Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/11

CHAPITRE XI


Les téléphones de Cybèle ne se bornent pas à transmettre la parole. Ils reproduisent la personne même des correspondants. — Célébration de la grande fête solsticiale de Messidor en l’an 6643. — Musique vocale et instrumentale d’un genre absolument nouveau. – Cérémonies religieuses et divertissements publics comme on n’en voit pas encore dans le pays de Marius. — Aéronefs de guerre et commémoration de la grande bataille aérienne de Sainte-Marie des Açores. — Une pluie de guerriers. — Les ressuscités du Panthéon. – Sinistre avertissement de l’imminent cataclysme venant changer en deuil la joie des populations. — Une page de la Bible. — Préparatifs du mariage de Junie et profond désespoir de Marius — Le déluge !!!


On suppose bien qu’une correspondance active n’avait jamais cessé de s’échanger entre les dames restées à Alger et les voyageurs qui, lors de leurs nombreux arrêts, avaient pour premier soin de courir aux téléphones perfectionnés de ce temps-là, lesquels ne se contentaient pas de transmettre la parole, mais reproduisaient aussi dans le cabinet noir en communication, le spectre, l’apparition fidèle des personnes, avec une exactitude qui faisait illusion dans les moindres détails et eût pu faire croire à des gens non prévenus que l’on était en présence de son correspondant lui-même. Tout, traits, gestes et paroles, identifiait le spectre visible mais impalpable, avec la personne placée à cent lieues de là. Ce n’était pas seulement une conversation, c’étaient de véritables visites que l’on se faisait de cabine à cabine. Ainsi nos trois voyageurs avaient eu assez souvent la satisfaction de se retrouver, comme s’ils n’eussent pas quitté Alger, dans la société de la mère et de la fille qui de leur côté, sans sortir de chez elles, jouissaient au même moment de la compagnie et de la conversation des absents. Venait-il des visiteurs ? Ceux-ci s’ajoutaient au groupe en présence. Alcor s’entretenait à l’occasion avec l’austère Néa ou échangeait avec elle des regards qui valaient plus que des paroles, et il était arrivé aussi à Marius de frémir plus d’une fois en voyant surgir tout à coup le spectre abhorré du fiancé de Junie. Il n’y avait pas jusqu’à l’active Mirta qui ne fît elle aussi, de courtes apparitions et ne dît son mot à l’occasion dans ces agréables et précieuses entrevues. Ce fut même dans une de ces sortes de réunions à distance que Marius apprit la date très prochaine du mariage projeté dont la seule idée l’affolait.

En se retrouvant tous en chair et en os cette fois dans le petit salon intime de la famille, on n’avait donc plus grand chose de nouveau à s’apprendre. On parla surtout des préparatifs auxquels on se livrait de tous côtés pour la fête solsticiale qui allait avoir lieu au Grand-Temple sous peu de jours. C’était une des quatre fêtes principales de l’année, de celles qui voulaient le concours de toute la population, et il fallait des causes bien graves pour empêcher d’y assister. Tout travail était suspendu, toute affaire remise à plus tard, toute absence inexcusable. C’était une des raisons majeures du peu de temps qu’on s’était accordé pour le voyage d’exploration qui venait de finir. En attendant, tandis que l’Espérance qui avait si bien fait ses preuves, était soigneusement remisée sous son hangar en état de servir à la première réquisition, la vie journalière allait rentrer dans son train accoutumé. Alcor et Namo montaient se réinstaller dans leurs appartements contigus et se préparaient à reprendre leurs occupations universitaires.

On était alors aux derniers jours de prairial, et la chaleur se faisait assez vivement sentir tant que le soleil restait un peu haut sur l’horizon, mais les nuits étaient fraîches et belles, nuits agréables et propices aux longues rêveries, telles que Marius les aimait, lorsque tandis que tout dormait dans la maison, il montait le petit escalier de la terrasse, et s’oubliait là de longues heures regardant cette autre Gemma, son soleil, son univers à lui, se déplacer lentement au-dessus de sa tête. Il ne pensait pas à s’arracher au flot incessant de souvenirs qui berçait sa pensée mais l’Orient pâlissant aux approches de l’aurore, l’avertissait enfin qu’il était plus que temps de descendre prendre quelque repos, et comme une ombre silencieuse, il se levait et regagnait sans bruit sa chambre solitaire où le sommeil tard venu le tenait souvent endormi assez avant dans la matinée.

C’est ainsi que l’aube du 1er messidor 6643 se leva dans le bleu pur et profond d’un ciel vierge de nuages, sans que Marius s’éveillât. Cette fois, à en juger par l’expression agréable qui était peinte sur les traits du dormeur, quelque songe heureux venu d’un autre monde paraissait lui sourire et le ravir en attendant que le réveil vint sans doute jeter sur la chaude illusion du rêve la froide image de la réalité. Pourtant il n’en fut rien. La même expression heureuse continua d’éclairer le visage de notre ami, bien qu’il eût tout à fait ouvert les yeux sur les étincelants rayons d’or qui traversaient sa fenêtre et allumaient les couleurs vives des arabesques des murs et du plafond. C’est qu’en ce moment une harmonie véritablement divine venue on ne sait d’où, emplissait l’air des plus suaves accords.

