cet élément, l’individu, et que cette force, le suffrage universel inorganique. Alors, un grand courant, un grand vent de l’opinion pourra enlever les électeurs, les emporter, les rouler en ses tourbillons, les laisser retomber au même hasard aussi aveugle d’un même caprice aussi insensé, et, les entassant, les amoncelant, sembler avoir fait quelque chose ; mais ce ne sera jamais qu’une dune, dans laquelle, le lendemain, le vent contraire creusera, et ce ne sera qu’une fosse. Ni le vent ni le suffrage n’auront rien construit. Par les temps calmes, entre deux ouragans ou deux scrutins, les grains de sable et les grains de souveraineté demeureront inertes, dormiront le lourd sommeil de la matière, les uns tout près des autres, et les uns étrangers aux autres, maintenus inexorablement chacun en son désert, jusqu’à la prochaine tempête ou la prochaine élection, jusqu’à une nouvelle et toujours redoutable mobilisation des atomes.

Car, dans l’état comme dans la nature, l’atome qui reste atome est anarchique, et qu’est-ce qui peut bien être plus anarchique qu’un grain de sable, dans la nature, si ce n’est, dans l’État, un grain de « souveraineté ? » — Ah ! vous avez coupé tous les liens, ou à peu près tous, qui rattachaient l’Individu à qui ou à quoi que ce soit ; vous l’avez isolé de tous les autres et de tout le reste ; vous l’avez exalté, élevé à la dernière puissance ; vous avez mis en lui tous les pouvoirs quand déjà il avait toutes les convoitises ; vous n’avez pas voulu autour de lui la moindre résistance, ni le moindre contrepoids au-dessous de lui ! Après avoir « abstrait » la souveraineté, vous avez, en quelque manière, « abstrait » l’Individu lui-même ; puis vous l’avez lâché à travers la société, dans son égoïsme impatient, débridant d’un seul coup dix millions d’égoïsmes pareils et semant dix millions de germes d’anarchie ! Vous avez cru faire merveille parce que le nombre était imposant et qu’il n’y en avait pas moins de dix millions, tous égaux, tous rivaux et tous séparés !

Et, depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous poursuivons ce paradoxe, de vouloir construire, sur ces dix millions de grains de sable inconsistant, sans aucun appareil, sans aucun système qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en plus pesante de l’État moderne. Nous peinons à édifier, dans la confusion des esprits et des langues, notre moderne tour de Babel, ayant d’abord eu soin d’enfermer en ses fondations dix millions de chances de désagrégation. Quelle chimère ! Faire de la durée avec de l’instabilité et de l’ordre avec du désordre ! faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif ! Gomme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges, il suffisait d’accrocher des atomes et d’additionner des molécules ! ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus complexe des organismes, c’était assez que de juxtaposer et d’additionner des cellules !

Il se peut que, de ce paradoxe et de cette chimère, la théorie se soit accommodée : tant qu’elle n’est que la théorie, on en prend à l’aise avec elle ; mais de froides et positives réalités viennent après, qui font justice. Le trouble qui agite l’État moderne, la crise dont il souffre, nous en savons à cette heure la vraie cause : c’est que les dures réalités sont venues ; c’est que la suite logique s’est déroulée ; c’est que de la « souveraineté nationale » a procédé naturellement le suffrage universel inorganique, et que du suffrage universel inorganique procède naturellement une universelle anarchie. — Le mal de l’État moderne, il ne servirait à rien de chercher des périphrases, c’est l’anarchie, dans la paix de la rue : une anarchie sourde, lente, partout diffuse en lui et qui lui est comme congénitale ; pas toujours agissante, mais toujours menaçante ; et elle a dix millions de germes, les dix millions d’individus entre qui, par le suffrage inorganique, est fractionnée la « souveraineté. » Ayons le courage de conclure en toute franchise : le grand mal et le grand danger, c’est la « souveraineté nationale » moléculaire, c’est le suffrage universel inorganique, qui ne peut être que le suffrage universel anarchique.


IV. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE, SES PROCÉDÉS ET SES PRODUITS

Et comment le suffrage universel inorganique ne serait-il pas le suffrage universel anarchique ? Pour qu’il ne le fût point, il faudrait que l’homme ne fût point l’homme, que tout électeur fût un saint, — et un saint très intelligent. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des hommes eussent le sens inné de la justice et du devoir, le dévouement instinctif, l’esprit de sacrifice volontaire, cette « vertu » que, paraît-il, exigent les démocraties et que les hommes, sous la démocratie comme sous d’autres formes de gouvernement, ou n’ont jamais eue ou n’ont plus. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des hommes eussent de l’intérêt commun une claire connaissance et un vif amour, qu’ils n’ont pas. Car combien d’entre eux sont capables de discerner et de préférer non pas l’intérêt général, ni seulement un intérêt quelque peu général, mais même leur véritable intérêt particulier ? Il faudrait, en un mot, que l’homme fût un animal beaucoup plus « politique » qu’il n’est, — quoi qu’en dise Aristote, — si toutefois Aristote a voulu dire, par « politique » autre chose qu’animal « sociable » ou « vivant en cité. » Car combien d’hommes sont capables, on ne dit pas de gouverner un État, mais de se gouverner eux-mêmes ?

