Paris : Chez Buisson, lib., rue Haute-Feuille, n° 20 ; Lyon : Chez Bruyset, rue Saint-Dominique (p. 485-531).

CHAPITRE XIII.

Quelques exemples de la sottise causée par l’ignorance des Femmes, avec des réflexions sur le perfectionnement moral que l’on peut naturellement se promettre d’une révolution dans les mœurs des Femmes.

Il y a beaucoup de sottises qui, à certains égards, sont particulières aux Femmes ; fautes contre la raison, d’actipns aussi bien que d’omissions ; mais comme toutes prennent leur source dans l’ignorance ou dans les préjugés, je me contenterai d’indiquer celles qui semblent surtout faire tort à leur caractère moral ; et en les remarquant, je m’attacherai spécialement à prouver que la foiblesse de l’esprit et du corps que, par différent motifs, les hommes se sont efforcés de perpétuer, les empêche de remplir les devoirs particuliers à leur sexe ; car, quand la foiblesse du corps ne permet pas aux Femmes d’allaiter leurs enfans, et que la foiblesse de l’esprit est cause qu’ils gâtent leur caractère, je le demande, la Femme est-elle dans un état naturel ?


Section Première.


Un exemple frappant de la foiblesse qui naît de l’ignorance, appelle d’abord l’attention, et mérite la plus sévère censure.

Il y a dans cette Capitale une foule de sangsues obscures, dont la subsistance infâme est due à l’art avec lequel ils en imposent à la crédulité des Femmes, sous prétexte de tirer leur horoscope, pour me servir de leur mot technique ; et beaucoup de Femmes, qui, fières de leur rang et de leur fortune, laissent tomber des regards insultants sur le commun des hommes, font voir, par cette crédulité, que toute distinction est arbitraire, et qu’elles n’ont pas assez cultivé leur esprit pour s’élever au-dessus des préjugés populaires. Ces Femmes, n’ayant pas été accoutumées à regarder la connoissance de leurs devoirs comme une acquisition nécessaire, ni à charmer la vie dans le présent, par la pratique délicieuse de ces mêmes devoirs, sont très-inquiètes de l’avenir, et désirent pénétrer dans ses obscurités, pour apprendre ce qu’elles ont à attendre pour rendre la vie intéressante, et pour remplir le vuide de l’ignorance.

Qu’il me soit permis de faire de sérieux reproches aux Femmes qui courent après ces oiseuses découvertes. Car des mères de famille, des maîtresses de maison n’ont pas honte de faire conduire leurs voitures jusqu’à la porte du fripon qui se joue de leur crédulité[1] ; et si quelqu’une d’elles vient à lire cet ouvrage, je les somme de répondre dans leur cœur, aux questions suivantes, sans oublier qu’elles sont en présence de Dieu.

Croyez-vous qu’il n’y a qu’un Dieu, et qu’il est puissant, sage et bon ?

Croyez-vous que tout est créé par lui, et que tous les êtres sont dans sa dépendance ?

Croyez-vous à sa sagesse si remarquable dans ses ouvrages et dans la structure de votre corps, et êtes-vous persuadées que tout ce qui tombe sous vos sens, est ordonné avec la même harmonie pour remplir ses desseins ?

Reconnoissez-vous que le pouvoir de pénétrer l’avenir et de voir les choses qui ne sont pas, comme si elles étoient, est un attribut du Créateur ? Et quand il daigneroit révéler quelques-uns des événemens cachés dans les ombres de l’avenir, qui choisiroit-il pour lui découvrir ce mystère par une immédiate inspiration ? L’opinion de tous les âges répondra à cette question, — de respectables vieillards, des gens distingués par une piété éminente.

Les anciens oracles étoient rendus par des prêtres consacrés au service du Dieu qui étoit supposé les inspirer. La pompe éclatante et mondaine, qui environnoit ces imposteurs, et les hommages qui leur étoient rendus par d’habiles politiques qui savoient se prévaloir de cette arme utile pour courber la tête du fort sous la domination du rusé, jettoient un voile mystérieux et sacré sur leurs mensonges et sur leurs abominations. Frappée de cette ostentation religieuse, une dame grecque pouvoit s’excuser si elle s’adressoit à l’oracle, lorsqu’elle avoit quelques intérêt à percer l’avenir, ou à prévoir les suites de quelque événement incertain ; et ces consultations, quoique contraires à la raison, pouvoient ne pas être regardées comme une impiété ; — mais ceux qui font profession du christianisme, peuvent-ils éviter cette imputation ? Un chrétien peut-il supposer que les favoris du Très-haut, ceux qu’il a comblés de ses faveurs, seroient obligés de se cacher dans les ténèbres, et mettre en usage les ruses les moins honnêtes, pour attraper à de sottes Femmes un argent — après lequel le pauvre crie envain.

Ne dites poins que de pareilles questions sont une insulte au sens commun ; — car c’est votre conduite, Femmes insensées, qui jette de l’odieux sur votre sexe : et ces réflexions devroient vous faire rougir de votre indifférence et de votre ridicule dévotion ; — car je ne suppose pas que vous ayez mis de côté tout sentiment de religion, quelque soit la vôtre, quand vous entrez dans ces mystérieux taudis. Mais restons-en là… Puisque j’ai supposé que je parlois à des ignorantes, car cette qualification vous convient dans toute la force du terme, il seroit absurde de s’engager avec vous dans une longue discussion sur l’éclatante sottise de vouloir connoître ce que la sagesse suprême a jugé à propos de tenir caché.

Probablement, vous ne m’entendriez pas, si j’entreprenois de vous prouver combien cette funeste connoissance seroit incompatible avec le grand but de la vie, celui de rendre les humains sages et vertueux, et que, si elle étoit accordée par Dieu, elle troubleroit l’ordre établi dans la société. Dans le cas contraire, pouvez-vous vous flatter qu’on vous dise la vérité ? Peut-on prédire des événemens qui n’ont point encore pris de réalité, et qui, par conséquent, ne peuvent être soumis à l’inspection des mortels ? et ces événemens peuvent-ils être prévus par un homme vicieux qui satisfait ses fantaisies en faisant des dupes.

