Paul Ollendorff (Tome 3p. 247-252).
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L’orage passa, par bonheur, aussi vite qu’il était venu. Des notes officieuses de chancellerie annoncèrent, comme le baromètre, le retour du beau temps. Les chiens hargneux de la presse furent rentrés au chenil. En quelques heures, les âmes se détendirent. C’était un soir d’été. Christophe, hors d’haleine, venait de rapporter la bonne nouvelle à Olivier. Il respirait, tout heureux. Olivier le regardait, souriant, un peu triste. Et il n’osait pas lui poser une question qu’il avait sur le cœur. Il dit :

— Eh bien, tu les as vus unis, tous ces gens qui ne pouvaient s’entendre ?

— Je les ai vus, dit Christophe, de bonne humeur. Vous êtes des farceurs ! Vous criez tous les uns contre les autres. Au fond, vous êtes tous d’accord.

— On dirait, dit Olivier, que tu en es heureux ?

— Pourquoi pas ? Parce que c’est à mes dépens que se fait cette union ?… Bah ! Je suis assez fort… Et puis, cela est bon, de sentir ce torrent qui vous emporte, ces démons réveillés dans votre cœur…

— Ils m’épouvantent, dit Olivier. J’aime mieux la solitude éternelle que l’union de mon peuple, à ce prix.

Ils se turent ; et ni l’un ni l’autre n’osait aborder le sujet qui les troublait. Enfin, Olivier fit un effort, et, la gorge serrée, il dit :

— Dis-moi franchement, Christophe : tu allais partir ?

Christophe répondit :

— Oui.

Olivier était sûr de la réponse. Et pourtant, il en eut un coup au cœur. Il dit :

— Quoi, Christophe, tu aurais pu… ?

Christophe se passa la main sur le front, et dit :

— Ne parlons plus de cela, je ne veux plus y penser.

Olivier répétait douloureusement :

— Tu te serais battu contre nous ?

— Je ne sais pas, je ne me suis pas demandé.

— Mais dans ton cœur, tu avais pris parti ?

Christophe dit :

— Oui.

— Contre moi ?

— Jamais contre toi. Tu es mien. Où je suis tu es avec moi.

— Mais contre mon pays ?

— Pour mon pays.

— C’est une chose terrible, dit Olivier. J’aime mon pays, comme toi. J’aime ma chère France ; mais puis-je tuer mon âme pour elle ? Puis-je pour elle trahir ma conscience ? Ce serait la trahir elle-même. Comment pourrais-je haïr, sans haine, ou jouer, sans mensonge, la comédie de la haine ? L’État moderne a commis un crime odieux, — un crime qui l’écrasera, — le jour où il a prétendu lier à sa loi d’airain la libre Église des esprits, dont l’essence est de comprendre et d’aimer. Que César soit César, mais qu’il ne prétende pas être Dieu ! Qu’il nous prenne notre argent, nos vies : il n’a pas droit sur nos âmes ; il ne les ensanglantera point. Nous sommes venus en ce monde pour répandre la lumière, non pour l’éteindre. À chacun son devoir ! Si César veut la guerre, que César ait des armées pour la faire, des armées comme autrefois, dont la guerre était le métier ! Je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à gémir en vain contre la force. Mais je ne suis pas de l’armée de la force. Je suis de l’armée de l’esprit ; avec des milliers de frères, j’y représente la France. Que César conquière la terre, s’il veut ! Nous conquérons la vérité.

— Pour conquérir, dit Christophe, il faut vaincre, il faut vivre. La vérité n’est pas un dogme dur, sécrété par le cerveau, comme un stalactite par les parois d’une grotte. La vérité, c’est la vie. Ce n’est pas dans votre tête que vous devez la chercher. C’est dans le cœur des autres. Unissez-vous à eux. Pensez tout ce que vous voudrez, mais prenez chaque jour un bain d’humanité. Il faut vivre de la vie des autres, et subir, et aimer son destin.

— Notre destin est d’être ce que nous sommes. Il ne dépend pas de nous de penser, ou de ne pas penser certaines choses, même si elles sont dangereuses. Nous sommes arrivés à un degré de civilisation tel que nous ne pouvons plus retourner en arrière.

— Oui, vous êtes parvenus à l’extrême rebord du plateau de la civilisation, à cet endroit critique où un peuple ne peut atteindre, sans être pris du désir irrésistible de se jeter en bas. Religion et instinct se sont affaiblis chez vous. Vous n’êtes plus qu’intelligence, machines à moudre des raisonnements. Casse-cou ! La mort vient.

— Elle vient pour tous les peuples : c’est une affaire de siècles.

— Vas-tu faire fi des siècles ? La vie tout entière est une affaire de jours et d’heures. Il faut être de sacrés diables d’abstracteurs, comme vous êtes, pour vous placer dans l’absolu, au lieu d’étreindre l’instant qui passe.

— Que veux-tu ? La flamme brûle la torche. On ne peut pas être et avoir été, mon pauvre Christophe.

— Il faut être.

— C’est une grande chose d’avoir été quelque chose de grand.

— Ce n’est une grande chose qu’à condition qu’il y ait encore, pour l’apprécier, des hommes qui vivent et qui soient grands.

— N’aimerais-tu pas mieux pourtant avoir été les Grecs, qui sont morts, que d’être tant de peuples qui végètent aujourd’hui ?

— J’aime mieux être Christophe vivant.

Olivier cessa de discuter. Ce n’était pas qu’il n’eût bien des choses à répondre. Mais cela ne l’intéressait point. Dans toute cette discussion, il ne pensait qu’à Christophe. Il dit, en soupirant :

— Tu m’aimes moins que je ne t’aime.

Christophe lui prit la main avec tendresse :

— Cher Olivier, dit-il, je t’aime plus que ma vie. Mais pardonne, je ne t’aime pas plus que la vie, que le soleil de nos races. J’ai l’horreur de la nuit, où votre faux progrès m’attire. Toutes vos paroles de renoncement recouvrent le même Nirvâna bouddhique. L’action seule est vivante, même quand elle tue. Nous n’avons le choix, en ce monde, qu’entre la flamme qui dévore et la nuit. Malgré la douceur mélancolique des rêves qui précèdent le crépuscule, je ne veux pas de cette paix avant-coureur de la mort. Le silence des espaces infinis m’épouvante. Jetez de nouvelles brassées de bois sur le feu ! Encore ! Encore ! Et moi avec, s’il le faut. Je ne veux pas que le feu s’éteigne. S’il s’éteint, c’est fait de nous, c’est fait de tout ce qui est.

— Je connais ta voix, dit Olivier ; elle vient du fond de la barbarie du passé.

Il prit sur un rayon un livre de poètes hindous, et il lut la sublime apostrophe du dieu Krichna :


« Lève-toi, et combats d’un cœur résolu. Indifférent au plaisir et à la douleur, au gain et à la perte, à la victoire et à la défaite, combats de toutes tes forces…


Christophe lui arracha le livre des mains, et lut :


… Je n’ai rien au monde qui me contraigne à agir : il n’est rien qui ne soit à moi ; et pourtant je ne déserte point l’action. Si je n’agissais pas, sans trêve ni relâche, donnant aux hommes l’exemple qu’il leur faut suivre, tous les hommes périraient. Si je cessais un seul instant d’agir, je plongerais le monde dans le chaos, et je serais le meurtrier de la vie. »


— La vie, répéta Olivier, qu’est-ce que la vie ?

— Une tragédie, fit Christophe. Hourrah !