Voilà cependant un régime où le nombre, faisant tout, peut tout. Il procède mécaniquement de la plus rudimentaire des opérations arithmétiques. Dans ce régime, fondé sur le suffrage universel inorganique, il n’y a que le nombre au total ; les unités viennent d’où elles peuvent, se rapprochent et se rangent comme elles peuvent. Elles n’ont pas de case marquée d’avance où elles doivent tomber. Le suffrage universel inorganique, en son addition grossière, brouille et confond les diverses colonnes. Le nombre n’a que sa valeur de nombre, et la valeur de l’homme n’y figure pas même comme coefficient. L’homme n’y compte que comme individu et ne compte pas comme élément social.

Dans ce régime, ceux qui ne prennent pas toute la place n’ont pas leur place ; ceux qui ne sont pas tout n’y sont rien ; ceux qui ne s’ajoutent pas à l’addition sont éliminés par soustraction. Le champ est ouvert aux audacieux, aux « malins, » aux cyniques, aux inconsciens ; eux seuls ne se découragent, ne s’absentent et ne « abstiennent jamais. Ambitieux de grande et de moyenne marque intriguent et bataillent, achètent et vendent, marchandent et maquignonnent, font impudemment leur métier de condottieri de la politique. Ils circonviennent l’électeur dérouté, l’étourdissent du vin vulgaire de leurs flatteries et de leurs promesses, l’enrôlent, l’arment d’un bulletin et le lancent à la conquête du nombre. De temps en temps, la vie normale de la nation est suspendue, sa vraie vie de sang et de chair : par le suffrage inorganique, elle devient inorganique pour un jour et, pour un jour, est supprimé ce qui en elle pose l’individu et le fixe quelque part, ce qui le qualifie, ce par quoi il est socialement « situé » en un certain endroit, dans une certaine condition, près de tels autres individus. C’est une lutte de chacun contre fous et de tous contre chacun ; lutte acharnée, impitoyable ; ténébreuse mêlée au bout de laquelle le plus écrase le moins, avec la stupide et muette brutalité des chiffres.

On ne saurait imaginer d’État plus anarchique, puisqu’il n’y a que le hasard, ni plus barbare, puisqu’il n’y a que le nombre. Du moins, il le serait absolument, il serait pleinement anarchique et barbare, un tel État, un État où les citoyens, ivres dans leur souveraineté, se ruent à leur fantaisie, sans que le moindre appui les retienne et les soutienne, où il n’y a plus ni cadres ni digues, où le suffrage universel coule comme un fleuve débordé, — si le hasard ne corrigeait pas le hasard, ou plutôt si l’astuce n’enchaînait pas le caprice et ne conduisait pas la sottise.

Parce que devant la loi, dans le suffrage, il n’y a plus de classes, ce n’est pas en effet une raison pour que, dans le suffrage, en marge de la loi, il n’y ait plus ni dirigeans, ni dirigés, ni dirigeables. En ce fleuve sorti de son lit, un habile homme peut faire des prises d’eau pour arroser son pré. Ou, revenant à notre première image, dans cette danse d’atomes, il est impossible qu’il n’y en ait pas qu’attire et que s’attache le métal aimanté. Ainsi s’explique la boutade fameuse de l’Américain Hamilton, en réponse à la phrase de Montesquieu sur la « vertu », que « la corruption est nécessaire dans les démocraties. » La corruption est à la fois le corollaire et le correctif du suffrage universel inorganique qui, ne voulant plus de distinctions ni de séparations même, tombe aux mains des plus effrontés et qui ne cesse d’être anarchique qu’en cessant d’être universel.

Mais lequel vaut le mieux, de la maladie ou du remède ? Le système électoral est détestable qui ne mène qu’ici ou là. Le système électoral est mal conçu et pèche par excès d’optimisme, qui ne prévoit pas ces deux espèces : les aventuriers et les imbéciles. Il met les uns à la merci des autres, et les honnêtes gens, les gens éclairés, à la merci et des uns et des autres. Le système électoral est mal conçu qui s’en rapporte à la fortune, aux destinées. Fata viam invenient ! comme si ce n’était pas la tâche de l’homme d’État de diminuer la part de la fortune dans les affaires de ce monde, et comme si, d’ailleurs, il ne se trouvait pas toujours quelqu’un pour détourner et pour suborner la fortune ! Le système électoral est mal conçu qui chasse les intérêts hors de leurs groupemens naturels, et coalise les appétits en groupemens artificiels. Par lui, par ce système électoral, le suffrage universel inorganique étant l’unique force motrice de l’État, et qui le tient tenant l’État, quoi d’étonnant si on le capte et s’il se fonde des syndicats, des sociétés pour l’exploitation de cette force ? s’il ne manque pas, dans ce genre de travaux publics, soit de manœuvres au rabais soit d’entrepreneurs à la surenchère ?

