De Lunatico - Scènes de la vie anglaise

De Lunatico - Scènes de la vie anglaise
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 163-186).
DE LUNATICO
SCENES DE LA VIE ANGLAISE [1]

The Tragedy of Life, by John H. Brenten, two vols. London, Smith Elder and C°, 1861.


I

— Non, mon ami, vingt fois non, me dit le docteur, sérieusement fâché. Vous êtes sous ma direction, et je réponds de vous, d’abord à ceux qui vous aiment, puis à ceux qui vous lisent… Vous êtes exténué de travail. La fièvre va vous prendre, et la fièvre mène loin les gens nerveux… Voudriez-vous, par hasard, devenir mon pensionnaire ?…

— Docteur ! m’écriai-je épouvanté, car j’avais affaire à un spécialiste dont la maison, dite de santé, n’était rien moins que le temple de la sagesse. Ces « pensionnaires, » au nombre desquels il me classait déjà, étaient tout simplement des aliénés, appartenant presque tous aux classes les plus élevées et aux familles les plus riches de la métropole.

— Ah ! reprit-il, vous voilà plus traitable. Je vais en profiter pour m’assurer de vous… Nous partons ce soir.

— Où allons-nous donc, je vous prie ?

— Eh ! que vous importe ?… En votre qualité de romancier, l’imprévu doit vous plaire. Je vous promets un ou deux sujets pour le moins. Chemin faisant d’ailleurs, vous me ferez bavarder tant qu’il vous plaira.

— Ceci me décide, répondis-je à l’instant même. On va faire ma malle, et je pars avec vous. En quelle qualité cependant ?

— À votre choix… Comme client, ou comme collègue.

— Comme collègue alors. Vos cliens…

— Halte-là !… Pas un mot qui les atteigne. Beaucoup d’entre eux sont encore plus raisonnables que certaines gens disposés à se détruire de gaieté de cœur, et propter vitam

Vital perdere caussas, interrompis-je, achevant cette citation légèrement pédantesque.

Ce fut ainsi que je me trouvai, pour trois ou quatre jours, entraîné à courir le monde avec le docteur Paul E…, qui, prenant à cœur de ne pas « me faire perdre mon temps, » me prodigua, sans compter, les trésors de sa longue expérience et de ses intéressans souvenirs. Si je voulais consigner ici tout ce que je lui dus de renseignemens curieux, d’observations inédites, d’anecdotes étranges, il me faudrait un volume entier. Or je dispose à peine pour le moment de quelques heures et de quelques pages. Je me limiterai donc très strictement au récit de l’excursion que nous fîmes ensemble.

Une fois installé près de lui dans un wagon où nous étions seuls : — Cette fois, lui dis-je, vous m’apprendrez bien où vous comptez m’emmener, et Dieu veuille que ce ne soit pas chez vous !

— Non, répondit-il, nous allons à S…

— Voyage de plaisir ?

— Plaisantez-vous ?… Depuis quand m’est-il permis de voyager ainsi ?… J’y vais contraint et forcé par dame Justice. J’y vais comme témoin, pour une grave affaire… Eh ! mais, au fait, vous connaissez un des avocats que nous entendrons sans doute,… George Carnegie ?

— Carnegie est un de mes camarades d’université.

— Justement… Je me rappelle à la minute même cette circonstance… Eh bien ! vous allez trouver dans une position étrange,… dramatique même, si vous voulez… Êtes-vous au courant de sa vie passée ?

— Pas complètement… On se perd de vue, comme vous savez…

— L’avez-vous connu amoureux ?…

— Oui, sans doute,… amoureux fou,… et d’une charmante enfant, miss Marian Saint-Maur, la fille de mistress Lackingham, chez laquelle il demeurait. Ils devaient se marier… J’ai été présenté à sa future belle-mère… On y allait en soirée, et on y soupait merveilleusement bien, si j’ai bonne mémoire… Mais mistress Lackingham, avec son double veuvage, ne m’a jamais parfaitement convenu… Son sherry valait mieux qu’elle… Il était, ce me semble, moins frelaté… Aussi, quand on m’apprit que le mariage avait manqué, que miss Saint-Maur épousait un jeune homme riche et de bonne famille, et que, peu de temps après la noce, mistress Lackingham, subitement disparue, avait planté là bon nombre de créanciers ébahis, je me souviens que tout me parut aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Carnegie n’avait pas de fortune, et s’il eût épousé la jolie miss Saint-Maur, leur avenir à tous deux était en péril. Je ne sais lequel, d’elle ou de lui, m’eût semblé le plus à plaindre.

— Vous auriez peut-être aujourd’hui encore la même question à résoudre, reprit le docteur, d’un ton passablement grave et qui piqua ma curiosité ; mais d’abord laissez-moi combler les lacunes de vos informations. Vous n’avez point su, paraît-il, dans quelles circonstances le mariage projeté se rompit. Les deux jeunes gens s’aimaient… comme on ne s’aime plus guère. Mistress Lackingham, plus ou moins abusée par les dehors aristocratiques de votre ami, parut d’abord donner les mains à leurs projets. Un beau jour, elle se ravisa tout à coup, et, à la suite d’une explication qu’elle avait eue avec Carnegie, je vis arriver chez moi ce pauvre jeune homme dans un état à faire pitié. On le trouvait trop pauvre. Un parti brillant s’offrait pour celle qu’il avait regardée un moment comme à lui. M. Tremlett avait demandé sa main. Avez-vous connu ce Tremlett ?

— Personnellement non ; de réputation, quelque peu… Il n’était ni très aimé, ni très estimé. On le disait bizarre… J’ai ouï citer de lui un trait de singulière cruauté. Sa jument favorite, qu’il avait surmenée et maltraitée dans une course de haies, l’avait pris en aversion et ne voulait plus se laisser approcher par lui… L’ami de qui je tiens le fait lui proposait de la lui acheter, — et c’était, s’il vous plaît, une affaire de cent cinquante livres sterling. « Non, dit Tremlett, vous ne l’aurez pas, ni vous, ni personne. » Et le lendemain il la fit abattre par un misérable valet d’écurie, au refus d’un jockey, qui refusa net de tremper dans cet assassinat.

— Fort bien. Vous avez une idée du personnage ; mais ce que vous ignorez sans doute, car on tenait la chose très secrète, c’est que sa mère était, à l’époque dont nous parlons, enfermée depuis bien des années chez un de mes confrères. Aussi pensai-je pouvoir rassurer Carnegie. — Soyez tranquille, lui dis-je, nous écarterons ce rival. — Et comme les affaires étaient fort avancées, je résolus de frapper un grand coup. Mistress Lackingham m’accordait une certaine confiance. Je lui proposai une promenade à la campagne, qu’elle accepta, je crois, par curiosité. Tout en lui contant quelques fleurettes, je l’entraînai chez le docteur L… Là, je la mis en face d’une misérable créature à cheveux gris, presque nue sous quelques lambeaux de vêtemens immondes, et qui, de prime abord, fit mine de se jeter sur nous pour nous déchirer de ses ongles. Ma compagne pourtant fut à peine émue. — Et pourquoi m’amener ici ? me dit-elle. Quelle est donc cette malheureuse ? — C’est, lui répondis-je, la belle-mère que vous allez donner à votre fille. — Elle me regarda fixement, pâlit, et ne répliqua rien. Je compris que nous étions brouillés à mort ; mais je ne m’attendais pourtant pas à la voir passer outre. Et deux jours après néanmoins, miss Saint-Maur devint mistress Tremlett.

— Quelle mère !

— N’est-ce pas ?… Eh bien ! ce sont celles qui se font le mieux obéir !… Jamais je ne lui ai entendu dire à sa fille un mot plus haut que l’autre. Jamais on n’a pu faire comprendre à cette pauvre enfant, — le dévouement même, la docilité, la résignation incarnées, — qu’elle ne devait pas le sacrifice de son existence entière à une créature aussi dénaturée. — C’est pour moi, nous disait-elle, c’est pour m’élever dans l’aisance et me faire une jeunesse heureuse que ma mère s’est endettée. Donc je dois payer, puisque cela m’est possible, et je paierai, dût-il m’en coûter la vie. — Devant ces belles absurdités, on demeure bouche close, d’autant qu’il n’est pas permis de tout dire à une fille sur le compte de sa mère. Le mariage se fit dans ces déplorables conditions. La jeune femme avait stipulé que les dettes de sa mère seraient payées, et que sa mère elle-même ne la quitterait pas ; mais dès le lendemain un autre marché se conclut, moyennant lequel, sans se soucier des créanciers qu’il frustrait ainsi, Tremlett remit à mistress Lackingham la somme qui devait la libérer. Peut-être y ajouta-t-il une prime quelconque, et moyennant ce petit sacrifice pécuniaire il se débarrassa de mistress Lackingham, qui disparut d’une heure à l’autre, se dérobant aux bailiffs chargés de la surveiller avec une habileté dont ils furent frappés. — Celle-là, disaient-ils, n’en est pas à son coup d’essai. — Je crois, entre nous, qu’ils avaient raison.