Peut-être croyez-vous dévotement au diable, et vous imaginez-vous, pour éluder la question, qu’il peut venir au secours de ses disciples. Mais si vous respectez en effet le pouvoir d’un pareil être, d’un ennemi de la vertu et de Dieu, pouvez-vous allez à l’église, après lui avoir eu de telles obligations[2].

De ces ruses aux impostures maintenant à la mode et pratiquées par toute la tourbe des magnétiseurs, la transition est très-naturelle. Par rapport à eux, il est à propos de faire aux Femmes quelques questions.

Connoissez-vous quelque chose à la structure du corps humain ? si vous n’y connoissez rien, vous devez savoir au moins ce que sait un enfant ; c’est que quand l’admirable économie de cette structure a été troublée par l’intempérance ou l’indolence, je ne parle pas ici des maladies aigues, mais des maladies lentes, on ne peut lui rendre la santé que par dégré, et si les principes de vie n’ont pas été sensiblement attaqués, le régime qui n’est que la tempérance sous un autre nom, l’air, l’exercice et un petit nombre de remèdes prescrits par des personnes de l’art, sont les seuls moyens humains jusqu’ici découverts de recouvrer l’inestimable bien de la santé, qui puissent soutenir l’examen.

Croyez-vous que ces magnétiseurs, qui par des tours de passe-passe, prétendent faire des miracles, sont délégués par Dieu, ou assistés par le grand applanisseur de toutes les difficultés, le diable ?

Quand ils mettent en fuite, comme on le dit, les maladies qui ont bravé tout l’art de la médecine, travaillent-ils d’accord avec la lumière de la raison, ou opèrent-ils ces cures merveilleuses par des secours naturels ?

Par notre commerce avec le monde des esprits, répondra un adepte. Quelques anciens parlent de démons familiers qui les garantissoient du danger en les avertissant avec bonté ; de quelle manière ? c’est ce qu’on ne peut conjecturer, lorsque le danger étoit proche, qu’il leur suggéroit ce qu’ils devoient entreprendre. Encore ces hommes qui se piquoient d’avoir de privilège hors de l’ordre de la nature, prétendoient que c’étoit la récompense, ou la suite d’une tempérance ou d’une piété supérieure ; mais ceux qui opèrent les merveilles actuelles, ne sont pas distingués de leurs compagnons, par une tempérance ou une sainteté éminente ; ils ne guérissent pas pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour de l’argent. Ce sont des prêtres d’une espèce de quakérisme[3], quoiqu’il soit vrai de dire qu’ils n’ont pas la ressource de vendre des messes, pour délivrer des ames en purgatoire, ni des églises où ils puissent présenter des béquilles et des ex-voto pour des membres guéris par la vertu d’une seule parole.

Je ne suis pas familiarisée avec les mots techniques, ni initiée dans les arcanes ; en conséquence, je puis me tromper dans l’expression ; mais il est évident que des hommes qui ne veulent pas se conformer à la loi de la raison, et gagner leur subsistance par des moyens honnêtes et par dégrés, sont trop heureux de faire connoissance avec des esprits si obligeans. Nous ne pouvons cependant leur supposer un grand crédit ou une grande bonté, autrement ils auroient choisi de plus nobles instrumens, pour soumettre les amis bienfaisans de l’homme.

Mais n’est-ce pas une sorte de blasphême que de prétendre à de pareils pouvoirs ?

D’après la marche générale de la Providence, il est évident aux yeux de la droite raison, que certains vices produisent certains effets ; et qui peut insulter à la sagesse divine, au point de supposer qu’elle permet un miracle, pour troubler ses loix générales, et rendre à la santé des hommes vicieux et intempérés, uniquement afin de les mettre en état de suivre impunément leur train de vie ? Soyez sain et ne péchez plus, dit Jésus : et de plus grands miracles peuvent-ils être opérés par des hommes qui ne marchent pas sur les traces de celui qui guérissoit le corps pour atteindre jusqu’à l’ame. Nommer le Christ, après avoir parlé de ces vils imposteurs, pourra choquer quelques-uns de mes lecteurs. — Je respecte leur indignation ; mais qu’ils n’oublient pas que les sectateurs de ces illusions grossières, portent le nom de chrétiens, et font profession d’être les disciples de celui a dit : aux œuvres nous reconnoîtrons les enfans de Dieu, et nous les discernerons d’avec les esclaves du péché[4]. J’avoue qu’il est plus aisé de toucher le corps d’un saint ou d’être magnétisé, que de mettre un frein à nos désirs, ou de maîtriser nos passions ; mais ce n’est que par ces moyens qu’on peut recouvrer la santé du corps ou de l’ame, ou nous faisons du Juge Suprême un être partial et vindicatif.

Est-il un homme qu’il puisse changer ou punir par caprice ou par ressentiment, lui — le père commun, qui ne blesse que pour guérir, dit la raison elle-même ? N’est-il pas évident que les suites de nos excès sont destinées à nous montrer quelle est la nature du vice, afin qu’apprenant ainsi à distinguer le bien du mal par notre propre expérience, nous puissions aimer l’un et haïr l’autre, à proportion du dégré de sagesse où nous sommes arrivés. Le poison renferme l’antidote, et il nous faut réformer nos mauvaises habitudes, et cesser de pécher contre nos propres corps, suivant le langage énergique de l’écriture, ou une mort prématurée, juste punition du péché, coupe la trame d’une vie coupable.

Ici une barrière redoutable arrête nos recherches. — Mais pourquoi dissimulerois-je mes sentimens ? Après une profonde méditation sur les attributs de Dieu, je crois que ces châtimens, de quelque nature qu’ils soient, comme les angoisses des maladies, n’ont d’autre but que de mettre dans tout son jour la malignité du vice, et cela dans la vue de nous amener à résipiscence. Punir sans autre intention que de punir, paroît si contraire à ce que les ouvrages de la création et notre propre raison nous apprennent de la nature de Dieu, que je croirois plutôt à l’indifférence absolue de la Divinité sur la conduite des hommes, qu’à des punitions infligées sans avoir pour motif le projet bienfaisant de nous corriger.

La seule supposition qu’un être tout-puissant, d’une sagesse infinie, aussi bon que grand, forme une créature douée de prévoyance, pour qu’au bout de cinquante ou soixante ans d’une existence orageuse, elle soit plongée dans un abîme de maux qui n’auront jamais de fin, — c’est un horrible plasphême.