Un beau matin, quelqu’un s’avise que le renouvellement de la Chambre des députés se fera dans six mois. Le député de l’arrondissement est « usé » ; il a cessé de plaire : ou bien il appartient à l’opposition, et alors c’est un devoir de le combattre ; ou bien il a prouvé qu’il n’avait pas assez de crédit en ce haut lieu d’où pleuvent bénéfices et faveurs, et alors, c’est un besoin de le remplacer. Il suffit. Ce quelqu’un, qui n’est pas même quelqu’un, qui est quelconque, qui est le premier venu doué de beaucoup de vanité et d’un peu d’entregent, va trouver un second quelqu’un, non moins quelconque, qui s’en va trouver un troisième. Dès qu’ils sont trois, X, Y, Z, un « comité » est constitué : président, vice-président et secrétaire-trésorier. Le comité provoque une réunion « générale » où chacun de ses membres a soin de n’amener que les moins douteux de ses amis. Il leur expose ce qu’il a fait, les consulte sur ce qu’il doit faire. Ce qu’il a fait est ratifié par acclamation ; quant à ce qu’il doit faire, carte blanche. Avant cette réunion « générale », il était modeste et ne s’intitulait que comité provisoire ; après, il est établi, assis, patenté ; il a pignon ou étalage sur rue, et se tient en permanence, comme le Comité de salut public. Il est reconnu par la préfecture : un candidat ne passera peut-être pas sûrement grâce à lui ; il passera difficilement sans lui. Un candidat ? Mais le comité se réserve de désigner le candidat. X, Y, Z confèrent tous les soirs ; c’est de chez l’un chez l’autre un va-et-vient mystérieux : ils cherchent un homme. La ville et la banlieue attendent… Enfin, ils prononcent. Nouvelle réunion « générale. » Le nom du candidat choisi est mis aux voix, à mains levées : des mains se lèvent. L’homme de X, Y, Z reçoit la consécration solennelle de deux cents petits Z, Y, X. Il est désormais candidat, leur candidat, le candidat. Qui l’a investi ? La réunion « générale » du… Qui l’a proposé à cette réunion ? Le comité. Qui en avait chargé le comité ? Une première réunion. Qui avait convoqué cette première réunion ? Le comité. Qui avait investi le comité ? Personne. Mais personne non plus ne conteste les titres ni de la réunion, ni du comité, ni du candidat, il est le champion déclaré, privilégié, envoyé en possession de monopole, breveté avec garantie des « républicains progressistes » de l’arrondissement. — Et qui est-ce, les républicains progressistes de… ? — Vous le savez bien : « On » et « Chose » et puis X, Y, Z.

Mais qui est-ce, lui, le candidat ? Un avocat, ancien bâtonnier de l’ordre (ils sont quelquefois jusqu’à cinq inscrits au tableau) ou quelque officier de santé, promu docteur par la politesse française, comme Charles Bovary par M. Homais, ou, sans métaphore, à cause des campagnes, un vétérinaire. Si la circonscription est urbaine, le médecin prodigue ses secours au commerce local « que ruine la concurrence parisienne » : si elle est rurale, l’avocat se sent pris d’une passion violente pour les comices agricoles. Banquets par souscription et toasts. C’est l’heure de rédiger le programme. Le comité s’enferme et, pied à pied, en discute les termes.

La libre pensée locale a des exigences : elle veut, dix ans après que la loi est votée et rigoureusement appliquée (n’est-ce pas la plus appliquée de toutes nos justes lois ? ) que le candidat inscrive en ses revendications l’instruction gratuite, laïque et obligatoire, ou, puisque, somme toute, c’est une affaire faite, que l’on en jure le maintien. Elle éprouve son homme, l’homme de X, Y, Z, à cette pierre de touche : jure-t-il de maintenir les lois scolaires et militaires… ces lois qui,… ces lois que… ces lois intangibles ? Car cette libre pensée pense peu et pas du tout librement. Il y a des chances pour que X, Y, Z, s’ils sont « républicains progressistes » en province, dans une ville de quinze à vingt mille âmes, soient en même temps francs-maçons et dignitaires d’une loge. Ce n’est pas qu’il faille pour cela exagérer la profondeur ni la noirceur de leurs desseins ; mais de piquer trois points sous leur signature, de frapper trois coups sur leur coude, aux reconnaissances, de porter à leur nœud de cravate une truelle croisée avec une équerre d’argent, cela leur donne de la surface, du plomb et de l’aplomb, et cela leur permet, tout en distribuant des soupes aux pauvres, de distribuer des sièges à leurs compagnons.

