De Paris à Bucharest/Chapitre 35


XXXV

DE PESTH À SEMLIN.


Paysages — Une ferme ; souvenir de Granville. — Une noce sur la grande route. — Le champ de bataille de Mohacz. — Pêcheries d’Apatin. — Embouchures de la drave et de la Theiss. — Neusatz. — Peterwardein. — Carlovitz et les serbes d’Autriche. Titel et le bataillon Tchaïkiste. — Approches de Semlin.

En quittant Pesth, nous tournons la montagne de Bude qui s’efface brusquement et découvre un dernier versant raviné, uni par une pente douce à la plaine. Le fleuve très-large se partage en deux bras qui comprennent l’île de Czepel. Nous suivons le bras occidental, en longeant à gauche l’île, si basse qu’on la dirait à fleur d’eau ; à droite sont des dunes de sable qui, à l’époque des grandes crues du fleuve, doivent se transformer en marécages. Sans doute une de ces inondations a eu lieu depuis peu, car une couche épaisse de limon recouvre encore les troncs des bouleaux et les souches tordues des saules, et de grandes herbes pendent à leurs branches. Nous dépassons de nombreuses barques de paysans riverains qui reviennent du marché de Pesth. Les hommes sont étendus nonchalamment à l’abri des nattes et fument. Les enfants dorment couchés entre leurs jambes, les tout petits pendus au sein de leurs mères. Les barques suivent tranquillement le courant, sans l’aide du gouvernail ni des rames — à la grâce de Dieu !

Du milieu du fleuve surgit une longue suite d’îles, couvertes d’une plantureuse végétation. Là, le courant secoue les troncs droits des trembles, balance brusquement les branches souples des aunes et traîne comme des chevelures les rameaux pâles et déliés des saules dont les têtes disparaissent sous l’eau. Ailleurs les rives sont bordées de grandes meules de foin fraîchement coupé, à l’ombre desquelles se reposent des groupes nombreux de travailleurs. Ces échappées de vues sont charmantes. Mais le regard doit se hâter, car le chemin est étroit, et l’image fuit à peine entrevue. Le rivage disparaît. On ne sait plus où finit le fleuve, où la plaine commence : de temps en temps sur le point culminant d’un îlot nu et sablonneux que le flot échancre en attendant qu’il l’emporte, apparaît une hutte en bois, à l’aspect misérable et triste. Des filets qui sèchent au soleil, accrochés à des pieux, une barque amarrée sur la grève, indiquent assez que l’habitant de cette pauvre demeure ne compte sur la terre que pour porter sa maison et que c’est le fleuve qui le nourrit.

Sur un terrain plus élevé et plus solide, voici une ferme. Au centre d’une enceinte de planches frustes, de troncs d’arbres ou de simples piquets penchés et tordus par le vent de la steppe, s’élèvent trois ou quatre bâtiments, à toitures basses, percés de petites fenêtres, couverts de chaume. L’espace intermédiaire forme la cour, dont le milieu est occupé par le puits et par l’abreuvoir. Ce puits que l’on retrouve partout, dans les contrées du bas Danube, mérite une mention et une description particulières. À dix pas de la margelle formée de pièces de bois grossièrement ajustées, s’élève un gros poteau de six à sept mètres de haut dont le sommet fait fourche. Sur cette fourche pose une traverse formant bascule et amincie par l’une des branches. Cette branche, qui s’allonge au-dessus de l’ouverture du puits, supporte une perche flexible, plus ou moins longue suivant le degré de profondeur de la source, et à laquelle est accroché le seau. L’autre bout de la traverse est plus gros, partant plus lourd, et le poids en a été calculé de façon à balancer celui du seau quand il est rempli. Lorsque la machine est au repos, le gros bout du balancier touche presque le sol, et le seau repose sur la margelle. Pour le mettre en mouvement, il suffit d’une simple traction de haut en bas, opérée au-dessus du seau qui, le gros bout se relevant, descend et s’emplit. Dès qu’il est plein, le contre-poids, ramené vers le sol par une nouvelle traction en sens inverse de la première, fait remonter le seau à la hauteur de la margelle où le fermier ou la fermière s’en empare et verse son contenu dans l’auge disposée en forme d’abreuvoir. Cette auge est le rendez-vous ordinaire de tous les animaux de la ferme. De belles vaches blanches y viennent boire et retournent tranquillement à leur étable. Les chevaux se pressent et se disputent la place. Les juments conduisent leurs jeunes poulains à la tête mutine, aux longues jambes, à la démarche indécise et capricieuse. Les porcs bruns se vautrent dans la terre détrempée par l’eau du puits. De nombreuses troupes de canards s’en vont à la file dans toutes les directions, de cette allure familière aux patrouilles villageoises. Un groupe d’ânes, allongeant leurs têtes sur le cou les uns des autres, se tient à l’écart dans une attitude réfléchie. Un jeune cheval qui nous regarde passer, hennit au sifflement de la machine, s’enfuit au galop et sème le désordre parmi tous les paisibles quadrupèdes qui s’éparpillent en courant effarés au milieu de la troupe emplumée qui bat de l’aile et pousse des nasillements discordants. Les deux chiens de garde qui dormaient à l’ombre, accourent au bruit de l’émeute, et leur brusque intervention achève de disperser les fuyards qui rentrent chacun dans son quartier. Il ne reste plus dehors que le trio de philosophes qui n’ont pas bougé pendant toute cette panique, comme s’ils eussent continué quelque grave méditation. Les chiens les aperçoivent, et comme l’autorité ne doit pas être dérangée pour rien, ils leur courent sus, et les ramènent à l’écurie en les poursuivant d’aboiements furieux.