Je sais qu’un grand nombre de dévots se piquent de se soumettre aveuglément à la volonté de Dieu, comme à un sceptre, à une verge arbitraire, par le même principe que les Indiens honorent le diable : en d’autres mots, comme font les hommes dans les intérêts ordinaires de la vie : ils rendent des hommages au pouvoir, et se courbent sous le pied qui peut les écraser. Au contraire, la religion raisonnable est une soumission à la volonté d’un être d’une sagesse si parfaite, que tout ce qu’il veut doit être dirigé par des motifs déterminans, — c’est-à-dire, souverainement raisonnables.

Par conséquent, si nous respectons Dieu, pouvons-nous ajouter quelque foi à ces mystérieuses insinuations qui insultent à ses loix ? Pouvons-nous croire qu’il veuille faire un miracle, pour autoriser la confusion et sanctionner une erreur ? Cependant, il nous faut, ou adopter ces conséquences impies, ou traiter avec mépris toute promesse de rétablir la santé dans un corps malade, par des moyens surnaturels, ou de prédire les événemens que Dieu seul peut prévoir.


Section II.


Un autre exemple de cette foiblesse de caractère trop ordinaire chez les Femmes et le résultat d’une éducation isolée, est cet esprit romanesque que l’on a très-bien désigné par le mot sentimental.

Des Femmes que l’ignorance rend esclaves de leurs sensations, et qui ont appris à ne mettre leur bonheur que dans l’amour, rafinent sur les émotions des sens, et adoptent sur cette passion des notions métaphysiques qui les mènent à négliger honteusement les devoirs ordinaires de la vie ; et il n’arrive que trop souvent qu’au milieu de ces sublimes rafinemens, elles finissent par se précipiter dans le vice.

Ce sont ces Femmes qui s’amusent des rêveries de ces absurdes romanciers, lesquels n’ayant aucune connoissance du cœur humain, réchauffent des contes surannés, et décrivent des scènes voluptueuses, déguisées en jargon sentimental, jargon qui tend également à corrompre le goût, et à éloigner le cœur des devoirs journaliers. Je ne parle par de l’intelligence, parce que n’ayant jamais été exercée, son énergie reste assoupie, inactive, comme les particules insensibles de feu qui sont supposées répandues dans l’universalité de la matière.

Il n’est pas étonnant, en effet, que des Femmes à qui l’on refuse tous les droits politiques, et à qui on ne laisse pas même, comme épouse, une existence civile, excepté dans les cas criminels, détournent leur attention des intérêts de toute la communauté à celle de quelques fractions, quoique les devoirs privés des membres de la société doivent être bien imparfaitement remplis, lorsqu’ils ne correspondent pas avec le bien général. La grande affaire des Femmes est de plaire, et comme l’oppression politique et civile les empêche d’entrer dans les plus grands intérêts, des sentimens deviennent pour elles des événemens, et la réflexion approfondit ce qu’elle devroit et ce qu’elle sauroit effacer, si l’on eût permis à l’esprit de prendre un plus grand essor.

Mais, bornées à des occupations futiles, elles prennent naturellement les opinions que peut inspirer une sorte de lecture dont le but est d’intéresser un esprit innocent et frivole. Incapables de saisir rien de grand, est-il surprenant qu’elles trouvent la lecture de l’histoire, une tâche si aride, et les recherches qui sont purement du ressort de l’esprit, d’un ennui insupportable et presque inintelligible ? C’est ainsi que pour leur amusement elles dépendent de ces insipides écrivains de nouvelles. Cependant, quand je m’élève contre les romans, j’entends ceux qui contrastent avec les ouvrages qui exercent l’esprit et règlent l’imagination. — J’aimerois encore mieux laisser carte blanche pour les lectures, parce que l’esprit peut recevoir quelque développement et acquérir quelque dégré de force par un léger effort de ses facultés pensantes. D’ailleurs, les productions qui ne s’adressent qu’à l’imagination, élèvent le lecteur un peu au-dessus de ces satisfactions grossières des sens qui n’ont par reçu de l’ame au moins quelque ombre de délicatesse.

Cette observation est le résultat de l’expérience ; car j’ai connu plusieurs Femmes de distinction, et une en particulier qui étoit une très-bonne Femme, du moins autant qu’on peut l’être avec un esprit aussi borné, qui veilloit avec soin à ce que ses trois filles ne lussent jamais de romans. Comme elle avoit une grande fortune, elle leur avoit donné beaucoup de maîtres pour les accompagner, et une espèce de gouvernante pour surveiller tous leurs pas. Ces maîtres leur apprenoient à nommer en françois et en italien une table, une chaise. Mais comme le peu de livres laissés entre leurs mains, étoient beaucoup au-dessus de leur capacité, ou des livres de dévotion, elles n’acquerroient ni idées, ni sentimens, et, lorsqu’elles n’étoient pas forcées de répéter ces mots, elles passoient leur tems à leur toilette, ou à se quereller entre elles, ou à s’entretenir à la dérobée avec leurs Femmes-de-chambre, jusqu’à ce qu’on les eût fait paroître en compagnie pour les marier.

Cependant leur mère, qui se trouvoit veuve, étoit fort occupée à entretenir ses liaisons ; c’étoit le nom qu’elle donnoit à de nombreuses connoissances, de peur que ses filles ne fussent pas introduites convenablement dans le grand monde ; et ces jeunes personnes, avec des esprits fort communs, dans toute la force du terme, et des caractères gâtés, entroient dans la vie, bouffies de leur importance, et laissoient tomber des regards de mépris sur celles qui ne pouvoient rivaliser avec elles en luxe et en appareil.

Par rapport à l’amour, la nature ou leurs bonnes avoient pris soin de leur apprendre le sens physique du mot, et comme elles avoient peu de sujets de conversation, et encore moins de rafinement dans les sentimens, en parlant de mariage, elles exprimoient leurs désirs avec assez peu de délicatesse lorsqu’elles se voyoient en liberté.

Or, je le demande, quel tort eût fait à ces jeunes personnes la lecture des romans ? J’avois oublié une nuance du caractère d’une des trois sœurs. Elle affectoit une simplicité voisine de la sottise, et, avec un sourire, se permettoit les remarques et les questions les plus immodestes, dont elle avoit parfaitement appris le sens pendant qu’elle étoit séquestrée du monde ; elle trembloit de parler en présence de sa mère qui menoit ses filles la verge haute. Elles étoient toutes élevées, comme cette dame s’en vantoit elle-même, de la manière la plus exemplaire, et lisoient leur bible et leurs psaûmes avant le déjeûner, sans jamais ouvrir un roman.