Soumis par les inquisiteurs du cru à la question préalable, le candidat accepte tout ce qu’on lui impose ; le moyen de ne pas accepter ? Ce qui s’offre à lui et ce qu’il perdrait en se dégageant, c’est le seul groupement qui subsiste ; groupement artificiel d’amours-propres et de cupidités, mais un groupement ; la seule organisation tolérée dans le suffrage universel inorganique : organisation illégale ou extra-légale, mais une organisation ; la seule force demeurée debout, la seule échappée à la perte des forces, à la mort des vies collectives, ou la seule ressuscitée ; force usurpée, trompeuse, oppressive, mais une force. En face d’elle et contre elle, rien : le verbe lui-même, ce levier des démocraties, sans elle, n’a plus de mordant ni d’effet : rien que l’argent qui puisse se passer d’elle, et encore serait-il plus prudent de transiger. Dans le suffrage universel inorganique, rien donc que les comités et l’argent. Il n’y a, pour le candidat, qu’un moyen de se soustraire aux comités, c’est de s’en fier à l’argent : il n’y a pour lui qu’un moyen de ne point prêter hommage au comité, de ne point recevoir en fief sa circonscription, — c’est de l’acheter. Le suffrage universel inorganique s’organise et s’actionne par ces deux seules forces : les comités et l’argent. Mais par les comités, il cesse d’être universel et, par l’argent, il cesse d’être un suffrage.

Qu’il le doive à l’argent ou aux comités ou aux deux forces combinées, l’avocat, le médecin, le vétérinaire est élu. Son nom sort triomphant des urnes, que nous supposons inviolées. Il a une majorité décisive : d’où lui vient-elle ? De toutes les voix qu’il a réunies, combien lui ont été données pour lui-même, à raison de ce qu’il est ou de ce qu’il n’est pas ? De tous ses partisans, combien en connaît-il et combien le connaissent ? De tous les intérêts qui se confient à lui, combien sont identiques ou seulement analogues aux siens ?

Quand on « représente » quelqu’un ou quelque chose, on devrait être comme une image de ce quelqu’un ou de ce quelque chose. Mais ce député, s’il va officiellement représenter à la Chambre l’arrondissement de…, qui réellement « représente-t-il » et quoi ? Des affaires et des besoins de ceux qu’on le dit « représenter » que sait-il, si on le pousse un peu ? Ce qu’on lui en écrit de là-bas. Et qui lui en écrit ? Son comité. Comme il faut qu’il parle pour se faire entendre, on lui fabrique, vaille que vaille, un dossier : avocat, il se plaint, en phrases touchantes, de la mévente du colza ; médecin, il déplore amèrement la « maigreur » de la betterave, — sans en souffrir, sans en convaincre et peut-être sans être convaincu, — avocat, parce que tout se plaide, et médecin, parce que tout se traite. On ne sent point, sous ces discours, l’intérêt vivant, directement atteint, directement en jeu : par ces discours, ce n’est point le pays vivant qui se manifeste, c’est un pays factice, plaqué sur l’autre qu’il étouffe ; un faux pays politiquant, représenté alors que le vrai ne l’est pas, et recrutant ses dignes « représentans », qui ne « représentent » que lui, en trois ou quatre métiers, dont c’est la spécialité de fournir des rhéteurs à tous les partis : avocats, médecins d’hommes ou de bêtes, professeurs, journalistes ou, plus vaguement mais plus noblement, publicistes.

Si les députés que nous avons, pour la plupart politiciens de carrière, nous représentaient réellement, c’est que nous serions — ce qui ne s’est jamais vu — toute une nation de journalistes, de professeurs, de médecins et d’avocats. Et si nous ne sommes pas cette nation, il y a dans la Chambre trop d’avocats, de médecins, de professeurs, de journalistes ; il y en a sans proportion aucune avec la place mesurée qu’ils occupent dans le pays, et ils ne nous représentent pas ; ils ne représentent que des politiciens comme eux. Le suffrage universel inorganique aboutit encore à ce résultat : il sophistique la nation, fausse le régime représentatif, inaugure le règne des politiciens.

Agent général à Paris des politiciens de son endroit, mandataire ou commissionnaire de X, Y, Z, coupé de toute communication personnelle et intime avec les électeurs qui l’ont nommé ou qui ont fait le simulacre de le nommer, le député ne représente, au faire et au prendre, que lui-même et son comité, son comité plus que lui-même. Et en quoi le représente-t-il ? Il chasse pour lui aux croix du Mérite agricole, aux palmes académiques, aux médailles, aux vases de Sèvres, et, quand il fait peur ou quand il a peur, à des subventions, à des allocations plus nutritives. Quel jour donnent audience les ministres et reçoivent les directeurs, c’est ce qu’il lui faut d’abord savoir. Il passe ses matinées en fiacre, ses après-midi à la Chambre. Il y expédie sa correspondance, y reçoit ses visites, déambule dans les couloirs et fait des apparitions en séance. Un huissier crie : « On vote, messieurs ! » Comment vote-t-on ? Blanc ou bleu ? Aux chefs du groupe d’en disposer. Et qui a fait de ceux-là les chefs du groupe ? Evidemment les membres de ce groupe. Mais comment s’est formé le groupe ?

