De l’Imitation de Jésus-Christ (Brignon)/Livre 3/50

Traduction par Jean Brignon.
Bruyset (p. 253-258).


CHAPITRE L.
Comment un homme dans la tristesse & l’aridité, doit s’abandonner entre les mains du Seigneur.
Le Disciple.

O Pere souverainement saint, ô mon Seigneur & mon Dieu, soyez beni maintenant & à jamais, puisque tout s’est fait, ainsi que vous le vouliez, & que tout ce que vous faites, est très-juste.

Que vôtre serviteur se réjoüisse non pas en lui-même, ni en aucun homme, mais en vous seul ! car c’est en vous seul qu’il trouve sa consolation, son contentement, & sa gloire, & vous êtes son esperance & sa couronne.

Qu’a-t-il, Seigneur, qu’il n’ait reçû de votre main, sans l’avoir mérité ?

Tout est à vous, comme à celui qui a tout donné, & qui a tout fait.

Je suis pauvre, & dès mes premieres années j’ai été dans le travail[1], & dans la souffrance.

Je suis quelquefois si triste, que je ne puis retenir mes larmes. L’image seule des peines que j’ai à souffrir, m’effraye & me trouble.

Je ne souhaite rien tant que de vivre en paix. Je vous demande, Ô mon Dieu, cette paix si douce, si propre de vos enfans, que vous remplissez de lumieres, & que vous comblez de délices.

Si vous me communiquez cette paix, si vous me faites participant de ces délices, mon ame pleine d’allegresse & de dévotion ne cessera de vous loüer.

Mais, si vous vous retirez de moi, & que vous me délaissiez, comme vous faites quelquefois, je ne pourrai plus courir dans la voye de vos Saints Commandemens[2].

Je me prosterne ici devant vous, frappant ma poitrine, pour vous témoigner ma douleur de n’être plus comme j’étois, lorsque vous répandiez sur moi vos lumieres[3], & qu’afin de me défendre des tentations, vous me couvriez de vos aîles[4].

Pere juste, c’est maintenant que vous voulez éprouver votre serviteur.

Pere infiniment aimable, il faut aujourd’hui que vôtre serviteur souffre quelque chose pour l’amour de vous.

Pere digne d’être reveré à jamais, voici le moment prévû avant tous les siécles, dans lequel vôtre serviteur doit être affligé de peines extérieures, afin qu’il vive éternellement au dedans de vous.

Qu’il soit donc humilié, qu’il soit méprisé, qu’il soit comme anéanti devant tous les hommes ! que tous les maux imaginables fondent sur lui, & qu’il en soit accablé pour un peu de tems, pourveu qu’il puisse renaitre & revoir le jour, & avoir part à vôtre gloire dans le ciel !

Pere saint, vous l’avez ordonné ainsi, & rien ne s’est fait que selon vôtre volonté.

C’est une faveur signalée que vous faites à vos amis, lorsque vous leur fournissez des occasions de souffrir pour vous ; quoique vous permettiez qu’ils souffrent beaucoup, qu’ils souffrent souvent, & de toutes sortes de personnes.

Rien ne se fait sur la terre par hazard, & sans l’ordre de vôtre divine Providence.

Il m’a été très avantageux, ô mon Dieu, que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne vôtre sainte Loi[5], & que je bannisse de mon cœur tout sentiment de vanité & de présomption.

Si j’ai été couvert de honte & d’ignominie, c’est un bien pour moi, puisque j’ai appris à chercher ma consolation, non auprès des hommes, mais auprès de vous.

J’ai d’ailleurs conçu plus de crainte de vos jugemens secrets, sçachant que vous affligez le Juste de même que le pecheur, mais toûjours avec raison & avec justice.

Que vôtre Nom soit beni pour la grace que vous m’avez fait de ne me point épargner, de me frapper rudement, de m’accabler de douleurs & de miseres, au dedans & au dehors !

Je ne reçois nulle consolation de quelque créature que ce soit ; je n’en reçois que de vous, souverain Medecin des ames, qui blessez & qui guerissez de la même main ; qui conduisez l’homme jusques aux portes de l’Enfer, &e qui l’en retirez[6].

Il vous a plû de me châtier, mais de telle sorte que vos châtimens me servent de salutaires leçons[7].

O aimable Pere, je me remets entre vos mains ; je baisse la tête devant vous, prêt à recevoir la correction que j’ai méritée.

Frappez tant qu’il vous plaira, frappez, redoublez les coups, s’il est necessaire, pour dompter & assujettir ma volonté toûjours rebelle à la vôtre.

Donnez-moi cette pieté, & cette docilité que vous donnez à vos vrais Disciples, afin que je vous obéïsse en toutes choses.

Je vous abandonne generalement tout ce qui est dans moi, afin que vous le reformiez : car il vaut bien mieux être corrigé en cette vie, que puni en l’autre.

Vous connoissez toutes choses, tant generales que particulieres, & dans le fond même des consciences rien n’est caché à vos yeux.

Avant que les choses arrivent, vous les prévoyez, & vous n’avez pas besoin d’être averti de ce qui se passe sur la terre.

Vous ne pouvez ignorer ce qui m’est utile pour mon progrès spirituel, ni combien la tribulation m’est necessaire pour me purger de mes vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, & ne souffrez pas que ma vie, dont vous voyez mieux que personne les désordres, demeure sans amandement.

Faites que je sçache ce qu’il faut sçavoir ; que j’aime ce qu’il faut aimer ; que je loüe ce que vous loüez ; que j’estime ce que vous estimez ; que je condamne ce que vous condamnez.

Ne permettez pas que je regle mon jugement sur ce que je vois, ni sur ce que j’entends dire à des personnes ignorantes : mais éclairez moi l’esprit, afin que je juge sainement des choses, soit materielles, soit spirituelles, & que je tâche sur tout de connoître ce que vous desirez de moi.

Les hommes qui jugent de tout sur le témoignage des sens, sont sujets à se tromper : mais ceux qui s’abusent le plus souvent, sont ceux qui accoûtumez à se gouverner par l’esprit & selon les loix du monde, n’aiment ni ne cherchent que les biens visibles.

Un homme pour avoir l’estime d’un autre homme, en est-il meilleur ?

Les loüanges que donne un superbe à un superbe, un aveugle à un aveugle, un malade à un malade, sont de pures flatteries, & elles devroient certainement leur causer moins de vanité que de confusion.

Car, comme disoit l’humble saint François, nul n’est vraiment grand, qu’autant qu’il l’est aux yeux du Seigneur.

  1. Psal. 87. 16.
  2. Psal. 118. 32.
  3. Job. 29. 3.
  4. Psal. 16. 1.
  5. Psal. 118. 71.
  6. 1. Reg. 2. 6.
  7. Psal. 17. 36.