C’est un exemple choisi entre mille ; mais je me rappelle un grand nombre d’autres Femmes qui, faute d’avoir été conduites par dégré à des lectures convenables, ou d’avoir eu la liberté de choisir, ont en effet été de grands enfans, ou ont acquis, à force de fréquenter le monde, un peu de ce qu’on appelle sens commun ; c’est-à-dire, une manière distincte de voir les événemens ordinaires, chacun pris à part ; mais ce qui mérite le nom d’intelligence, la faculté d’acquérir des idées générales, ou abstraites, ou intermédiaires, il n’en étoit nullement question. Leurs esprits étoient indolens, et, quand ils n’étoient pas excités par des objets sensibles, et des occupations du même genre, elles étoient assoupies, alloient dormir, ou ne se réveilloient que pour crier.

Lors donc que j’engage mon sexe à ne pas lire ces ridicules ouvrages, c’est pour les amener à lire quelque chose de meilleur ; car je suis du sentiment d’un homme judicieux, qui, ayant sous sa direction une fille et une nièce, suivoit avec chacune un plan tout différent.

Avant que sa nièce, qui avoit de rares dispositions, eût été confiée à ses soins, on lui avoit permis de tout lire indistinctement. Il s’efforça de l’amener à l’histoire et aux essais de morale. Mais, pour sa fille qu’une mère trop foible avoit gâtée, et qui conséquemment avoit de l’aversion pour tout ce qui ressembloit à l’application, il lui permettoit de lire des romans, et, pour justifier sa conduite, il disoit que si elle trouvoit jamais du goût à les lire, il auroit du moins quelque fond sur lequel il pourroit travailler, et que des opinions erronées valoient mieux que point du tout.

En effet, l’esprit des Femmes a été si fort négligé, que pour beaucoup c’est une nécessité d’aller chercher des connoissances dans ces sources fangeuses, jusqu’à ce que ces lectures mêmes apprennent aux Femmes qui ont des talens supérieurs, à les mépriser.

Le meilleur moyen, je crois, de corriger le goût des romans, est de les tourner en ridicule, non indistinctement, car ce seroit manquer le but ; mais si une personne judicieuse, avec quelque talent pour la plaisanterie, vouloit prendre la peine d’en lire quelques-uns à une jeune personne, et de faire sentir par des ton et des comparaisons convenables avec les incidens pathétiques et les caractères héroïques de l’histoire, quelle sotte et ridicule charge de la nature humaine les romans leur présentent, il ne seroit pas difficile de substituer des opinions justes aux sentimens romanesques.

Il est un point cependant où la majorité des deux sexes s’accorde et montre le même défaut de goût et de modestie. Des Femmes ignorantes, forcées d’être chastes pour conserver leur réputation, laissent leur imagination s’égarer sur les scènes peu naturelles et voluptueuses, tracées par les romanciers du jour, rejettant comme insipides la dignité mâle et les grâces pudiques de l’histoire, pendant que les hommes portent le même goût vicieux dans la vie, et fuyent les charmes purs de la vertu et la gravité respectable du bon sens, pour chercher de vains amusemens dans les caprices d’une imagination déréglée.

D’ailleurs, la lecture des romans fait contracter aux Femmes, et surtout aux Femmes du grand monde, l’habitude de se servir d’expressions fortes et de superlatifs dans la conversation ; et, quoique la vie dissipée et artificielle qu’elles mènent les empêchent de nourrir aucune passion profonde et légitime, le langage de la passion s’échappe en tons affectés de leurs langues légères, et chaque bagatelle produit ces explosions phosphoriques qui n’imitent la flamme que dans l’obscurité de la nuit.


Section III.


L’ignorance et la ruse mal entendue que la nature donne pour arme aux têtes foibles, comme un moyen de conservation, rendent les Femmes très-avides de parure, et produisent toute la vanité qui doit être le résultat naturel d’un tel penchant, à l’exclusion de l’émulation et de la malignité.

Je pense avec Rousseau que le physique de l’art de plaire consiste dans les ornemens, et c’est précisément pour cette raison que je voudrois mettre les jeunes personnes en garde contre cette folie contagieuse de parure si commune à notre foible sexe, afin qu’il ne s’en tienne pas au physique de cet art ; car c’est se tromper grossièrement que de s’imaginer pouvoir plaire longtems sans le secours de l’esprit, ou en d’autres termes, sans le moral de l’art de plaire. Mais cet art moral, si ce n’est pas une profanation que de se servir ici du mot d’art, quand on l’entend de la grâce qui est l’effet de la vertu et non le motif de l’action, ne peut jamais se rencontrer avec l’ignorance. Le badinage de l’innocence, si agréable aux yeux des libertins rafinés des deux sexes, est bien différent dans son essence de cette grâce d’une nature supérieure.

Une forte inclination pour les ornemens exérieurs, a lieu chez les sauvages et dans l’État de Barbarie, où les hommes seuls se parent à l’exclusion des Femmes ; car partout où les Femmes sont au niveau des hommes, la société a fait au moins un pas vers la civilisation.

D’après cela, le goût de la parure qu’on a regardé comme un penchant particulier au sexe, est, selon moi, naturel à l’humanité ; mais pour m’exprimer avec plus de précision, quand l’esprit n’a pas assez d’ouverture pour prendre plaisir à la réflexion, on mettra tous ses soins à orner son corps, et chacun aura l’ambition de le tâtouer ou de le peindre[5].

Cette première inclination est portée si loin, que même le joug infernal de l’esclavage ne peut déraciner ce désir sauvage d’exciter l’admiration que les héros nègres héritent de leurs parens ; car le modique salaire qu’un esclave gagne à la sueur de son front, est ordinairement dépensé en misérable parure. J’ai rarement connu un bon domestique, homme ou Femme, qui n’en fut pas singulièrement amoureux. Leurs habits faisoient toute leur richesse, et je conclus par analogie que le goût de la parure, si extravagant dans les Femmes, provient de la même cause, du défaut de culture de l’esprit. Quand les hommes se rencontrent, ils s’entretiennent d’affaires, de littérature ou de politique ; « mais, dit Swift, comment se fait-il que les Femmes portent naturellement la main à leurs robes et à leurs manchettes ? » Rien de plus naturel, — c’est qu’elles n’ont ni affaires qui les intéressent, ni goût pour les lettres : la politique leur paroît sèche et aride, parce qu’elles ne s’élèvent point jusqu’à l’amour de l’humanité, en appliquant leurs pensées aux grands objets qui aggrandissent l’espèce humaine, et dont résulte le bonheur général.