Des députés venus de tous les coins de la France se sont associés sur une idée, le plus souvent très confuse et sous une étiquette, le plus souvent très élastique. Ils se sont classés, catalogués, comptés politiquement et économiquement. Les groupes ne sont point des partis, mais comme des bureaux, des syndicats de parti. Le groupe est un peu dans la Chambre ce qu’est le comité par rapport au suffrage universel inorganique. C’est la seule collectivité, la seule organisation, la seule force qui vive et agisse. Comme le comité le groupe est artificiel, et comme le comité il ne représente rien qui ne soit factice et de pure convention, ni un intérêt vivant, ni le pays vivant.

Néanmoins, il faut être d’un groupe. Le député ne peut pas plus s’affranchir du groupe que le candidat du comité. Voici l’alternative : en être ou ne pas être ; en être, ne fût-ce que du groupe des indépendans, des sauvages, de ceux qui ne sont pas d’un groupe. Comme tout, dans l’État, tient au nombre, le groupe pèse et peut en proportion du nombre, et chaque député pèse et peut en proportion de ce qu’ils sont de membres à son groupe. S’ils sont cinquante, il est multiplié cinquante fois par lui-même, j’entends pour ce qui est sa besogne journalière : de décrocher des vases de Sèvres, des palmes académiques, des croix du Mérite agricole. Il ne représente rien, qu’un comité qui ne représente rien ; mais devant les ministres, dans la bascule parlementaire, il représente son groupe, et ici, par un miracle de l’arithmétique, zéro multiplié cinquante fois donne cinquante. Non seulement, plus le groupe est nombreux, plus le député devient redoutable et cher aux ministres, mais plus il est en passe et en posture de devenir ministre à son tour. Un homme de génie, hors du groupe, ne le serait pas ; un Richelieu, un Colbert ne le seraient pas, ne représentant l’un que Richelieu, l’autre que Colbert ; mais, sans génie, dans le groupe et avec le groupe, on peut l’être, et ce monsieur l’a bien été, par la valeur de cinquante non-va leurs.

Ainsi se forge et se rive toute une chaîne de dépendances : le ministre dépend des chefs de groupes, qui dépendent des députés, qui dépendent des comités, qui confisquent le suffrage dit universel, et ainsi, au bout de la chaîne, au dernier anneau, partout et toujours le pouvoir traîne le boulet du nombre. De là l’humiliante médiocrité, l’affligeante stérilité de la politique actuelle, et elle ne peut pas, sous ce régime, ne pas être médiocre et stérile. Sous ce régime, le Moyen de parvenir ne remplit pas un gros traité. On y « parvient » au choix ou à l’ancienneté. Pour l’ancienneté, il suffit, avant de vouloir être député, d’avoir été conseiller municipal, conseiller d’arrondissement et puis conseiller général. Pour le choix, il faut ne porter ombrage à personne et subir les conditions de X, Y, Z. Tout ce qui dépasse est écarté ou abattu du coup, sauf de très rares exceptions et, comme l’on dit, elles confirment la règle.

A ce choix fait presque au rebours et à cet avancement presque bureaucratique on obtient une représentation qui ne « représente ». en aucun sens du mot français « représenter » ; qui ne « représente » rien et ne fait point figure ; qui, nulle au point de vue représentatif, est nulle encore ou fort insuffisante au point de vue législatif ; en qui, par une de ces rares exceptions, par surprise, il peut s’être glissé quelque talent, plus souple ou moins vite rebuté, niais où le talent lui-même est obligé, pour avoir prise sur la flottante et molle médiocrité qui l’enveloppe, de recourir à tous les sophismes, à tous les truismes, de s’excuser en quelque sorte et de se rabaisser.

Comme, dans cet État, le nombre est le maître ou comme on lui fait croire qu’il l’est, c’est au nombre qu’il faut plaire et, pour lui plaire, c’est à lui qu’il faut ressembler. Sorti du nombre et fait à son image et ressemblance, l’État actuel ne peut pas ne pas avoir les lares et les défauts du nombre. Ainsi que le suffrage universel inorganique, qui tombe aux mains des comités, l’État actuel tombe aux mains des groupes, lesquels ne sont que des coteries parlementaires et peu à peu, dans le vrai pays, dans le pays vivant, — comme autrefois, par le suffrage restreint, émergeait seul le pays légal des deux cent mille électeurs censitaires, — par le suffrage universel inorganique émerge seul un faux pays de comités et de groupes ; seulement celui-ci n’est que le pays illégal des politiciens de toute taille et de tout acabit.