Carnegie, après un premier élan de désespoir, supporta mieux que je ne l’aurais pensé le naufrage de toutes ses illusions. Vieilli de dix ans en quelques semaines, il se mit bravement au travail, et, sans être encore classé au barreau de Londres, il compte, m’a-t-on dit, parmi les jeunes avocats dont l’avenir est le mieux garanti.

— Je l’ai ouï dire tout comme vous… Mais ces Tremlett, ce mariage contracté sous de si tristes auspices…

— Justement… j’allais y venir. Écoutez-moi maintenant sans m’interrompre ; vous n’en serez que mieux à même de suivre les débats auxquels nous allons assister.


II

Tremlett avait emmené sa femme à Paris. De temps à autre, quelque voyageur nous rapportait de leurs nouvelles. Le marine prenait grand soin ni de sa santé, ni de sa fortune, ni de sa réputation. Mistress Tremlett au contraire inspirait un intérêt, un respect universels. Un fils leur était né dès la première année de leur mariage. Voilà tout ce que je savais d’eux, quand, il y a quatre ans, je reçus de mistress Tremlett, tracé à la hâte et daté d’un de nos villages côtiers les moins connus, un billet qui me mandait auprès d’elle dans les termes les plus pressans et en même temps les plus ambigus. Moins il était explicite, moins il me laissait de liberté. Je partis donc, et je fis bien, comme vous allez voir ; mais avant de m’embarquer j’allai aux renseignemens. On m’apprit que Tremlett avait perdu son père, et qu’au grand étonnement de bien des gens, il avait mis presque immédiatement en vente le domaine de famille. Un domaine substitué, la chose était singulière. Au surplus, la vente ne s’était pas consommée ; mais Tremlett avait loué le château, vendu les équipages, et fait argent de toute main, ce qu’on attribuait à quelque fausse spéculation dans l’industrie minière. Je n’en savais pas davantage quand je me mis en route.

Dès mon arrivée à B…, la triste vérité ne tarda point à m’être révélée. Marian m’avait averti dans son billet qu’il ne fallait pas me présenter chez elle avant que, prévenue de ma présence, elle ne m’eût donné le signal. Installé dans la maison même qu’elle habitait, — c’était la seule où un citadin pût loger, — je la vis, caché derrière mes volets à peine entr’ouverts, descendre sur la route avec son mari et son enfant. La démarche hésitante de Tremlett, son costume négligé, son chapeau rabattu sur ses yeux hagards, me causèrent une impression pénible. Le souvenir de sa mère me revint à l’esprit. Il marchait, sans regarder si on le suivait, dans la direction du rivage. L’enfant voulait l’accompagner, mais Marian s’y opposa doucement. — Nous allons trop loin pour le baby, lui disait-elle en le caressant avant de le remettre à sa bonne. — Puis elle se hâta de rejoindre son mari sans que j’eusse pu tenter ou de descendre auprès d’elle, ou même de lui montrer mon visage.

Je pris le parti de les suivre de loin, et en demeurant hors de vue, autant que faire se pouvait, derrière les rochers de la baie. Je les surveillais d’ailleurs à l’aide d’une lunette de poche que j’avais heureusement emportée. Aussi longtemps que Tremlett fut à une certaine distance du village et put se croire guetté par quelqu’un des habitans, je ne remarquai rien d’extraordinaire dans ses allures ; mais elles changèrent dès qu’il put penser que sa femme et lui se trouvaient en pleine solitude. D’un geste impérieux, il sembla lui commander de marcher devant lui. Elle obéit sans hésiter un instant. Quelques momens après, son pied venant à trébucher sur quelqu’une des roches inégales qu’ils gravissaient, elle tomba sans qu’il daignât lui tendre la main pour l’aider à se relever. Il la regardait simplement, et quand il la vit debout, il lui fit signe d’avancer. Un peu plus loin, arrivé sur la grève, il s’arrêta soudain, ôta son habit et son chapeau, les jeta loin de lui, et, prenant à pleines poignées le sable humide, il en frotta, par un geste frénétique, sa poitrine mise à nu ; puis il alla s’agenouiller près d’une flaque d’eau, où il trempa sa tête à plusieurs reprises. Tout cela était accompagné de cris que je distinguais à peine. Mistress Tremlett semblait ne plus pouvoir supporter le pénible spectacle que son mari lui donnait. Elle avait placé ses mains sur ses yeux et demeurait immobile à la même place, tandis qu’il tournait autour d’elle, traçant sur le sable des cercles sur lesquels il s’appliquait ensuite à marcher avec je ne sais quelle précision minutieuse et puérile… Puis une autre fantaisie parut lui traverser l’esprit ; il vint à petits pas jusqu’à la limite des rochers, sous lesquels il parut cacher quelque objet dont je ne pus deviner la nature, après quoi il battit en retraite sur la pointe des pieds, et, arrivé à quelque distance, il se retourna brusquement. Un pistolet à la main, il visait, me parut-il, l’objet même qu’il venait de cacher, et la détonation de l’arme m’apprit que ce pistolet était chargé. Marian, à ce bruit, s’était retournée, mais lentement, sans tressaillir, et en personne pour qui un tel incident n’avait rien de très inattendu… Pour moi, je vous l’avoue, je tremblais comme la feuille en songeant au péril qu’elle courait, et je ne saurais vous dire quel fut mon soulagement lorsque je vis le misérable insensé recharger son arme avec du sable mouillé en guise de poudre…

Je n’étais pas le seul témoin de ce bizarre épisode : en me retournant pour quitter mon poste d’observation au milieu des rochers, je vis à douze ou quinze pas derrière moi un homme qui m’observait avec beaucoup d’attention. C’était le domestique de Tremlett. Aux premiers mots que nous échangeâmes, je vis que je pouvais me fier à lui, et lorsque je me fis reconnaître pour le médecin à qui sa maîtresse s’était secrètement adressée, cet homme se mit immédiatement à ma disposition. Grâce à lui, dès le lendemain matin, pendant que Tremlett dormait encore après une nuit fort agitée, je pus avoir avec sa femme un entretien particulier. Croiriez-vous qu’elle se reprochait de m’avoir appelé ? Et quand je lui parlai des mesures indispensables à prendre, mesures dont je m’étais occupé déjà sans perdre une heure, tant elles me paraissaient urgentes, c’est tout au plus si je pus lui arracher un consentement dont elle se faisait un crime. — Après tout, disait-elle, quand il me tuerait !… — Heureusement pour ma thèse, au moment où elle m’opposait cet argument difficile à réfuter, son enfant lui fut amené. Je le lui montrai sans lui répondre autrement, et alors se penchant toute en pleurs vers ce blond trésor d’espérances : — Pour lui donc, et pour lui seul ! murmura-t-elle avec un accent à la sincérité duquel on ne pouvait se méprendre. — Comment, me disais-je, mistress Lackingham a-t-elle pu donner le jour à une femme de cet ordre ? — Du reste il y avait, ce me semble, dans cette héroïque abnégation un grand fonds de découragement et peut-être de secret remords. Je me figure que mistress Tremlett se regardait comme responsable jusqu’à un certain point de l’état où était tombé son mari. Je crois en toute sincérité qu’elle se trompait, et que la rigueur extrême avec laquelle il lui interdisait toute correspondance tenait plutôt à un vague besoin de la tourmenter, de l’asservir, qu’à une jalousie capable de lui troubler l’esprit. Là-dessus néanmoins j’en restais réduit aux conjectures, car c’était un sujet trop délicat pour qu’il me fût permis de l’aborder sans y être convié très expressément. Je risquai cependant une fois le nom de Carnegie, que le tour de la conversation avait amené sur mes lèvres. — Est-il heureux ? sa carrière lui sourit-elle ? me demanda très simplement Marian. — Et comme je me hâtais de la tranquilliser à ce sujet : — Tant mieux, me dit-elle avec une émotion que sa voix seule trahissait ; je me sais gré de n’avoir jamais douté de son avenir. C’est un ferme et noble cœur, et ceux-là s’épurent où d’autres se flétrissent… — Puis, se contraignant à ne rien ajouter, la pauvre femme me parla d’autre chose.