D’ailleurs, différentes sont les routes du pouvoir ou de la rénommée où les hommes s’engagent par choix ou par hazard, et quoiqu’ils luttent l’un contre l’autre ; car il est bien rare que des hommes de la même profession, soient amis ; il y a un bien plus grand nombre de leurs semblables, avec lesquels ils ne s’entrechoquent jamais. Les Femmes sont dans une situation toute différentes les unes à l’égard des autres ; — car elles sont toutes rivales.

Avant le mariage, leur grande affaire c’est de plaire aux hommes, et depuis, à quelques exceptions près, elles suivent les mêmes erremens, avec toute la persévérance et toute l’opiniâtreté de l’instinct. Les Femmes les plus vertueuses n’oublient pas leur sexe en compagnie, et cherchent sans cesse les moyens de se rendre agréables. Une belle Femme et un bel esprit paroissent également jaloux d’attirer l’attention sur eux, et l’animosité des esprits contemporains a passé en proverbe.

Est-il donc surprenant que lorsque la seule ambition d’une Femme est la beauté, et que l’intérêt donne une nouvelle force à la vanité, que d’éternelles rivalités en soient le résultat ? C’est une espèce de course où elles disputent toutes les prix, au lieu qu’elles s’éléveroient peut-être au-dessus des vertus des mortels, si elles ne se voyoient pas entr’elles avec l’œil du soupçon et même de l’envie.

Un excessif amour de parure, de plaisirs et de domination sont les passions des sauvages ; ces passions qui occupent ces êtres non-civilisés qui n’ont point encore étendu le domaine de l’esprit, et qui n’ont pas même appris à penser avec l’énergie nécessaire, pour lier cette série d’abstractions qui produit les principes. Or, les Femmes, d’après leur éducation, d’après l’état actuel de notre civilisation, sont dans le même cas ; c’est, je crois, ce que personne ne peut révoquer en doute. Les tourner en ridicule, ou attaquer avec les armes de la satyre les sottises d’un être qu’on ne laisse jamais agir librement et d’après les lumières de sa raison, c’est donc une conduite aussi absurde que cruelle ; car il est très-naturel que ceux qui sont obligés d’obéir en aveugles à l’autorité, cherchent dans la ruse les moyens de l’éluder.

Qu’on me prouve qu’elles doivent à l’homme une obéissance implicite, et je conviendrai que le devoir des Femmes est de cultiver le goût de la parure dans la vue de plaire, et le penchant la ruse pour sa propre conservation.

Mais les vertus qui n’ont d’autre base que l’ignorance, doivent toujours être flottantes ; — l’édifice bâti sur le sable ne peut résister à la tempête. La conséquence est toute simple, — si l’autorité seule rend les Femmes vertueuses, ce qui est une contradiction dans les termes, qu’on les enferme dans des sérails défendus par de hautes murailles, et que l’œil de la jalousie veille sans cesse sur elle. — Ne craignez pas que le fer les affranchisse de cette odieuse captivité ; — car des ames capables de supporter de pareils traitemens, sont composées d’élémens sans vigueur, et n’ont de vie que ce qu’il en faut pour mettre le corps en mouvement.

« C’est une matière trop molle pour conserver une empreinte durable, et que l’on ne peut distinguer que par les noms de brune, de blonde, ou de belle ».

Par conséquent, les plus cruelles blessures doivent bientôt se cicatriser, et elles, se contenteront de peupler le monde et de se parer pour plaire aux hommes, seule destination que les Femmes ayant été créées pour remplir, du moins si l’on en croit certains écrivains célèbres.


Section IV.


Les Femmes sont supposées avoir plus de sensibilité et même d’humanité, que les hommes. On en donne pour preuve leurs forts attachemens et leurs émotions passagères de compassion ; mais l’affection de l’ignorance n’a presque rien de noble, et dégénère promptement en égoïsme, comme l’affection des enfans et des animaux. J’ai connu beaucoup de Femmes dont toute la sensibilité étoit restreinte à leurs maris : quant à leur humanité, elle étoit très-foible, ou plutôt ce n’étoit qu’une compassion passagère. « L’humanité ne consiste pas dans une oreille susceptible, dit un orateur distingué ; elle appartient à l’ame aussi bien qu’aux nerfs ».

Mais cette espèce d’affection exclusive, quoiqu’elle dégrade l’individu, ne doit pas être présentée comme une preuve de l’infériorité de leur sexe, parce que c’est la conséquence naturelle de vues bornées ; car les Femmes même d’un sens supérieur, en tournant leur attention vers des occupations futiles et des plans particuliers, s’élèvent rarement jusqu’à l’héroïsme, excepté lorsqu’elles sont aiguillonnées par l’amour ; et l’amour, lorsqu’il est passion héroïque comme le génie, ne paroît qu’une fois dans un siècle : aussi je suis de l’avis du moraliste qui assure « que les Femmes ont rarement autant de générosité que les hommes, et que leurs affections étroites, auxquelles la justice et l’humanité sont souvent sacrifiées, donnent au sexe une infériorité apparente, sur-tout en ce qu’elles sont ordinairement inspirées par les hommes ; » mais je soutiens que le cœur doit se dilater à mesure que l’intelligence se fortifie ; ce qui arriveroit, si les Femmes n’étoient rabaissées dès le berceau.

Je sais qu’un peu de sensibilité et beaucoup de foiblesse doivent produire un fort attachement sexuel, et que la raison peut cimenter l’amitié. En conséquence, j’avoue qu’on doit trouver plus d’amitié dans les hommes que dans les Femmes, et que les hommes ont un sentiment de justice plus éclairé. Les affections exclusives des Femmes ressemblent à l’injuste amour de Caton pour sa patrie. Il vouloit renverser Carthage, non pour sauver Rome, mais pour en augmenter la gloire ; et, en général, c’est à de pareils principes que l’humanité est sacrifiée ; car les véritables devoirs servent d’appui les uns aux autres.