Au bref, en rassemblant les traits, ou le suffrage universel inorganique est anarchique, ou il n’est plus universel. Ou il est séquestré, accaparé par des meneurs, ou il est exposé aux tentations de l’argent. Etant corruptible, il est corrupteur. Il livre le pays à trois ou quatre catégories ou professions politiquantes. Il ne donne jamais qu’une représentation adultérée ; une législation impulsive et incohérente ; un gouvernement précaire et contraint à de mesquines négociations de couloirs ; un État incertain, chancelant, à toute heure sur le point d’être bouleversé. Il est également incapable de fonder une démocratie et de ne pas fonder une démagogie. Après quelques expériences ou répétitions, aucun suffrage n’est moins universel que lui ; nul, moins que lui, n’est un libre suffrage. Il a un côté tragique et un côté comique : quand il n’est pas un danger formidable, il est une risible mystification et il peut être tout ensemble, il lui arrive d’être tout ensemble, mystification et danger.

Mais, si c’est là l’État actuel, ce n’est pas l’État moderne le meilleur qu’il soit permis de concevoir et possible de constituer. Il est entendu que cet État doit être « construit par en bas », mais encore faut-il qu’il soit construit, et d’une autre main-d’œuvre qu’un baraquement provisoire, perpétuellement sous le coup d’être rasé au niveau du sol. Il est entendu que la base de l’État moderne doit être très large, mais il faut qu’elle ne soit qu’une base et non tout l’édifice, à elle seule. Il est entendu que, dans cet État, tout le pays doit être représenté, mais il faut que tout le vrai pays vivant y soit vraiment représenté ; que la loi y doit être faite pour le peuple, mais il faut qu’elle soit faite pour tout le peuple par des législateurs vraiment législateurs. Il est entendu que l’État moderne doit reposer sur le suffrage universel, mais il faut que ce suffrage soit vraiment un suffrage vraiment universel et ne soit plus ni ce danger qu’il est, ni cette mystification. Et puisqu’un pareil suffrage, ordonné et sérieux, n’est pas le suffrage universel inorganique, que ce ne saurait être lui, ce sera, il faut que ce soit le suffrage universel organisé.


V. — QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL RESTE LA BASE NÉCESSAIRE DE L’ÉTAT MODERN’E, MAIS QU’IL PEUT ÊTRE ORGANISÉ

C’est à ce mal que l’État moderne est en proie : le suffrage universel inorganique, le suffrage universel anarchique, le suffrage universel mis en coupe réglée ; donnant, comme produits, une représentation nulle, une législation pleine de heurts et d’à-coups, un gouvernement qui ne peut plus gouverner ; étouffant le vrai pays qui vit, au profit d’un pays illégal de politiciens, qui ne vit pas. C’est cela, la crise de l’État moderne ; c’est en face d’elle que nous sommes ; et elle nous met en face de ce problème : Etant donné que l’État moderne est et restera un État de droit, qu’il restera construit par en bas, sur le suffrage universel, comment le guérir de son mal ? comment faire que le suffrage universel ne soit pas anarchique, soit sincère, donne une représentation qui « représente » dans tous les sens du mot, une législation sage, suivie, composée, harmonique, un gouvernement qui gouverne ? comment faire que le vrai pays vivant ne soit plus sacrifié au faux pays politiquant ?

La solution de ce problème ? Une seule. La fin de cette crise ? Une seule. Le remède à ce mal ? Un seul : organiser le suffrage universel ; substituer au suffrage universel inorganique le suffrage universel organisé. Non point supprimer le suffrage universel, n’y point toucher, n’enlever à qui que ce soit, son vote, ne conférer à qui que ce soit plus d’un vote ; n’ôter à personne sa place, ne donner à personne plus de place, assurer à chacun et à tout le monde une place. Non point détruire l’État moderne ni le refaire sur d’autres bases, l’achever. Issu d’une convulsion, d’une Révolution, en un jour ou en une nuit, sans cesse secoué, ébranlé depuis lors, il a gardé quelque chose d’improvisé, de campé là, de pas fini ; de toutes parts il est entouré d’échafaudages et de pierres d’attente ; ne pas démolir ce qui est fait, construire dessus. Ne rejeter comme de mauvaise qualité quoi que ce soit des matériaux, tout utiliser, mais tout appareiller et tout joindre.