Un léger pli de terrain, quelques broussailles nous dérobent ce tableau qui m’a fait penser à Granville : ne dirait-on pas en effet d’une scène de la vie humaine jouée par les animaux ! Bientôt nous n’apercevons plus que le bras du puits devenu immobile, incliné comme un tronc d’arbre mort.

Tout près de nous, au milieu d’une herbe foncée à laquelle se mêlent des troches de jonc court et menu, scintille au soleil un petit étang dont la surface brillante est tachetée de gros mufles barbus de buffles noirs qui prennent le frais et ruminent couchés dans l’eau jusque par-dessus les épaules. (V. p. 61.)

Un peu avant Paks, les dunes à droite font place à une plaine verdoyante, à travers laquelle une route plantée d’arbres court parallèlement au fleuve à une distance de quatre à cinq cents mètres. C’est la grande route de poste qui va de Vienne à Constantinople par Bude, Semlin, Belgrade, Andrinople et l’intérieur de la Turquie d’Europe. Peu à peu elle se rapproche du Danube au point de toucher presque la rive. Au même instant une troupe brillante de cavaliers vient à passer. C’est une noce, une noce à grand gala, — deux jeunes mariés qui, escortés de leurs amis et de leurs serviteurs, vont prendre possession de leur château. Le capitaine, curieux à ce qu’il paraît, ordonne de stopper. En un clin d’œil les cabines, le salon sont vides. Tous les passagers sont sur le pont et regardent. D’abord passent, emportés par un galop furieux, une douzaine de csîkos ; sans doute ils courent en avant porter au manoir la nouvelle de l’arrivée de la jeune châtelaine. Puis vient une troupe de cavaliers portant le costume national dans sa recherche la plus élégante, pantalon collant, violet ou bleuâtre, soutaché de noir ; gilet écarlate à boutons et arabesques d’or ; manches de chemises brodées, longues et flottantes ; sur l’épaule, retenu par une torsade de soie, le dolman bleu ou noir flottant au vent ; au chapeau une touffe d’une herbe fine, blanche et soyeuse, qui ondule comme une plume légère. La calèche des époux se montre ensuite, et passe comme une vision, emportée par de magnifiques chevaux. Je n’entrevois qu’un flot de dentelles et une figure rose et souriante entourée d’un voile blanc, pailleté d’or. Vingt voitures, ou rayonnent de gracieux visages féminins, œil noir et noire chevelure, suivent, escortées par deux files de cavaliers qui galopent en se penchant aux portières. Le reste du cortége est composé de la foule des fermiers, des laboureurs, des pâtres, des


Ferme hongroise au bord du Danube — Dessin de Lancelot.


serviteurs, tons à cheval, et pour qui la fête est prétexte à une fantasia effrénée. Comme si ce n’était pas assez du galop de charge qui les emporte comme une trombe, quelques-uns se dressent debout sur leurs étriers. Ils lèvent d’une main le chapeau vers le ciel et l’agitent en criant : eljen ! eljen !

Vivat ! répétai-je, en suivant de l’œil le couple brillant. Ils sont riches, on les aime, qu’ils aiment les autres et soient heureux !