Enfin, comment les Femmes peuvent-elles être justes et généreuses, tant qu’elles seront les esclaves de l’injustice.


Section V.


Si l’on a eu raison de regarder comme la destination particulière des Femmes, la gestation des enfans, c’est-à-dire, le fondement de la santé de l’ame et du corps dans la génération qui doit suivre, l’ignorance qui les met hors d’état de remplir à cet égard les vues de la nature, doit être contraire à l’ordre des choses. Je soutient donc que l’esprit des Femmes est susceptible de culture, et qu’il doit acquérir des connoissances, ou qu’autrement il est impossible qu’elles deviennent jamais de bonnes mères. Beaucoup d’hommes qui apportent beaucoup de soin à l’éducation de leurs chevaux, et veillent même sur les détails de l’écurie, par un étrange défaut de jugement et de sensibilité, se croiroient avilis en s’occupant le moins du monde de leurs enfans en bas âge, et cependant, combien d’enfans sont absolument assassinés par l’ignorance des Femmes ! Lors même qu’ils ont le bonheur d’échapper, et qu’ils ne périssent ni par une négligence déplacée, ni par une aveugle tendresse, combien peu sont soignés comme ils devroient l’être par rapport à l’ame. Ainsi, pour plier le caractère qu’on a laissé devenir vicieux dans la maison paternelle, on envoye un enfant à l’école, et la méthode qu’on y employe, méthode nécessaire pour tenir plusieurs enfans ensemble, répand les germes de presque tous les vices dans un terrain déjà préparé.

J’ai quelquefois comparé les efforts de ces pauvres enfans qui n’auroient jamais senti la contrainte, s’ils eussent toujours été tenus d’une manière égale, aux combats d’une jument pleine de feu, que l’écuyer poussait sur un sable mobile pour la dompter, et dont les pieds s’y enfonçaient plus profondément chaque fois qu’elle s’efforçoit de jetter bas son cavalier, jusqu’à ce qu’enfin elle cède et se soumet à regret.

J’ai toujours trouvé les chevaux, animaux auxquels je suis très-attachée, fort traitables quand on les traitoit avec humanité et fermeté, de sorte que je doute si les moyens violens auxquels on a recours pour les dompter, je leur font pas un tort essentiel. Je suis cependant persuadée qu’il n’est pas possible d’apprivoiser ainsi par force, lorsqu’on a eu l’imprudence de le laisser devenir indocile et sauvage ; car chaque atteinte portée à la justice, dans l’éducation des enfans, affoiblit leur raison. Qu’on ne s’y méprenne pas ; c’est de très-bonne heure qu’ils prennent un caractère, et la base du caractère moral, d’après l’expérience, est fixé communément avant l’âge de sept ans, espace durant lequel les Femmes seules sont chargées du soin des enfans. Après cette époque, il n’arrive que trop souvent que l’éducation soit en grande partie occupée à corriger les défauts qu’ils n’auroient jamais contractés, si leurs mères avoient été plus éclairées ; et cette correction est toujours imparfaite, si elle est faite trop rapidement.

Je ne dois pas ici passer sous silence un exemple frappant de la sottise des Femmes : — c’est la manière dont elles traitent leurs domestiques en présence de leurs enfans, ce qui les accoutume à croire qu’ils sont faits pour les attendre et supporter leurs humeurs. Un enfant devroit être habitué à regarder comme une faveur le secours qu’il reçoit d’un homme ou d’une Femme. Leur mère devroit leur donner la première leçon d’indépendance, en leur apprenant à ne jamais demander l’assistance d’un autre, demande qui est une insulte faite à l’humanité, quand l’enfant est en santé ; et, au lieu de contracter l’habitude de prendre des airs d’importance, le sentiment de leur propre foiblesse leur feroit reconnoître dès le bas âge, l’égalité naturelle de l’homme. Et pourtant, combien de fois n’ai-je pas entendu avec indignation appeler des domestiques d’un ton impérieux pour coucher les enfans, et les renvoyer à plusieurs reprises, parce que le petit monsieur ou la petite demoiselle se pendoit au col de sa maman, pour rester un peu plus long-tems ; et, pendant que les esclaves attendoient l’ordre d’accompagner la petite idole, celle-ci se livroit à tous les caprices choquans qui caractérisent un enfant gâté.

Il est donc deux excès où donne la plus grande partie des mères ; ou bien elles se reposent entièrement sur leurs domestiques du soin de leurs enfans, ou, parce qu’ils sont leurs enfans, ils les traitent comme des demi-dieux, quoique j’ai toujours observé qu’il étoit bien rare que les Femmes, qui idolâtroient ainsi leurs enfans, témoignassent l’humanité la plus commune à leurs domestiques, ou sentissent la moindre tendresse pour d’autres que pour les leurs.

Ce sont ces affections exclusives, et cette manière personnelle de voir les choses, résultat de l’ignorance, qui empêchent les Femmes de faire un pas vers le perfectionnement de leur sexe, et qui sont cause qu’en consacrant leur vie à leurs enfans, elles ne font qu’affoiblir leur corps et gâter leur caractère, de sorte qu’elles rendent inutiles tous les plans d’éducation que pourroit adopter un père plus raisonnable. Car, faute du concours de la mère, le père qui a tout l’odieux de la séverité, sera toujours regardé comme un tyran.

En remplissant les devoirs d’une mère, une Femme, bien constituée, peut encore se tenir très-propre, et aider à l’entretien de sa famille, s’il est nécessaire ; ou par des lectures et par des conversations avec les deux sexes indistinctement, perfectionner son esprit ; car la nature a si sagement ordonné les choses que, si les Femmes nourrissoient, elles conserveroient leur santé, et il y auroit un tel intervalle entre la naissance de chaque enfant, qu’il seroit rare de voir des maisons remplies de marmots. Si elles suivoient un plan de conduite, et si elles ne perdoient pas leur tems à suivre tous les caprices de la mode, le soin de leur ménage et de leurs enfans ne les empêcheroit pas de cultiver les lettres, et de s’attacher aux sciences avec cet œil ferme qui fortifie l’ame, ou enfin de pratiquer un des beaux arts qui forment et exercent le goût.

