Dans le nid d’aiglons, la colombe/04

Texte établi par Fides (p. 29-32).

La « petite demoiselle » à Québec

Quel est le dessein des parents ? Chez les Ursulines, Jeanne fera sa première communion après une préparation très poussée. C’est le motif que l’on donne. Évidemment, il en existe d’autres. Marie Le Ber de l’Annonciation est là, et c’est peut-être elle qui a préparé toute l’affaire. Elle prendrait soin de la fillette. Le père et la mère peuvent avoir désiré pour elle la formation du pensionnat, plus profonde assurément. Le premier avait de l’ambition. A-t-il voulu que sa fille côtoie des compagnes que l’on verrait, demain, à la tête de nombreux manoirs ? Souhaitait-il qu’elle apprenne les mœurs de la haute société ou de la petite noblesse du temps ? Déjà, il était en passe de faire fortune et pensait peut-être au mariage encore lointain. Du point de vue pédagogique, il n’est pas facile de comparer l’enseignement de la Congrégation et celui des Ursulines ; la première commençait une œuvre malaisée, les secondes continuaient un cours établi, c’est tout ce que l’on peut affirmer. En fin de compte, il reste impossible de se prononcer sur ces raisons secondaires.

Quant à Marie Le Ber que l’enfant retrouverait là-bas, on parle peu d’elle à ce moment ou plus tard, bien que l’on soupçonne que son influence ait été prononcée sur la formation de la fillette. Pendant trois années, elle l’approchera de près en sa qualité de tante. Elle est encore jeune, juste un peu plus de trente ans, elle a vécu pendant quelques années à côté de Marie de l’Incarnation qui est morte le 31 avril 1672. Dans ce milieu, il est à peu près sûr que sa première vocation, déjà ardente, se soit enflammée, et qu’elle l’ait transmise à sa nièce. Est-ce par elle, comme il semble probable, que les Ursulines marqueront si profondément l’adolescente, lui laisseront leur empreinte ?

Au commencement du mois d’avril 1674, au printemps, Jeanne quitte Ville-Marie qui devient peu à peu Montréal, pour Québec. Elle voyage sans doute dans une embarcation de son père. La débâcle vient d’avoir lieu, la neige fond partout, la violence du courant l’emporte au milieu des forêts qui n’ont pas reverdi. Et le 22, le registre des élèves signale que

« la petite demoiselle Jeanne Le Ber de Montréal est entrée pensionnaire en notre séminaire ». Le père paiera la pension « au prorata de cinquante écus par an ». Les religieuses ont reçu d’avance « quarante minots de blé froment ». On lui a demandé un prix plus élevé « en considération qu’elle est mieux traitée que les autres pensionnaires » ; on lui blanchira son linge.

Le premier séjour se terminera le 29 juillet 1674.

Ainsi s’ouvre une période de trois années sur lesquelles les Ursulines nous fourniront plus tard un rapport. Jeanne continue à apprendre de la grammaire, de l’arithmétique, du catéchisme, de l’histoire, de la littérature. Elle s’adonnera à de nombreux arts féminins : la couture, le tricot, la dentelle, la broderie, le dessin, la calligraphie. En somme, le programme n’est pas très différent de celui de la Congrégation. Et Jeanne exerce, sur les lieux, quelques dons artistiques qui se manifesteront plus tard.

Autant que l’on peut en juger à distance, elle fait sa première communion avec ferveur. Elle manifeste ensuite des traits plus rares : par exemple, elle sait se mortifier ; elle méprise la vanité à un degré étonnant. Sur ces deux points, elle semble porter la marque des années terribles de Montréal. Rubans et colifichets ne l’attirent pas du tout. On rapportera de petits faits pour le prouver et qui témoignent aussi de la vivacité de son tempérament.

Et surtout, dans l’adolescente, on remarquera une curieuse tendance. Soudain, on la cherchera, en récréation par exemple ; elle sera absente. S’est-elle évadée ? On la retrouvera en prière, dans la chapelle, devant un oratoire. A-t-elle contracté cette habitude à Montréal, sous la direction de sa mère, lorsque la chapelle des Hospitalières, encore église paroissiale, était voisine de son domicile et qu’il fallait prier pour le père et les oncles en péril ? S’agit-il d’une disposition profonde et comme naturelle ?

Dans ce « séminaire », elle rencontre des jeunes filles de la meilleure société. Se soucie-t-elle de paraître ? Elle a toujours l’élocution facile, s’exprime bien et vite, jouit même d’une certaine beauté. Elle sait parler en public. Les religieuses veulent cultiver cette faconde naturelle. Mais elles se heurtent à une autre tendance d’une force égale : l’adolescente ne tient pas à se mettre en évidence, à devenir un point de mire. Elle est la candidate aux rôles effacés. Le louange est un fruit auquel elle ne mord guère. Survient une fête de Noël ; la Communauté prépare un petit drame chrétien, pour cultiver en même temps que la dévotion, la mémoire, la diction. On répartit les rôles. Lequel plairait à la « jeune demoiselle de Ville-Marie ? » Celui du petit Jésus. Mais pourquoi ? Et soudain, vivement, elle donne cette réponse étonnante, saisissante : « C’est que le petit Jésus ne dit mot et ne remue point, et que je voudrais l’imiter en toutes choses ». Les Ursulines l’arrangeront peut-être après coup, mais c’est un mot si curieux, si plein d’avenir qu’on ne l’invente pas. On dirait que le secret d’une âme affleure soudain. Il surprend d’autant plus qu’il sort de la bouche d’une petite bavarde.

On dirait qu’elle est sensible aux effluves qui flottent dans ce monastère fondé et ensuite formé par la grande mystique, Marie de l’Incarnation. D’autres religieuses, la propre tante de l’enfant, continuent la grande tradition bien posée, encore vivante. Ici règne l’amour de Dieu. On s’offre en sacrifice pour l’évangélisation et « l’amplification » du christianisme. Jeanne, secrètement accessible aux choses spirituelles, boit déjà à cette source qui l’enivre. C’est ce qu’indiquera nettement son premier biographe. Ici, dira-t-il, elle « puisa sa fervente dévotion Envers le St Sacrement qui dura toute sa vie ». Un autre le répétera avec moins de concision : « …Elle puisa dans la maison des Ursulines trois sortes de dévotion aussi solides dans leur nature que salutaire dans leurs effets. La première avait pour objet le très saint Sacrement, la seconde, la sainte Vierge, la troisième, les bons anges et surtout l’Ange Gardien ». Il ajoutera plus loin : « Dans la maison des Ursulines, Mlle Le Ber eut occasion de se former à la première de ces dévotions parce que les instructions, les exemples, les travaux, tout respirait l’amour pour ce grand mystère, et elle sut en profiter ». Voilà une âme marquée du sceau de Marie de l’Incarnation.