Même dans le suffrage universel inorganique, n’a-t-on pas vu naître, se développer et grandir, comme un organisme spontané ou comme une organisation spontanée, le comité électoral ? Ce comité, ne l’a-t-on pas vu devenir et demeurer à peu près la seule force au milieu du nombre ? Ne l’a-t-on pas vu s’en emparer, l’enrégimenter, le commander ? ce qui est détestable, mais seulement parce que le comité, dans le suffrage universel inorganique, pousse sans règle, sans contrôle, n’est pas investi, s’investit et n’est pas accrédité, s’arroge ; seulement parce qu’il n’est qu’une organisation illégale ou extra-légale, contre la loi ou en marge de la loi. Ce qui est détestable, c’est ce que le comité introduit d’illégal dans le suffrage universel ; ce n’est pas ce qu’il y introduit d’organisé. Au contraire, l’exemple du comité, seule force agissante dans le suffrage universel inorganique, démontre à l’évidence la nécessité d’organiser le suffrage en une organisation légale, pour l’arrachera une organisation illégale.

Le pouvons-nous ? Si nous le voulons. Ni le principe ni les élémens n’en sont difficiles à trouver. Rien ne vivant vraiment que d’organique, afin d’avoir le suffrage universel organisé, faisons de par la loi une place et fixons sa place dans le suffrage à tout ce qui est vivant dans le pays.


VI. — LA THÉORIE DE LA VIE NATIONALE ET LE SUFFRAGE UNIVERSEL ORGANISÉ

Organiser le suffrage universel, fixer dans le suffrage universel sa place à tout ce qui vit dans la nation, c’est sans doute abjurer la doctrine, renoncer à la théorie de la souveraineté nationale. Car, on le répète, le suffrage universel inorganique lui est lié indissolublement : l’un correspond à l’autre et l’un découle de l’autre. Mais, en l’abandonnant, il n’y a pas à la regretter, elle, ni les notions qui lui font cortège : le droit naturel, le contrat social, la volonté générale. — De droits naturels, il n’y en a point, mais seulement des faits naturels ; ou, si l’on veut qu’il y en ait, il n’y a de droits naturels que ceux qui procèdent de faits naturels. Aller, venir, penser, parler sont des faits naturels, par conséquent peuvent être à la rigueur regardés comme des droits naturels. Mais voter n’est nullement un fait naturel, par conséquent ne peut être un droit naturel. Du contrat social on serait embarrassé de citer plus d’un ou deux exemples, et ceux qu’on cite ne prouvent pas grand’chose ; quant à la volonté générale, — s’il y a une volonté générale et si l’on peut dire ce que c’est, — le suffrage universel inorganique est loin d’en être l’expression.

Enfin, la souveraineté nationale elle-même : que vaut, à bien l’examiner, dans l’État moderne, que vaut cette notion de « souveraineté » ? D’où elle vient, on le sait : c’est une idée mystique et théologique. A quoi elle sert, on ne le voit pas ; en quoi elle nuit, cela éclate aux yeux. Tant que la souveraineté nationale reste à l’état de théorie et que la souveraineté comme la nation forme un bloc, demeure une et indivisible, soit encore : elle n’est qu’inutile ; ce n’est qu’une doctrine de majesté, bonne pour la pompe et l’ostentation : ce n’est qu’une phrase et qu’un mot ; laissons dire, quoique les phrases et les mots ne soient pas toujours innocens. Mais dès qu’elle passe à la pratique, elle se morcelle et morcelle la nation, où elle ne reconnaît et ne souffre que l’individu. Entre la nation, en sa masse, et l’individu, point d’intermédiaires : le tout est souverain, chacun est souverain : ce qui n’est pas souverain n’est pas ; il n’est que le tout et que chacun.

Or l’individu n’est pas seul à vivre dans la nation, et même, à de certains égards, dans la nation, c’est l’individu qui vit le moins : il y vil moins d’une vie individuelle que d’une multitude de petites vies collectives. Politiquement, le suffrage universel inorganique l’a abstrait des réalités où il vit : il en a fait comme un être de raison. Mais un être de raison n’est qu’un être d’imagination : fait pour ce qui vit, l’État qui veut vivre doit être fait de tout ce qui vit dans la nation. L’individu vit dans la nation, et il doit vivre dans l’État. Mais pourquoi politiquement vivrait-il en dehors des réalités où il vit socialement ? pourquoi ne vivrait-il pas politiquement de ces vies collectives auxquelles la sienne est tous les jours mêlée et dont on ne peut l’isoler sans violer les lois mêmes de sa vie ?

Ces réalités sociales, ces vies collectives de l’individu, ne pourrait-on pas refaire et restaurer par elles les cadres imprudemment brisés ? Puisque, aussi bien, c’est tout le problème de refaire des cadres à l’État, puisque c’est tout le problème d’organiser le suffrage universel, ne pourrait-on pas leur emprunter les élémens d’une organisation ? L’individu n’y perdrait rien : il y gagnerait de redevenir un être concret ; le citoyen y redeviendrait une personne vivante. Il n’y aurait de changé qu’une chose, mais tout l’État moderne en serait changé, pour son plus grand bien : voter, au lieu d’être l’exercice de la souveraineté, serait une fonction de la vie nationale ; la théorie de la vie nationale remplacerait la théorie de la souveraineté nationale ; et, de même qu’à celle-ci était lié le suffrage universel inorganique, de celle-là découlerait, pour le plus grand bien de l’État et de l’individu même, le suffrage universel organisé.