Nous arrivons à Mohacz par une pluie battante. Le ciel est gris, le paysage lugubre. Je ne vois de la ville qu’une longue ligne de maisons uniformes, aux toits sombres, quelques bouquets d’arbres et trois clochers aigus qui se découpent faiblement dans une atmosphère blafarde. Cet aspect mélancolique va bien aux souvenirs que ce lieu réveille. C’est ici, en effet, que se décida, il y a trois siècles et plus (28 août 1526), le destin de la Hongrie, de même que le destin de la Serbie s’était décidé cent trente-sept ans auparavant (27 juin 1389) dans la plaine de Kossovo. Ni le Serbe ni le Hongrois n’ont perdu le souvenir de ces fatales journées ; et c’est à Mohacz que songe le Magyar, quand il dit : « La musique hongroise est triste depuis trois cents ans. »

Nous ne stationnons à Mohacz que le temps nécessaire pour débarquer les passagers et les marchandises. Un voyageur contemporain, devenu un célèbre homme d’État, a pu parcourir en détail le lieu de cette scène mémorable dont il a résumé en quelques lignes l’histoire et la légende : « Les Hongrois, au nombre de vingt mille, attaquèrent sans prudence l’armée turque, dont les mouvements du terrain lui cachaient la force. Louis II, à la tête de ses hussards, fondit sur les janissaires et les mit en fuite ; mais au moment où il croyait en finir avec ses ennemis, il se trouva sous le feu de quarante pièces de canon, artillerie formidable pour l’époque : il ne lui resta plus qu’à mourir glorieusement. Un grand nombre de magnats, huit évêques et vingt-trois chevaliers perdirent glorieusement la vie dans cette triste affaire. » Sur ce fond historique, la tradition a brodé la légende suivante : « Le matin même du combat, un cavalier d’une haute taille, d’une maigreur presque transparente et dont les yeux lançaient des éclairs, se présenta devant la tente royale. Les sentinelles le repoussèrent d’abord, mais son insistance et son extérieur étrange les engagèrent à prévenir le roi de ce qui se passait. Louis ne voulut point recevoir lui-même le visiteur ; mais il députa vers lui son écuyer dont le costume, égal en richesse à celui du souverain, pouvait faire illusion à un homme, suivant toutes les apparences, étranger à la cour. À la vue de cet officier, l’inconnu s’écria d’une voix terrible : « Tu n’es pas le roi ! Louis dédaigne de m’entendre, qu’il tremble donc ! son dernier jour est venu ! » Et, à ces mots, il partit au galop, répandant autour de lui une forte odeur de soufre. »

Mohacz, ville de huit à dix mille âmes, est situé sur la rive occidentale du Danube, en face d’une île boisée et marécageuse, longue de trente kilomètres, large de quinze, désignée indifféremment sur les cartes sous les noms d’île de Brigitte et d’île de Mohacz.

En sortant de Mohacz on voit la Puszta coupée de flaques d’eau d’un vert de jonc ; elle n’a plus de limites ; de loin en loin surgit une petite butte conique auprès d’une enceinte très-rétrécie d’osier tressé à des pieux. — C’est la maison du berger et son jardin. Autour s’éparpillent les grands bœufs gris à longues cornes et les vaches blanches ; les plus hautes touffes de végétation qui, d’ici, ressemblent à des genêts, ne dépassent pas leur poitrail. — Auprès de sa cabane le berger assis joue de la flûte ; son chien l’écoute tout en donnant son regard au troupeau.

Des nuées de corbeaux volent en croassant de puits en puits et se posent sur leurs bras décharnés que le vent agite. Ils jalonnent la route, dominent seuls l’attristant paysage et vont à perte de vue se confondre à l’horizon troublé.

…Le berger flûteur est déjà loin, un autre apparaît,


Jardinières des environs de Pesth. — Dessin de Lancelot.


qui commande à une armée de porcs bruns aussi nombreuse que celle des Mèdes et dont les bandes pressées défilent dans la plaine foulant et déchirant. Drapé fièrement dans un ample manteau blanc de laine épaisse, aussi majestueux que Xerxès, le porcher abandonne la direction de la manœuvre à ses grands chiens noirs qui, sur un signe de lui, bondissent et disparaissent dans la masse grognant où leur présence opère des changements de front tumultueux.