Lorsque je fus parvenu, Dieu sait avec quels efforts, à lui faire définitivement accepter la grave détermination que réclamait un état de choses aussi critique, il ne me fut point facile d’obtenir les certificats en vertu desquels je pouvais emmener Tremlett dans mon établissement. Avec le concours ostensible de sa femme, j’aurais rencontré moitié moins d’obstacles ; mais je tenais essentiellement à ce qu’elle ne parût en rien dans une transaction qui laisse souvent d’impérissables germes de haine au cœur des malheureux ainsi frappés à la fois dans leur orgueil et dans leurs intérêts les plus chers. Au surplus (passez-moi cette digression), il y a une grande différence à établir, quant à la durée de ce ressentiment, entre ceux qu’une attaque soudaine a jetés violemment dans l’abîme de la folie et ceux chez qui elle s’est développée graduellement par une aggravation continue de certaines aberrations morales ou intellectuelles. Les premiers, quand ils sont guéris, éprouvent souvent pour le médecin qui les a soignés une sorte d’affection reconnaissante, fréquemment aussi l’oubli absolu de ce qui s’est passé durant la maladie. Chez les seconds au contraire survit un souvenir obstiné, rancuneux, pervers, une haine parfois inguérissable. Ils ne peuvent supporter la vue de ceux-là mêmes qui leur ont prodigué les soins les plus rebutans ou les plus périlleux, et il n’y a pas à lutter contre l’aversion d’instinct qu’ils leur vouent ainsi. Si saine que leur intelligence soit redevenue, il n’y a pas à raisonner avec eux sur un sujet qui les irrite aussitôt et les exaspère quand on insiste. Il y a là comme un résidu de la maladie qui pourrait fort bien, pris à rebours et maladroitement, amener une rechute. Le mieux est de se taire et de céder à ces injustes antipathies.

Tremlett appartenait justement à cette seconde catégorie. Je m’en étais assuré en interrogeant sa femme sur la manière dont le mal, — héréditaire d’ailleurs, — l’avait envahi. Les dires des domestiques étaient en parfaite harmonie avec ceux de Marian. Ils avaient d’abord constaté chez lui une animadversion remarquable contre M. Tremlett père. Après la mort du vieillard, cette haine contre nature, — sournoise d’ailleurs, et qui ne se trahissait jamais qu’en famille, — avait perdu son caractère fixe, et avait eu successivement pour objets diverses personnes que le malade prenait tour à tour en horreur, sans qu’on put s’expliquer pourquoi. C’était tantôt un domestique, tantôt un autre, un chien, un cheval, parfois même tel ou tel vêtement qui tout à coup l’offusquait. Ces déplaisances, qu’il n’aurait pu expliquer, il les dissimulait et les niait, de même certaines méfiances étranges qu’il laissait entrevoir contre les personnes qui devaient le moins lui inspirer un pareil sentiment, sa noble femme, qui s’efforçait de l’aimer, son enfant, né à peine, et dont ses absurdes soupçons flétrissaient prématurément l’innocence ; au milieu de toutes ces fluctuations, des accès de profond remords, des aveux humilians, d’une bassesse outrée. Et quand à force de plaintes emphatiques il parvenait à faire pleurer Marian, il prenait aussitôt un plaisir évident à voir couler ces larmes amères.

Tel était le malade dont je voulus me charger, et, je vous l’avoue, sans beaucoup d’espoir. Moins la folie est caractérisée, moins elle tranche avec les dispositions ordinaires du malade, dont elle ne fait que mettre en saillie les infirmités mentales déjà existantes, moins’ aussi elle laisse de chances au médecin chargé de la guérir.

J’engageai de prime abord la lutte que je voulais entreprendre. J’aurais pu, et d’autres n’y eussent pas manqué à ma place, couvrir mon arrivée d’un faux prétexte, ruser avec Tremlett, l’attirer hors de chez lui par quelque alerte simulée. Tout cela n’eût servi qu’à lui faire croire que je le redoutais et à m’ôter tout crédit sur lui. Au contraire, sous mon regard fixe et en face de mes franches déclarations, je le vis fléchir en frémissant : à peine hasarda-t-il quelques objections timides que j’écartai de la manière du monde la plus péremptoire. Et cependant son regard, qu’il détournait des miens, cherchait le long des murs la place où ses pistolets étaient d’ordinaire accrochés. Je les avais fait enlever, cela va sans dire, ainsi que tous les couteaux, canifs ou poinçons dont sa colère eût pu se faire des armes. « A merveille, docteur, dit-il enfin, puisque vous le voulez à toute force, il faut bien vous suivre… Passez le premier, je vous prie… » Cette requête si polie m’inspira quelque méfiance, et d’un coup d’œil oblique je vis qu’il cachait une de ses mains derrière son dos. Aussi, me retournant tout à coup : « Donnez-moi ce que vous tenez là, lui dis-je d’un ton sévère… Donnez à l’instant, ou j’appelle !… » Le visage de Tremlett se décomposa, mais presque aussitôt un sourire plus ou moins sincère parut sur ses lèvres blêmes et frissonnantes. « Ah ! docteur,… j’ai réussi, me dit-il, vous avez eu peur, convenez-en !… Le tour est joué maintenant, et voici ce qui vous a fait trembler !… » Tout en affectant de rire et de plaisanter ainsi, le malheureux me remettait un de ces engins meurtriers qui comptent parmi les inventions récentes de notre civilisation si perfectionnée : un de ces cestes d’acier, percés de cinq trous, où les doigts s’enchâssent, et armés de pointes qui donnent à un simple coup de poing la valeur d’un coup de poignard. Bien m’en avait pris d’être sur mes gardes.


III

Mistress Tremlett m’avait conjuré de lui laisser, de temps en temps, visiter son mari. Je m’y refusai absolument, pour elle comme pour le malade lui-même, et je finis par lui faire comprendre que ses visites, où elle entendrait sans cesse les mêmes plaintes sans y pouvoir faire droit, redoubleraient l’irritation de son mari et la désigneraient à son ressentiment. Il fut convenu qu’elle se bornerait à lui écrire. Je puis bien noter ici que Tremlett ne témoignait jamais grand souci des lettres de sa femme, mais qu’en revanche il lui écrivait sans cesse, et se montrait fort pointilleux sur le secret de sa correspondance conjugale. Les enveloppes étaient cachetées à tous les plis ; il voulait jeter lui-même ses lettres à la poste ou les y faire porter secrètement par un des gardiens, tout exprès soudoyé, et comme rien de tout cela n’était praticable, il dut se contenter de les apporter lui-même dans la boîte, alors qu’il se croyait le moins observé, en prenant les mêmes précautions que s’il allait commettre un assassinat.

Il eut encore quelques retours de violence après son installation chez moi ; mais ils disparurent très vite, grâce à la régularité forcée de son régime et au flegme inaltérable du gardien que j’avais spécialement chargé de le surveiller. Son esprit assez borné, son imagination presque nulle le préservaient de ces hallucinations, de ces prestiges qui excitent, stimulent sans cesse les natures d’artiste. En revanche, l’insanité morale était portée chez lui au plus haut degré. Il aimait le mal pour le mal, le mensonge pour le mensonge, et de la peine d’autrui tirait ses seules joies. Son gardien, à qui je demandais un matin comment allait notre nouveau malade, et s’il était de meilleure humeur : — M. Tremlett, me répondit-il, est aujourd’hui aussi heureux que possible ; il a entendu dire que M. Dowlas venait de perdre son père et qu’il s’en chagrinait outre mesure. Rien ne pouvait l’égayer davantage…

Nous le surprîmes, quelques jours plus tard, blasphémant auprès d’un de nos patiens, dont la folie était de se croire promis aux flammes d’enfer, et tâchant de lui persuader que, pour avoir prêté l’oreille à ces énormités, sa damnation était plus que jamais irrévocable. Volontiers se fût-il montré bien autrement cruel vis-à-vis de ses compagnons de captivité, s’il n’avait été d’une couardise poussée au-delà de toute croyance. Il aimait en revanche à lancer mon bouledogue après les chats, et, plusieurs de mes poules ayant été mystérieusement étranglées, j’eus tout lieu de penser qu’elles avaient péri de ses mains. Il le niait effrontément, mais la mortalité cessa dans le poulailler dès que j’eus mis ordre aux visites qu’il y pouvait faire. Il s’en consola, le printemps venu, en dressant des pièges où les moineaux francs venaient se prendre : il leur tordait le cou, lorsqu’il les tenait, avec un indicible plaisir ; mais je n’eus qu’un mot à dire pour qu’il renonçât à ce délicieux passe-temps.