Mais les visites faites uniquement dans l’intention de montrer une parure d’un nouveau goût ; les cartes, les bals, sans parler des occupations oiseuses de chaque matinée, détournent les Femmes de leurs devoirs, pour les rendre insignifiantes, et leur inspirent le désir de plaire, suivant l’acceptation présente du mot, à tous les hommes, excepté à leurs marie ; car on ne peut dire qu’un cercle de plaisir, dans lequel les affections n’ont pas d’objets, contribue à développer l’entendement, quoique cela s’appelle à tort voir le monde ; et cependant, le cœur se refroidit et s’écarte du devoir, par ce commerce insensé dont l’habitude fait une nécessite, lors même qu’il n’est plus un plaisir.

Mais tant qu’il n’y aura pas plus d’égalité dans la société, tant que les rangs ne seront pas confondus, et que les Femmes ne seront pas libres, on ne verra pas ce bonheur domestique plein de dignité, dont la simple grandeur ne peut avoir de charmes pour les ames ignorantes ou vicieuses, et la tâche importante de l’éducation ne sera pas calculée sur des bases convenables, tant que la personne des Femmes sera préférée à leur esprit ; car il seroit aussi sage d’attendre que l’ivraie produira du grain, ou que la figue croîtra sur les buissons, que de croire qu’une Femme sotte et ignorante pourra devenir une bonne mère.


Section VI.


Avant de présenter les réflexions, par lesquelles je veux conclure, il n’est pas nécessaire d’avertir le lecteur intelligent que la discussion de ce sujet consiste à établir un petit nombre de principes simples, et à élaguer les ronces qui empêchoient de les appercevoir ; mais comme les lecteurs n’ont pas tous la même sagacité, qu’il me soit permis d’ajouter quelques remarques explicatives, pour convaincre cette raison paresseuse qui prend les opinions sur la foi d’autrui, et les soutient ensuite avec obstination, pour s’épargner le travail de penser.

Les moralistes conviennent unanimement qu’à moins que la vertu ne soit nourrie par la liberté, elle n’atteindra jamais le dégré de force dont elle est susceptible. — Ce qu’ils disent de l’homme, je l’étends à toute l’humanité ; j’insiste pour que, dans tous les cas, la morale puisse avoir pour base des principes immuables, et je soutient qu’on ne peut donner le nom de raisonnable ou de vertueux à l’être qui obéit à toute autre autorité qu’à celle de la raison.

Pour rendre les Femmes des membres vraiment utiles à la société, je prétends d’abord qu’on devroit, en cultivant leur entendement sur un plan plus vaste, les mener à un amour raisonnable de leurs pays, à une amour fondé sur la connoissance, parce que tout le monde sait que nous nous intéressons peu à ce que nous ne comprenons pas ; et pour donner à cette connoissance générale l’importance qu’elle mérite, je me suis efforcée de prouver que les devoir particuliers ne sont jamais bien remplis, tant que le cœur n’est pas développé par l’esprit, et que les vertus publiques ne sont qu’un composé des vertus privées ; mais les distinctions établies dans la société minent les unes et les autres, en battant l’or solide de la vertu, jusqu’à ce qu’il devienne le clinquant qui couvre la difformité du vice, car ce sera l’opulence et non pas la vertu qui rendra un homme respectable ; on cherchera l’opulence avant la vertu, et tant que la personne des Femmes sera caressée, même lorsqu’un sourire enfantin accuse le vide de l’esprit, l’esprit restera en friche. Cependant, la vraie volupté peut avoir sa source dans l’esprit ; car qui peut égaler les sensations produites par une affection mutuelle, soutenues par une estime réciproque. Que sont les caresses froides ou brûlantes du désir, sinon le péché embrassant la mort[6], comparée avec les transports et les épanchemens modestes d’un cœur pur et d’une imagination exaltée ? Oui, que les libertins qui méprisent l’esprit dans une Femme, apprennent que l’esprit seul donne de la vie à cette affection pleine d’enthousiasme, seule source des transports passagers, et que sans la vertu, un attachement fondé sur la seule différence des sexes, doit expirer comme une lumière meurt dans le flambeau, en laissant après elle un insupportable dégoût. Pour le prouver, il me suffit d’observer que les hommes qui ont passé une grande partie de leur vie avec les Femmes, et qui ont été le plus altérés des plaisirs que leur commerce présente, ont de notre sexe la plus pauvre idée. — Ô vertu ! source de joie épurée, si des hommes insensés vouloient te bannir de la terre, pour donner un libre cours à leurs appétits déréglés, les vrais amis de la volupté escaladeroient le ciel, pour t’inviter à revenir parmi les humains, et à donner un attrait au plaisir !

Que pour le présent, les Femmes soient sottes et vicieuses, graces à l’ignorance, c’est, je crois, ce dont on ne pourra disconvenir ; et de cette observation, il résulte, au moins avec une apparence de probabilité, qu’on peut se promettre d’une Révolution dans les mœurs des Femmes les effets les plus salutaires pour le perfectionnement de l’humanité ; car le mariage étant regardée comme la source de ces affections aimantes qui tirent l’homme de l’état de la brute, le commerce corrupteur que l’or, l’oisiveté, la sottise établit entre les deux sexes, est plus généralement funeste à la morale, que tous les autres vices de l’humanité réunis. Les devoirs les plus sacrés sont sacrifiés à l’adultère, parce que les gommes, par des liaisons intimes avec toutes sortes de Femmes, s’accoutument à regarder l’amour comme une satisfaction personnelle, et à le séparer non-seulement de l’estime, mais même de l’affection fondée sur l’habitude qui y mêle un peu d’humanité. La justice et l’amitié y sont également offensées, et tout est altéré, jusqu’à cette pureté de goût dont l’effet naturel seroit de conduire l’homme à préférer les témoignages innocens de l’amour à des airs affectés ; mais cette noble simplicité qui ose paroître sans ornemens, a peu d’attraits pour le libertin, quoique ce soit le charme qui, en resserrant le lien conjugal, assure aux gages d’une passion plus brûlante l’affection de leurs parens ; car l’éducation ne peut être bonne, si l’amitié n’unit pas ceux qui leur ont donné le jour. La vertu fuit d’une maison divisée avec elle-même, — et toute une légion infernale y a bientôt fixé sa résidence.

