Paul Ollendorff (Tome 3p. 222-229).
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Olivier avait raison. Ce n’est pas par les paroles qu’on agit sur les autres. C’est par son être. Il y a des gens qui rayonnent autour d’eux une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie ; elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l’isolement rongeaient depuis des années, desséchaient, avaient laissés pour morts. Puissance des âmes sur les âmes ! Celles qui la subissent et celles qui l’exercent l’ignorent également. Et pourtant, la vie du monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force d’attraction mystérieuse.

Deux étages au-dessous de l’appartement de Christophe et d’Olivier, habitait, comme on l’a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, Mme Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu, l’année précédente, sa petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la maison, aucun n’avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine s’ils s’étaient rencontrés ; et jamais ils ne s’étaient adressé la parole.

C’était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux bruns, opaques, un peu inexpressifs, où s’allumait, par moments, une flamme morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la bouche crispée. La vieille Mme Germain était dévote, et passait ses journées à l’église. La jeune femme s’isolait jalousement dans son deuil. Elle ne s’intéressait à rien, ni à personne. Elle s’entourait des reliques et des images de sa petite fille ; et, à force de les fixer, elle ne la voyait plus ; les photographies, les images mortes tuaient l’image vivante. Elle ne la voyait plus ; et elle s’obstinait ; elle voulait, elle voulait penser uniquement à elle ; ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même penser à elle : elle avait achevé l’œuvre de la mort. Alors, elle restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour, et par conséquent sans foi vivante ; elle donnait de l’argent pour des messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres ; toute sa religion reposait sur cette pensée unique : la revoir. Le reste, que lui importait ? Dieu ? Qu’avait-elle à faire de Dieu ? La revoir, la revoir… Et elle était bien loin d’en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait durement, désespérément ; mais elle en doutait… Elle ne pouvait supporter de voir d’autres enfants ; elle pensait :

— Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts ?

Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec ses petites nattes, elle en tremblait. Elle se mettait à la suivre ; et quand la petite se retournait, et qu’elle voyait que ce n’était pas elle, elle avait envie de l’étrangler. Elle se plaignait que les petites Elsberger, cependant bien tranquilles, bien comprimées par leur éducation, fissent du bruit, à l’étage au-dessus ; et dès que les pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa domestique chez les voisins réclamer le silence. Christophe, qui la rencontra, une fois qu’il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu’elle leur jeta.

Un soir d’été que cette morte vivante s’hypnotisait dans son néant, assise dans l’obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer Christophe. Il avait l’habitude de rêver, au piano, à cette heure. Cette musique l’irrita, en troublant le vide où elle s’engourdissait. Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu’au fond de la chambre. Mme Germain ressentit pour elle une sorte de haine. Elle eût voulu empêcher Christophe de jouer ; mais elle n’en avait aucun droit. Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une impatience irritée, que le piano commençât ; et lorsqu’il tardait, son irritation n’en était que plus vive. Malgré elle, elle devait suivre jusqu’au bout la musique ; et quand la musique était finie, elle avait peine à retrouver son apathie coutumière. — Et, un soir qu’elle était tapie dans un coin de sa chambre obscure, et qu’à travers les cloisons et la fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, la musique lumineuse… elle se sentit frissonner, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle alla rouvrir la fenêtre ; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La musique était comme une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur desséché, et le faisait revivre. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la nuit d’été ; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore, un intérêt à la vie, une sympathie imprécise et douloureuse pour les autres. Et la nuit, pour la première fois depuis des mois, l’image de sa petite fille lui reparut en rêve. — Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, le moyen de les revoir, ce n’est pas de mourir comme eux, c’est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent de notre mort.

Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Elle l’évitait plutôt. Mais elle l’entendait passer dans l’escalier avec les petites filles ; et elle se tenait cachée derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait le cœur.

Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants, qui descendaient l’escalier, avec un peu plus de tapage que d’habitude, et l’une des voix d’enfant, qui disait à la petite sœur :

— Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit, à cause de la dame qui a du chagrin.