Chose étrange, mais que je constatai par plusieurs épreuves successives, il y avait dans sa folie, à coup sûr bien réelle, des portions purement fictives. Cet insensé jouait à beaucoup d’égards la manie. Par exemple il s’était mis à hurler, de temps à autre, quand on le laissait seul dans sa chambre, cessant d’ailleurs aussitôt qu’on entrait, et opposant à mes reproches les dénégations les plus formelles. — Soit, lui dis-je un beau jour, fatigué de ces mensonges ; mais de tels cris, proférés aussi près de vous, doivent vous gêner. Je vous ferai loger ailleurs… — Cette menace suffit. Tremlett tenait à sa chambre, une des plus belles de l’établissement. Les cris ne se firent plus entendre.

Il m’obéissait avec une affectation de zèle et de cordialité qui, après m’avoir paru suspecte, finissait par me gagner le cœur, lorsque j’appris que ce prisonnier, si résigné à l’injustice dont il se disait victime, si heureux des bons traitemens par lesquels on tâchait de le dédommager, disait de moi pis que pendre à son gardien spécial, tout en essayant de gagner cet homme, dont il eût voulu faire le complice de l’évasion qu’il préméditait. En somme, rien de moins sympathique, ou, parlons nettement, rien de plus rebutant que cette nature pervertie, hypocrite, sournoise, toujours voilée et toujours menaçante, perfide et lâche, menteuse et féroce. Mise à nu par une surveillance de tous les momens et par des épreuves sans cesse réitérées, elle faisait horreur à tous, et tandis que la plupart de mes infortunés hôtes, sensibles à la moindre bonne parole, au moindre affectueux regard, au plus léger présent, étaient volontiers choyés, caressés par leurs gardiens, j’en fus réduit peu à peu à me charger à peu près seul de Tremlett, devenu insupportable à quiconque, l’étudiant de près, apprenait à le connaître.

Les soucis continuels qu’il me donnait, le temps qu’il me faisait perdre, ma ferme conviction de l’avoir rétabli autant qu’il pouvait l’être, me firent accueillir avec empressement, au bout de cinq ou six mois, les ouvertures de mistress Tremlett, qui me demandait si un changement d’air, de situation, de traitement, ne pourrait pas être utile à son mari. Il s’offrait une occasion de le placer sous la tutelle d’un médecin expérimenté, lequel s’en chargeait par pur intérêt pour la famille, et qui, n’exerçant plus sa profession depuis quelques années, se consacrerait exclusivement à ce malade. Outre qu’il est fort délicat de rejeter une insinuation de ce genre, j’avais de Tremlett littéralement par-dessus la tête, et n’étais que trop porté à saisir l’occasion de me débarrasser de lui sans encourir aucun blâme. Je consentis donc avec empressement à cette nouvelle combinaison, et ne m’en repentis que trop tard, lorsque je sus le nom de l’obligeant confrère entre les mains duquel j’avais à remettre mon odieux client.

De plus honnête homme, il n’en est guère ; il n’en est guère, en revanche, de plus faible, de plus accessible aux vains scrupules d’une humanité mal entendue, de moins apte par conséquent à dompter un malade comme Tremlett. Je connaissais Blandling, je savais quelles timidités innées, quelles répugnances instinctives l’avaient amené à ne plus pratiquer, et je prévis que les choses tourneraient mal ; mais ce n’était plus mon affaire, et j’en avais assez d’autres pour ne point me trop préoccuper de celle-ci. De loin en loin seulement, je m’informais de mistress Tremlett, qui vivait seule, avec son enfant, dans une de ces petites villas si nombreuses autour de Londres.

Je n’avais pas eu de ses nouvelles depuis un certain temps, lorsqu’il y a deux mois je reçus, à vingt-quatre heures d’intervalle, deux visites ayant trait à mon ancien client : l’une, la première, de mon très honoré confrère Blandling, plus ému, plus bouleversé que je ne l’avais jamais vu. Il venait m’apprendre qu’une enquête allait s’ouvrir sur l’état mental de Lawrence Christopher Tremlett, et que ce procès, annoncé déjà par quelques journaux, aurait, selon toute apparence, le retentissement le plus scandaleux.

— Une enquête, un procès ? m’écriai-je ; Tremlett n’est donc plus chez vous ?

— Non, répondit Blandling, baissant les yeux avec quelque embarras ; il s’est évadé il y a six mois.

— Aurait-il quitté l’Angleterre ?

— Non, reprit encore mon confrère, de plus en plus confus ; il est resté à Londres.

— Et vous ne l’avez pas fait réintégrer chez vous ?

— Permettez, mon cher maître… La chose n’était pas si simple… D’abord il menaçait de se tuer.

— Lui ? ce lâche ? un suicide ? allons donc !

— Puis, continua Blandling, sans s’arrêter à mon interruption indignée, il avait juré de faire un mauvais parti à quiconque essaierait de le reprendre.

— Oui-da ?

— Et enfin, s’il faut tout vous dire, j’ai conçu moi-même quelques doutes sur la légitimité…

— Quoi ! m’écriai-je sans le laisser achever, vous doutez de la folie de Tremlett,… de sa folie irrémissible, irrécusable ?…

— Je n’en doute pas, si vous voulez, reprit Blandling de plus en plus embarrassé ; pourtant,… devant un tribunal,… à foi et à serment,… s’il me fallait établir…

— Laissons cela, interrompis-je, plus impatienté que je ne voulais le laisser voir. Vous dites qu’une enquête va s’ouvrir. À la requête de qui ? Est-ce que mistress Tremlett ?…

— Elle n’est pour rien dans tout ceci. Le procès sera pourtant soutenu dans son intérêt (à ce qu’il prétend du moins) par un cousin-germain de Tremlett, M. Mainwaring.

— Voilà un cousin bien chevaleresque.

— Pas déjà tant ! reprit Blandling avec une espèce de sourire qui pour la première fois dérida sa physionomie consternée. Ce monsieur est le plus proche héritier du domaine.

— Comment ? Tremlett n’a-t-il pas un fils ?

— Enlevé à sa mère il y a six semaines…

— Ah ! je commence à comprendre. Le fils mort, le père déclaré fou, la dévolution du domaine à l’héritier substitué s’opérerait de plein droit…

Vingt-quatre heures plus tard m’arriva la seconde visite dont je vous parlais. M. Mainwaring lui-même venait tout bonnement s’enquérir de mon opinion personnelle sur le compte de son cousin, et je crois aussi, — Dieu me pardonne si je porte ici un jugement téméraire, — tâter le terrain pour voir s’il ne lui serait pas possible de se la rendre décidément favorable. Il y eut entre nous, à mots couverts, une conversation des plus serrées, où j’éludai tous ses efforts pour deviner ce que je pensais, tandis qu’il manœuvrait pour me faire comprendre qu’il était disposé à récompenser magnifiquement l’aide que je pouvais lui prêter. Je ne me souviens plus des mots que nous changeâmes en prenant congé l’un de l’autre, mais je lui avais dit le plus poliment du monde : — Vous êtes un avide hypocrite, mon cher ! — Et il m’avait répondu : — Mon cher, vous n’êtes qu’un honnête maladroit ; — moyennant quoi, nous étant si bien compris, nous ne pouvions nous entendre.

Mon devoir d’ailleurs m’était tracé. Appelé à rendre témoignage dans une question si grave, je devais m’éclairer par tous les moyens à ma disposition. Je sollicitai donc et j’obtins la permission de me présenter chez mon ancien client, établi dans un hôtel garni de la capitale. Jamais, depuis son évasion, il n’avait voulu revoir Marian.