VII. — LÉGITIMITÉ THÉORIQUE ET NÉCESSITÉ POLITIQUE D’UNE ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL

Cette substitution de la notion de vie à la notion de souveraineté et du suffrage universel organisé au suffrage universel inorganique, qui est théoriquement légitime, est-il besoin d’ajouter qu’elle est politiquement nécessaire ? Nous n’avons que ce choix : organiser le suffrage universel selon la vie et sur la vie, pour vivre, ou mourir du suffrage universel inorganique ; — ce qui revient à dire que nous n’avons pas le choix.

Il n’y a plus à se repaître ni à se bercer des songeries d’antan. Juger le suffrage universel comme on le jugeait avant 1848, c’est proprement une façon de penser préhistorique, dans notre monde, à nous, dans le monde que le demi-siècle écoulé depuis lors nous a fait et que le temps présent travaille à nous faire.

Depuis 1848, d’autres élémens sont entrés en ligne, et ont même réussi à se faire leur place dans le Parlement, qui ne visent plus à détruire l’État, mais à se faire de l’État un instrument pour refondre la société. Ils marchent à l’assaut du pouvoir ; ils se vantent déjà d’avoir pour eux le nombre ; et par eux, à la faveur du suffrage universel inorganique, ce sont les luttes de classes qui tendent à reparaître et à se renouveler. S’il ne saurait rien y avoir de plus désastreux, il faut arrêter, modérer ou contenir ces élémens : aux forces qui les portent et les poussent, il faut opposer quelque force. Et puisque l’on se sert du suffrage universel inorganique, en vue d’une révolution sociale, il faut, en vue de l’ordre et du progrès social, se réfugier dans le suffrage universel organisé.

La force à opposer au nombre, elle n’est pas ailleurs : elle est là. Il faut organiser le suffrage universel. Il faut, dans le suffrage universel, former comme une espèce de brise-lames et présenter à la vague montante comme des compartimens, comme des cloisons étanches.

Que seront-ils, ces brise-lames ? et ces cloisons, que seront-elles ? Toutes les vies vivant dans l’État, qui vivent dans la nation. Au même problème toujours plus pressant, toujours plus urgent, quelle sera la solution ? Toujours une seule ; toujours la même : organiser le suffrage universel. Qu’opposerons-nous à cet excès d’individualisme, qui, chez l’électeur, débride l’anarchie et, chez l’élu, annule la personnalité, tout en n’obéissant qu’à deux forces : le comité usurpateur et l’argent démoralisateur, — pour passer sous silence la troisième force à laquelle se plie le suffrage universel inorganique : la candidature officielle, la pression administrative ? Puisque la « décentralisation » est, en ce moment, à la mode, pourquoi ne pas commencer par « décentraliser » le suffrage que les comités accaparent, quand ce n’est pas l’argent qui le frelate ou l’administration qui le manipule ? Pourquoi ne pas l’affranchir de cette servitude ? Pourquoi ne pas le faire, puisqu’on le peut, plus digne et plus libre ? Et on le peut. En effet, que faut-il ? Encore et toujours une seule chose : l’organiser. De cette manière, garantir au pays une représentation plus exacte, qui le « représentera » réellement et le représentera tout entier ; une législation plus impartiale, qui ne sera pas faite à l’avantage, même injuste, du nombre, exclusivement par les élus du nombre, ses courtisans forcés : équilibrer les élémens, et les pondérer les uns par les autres ; pour la stabilité et le développement, pour la fécondité de la démocratie elle-même, imposer des limites à la démocratie, faire couler ses eaux divisées en un réseau de canaux et d’écluses.

Pourquoi donc remettre à demain ? Pensons-y, bien plutôt, tandis que nous sommes relativement de loisir ; pensons-y pour agir plus que pour philosopher, dans un esprit pratique et politique. Ce n’est pas d’aujourd’hui que ces questions sont agitées ou qu’est agitée cette question, grosse de tant de questions, de l’organisation du suffrage universel. Plusieurs systèmes ont été proposés, qui valent la peine d’un examen. Ces différens systèmes, nous les étudierons. Mais deux points sont à mettre tout de suite hors de discussion. Le premier (il importe d’éviter une équivoque que trop d’intéressés se feront un plaisir de soulever), c’est que le suffrage organisé restera le suffrage universel, que personne n’y aura de privilèges, que personne n’y sera dépouillé de son droit, qu’il restera égal — qu’il sera même plus universel, plus égal que ne l’est le suffrage inorganique faussement dit universel. Le second point, c’est que le système à préférer sera celui qui organisera le suffrage universel lui-même, le corps électoral lui-même, et qui, en les organisant, nous donnera vraiment, dans ce temps-là, un « corps » électoral et un suffrage « universel ».


CHARLES BENOIST.