L’affection des maris et des Femmes ne peut être pure, tant qu’ils ont si peu de sentimens en commun, et quand la confiance règne si peu au sein de leur maison, ce qui doit être quand les objets qui les occupent sont si différens. Cette intimité, source de la tendresse, ne peut subsister entre les vicieux.

En soutenant donc que la distinction sexuelle sur laquelle quelques hommes ont tant insisté, est purement arbitraire, je me suis attachée à une observation que plusieurs hommes éclairés avec qui j’en ai parlé, m’ont avoué être bien fondée. C’est tout simplement que le peu de chasteté qui se trouve parmi les hommes, et conséquemment le mépris de la modestie, tend à dégrader les deux sexes, et de plus, que la modestie des Femmes, caractérisée comme appartenant à leur sexe, doit souvent n’être que le voile artificieux du vice contraire, au lieu d’être la réflexion naturelle de la pureté, jusqu’à ce que la modestie soit universellement respectée.

Je crois fermement que c’est de la tyrannie de l’homme que provient le plus grand nombre des sottises des Femmes, et la ruse qui, je l’avoue, fait à présent une partie de leur caractère ; je me suis efforcée de prouver à plusieurs reprises qu’elle étoit l’effet de l’oppression.

Par exemple, les non-conformistes ne sont-ils pas une classe qu’on a grande raison de regarder comme rusée ? Ce fait ne peut-il pas me servir de preuve, que lorsqu’un autre pouvoir que la raison courbe l’esprit humain fait pour la liberté, il le force à la dissimulation, et que l’effet naturel est de lui faire déployer toutes les ressources de l’art ? Cette grande attention au décorum, et tout ce fracas puéril pour des bagatelles et des solemnités que la caricature de Butler[7] rappelle à notre imagination, tous ces usages auxquels ils attachent tant d’importance, ont renfermé leur corps aussi bien que leur esprit dans le moule de leur première petitesse. Je parle en général ; car je sais combien d’hommes faits pour être les ornemens de la nature humaine, ont été enrôlés parmi les sectaires[8] ; mais je soutiens que cette même prévention que les Femmes ont pour leur maison, est ce qui anime les non-conformistes, quelques respectables qu’ils soient à d’autres égards, et que la même timide prudence, ou la même opiniâtreté nuit souvent aux efforts des uns et des autres. C’est l’oppression qui a établi cette parfaite ressemblance entre les traits de leur caractère et celui de la moitié opprimée de l’humanité. N’est-il pas notoire en effet, que les non-conformistes, comme les Femmes, aiment à délibérer ensemble, à demander l’avis l’un de l’autre, jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à leurs petites fins par une complication de petits moyens. On remarque encore parmi les uns et les autres, la même attention à conserver leur réputation, attention produite par une cause toute semblable.

En réclamant les droits que les Femmes peuvent revendiquer en commun avec les hommes, je n’ai pas prétendu atténuer leurs défauts, mais je me suis attachée à prouver qu’ils étoient une conséquence naturelle de leur éducation et de leur manière d’être dans la société. Si cela est, on peut raisonnablement supposer qu’ils changeront de caractère, et corrigeront leurs vices et leurs sottises, lorsqu’on leur rendra la liberté physique, morale et civile.

Que les Femmes ayent part aux droits des hommes, et elles imiteront leurs vertus ; car elles deviendront plus parfaites en devenant plus libres, ou justifieront l’autorité qui enchaîne ces êtres foibles à leurs devoirs. Dans le dernier cas, il est expédient d’ouvrir une branche de commerce avec la Russie[9] pour se pourvoir de fouets, présent qu’un père ne manqueroit jamais de faire à son gendre le jour de ses nôces, afin qu’un mari pût tenir sa famille en ordre par le même moyen et régner sans violer la justice seul maître de sa maison, parce que de tous ceux qui l’habitent, il est le seul être qui soit doué de raison, — le Créateur de l’univers ayant donné à l’homme, par un souffle de sa bouche, la souveraineté de la terre, l’inaltérable souveraineté dont un pareil sceptre sera l’attribut. Dans cette position, il faut convenir que les Femmes n’ont à réclamer aucun droit primitif et inhérent à leur nature : et par la même raison, adieu les devoirs, car les droits et les devoirs sont inséparables.

Soyez donc justes, hommes qui vous piquez de lumières, et ne censurez pas plus sévèrement les fautes commises par les Femmes que les allures vicieuses du cheval ou de la bête de somme à la subsistance desquelles il vous faut pourvoir ; accordez les privilèges de l’ignorance à ceux à qui vous refusez les droits de la raison, ou vous serez pires que les maîtres Égyptiens, en exigeant la vertu où la nature n’a pas donné l’intelligence.

  1. Note de l’auteur. J’ai demeuré autrefois dans le voisinage d’un de ces fourbes, qui étoit un fort bel homme, et j’ai vu, avec autant de surprise que d’indignation, des Femmes dont l’air et la suite annonçoient un rang qui suppose une éducation distinguée, venir en foule à la porte du misérable.
  2. Quelque singuliers que puissent paroître ces raisonnemens de mlle. Wollstonecraft, qui feront sourire plus d’un lecteur, le traducteur a cru devoir les laisser subsister dans sa traduction, pour donner une idée plus fidèle de l’éducation qu’on donne aux Femmes, dans un pays beaucoup trop vanté, et où règne autant de superstition peut-être, et de bigoterie, que dans le sein du Papisme.
  3. Note du traducteur. On voit dans ce passage l’injustice de l’opinion sur les Quakers, injustice habilement fortifiée par le gouvernement, sur-tout par la religion dominante, dont les ministres ne sont ni plus humains, ni plus tolérans que ceux des autres sectes.
  4. Voyez la note précédente.
  5. Voyez les voyages du capitaine Cook. Tatouer exprime la manière dont les habitans de la mer du Sud, tracent des figures sur leurs corps.
  6. Note du traducteur. Cette fiction est de Milton.
  7. Note du traducteur. L’auteur parle ici du fameux poëme d’Hudioras.
  8. Note du traducteur. Témoins, Price, Priestley, etc.
  9. Note du traducteur. Les voyageurs ont prétendu que le plus grand témoignage d’affection que les Femmes Russes pussent recevoir de leurs maris, étoit d’en être souvent battues. Il est probable que la mode a un peu changé.