C’était bien l’homme que j’avais en vain essayé de rendre à la raison, un peu envieilli seulement, plus courbé que naguère, la voix plus cassée, plus inégale, le teint plus plombé, plus cadavéreux. Ses cheveux, secs, cassans et ternes, semblaient avoir passé au feu. Ses ongles pâles étaient rongés à vif. Un léger tremblement des paupières et des muscles faciaux annonçait une menace de paralysie. Au moral, je constatai, quand nous eûmes causé quelque temps, un changement notable : il n’était peut-être pas moins insensé que jadis, il était certainement moins inégal ; il ne passait pas avec la même rapidité de la flatterie à l’injure, de l’humilité à la fureur. Du reste, ses aberrations favorites subsistaient tout entières. Il se croyait traqué par une foule d’ennemis acharnés à sa perte, et parmi eux, au premier rang, il plaçait son père, qui, du fond de la tombe, disait-il, essayait de le rendre fou… Quand à Brandling, il le méprisait pour sa faiblesse et le traitait de « vieille femme peureuse. » Tout en parlant, assis devant une table, il arrangeait, il classait des papiers. C’étaient, disait-il, les élémens d’un mémoire justificatif qu’il préparait pour ses juges et que l’Angleterre attendait avec impatience. À chaque mot, il s’arrêtait, me lançant un regard oblique pour juger de l’effet que ses paroles produisaient sur moi ; puis, au lieu de répondre à mes questions, il m’interrogeait : — Vous avez vu Mainwaring ? Combien vous a-t-il offert pour me perdre ?… Et ma femme, vous venez de chez elle ?

— Non, répondis-je en toute sincérité ; mais pourquoi cette question ? ajoutai-je avec un frémissement intérieur.

— Oh ! pour rien… Elle est de leur bord, voilà tout ; elle marche d’accord avec mes ennemis.

— Erreur complète ! m’écriai-je tout aussitôt ; personne ne désire plus vivement qu’elle vous voir sortir vainqueur de l’épreuve.

— Ah bah !… Vous dites cela bien vite !… Et il prit une note au crayon.

— Certes, repris-je, vous avez en elle la femme la meilleure, la plus dévouée…

À ces mots, un sourire méchant crispa ses lèvres : — Mon avocat, répliqua-t-il, saura exactement ce que je pense là-dessus…

Il écrivit encore quelques mots, puis il changea de sujet, m’entretenant de sa fortune, des améliorations agricoles qu’il voulait apporter dans la gestion de son domaine. Ses idées à cet égard n’étaient ni très neuves, ni peut-être très lumineuses ; mais elles n’avaient rien d’étrange, et j’en ai trouvé de bien moins sensées, en apparence du moins, dans les écrits de certains économistes modernes. Il se préoccupait cependant de son procès, et tout à coup : — Ah ça ! docteur, me dit-il, un homme déclaré fou par jugement demeure-t-il comptable de ses actions ?

— Cela dépend des circonstances, lui répondis-je, comprenant la terrible portée de cette question à brûle-pourpoint. Si le crime est le résultat de l’insanité mentale, la responsabilité n’existe plus ; mais ne vous figurez pas qu’un homme, abusant de sa folie, puisse se livrer impunément à toutes ses mauvaises inspirations.

Ici Tremlett partit d’un éclat de rire : — Vous déplacez volontairement la question, habile homme que vous êtes ! Il est clair que si la loi m’ôte la liberté, elle me doit quelque chose à la place… Ne cherchez pas à me tromper là-dessus !… Supposez que vous et moi nous nous passions la fantaisie de détruire notre plus cruel ennemi, vous seriez pendu, cher docteur, et je ne le serais point… — Il répéta ces derniers mots, riant toujours, et, se plongeant ensuite dans ses paperasses, parut ne pas vouloir continuer l’entretien.

Je me levai donc pour m’en aller ; ce mouvement me mit à même de voir sur son bureau de grossiers barbouillages à l’encre. Je m’en saisis avant qu’il eût le temps de les faire disparaître.

— Vous dessinez ? lui dis-je ; mais voilà d’horribles sujets !

— Ces images ne sont pas de moi, répondit-il avec une assurance imperturbable… Sur quelques-unes, l’encre était à peine séchée. Je continuai à examiner ces esquisses ; elles représentaient toute sorte de figures humaines, mais surtout de femmes, soumises aux supplices les plus atroces, quelques-unes entre les griffes d’un démon, d’autres gisant à terre, la tête séparée du tronc ou défigurées, mutilées de mille façons hideuses. Tremlett s’irritait, malgré les éloges intéressés que je donnais à ses productions, de les voir entre mes mains. Il me les arracha tout à coup.

— Je vous dis, répétait-il, que ces dessins ne sont pas de moi, et ma parole vaut bien la vôtre, j’imagine… Allez, allez ! je déjouerai tous vos mensonges… Où sont vos témoins d’ailleurs ?…

— A quoi bon s’emporter ? répliquai-je en lui offrant le plus tranquillement du monde une poignée de main que je finis par lui faire accepter. Vous savez bien que je suis fait à vos douceurs. Vous fatiguez inutilement votre poitrine…

Nous nous quittâmes ainsi, et tout compte fait, en résumant ce que je venais de voir et d’entendre, je demeurai plus que jamais confirmé dans mon opinion relativement à Tremlett, savoir qu’il n’était ni guéri ni guérissable. Au fond, Blandling est du même avis ; mais peut-on compter sur Blandling ? L’idée seule de comparaître devant un jury, d’avoir à déduire son opinion en face d’avocats hostiles, tout prêts à le mettre en contradiction avec lui-même, à le troubler par leurs questions subtiles, à le dérouter par leurs objections inattendues, lui fait littéralement perdre la tête. D’un autre côté, Tremlett, que je me chargerais de faire déraisonner publiquement en moins d’un quart d’heure, s’il m’était loyalement abandonné, sera au contraire protégé, garanti par l’habileté de ses avocats, car il en a deux, suivant l’usage ; l’un est le célèbre *** et l’autre, le junior counsel, c’est… Ne devinez-vous pas ?

— Carnegie ? m’écriai-je stupéfait.

— Précisément. Que pensez-vous de ce choix ?

— Qu’il est ou bien insensé ou bien habile. Je vous le dirai du reste après l’affaire… Mais à qui revient l’honneur ou la honte de cette idée sublime ou folle ?

— A Tremlett lui-même. Qui donc autre que lui pouvait désigner ses défenseurs ? Sa femme n’est intervenue que pour décider Carnegie et le faire revenir sur un premier refus.

— Ah !… Carnegie ne voulait pas accepter, et mistress Tremlett…

— Mistress Tremlett a sollicité, ou pour mieux dire exigé qu’il plaidât la cause de son mari.

— Savez-vous pourquoi ?

— Je le sais, car j’ai vu Marian. Ces femmes, mon cher ami, sont autant de mystères. Comprenez-vous que celle-ci, malgré tout ce que vous savez maintenant, poursuit avec ardeur, avec passion, la réhabilitation morale de ce misérable auquel la fatalité l’a livrée ? Croiriez-vous qu’elle s’accuse seule de l’abaissement où il est tombé, qu’elle se regarde comme responsable de cette raison oblitérée, sinon perdue ? Croiriez-vous que la mort de son pauvre enfant lui apparaît comme une juste rétribution, un châtiment qu’elle a mérité ? Croiriez-vous qu’elle m’a dit, à moi parlant : « Je n’ai jamais été pour Lawrence, — elle l’appelle encore de ce nom familier, — ce qu’une femme doit être pour son mari. Il n’a pas obtenu de moi, nonobstant mes efforts sincères, cette affection sans partage que je lui avais jurée. Irréprochable aux yeux du monde, j’ai manqué, dans le secret de ma pensée, à la foi que je lui devais. Dieu lit au fond des cœurs. S’il m’a sévèrement punie, c’est que j’étais sans doute bien coupable à ses yeux. Aujourd’hui encore, après m’avoir pris mon enfant, s’il me refuse la mort, c’est que je ne l’ai pas méritée… » Comprenez-vous, hein ! cette étrange manière d’envisager les choses ?

— Je la comprends si bien que j’ose à peine l’admirer… Croyez-vous que son premier amour dure encore ?

— Non, car elle en parle. Elle en parle comme d’un mort chéri, dont il ne reste qu’un souvenir douloureux, un fantôme effrayant.