Et l’autre se mit à assourdir ses pas et à parler tout bas. Alors Mme Germain n’y tint plus : elle ouvrit la porte, et elle saisit les enfants, elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur ; l’une des fillettes se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra chez elle.

Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d’un sourire crispé, — (elle avait perdu l’habitude de sourire) ; — elle leur adressait quelques paroles brusques et affectueuses, auxquelles les enfants intimidées ne répondaient que par des chuchotements oppressés. Elles continuaient d’avoir peur de la dame, plus peur qu’auparavant ; et lorsqu’elles passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient, de crainte qu’elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir. Elle eût eu honte qu’on l’aperçût, causant avec les enfants. Elle avait honte, à ses propres yeux. Il lui semblait qu’elle volait à sa petite morte un peu de l’amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l’instinct de vivre et d’aimer était réveillé, elle ne pouvait plus rien contre lui, il était le plus fort.

Un soir, — Christophe rentrait, — il remarqua un désordre inaccoutumé dans la maison. Un fournisseur qu’il rencontra lui apprit que le locataire du troisième, M. Watelet, venait de mourir subitement, d’une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de compassion, moins encore par la pensée de son malheureux voisin que par celle de l’enfant, qui se trouvait abandonnée. On ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de croire qu’il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta, quatre à quatre, et entra dans l’appartement du troisième, dont la porte était ouverte. Il trouva l’abbé Corneille auprès du mort, et la petite fille en larmes, qui appelait son papa ; la concierge essayait maladroitement de la consoler. Christophe prit l’enfant dans ses bras, il lui dit des mots tendres. La petite s’accrocha désespérément à lui ; il ne pouvait songer à la quitter ; il voulut remporter de l’appartement ; mais elle s’y refusa. Il resta donc avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras, en lui parlant doucement. L’enfant se calmait peu à peu ; elle s’endormit, au milieu de ses sanglots. Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de la déshabiller, de défaire les lacets de ses petits souliers. C’était la tombée de la nuit. La porte de l’appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un frôlement de jupes. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Il fut saisi. Debout au seuil de la chambre, elle dit, la gorge serrée :

— Je viens… Voulez-vous… Voulez-vous me la donner ?

Christophe lui prit la main. Mme Germain pleurait. Puis, elle s’assit, au chevet du lit. Après un moment, elle dit :

— Laissez-moi la veiller…

Christophe remonta à son étage, avec l’abbé Corneille. Le prêtre, un peu gêné, s’excusait d’être venu. Il espérait, disait-il avec humilité, que le mort ne saurait le lui reprocher : ce n’était pas comme prêtre, c’était comme ami qu’il était là. Christophe, trop ému pour parler, le quitta en lui serrant affectueusement la main.

Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il trouva l’enfant au cou de Mme Germain, avec la confiance naïve qui livre sur-le-champ ces petits êtres à ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre sa nouvelle amie… Hélas ! Elle avait bien vite oublié son père adoptif. Elle montrait la même affection à sa nouvelle maman. Ce n’était pas très rassurant. L’égoïsme d’amour de Mme Germain le voyait-il ?… Peut-être. Mais qu’importe ? Il faut aimer. Le bonheur est là…

Quelques semaines après l’enterrement, Mme Germain emmena l’enfant à la campagne, loin de Paris. Christophe et Olivier assistaient au départ. La jeune femme avait une expression d’apaisement et de joie secrète, qu’ils ne lui connaissaient pas. Elle ne faisait aucune attention à eux. Cependant, au moment de partir, elle remarqua Christophe, elle lui tendit la main, et lui dit :

— Vous m’avez sauvée.

— Qu’est-ce qu’elle a, cette folle ? demanda Christophe, étonné, tandis qu’ils remontaient l’escalier, après qu’elle fut partie.

À peu de jours de là, il reçut par la poste une photographie qui représentait une petite fille inconnue, assise sur un tabouret, ses menottes sagement croisées sur ses genoux, et qui le regardait avec des yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait ces mots écrits :

« Ma petite morte vous remercie. »