…L’arrière-garde de Barbares disparue, voici des bandes plus joyeuses et plus vives de ces belles oies du Danube, toutes blanches, à plumes longues, souples et soyeuses qui voltigent aux flancs et sur le dos de l’oiseau, comme si le vent les détachait. — Elles crient, s’envolent et s’éparpillent par groupes irréguliers dans l’herbe verte où de loin elles semblent un semis de blanches marguerites.

…L’espace se resserre, nous traversons une forêt de grands arbres qui me paraissent des hêtres ; leurs troncs sont tourmentés et s’enlacent. — Sur un gazon touffu que l’eau recouvre, des cigognes se promènent par compagnies, gravement, en faisant jaillir l’eau sous leurs longues pattes, ou bien, isolées au pied d’un arbre comme des sentinelles attentives, le cou replié, elles restent immobiles et réfléchies ; notre passage ne les trouble pas et elles gardent malgré le bruit leur attitude hiéroglyphique.

…Les arbres s’écartent à droite et à gauche et laissent voir de petites îles couvertes de saules emmêlés et des langues de terre avancées aux extrémités desquelles de hautes perches supportent des filets tendus. Des abris de pêcheurs de plus en plus rapprochés annoncent le voisinage d’un centre de population. — Nous longeons une chaussée droite et bien plantée sur laquelle courent des chariots attelés de quatre chevaux. Les maisons sont en face de nous, espacées comme les tentes d’un camp, régulières, petites, présentant leur pignon et entourées de clôtures de planches qui laissent voir les têtes touffues de nombreux arbres fruitiers. — C’est fête au village, au centre d’une place, à l’ombre d’un arbre énorme bondissent les danses nationales. Je vois voleter les courtes jupes des filles et les larges pantalons de toile des garçons. Le généreux vin de la Hongrie (le vin du cœur, comme ils disent), doit couler à pleins bords dans des groupes assis plus loin.

À l’extrémité sud de l’île de Brigitte, sur la rive orientale, se trouve le débarcadère de Bezdan. Au fond, très-loin, un groupe de montagnes ferme la plaine à l’orient. Une colline, qui se relève brusquement et dont les pentes sont couvertes de vignobles, forme le premier plan à gauche ; à droite, une douzaine de moulins parsèment le lit du fleuve. C’est tout ce que nous apercevons de Bezdan, qui, comme les trois quarts des bourgs et même des villes où nous avons relâché depuis Pesth, est complétement invisible à l’œil du voyageur.


Vue de Mohacz, sur le Danube. — Dessin de Lancelot.


Aux moulins de Bezdan, succèdent les pêcheries d’Apathin. Ces pêcheries forment un véritable village bâti en pleine eau, et qui par la singularité de son aspect, fait une heureuse diversion à la monotonie du paysage. Qu’on se figure un fouillis de constructions en bois, cabanes, huttes, hangars, guérites, appentis de branchages et de paillis posés sur des charpentes. Au milieu une place marquée par un grand mât. À chaque pieu, à chaque pilotis, à chaque saillie tient la corde d’un filet tendu. Sous les toits, à toutes les portes, une nacelle est amarrée, et à travers chaque interstice par où l’œil peut glisser, le long des ruelles, par dessus les légères toitures, l’on voit courir des barques dont les conducteurs, hommes ou femmes, pagayent debout. Notre bateau


Vue de Bezdan, sur le Danube. — Dessin de Lancelot.


s’arrête pour faire du poisson. Le maître d’hôtel choisit, pour la table des passagers, de magnifiques sujets dont j’ignore le nom, et l’équipage se paye une matelote pantagruélique. À l’aspect de ces pirogues, de ces femmes au sourire provoquant qui tendent vers nous une proie frétillante, aux sons barbares et inintelligibles qui frappent mon oreille, je pourrais me croire en Océanie, assistant à une réception de naturels Taïtiens. Je m’attends à ce que le maître coq paye toute cette marchandise d’un collier de verroterie ou d’un bracelet de laiton ; et, en vérité, je ne me trompe de guère, car c’est encore cet affreux papier d’Autriche aux fluctuations trompeuses qui compose l’échange.

Une heure après nous passons l’embouchure de la Drave (Trau), assez large et assez profonde pour porter depuis Eszek des bateaux de cent cinquante tonneaux ; et cependant l’addition de cette énorme masse d’eau ne semble modifier en rien la physionomie et les allures du fleuve.

Nous faisons échelle à Neusatz (Uj-Videk, en magyar ; Novisad, en serbe), ville libre royale, sur la rive gauche du Danube, et siége d’un évêché serbe suffragant de la métropole de Carlovitz. Mais il est pleine nuit ; c’est à peine si je distingue les toits de quelques maisons et les clochers des principales églises.