— Et Carnegie ? n’est-elle plus rien pour lui ?

— Vous m’en demandez long, curieux que vous êtes ! Votre ancien camarade ne m’a pas choisi pour confident ; mais si les conjectures sont de mise en pareille matière, Carnegie ne me semble pas homme à aimer deux fois…

J’étais au fond de l’avis du docteur, et, tout compte fait, je ne regrettais pas de m’être laissé entraîner par lui. Le procès s’annonçait bien et promettait des émotions de plus d’un genre.


IV

Je m’étais promis de voir Carnegie avant l’audience ; mais j’avais compté sans la rigoureuse exactitude du docteur, qui ne perdait pas volontiers son temps, et s’était arrangé pour n’arriver à S… qu’au moment même où sa présence y serait absolument requise. La cour siégeait, et le jury était, comme on dit, impannelled lorsque nous descendîmes au principal hôtel de la ville. Nous y trouvâmes le docteur Blandling, bourrelé d’inquiétudes, aux prises avec un jeune avocat irlandais qu’il s’était avisé de consulter, et qui, sans trop de façons, s’amusait de son estimable client. Accoté dans un excellent fauteuil et fumant un énorme cigare, Me O’Ferrall se complaisait à énumérer compendieusement toutes les conséquences funestes que peuvent entraîner pour un témoin la moindre hésitation, le moindre lapsus de mémoire, la plus insignifiante contradiction. Feignant de mettre Blandling en garde contre les surprises de l’audience, il lui signalait tous les pièges qu’on devait tendre à son inadvertance, les arguties dont l’avocat adverse ne manquerait pas de l’étourdir, l’impatience du juge chargé de l’interrogatoire. — Quand on dépose sous serment, lui disait-il, tout manquement à la vérité donne ouverture à une action for perjury, qui peut entraîner les peines les plus graves. Vous avez de plus ici un homme qui a été tenu en chartre privée pendant… Combien disons-nous, docteur ?… C’est deux ans, je crois, que vous avez soigné ce malade ?… Pendant deux ans donc il a été privé de sa liberté. Rien ne s’oppose, si on le reconnaît pour raisonnable, à ce qu’il vous intente un procès en dommages-intérêts pour emprisonnement illégal… Supposons que vous échappiez à ceci ; les journaux à coup sûr, toujours charmés de prendre un homme du métier en flagrant délit d’ignorance, vous dénonceront, vous tympaniseront, vous déchireront de leur mieux…

— Je vais me mettre au lit… Je refuse de comparaître, disait déjà le pauvre Blandling, complètement terrifié par ces menaçantes perspectives. Il fallut l’ascendant de son confrère pour l’entraîner au tribunal et mettre un terme à la mauvaise plaisanterie de l’Irlandais.

Au moment où les deux médecins prenaient place au banc des témoins, — ils avaient obtenu qu’on m’installât parmi les reporters envoyés par les journaux de Londres, — on lisait déjà l’exposé des faits, rapportés avec une remarquable modération. Tremlett y prêtait une attention soutenue. Je le vis pourtant froncer le sourcil, lorsqu’il aperçut le docteur ; il ne lui en adressa pas moins une espèce de salut, tandis que Blandling n’obtint pas même un regard de ces yeux presque toujours baissés, et qui ne semblaient jamais pouvoir s’arrêter sur d’autres yeux.

La déposition du docteur inaugura l’interrogatoire. Elle me parut remarquable de netteté, de précision, de rigueur logique. Il exposa rapidement les principes de la science, et quand il eut ainsi familiarisé son auditoire avec les règles générales de la diagnostique, telles que les ont posées aujourd’hui les médecins aliénistes de premier ordre, les Sutherland, les Bucknill, les Noble, les Winslow, les Monro, il les appliqua rapidement à l’homme dont l’insanité mentale était en question. Il fit ressortir comme offrant tous les caractères de la « délusion » cette méfiance, cette haine posthumes que Tremlett portait à l’auteur de ses jours. Ses clameurs nocturnes, bien qu’elles fussent volontaires, les rêves horribles dont il se plaignait, ses refus de nourriture, ses mensonges sans motifs, ses cruautés systématiques et froidement préméditées, tout fut examiné, trié, classé avec soin. Il établit cette différence dont j’ai déjà parlé entre les malades dont le caractère change brusquement, sous l’empire de quelque dérangement d’esprit, et ceux dont la maladie ne fait qu’aggraver les dispositions naturelles ; les premiers, plus faciles à guérir, les seconds, à peu près incurables. Il insista finalement sur le péril évident que la complète libération de Tremlett ferait courir aux personnes dont il croyait avoir à se venger, et cita les menaces ambiguës qu’impliquaient certaines paroles échappées à son ancien client dans le cours de leur dernière conférence : à savoir que « si sa femme avait trempé dans le complot ourdi pour le perdre, elle méritait la mort… » A ces mots, Tremlett baissa tout à coup la tête, et je vis Carnegie, tourné vers lui, le couver d’un ardent regard. Le docteur continua, rappelant les propos qui s’étaient échangés entre eux au sujet de l’irresponsabilité pénale dont pouvait se couvrir, après s’être vengé, l’homme reconnu pour insensé. Je ne sais si j’étais dupe de mon imagination, mais Carnegie, déjà fort pâle, me parut blêmir encore pendant cette partie de la déposition, écoutée d’ailleurs par toute l’assistance avec un intérêt évident. Quant à Tremlett, il avait l’air de n’y prêter aucune attention, et passait son temps à griffonner de petites notes qu’il remettait ensuite à son principal défenseur.

Celui-ci, le senior counsel, comprenait à merveille que, si on en restait sur l’impression produite par le docteur, il n’y avait rien à espérer pour Tremlett. Aussi se garda-t-il bien de prolonger le contre-examen auquel la défense a toujours le droit de soumettre un témoin, posant à peine quelques questions adroitement choisies parmi celles qui devaient inévitablement amener des réponses favorables. En forçant, par exemple, le docteur à reconnaître que les souffrances purement physiques constatées chez Tremlett n’impliquaient pas nécessairement une altération de ses facultés morales, en l’obligeant à déclarer qu’en général les personnes atteintes d’aliénation peuvent bien nier, mais non cacher les « délusions » qui les obsèdent, l’avocat se donnait à bon marché l’apparence d’une sorte de triomphe. Cette tactique n’échappait pas à la perspicacité du docteur, qui la déjouait de son mieux ; mais il était entre les mains d’un jouteur émérite, et qui en somme atteignit son but en ébranlant, si peu que ce fût, les convictions qui très certainement existaient alors dans l’esprit des jurés. Tremlett, renversé sur son banc, contemplait avec une expression de physionomie très singulière cette partie du débat. Quand il vit que l’avocat se préparait à renvoyer le témoin, il se redressa vivement et passa une nouvelle note à son défenseur. Celui-ci, après y avoir jeté un coup d’œil, rappela le docteur, qui déjà quittait la barre. — Ne pourrions-nous savoir, lui demanda-t-il, par qui le témoin a été mandé auprès de mon client lors du premier accès qui ait donné lieu à un traitement suivi ?…

Le docteur n’était pas homme à se laisser surprendre. Aussi répondit-il sans la moindre hésitation qu’il refusait de satisfaire cette curiosité passablement indiscrète, et qu’il rendrait compte au juge, par écrit, des motifs de son refus. Tout en reconnaissant que la question n’était point strictement irrégulière ou hors de propos, ce magistrat déclara qu’à son sens il valait mieux ne pas insister pour qu’il y fût répondu. Ces sortes de conseils équivalent la plupart du temps à un ordre, et l’avocat ne jugea pas convenable de déroger à l’usage établi ; mais Tremlett, qui, les sourcils froncés, penché en avant pour mieux entendre la réponse du docteur, s’était fait de sa main, placée derrière son oreille, une sorte de cornet acoustique, se rassit avec un demi-sourire qui me parut de sinistre augure.

M. Mainwaring comparut après le docteur. Son témoignage ne renfermait rien de très essentiel ; mais en insistant maladroitement sur la pureté de ses motifs, le désintéressement de sa conduite, L’héritier présomptif du domaine substitué produisit une impression bien évidemment défavorable à ce qu’on persistait à regarder comme sa cause personnelle. Tremlett parut s’en rendre compte, et l’écouta d’un bout à l’autre avec une nonchalance parfaite. De temps à autre cependant je surpris ou crus surprendre dans les regards obliques qu’il laissait tomber sur son cousin les éclairs d’une haine comprimée.

Sauf quelques témoignages secondaires, il ne restait plus à écouter que notre pauvre Blandling, à qui, je suis fâché de le dire, tous les désastres prédits par Me O’Ferrall arrivèrent coup sur coup. On avait pu espérer le contraire, au début de son interrogatoire, mené par le juge avec toute sorte d’égards et de ménagemens ; mais quand le terrible senior counsel, voyant à quelle bonne âme il avait affaire, entreprit d’y jeter le trouble et la terreur, nous assistâmes à une véritable torture. Une question n’attendait pas l’autre. Pour peu que Blandling hésitât en ses explications, la phrase commencée par lui était ironiquement achevée par son cruel interlocuteur, qui abusa, pour le mettre en contradiction avec lui-même, des égards excessifs que cet excellent homme avait eus, pendant les deux années de traitement, pour le malade confié à ses soins. — Eh quoi ! disait l’avocat, vous avez renvoyé coup sur coup jusqu’à onze domestiques sur les plaintes de mon client ? Vous aviez donc pleine confiance en lui ?… Vous ne le regardiez donc pas comme privé de raison ?… Et pourtant vous le traitiez comme tel, puisqu’il a dû recourir à une évasion secrète pour sortir de la captivité où vous le reteniez… Cette évasion, vous l’avez tacitement approuvée en ne cherchant pas à reprendre votre prisonnier… Voyons, monsieur, établissez les motifs que vous aviez de croire à l’insanité mentale de mon client…

Et l’avocat isolait, séparait, par un artifice bien aisé à déjouer, les singularités qu’on pouvait relever dans les actions de Tremlett. Son irritabilité, sa cruauté, par exemple, constituaient-elles un état de folie ? Le témoin nierait-il qu’il eût connu des gens très colères, très disposés à maltraiter les animaux, et qui cependant jouissaient de toute leur raison ? — Blandling en convenait humblement. — L’état maladif de Tremlett, les infirmités physiques auxquelles il était sujet, impliquaient-ils un bouleversement complet dans l’équilibre de ses facultés intellectuelles ? — Non, répondait encore Brandling, on peut être aussi malade et n’être point fou ! — Ce seraient donc les dissimulations, les mensonges reprochés à Tremlett qui devraient le faire enfermer à Bedlam ou à Saint-Luc ? Mais à ce compte il faudrait centupler ces sortes d’établissemens. — Le témoin était forcé d’avouer qu’on pouvait mentir beaucoup sans se voir loger en de telles résidences. — Si, prises une à une, continuait l’avocat, ces conditions ne suffisent pas pour établir la folie, c’est sans doute en les réunissant que vous espérez la prouver ; mais alors combien vous en faut-il ? Est-ce deux, trois, quatre ? Où est la limite ? A quel degré doivent-elles être poussées ? Se mal porter et se mettre en colère, est-ce folie ? Est-ce folie que de mentir et de s’irriter, lorsqu’on est d’ailleurs mal portant ?… Si on n’a qu’une fièvre légère, mais que les mensonges soient fréquens et les colères très vives, s’opère-t-il une compensation entre la gravité d’un symptôme et la faiblesse de l’autre ?… Voyons, monsieur, exposez votre théorie !

Étourdi, balbutiant, assiégé de ses propres scrupules autant que des objections ainsi multipliées à ses oreilles, l’infortuné témoin finit par perdre absolument la tête. Il se fourvoya, se contredit de la façon la plus déplorable, et Me *** put le renvoyer à sa place en ajoutant, avec un dédain superbe, qu’après une pareille déposition il renonçait, sans danger pour son client, à faire comparaître les divers témoins assignés par la défense.

George Carnegie cependant était plus sombre et plus pensif que jamais. Il écouta sans bouger, les bras croisés sur sa poitrine, l’habile plaidoirie de son confrère, qui s’appliqua surtout à combattre la déposition du docteur en signalant le désaccord des opinions qu’il avait émises et de la conduite qu’il avait tenue. S’il regardait Tremlett comme décidément fou, ne devait-il pas le garder dans son établissement ? Le laisser-aller avec lequel il avait confié son malade aux soins d’un médecin ordinaire (très ordinaire, ajouta-t-il ironiquement) montrait assez qu’il ne jugeait pas indispensable pour lui le traitement tout spécial que réclament les dérangemens de l’esprit. Après avoir développé ces argumens et bien d’autres avec une méthode savante, une adresse infinie, l’habile avocat, qui avait réservé pour la fin cet « effet d’audience, » demanda, au nom de son client, que celui-ci fût admis à expliquer lui-même dans quel sens et dans quelle mesure il avait été victime de ces « délusions » mises à sa charge.

Cette requête surprit tout le monde, et l’auditoire donna tous les signes d’une assez vive émotion, lorsque Tremlett, après avoir salué la cour comme pour la remercier de l’autorisation accordée, prit lui-même la parole. Ses premières phrases, qu’il débita rapidement, et sans y rien accentuer, me parurent apprises par cœur. — Il n’affirmerait pas, disait-il, qu’on n’eût pas eu des motifs suffisans pour l’enfermer au début de sa maladie. Il n’avait gardé aucun souvenir très distinct de ce temps où il était en quelque sorte paralysé par la souffrance. Quant aux sentimens qu’on lui imputait à l’égard de son père, il demandait à ne pas s’expliquer sur un point aussi délicat. Personne au monde, pas même les médecins, n’avait à intervenir dans des rapports aussi intimes, aussi sacrés que ceux d’un père et d’un fils. Du reste, tout cela était passé,… bien passé…

Il répéta ces derniers mots à deux ou trois reprises, d’une manière très saccadée, mais sans trop d’hésitation, et tout allait bien pour lui, s’il n’eût voulu passer outre ; mais peu à peu l’agitation le gagnait. — Pour bien juger, il fallait tout savoir, continuait-il… Et puisque tout était fini,… bien fini,… pourquoi ne le mettrait-on pas en liberté ?… Quels pouvaient être les motifs de ceux qui voulaient le condamner à une captivité sans terme ?… — Sur cette question, il s’arrêta court et se rassit. Je remarquai que cette brusque interruption coïncidait avec un regard qu’il avait dirigé du côté du docteur. Évidemment il s’était rappelé quelques-unes de leurs anciennes querelles, et n’avait osé se risquer à y faire allusion ; mais en se rasseyant il jeta les yeux du côté de Carnegie avec une expression de ruse triomphante qui n’échappa ni au junior counsel, ni à bon nombre des spectateurs. L’impression générale fut que Tremlett venait de compromettre irrévocablement sa cause à peu près gagnée. L’audience fut momentanément interrompue, et Carnegie quitta la salle pour aller conférer avec son ancien.

Il reparut seul au banc de la défense, lorsque l’audience fut reprise, et, après avoir exposé en quelques mots que son confrère, atteint d’une indisposition subite, ne pouvait reprendre la parole, il annonça qu’il allait continuer le débat. Il était excessivement pâle, mais son attitude, parfaitement calme et résolue, ne me laissa pas douter un instant que mon ancien camarade ne se tirât à son honneur de la redoutable épreuve à laquelle il était soumis en ce moment. Son avenir pouvait en dépendre, il le comprenait mieux que personne ; mais je ne saurais douter, sans lui faire injure, qu’il n’eût immédiatement renoncé à toutes les glorieuses chances d’un pareil début, si le point d’honneur professionnel avait légitimé une telle transaction entre ses devoirs et ses sentimens.

Ce que devaient être ceux-ci, on le devine. Les douloureuses évocations du passé, le souvenir des espérances mortes faisaient vibrer sa voix émue. Il est permis de croire qu’un retour égoïste lui montrait le sort de son rival complètement à sa merci. De l’aide plus ou moins loyale qu’il allait lui prêter dépendait l’issue de cette enquête décisive qui pouvait retrancher à jamais de la société, séparer à jamais de Marian cet homme qui les avait naguère enlevés l’un à l’autre. En l’abandonnant aujourd’hui, n’obéirait-il d’ailleurs qu’à une pensée de vengeance, et sa conscience lui reprocherait-elle de faire ainsi avorter les sinistres projets que cet insensé, ce pervers paraissait nourrir au plus profond de ses obscures pensées ?