Un pont de bateaux relie Neusatz à Peterwardein (en magyar, Petervarad), dont la citadelle fameuse, élevée sur un promontoire qui domine le cours du fleuve, présente avec orgueil son triple front de murailles immortalisées par le prince Eugène (1716). Peterwardein, capitale des confins militaires slavons, n’est distant que de quelques milles de Carlowitz, célèbre par ses vins et plus encore par le traité de paix qui y fut signé en 1699 entre la Porte et les puissances chrétiennes (Autriche, Venise, Pologne, Russie), et qui commença la décadence de la monarchie ottomane. Carlovitz est la capitale religieuse et politique des serbes d’Autriche, et la résidence de leur patriarche. Le titulaire actuel, M. S. Masierevitcb, a succédé cette année (1864) au célèbre patriarche Joseph Raïatchitch, qui joua un rôle considérable dans les événements politiques de 1848-49 en Hongrie. Il fut le promoteur et le président de la grande assemblée serbe qui se réunit le 13 (1er mars) 1848 à Carlowitz, et qui, poussée à bout par l’intraitable orgueil des Magyars, décréta le rétablissement de l’ancienne voïvodie serbe comme État distinct et indépendant de la couronne de Hongrie.

La contrée que nous longeons, à droite et à gauche, fait partie des confins militaires autrichiens. Titel, que nous rencontrons bientôt sur notre gauche, au confluent, de la Theiss et du Danube, forme un district particulier d’une population d’environ trente mille âmes, au sein de laquelle se recrute le bataillon dit des Tchaïkistes. Tchaïque est le mot qui sert à désigner les petits bâtiments dont se compose la flottille du Danube.

La Theiss (Tysa, Tibiscus), l’affluent le plus considérable du Danube, dont elle double la largeur et le volume, descend des Carpathes et, traversant la Transylvanie et la Hongrie, vient finir à Titel après un cours de neuf cent vingt kilomètres. Elle formait jadis la limite de l’ancienne Dacie à l’ouest. Elle est plus poissonneuse encore que le Danube et nourrit une population de pêcheurs qui aiment leur rivière comme les csikós de la Puszta aiment leurs steppes. Le costume est le même, sauf le chapeau qui est plus large et les bottes qui n’ont pas d’éperon. Ils montent de petites barques plates, sans gouvernail, de construction grossière. Ceux que j’entrevois ont es traits accentués, maigres avec un teint fiévreux. L’expression générale de leur physionomie est sérieuse, presque triste.

De Peterwardein à Belgrade, la rive droite présente une succession de hautes croupes argileuses séparées par des ravins qui descendent du sommet, si étroits, qu’on les croirait creusés de mains d’hommes. Quelques-uns de ces ravins forment chemin ; mais quel chemin ! Des ornières à y coucher une locomotive. Vers le milieu d’un de ces casse-cou, j’aperçois entre les parois très-rapprochées un lourd chariot que des bœufs attelés en arrière retiennent sur la pente trop rapide. Secoué violemment de gauche et de droite par les cascades du sol, il cogne la muraille friable et en détache des nuages de poussière blanche. Au bas du chemin qui n’a d’issue que le fleuve est amarrée une grande embarcation qui attend sans doute le chargement du chariot, tandis que l’équipage, groupé à l’entrée d’une large caverne, cuisine en plein air.

Dans une heure nous serons à Semlin. La rive serbe est toujours formée d’une montagne d’argile coupée en falaises, surmontée de pentes que se partagent les arbres et la vigne. C’est la seule chose qui par réflexion donne un peu d’animation au passage. Le fleuve est si large et son cours est si droit en face de nous que l’eau fait horizon. À gauche une légère ligne brumeuse dessine faiblement la rive.

Après avoir tourné un promontoire qui affecte les formes régulières et solides d’un banc de rochers, nous longeons de pauvres maisons de bois qui trempent dans la rivière, tellement disseloquées et penchées qu’elles semblent s’accrocher et se soutenir aux grands arbres qui les abritent. Un peu plus loin une sentinelle blanc-vêtue veille, le fusil à l’épaule, à la porte d’un corps de garde en planches. Des douaniers sont assis près d’un grand hangar en toile goudronnée servant de doks pour les marchandises. Deux ou trois vapeurs sont à l’ancre près du rivage. C’est le débarcadère de Semlin.