Tels devaient être les doutes du jeune orateur ; mais si l’homme pouvait raisonner ainsi, l’avocat n’en avait pas le droit. La cause une fois acceptée, il ne pouvait plus la déserter sans trahison. Il ne lui était pas même permis de laisser entrevoir le changement que les débats avaient pu apporter dans ses opinions personnelles. Ce n’était plus lui, c’était Tremlett qui parlait par sa bouche, et au service duquel étaient toutes les ressources d’esprit, de passion et d’éloquence de son malheureux rival. De quel front celui-ci supporterait-il les reproches de Marian, s’il venait, par sa faute, à compromettre la cause qu’elle lui avait confiée ?…

Il parla donc, et de son mieux, et merveilleusement bien, il faut le dire. L’immense effort qu’il faisait sur lui-même donnait à ses paroles un ressort, une puissance de persuasion tout à fait extraordinaires. Les sténographes, auxquels j’étais mêlé, se regardaient l’un l’autre dans les courts intervalles de leur rapide travail, et je les entendais, subjugués par ce déploiement inouï de facultés oratoires, se renvoyer à voix basse les laconiques témoignages de leur admiration familière. — Voilà un sous-lieutenant qui passe général d’emblée, finit par dire l’un d’eux, qui paraissait être le plus accrédité de tous. — Mais plus il était évident que l’affaire changeait encore d’aspect, et plus le jeune avocat s’apercevait de l’impression produite par sa puissante et nerveuse argumentation, plus aussi sa physionomie devenait sombre et sévère, plus il y avait d’indignation dans sa voix, d’amertume dans ses paroles. Moi seul peut-être et le docteur savions au juste ce que cela voulait dire.

Les jurés délibérèrent à peine dix minutes, et leur verdict attesta que « M. Tremlett, jouissant de toute son intelligence, était parfaitement en état de gérer ses affaires. »

Quelques applaudissemens saluèrent cette déclaration ; mais il s’opéra sur-le-champ une réaction très marquée dans le sentiment public. On était bien évidemment charmé de voir déçus les ignobles calculs de Mainwaring ; mais il s’en fallait que la perspective de Tremlett, échappant désormais à tout contrôle et à toute surveillance, parût satisfaire au même degré la grande majorité des spectateurs…


V.

Nous achevions, le docteur et moi, notre souper tête à tête, quand George Carnegie entra tout à coup dans la chambre où nous avions voulu être servis. Après m’être levé pour lui serrer la main, j’allais, je crois, le féliciter, quand je le vis, à mon grand étonnement, se jeter dans les bras du docteur. — Me pardonnez-vous ? lui demanda-t-il avec des sanglots dans la voix.

Et quoi donc ? répondit le docteur quoi donc, mon brave George ? Les petites duretés dont vous m’avez régalé, vous et *** ?… Je n’y songeais déjà plus, sur ma parole… Vous avez fait votre devoir comme j’ai fait le mien…

Mon devoir d’avocat… Oh ! oui, je l’ai fait, reprit Carnegie avec amertume… Mais mon devoir d’homme libre, je n’ai pas la conviction de l’avoir rempli… Je me suis demandé vingt fois, dans le cours de cette fameuse plaidoirie, si je ne m’interromprais pas pour jeter mon dossier aux pieds de la cour et déclarer hautement que je regarde ce Tremlett comme un abominable fou, d’autant plus à craindre qu’il sait mieux dissimuler sa folie féroce… A l’heure où je vous parle, j’ai honte et regret de n’avoir pas obéi à cette loyale inspiration… Puissé-je ne m’en repentir, jamais, et puisse la malheureuse femme aux instances de qui j’ai cédé…

En ce moment même, un domestique de l’hôtel vint frapper à la porte et remettre à Carnegie une lettre dont le messager qui l’avait apportée demandait instamment reçu. Avant de faire droit à cette requête, le jeune avocat rompit l’enveloppe ; elle ne renfermait qu’un billet de deux cents livres sterling. Il le prit avec une sorte de fureur, et, le lançant sur la table :

Voilà mes gages, nous cria-t-il,… et je les ai bien gagnés !…

Tandis qu’il écrivait rapidement le reçu, le docteur, toujours de sang-froid, examinait la bank-note.

— George, dit-il quand le domestique fut parti, il y a’ quelques mots au crayon derrière ce, précieux chiffon de papier.

Lisez ! lui cria Carnegie presque hors de lui.

— Non ; lisez vous-même ! repartit le docteur. Il s’agit, je crois, d’affaires privées.

Malgré cette prudente recommandation, George se mit à déchiffrer tout haut : « Nous partons demain. Soyez sur le port, devant l’Anna Maria. Un regard, un adieu ! Merci. »

Presque, illisible, tant il avait été tracé à la hâte, et ne portant d’ailleurs aucune signature, ce billet ne pouvait laisser aucun doute sur son origine.

— George, dit le docteur après un moment de silence, on vous donne là un rendez-vous bien triste… et bien inutile…

— J’y serai pourtant, répondit Carnegie.

— Eh bien ! reprit notre excellent ami, laissez-nous vous y accompagner.

— Soit ! s’écria sans hésiter le jeune avocat. Deux témoins de plus sur le nombre, il n’y paraîtra guère… N’êtes-vous pas d’ailleurs deux amis ? ajouta-t-il, se reprenant aussitôt pour corriger ce que ses premières paroles avaient pu avoir de blessante amertume.

..............

L’Anna-Maria était un beau trois-mâts frété pour l’Australie. Sur le tillac et s’accoudant aux plats-bords qui faisaient face au rivage, une femme voilée se tenait debout. Quand George, marchant à quelques pas devant nous, fut arrivé en vue du navire, cette femme leva son voile ; aucun autre signe de reconnaissance ne fut échangé. Le visage de la belle Marian demeura aussi impassible que s’il eût été sculpté dans le marbre. Elle regardait George, et c’était tout… Nous vîmes tout à coup émerger de l’entre-pont un personnage dont le costume, de couleurs voyantes et d’une coupe bizarre, attira forcément notre attention. Ce ne pouvait être que Tremlett, et en effet c’était lui. À pas furtifs, sur la pointe des pieds, il vint se placer, sans qu’elle s’en doutât, auprès de sa femme, et, se penchant en avant, réussit à surprendre la direction de son regard. George n’eut pas le temps de se perdre dans la foule, Tremlett le reconnut au premier rang des spectateurs, et un sourire funeste vint éclairer son visage. Il salua son ancien rival, son défenseur de la veille, avec une affectation franchement ironique, passa brusquement le bras autour du cou de sa femme, et pendant un instant la retint sous nos yeux dans cette familière et fatale étreinte. George frissonnait de la tête aux pieds. La cloche du départ vint heureusement à sonner. Il était temps.

— Partons, George ! dit le docteur.

L’autre ne répondait pas. Je voulus insister et prendre le bras de mon ancien camarade.

— Laissez-moi !… me dit-il brusquement. Ne vous affichez pas avec un assassin ! .. Cette femme est perdue. C’est moi qui l’ai tuée, et ceci, tenez, ceci (il arrachait de son portefeuille pour le mettre en lambeaux la bank-note reçue la veille), ceci, ce sont les trente deniers de Judas… Que le sang innocent retombe sur ma tête !…

Il y a six mois que tout ceci s’est passé. Carnegie n’a pas encore reparu au barreau. Le docteur craint qu’il n’ait renoncé pour jamais à une carrière qui lui promettait le plus brillant avenir.

On n’a pu se procurer encore aucune nouvelle bien positive de l’Anna-Maria. Le bruit s’était répandu tout récemment que ce navire avait péri corps et biens dans la première quinzaine de sa traversée. On ajoutait, mais je n’ai pu vérifier le renseignement, que ce désastre avait pour cause une voie d’eau ouverte à fond de cale, pendant la nuit, par un des passagers embarqués à bord du navire. Ainsi du moins l’avaient rapporté les deux seuls matelots échappés au naufrage.


E.-D. FORGUES.

  1. De lunatico inquirendo,, — c’est la désignation légale de l’instance introduite pour faire prononcer l’interdiction civile des personnes dont la raison est aliénée. — Nous appliquons encore ici à une curieuse étude de mœurs le procédé de récit analytique qui est le plus propre à faire connaître certaines œuvres de la littérature anglaise.