Et peut-être lui semblait-il continuer encore le doux songe commencé sous l’influence des magiques accents. C’étaient on le devine, les premiers préludes de la grande fête solsticiale commencée par le chœur divin des voix retentissantes des sphinx du Grand-Temple, voix en ce moment adoucies en de musicales modulations assez puissantes pourtant pour s’étendre sur l’orbe entier de la capitale. Puis ce qui complétait et élevait le céleste concert des voix, c’était l’accompagnement harmonieux et grandiose des harpes géantes du même Temple. Rien de si pur, de si ravissant n’avait encore charmé l’oreille terrestre de Marius qui se sentait véritablement transporté, et écoutait cette musique inouïe, ce cantique prodigieux où il distinguait des paroles telles que : jour glorieux… amour suprême… Être éternel…

Il serait resté longtemps sous le charme, sans se décider à obéir à l’invitation de ces voix qui mettaient déjà toute la ville en fête, si son voisin de professeur ne fût venu le tirer de l’enivrante torpeur où tout son être semblait s’abîmer.

— Allons debout, cher paresseux ! Il faut qu’avant une heure nous soyons rendus à nos places dans le Temple.

Le jeune homme fut aussitôt sur pied, et en attendant qu’il terminât ses préparatifs de toilette, il alla ouvrir toute grande la haute fenêtre qui donnait sur le dehors pour laisser entrer plus pleinement et soleil et harmonie. De cette altitude qui faisait un des charmes de son coquet appartement de garçon et qui lui découvrait une grande partie de la ville, il vit alors arborées de tous côtés et à profusion d’immenses oriflammes aux couleurs bleu de ciel et jaune d’or, les couleurs emblématiques de la capitale, qui ondoyaient sous la fraîche brise du matin. Bientôt prêt, il allait à son tour frapper à la porte d’Alcor et ils partaient tous deux, rejoints dans le patio de la maison par Namo, tandis que les femmes devaient se rendre de leur côté au lieu qui réunissait les groupes féminins dont elles devaient faire partie. Car tel était l’ordre de ces sortes de fêtes, que chaque sexe, chaque âge, chaque condition particulière s’assemblait à part et avait sa place marquée dans le temple immense. Tout un peuple épars tant qu’il vivait et travaillait en temps ordinaire prenait, dans des occasions comme celle-ci, la figure d’ensemble de sa personnalité collective et de son individualité nationale. C’était tout Alger vivant et pensant qui n’allait faire qu’un seul être à ce sublime rendez-vous de la religion et du patriotisme.

La foule était telle que malgré toute la prévoyance des règlements, l’accès du Grand-Temple devenait de moment en moment plus difficile. Lorsqu’enfin les deux jeunes gens qu’Alcor avait laissés pour se rendre à un autre rang que le leur, purent à leur tour pénétrer dans l’immense enceinte en ce moment trop étroite, l’aspect en était transformé au point que Marius n’en pouvait croire ses yeux. De tous côtés se voyaient des ornements, des décorations, des emblèmes merveilleux sous un firmament d’étoiles semblant résumer l’univers ; se dressaient de gigantesques édifications de plantes et de fleurs ; se massaient des foules en éclatants habits de fête, et non pas des foule rassemblées au hasard, mais de parfaites rangées d’hommes ou de femmes, de jeunes filles, d’adolescents, d’enfants dont l’assemblage quelquefois bizarre paraissait aux yeux de Marius être l’effet d’un art capricieux ou d’un plan incompréhensible. Il avait lui-même sa place marquée à côté de son jeune ami, comme Junie, plus ravissante que jamais sous ses blancs voiles de vierge, avait le sien auprès de ses compagnes du même âge qu’elle ; tout au centre de l’innombrable assemblée, tel qu’un parterre ravissant, miroitaient les mille couleurs dont on parait le jeune âge, foule enfantine dont la vue seule émotionnait tout d’abord et remplissait le cœur d’attendrissement ; et aux rangs les plus éloignés, sur les hauteurs du pourtour, s’alignaient à leur tour les vieillards au sévère aspect dont les vêtements sombres contrastaient avec les couleurs variées des rangs inférieurs qu’ils encadraient en en complétant

L’impression involontaire qu’on subit toujours en présence d’une grande assemblée, ne serait qu’un faible indice de celle qui s’imposait au milieu de cette foule immense qui, au lieu d’un confus amas ne donnant qu’une sensation vague, présentait dès groupements distincts par conditions et par âge d’où rayonnait, telle qu’une sorte de magnétisme et avec une intensité extraordinaire, l’impression qui est propre à chacun de ces états particuliers de la vie. Et ces expressions si diverses où s’ajoutaient les effets d’ensemble d’une stratégie étrange dans la disposition des groupes, peu à peu s’harmonisaient entre elles, se fusionnaient et produisaient un tout synthétique dépassant de beaucoup ce que l’âme la mieux douée peut concevoir de grand et de surhumain. On se sentait comme en présence d’un ordre de vie plus élevé ; il se dégageait de cette sorte de supérieure édification vitale, une atmosphère d’émotion, de hauteur de pensées qui transportait les âmes et étreignait les cœurs.

Marius subissait plus que personne cette influence si nouvelle pour lui de l’art d’agencer les diverses phases de la vie, comme le musicien combine les sons, et le peintre dispose les couleurs. Mais où il fut pris d’un indicible saisissement, ce fut, lorsque à un signal de l’ordonnateur, toute cette foule mue comme par un seul ressort et l’entraînant lui-même se mit à la fois en mouvement, décrivant des sinuosités, des courants multiples, des figures dont le sens lui échappât, mais où il sentait une réelle impression de circulation vitale d’une vie transcendante, surnaturelle ; et cela, tandis que des flots de musique divine mondaient l’espace et que l’air qu’on respirait réveillait de son côté un ordre de sensations indéfinissable, celui de l’harmonie des parfums s’associant, se succédant eux aussi avec un art qui était pour Marius une nouveauté de plus.

Une autre nouveauté encore dont il fut témoin et qui l’eût sûrement scandalisé s’il n’eût déjà été un peu acclimaté à tant de choses étranges, ce fut d’apercevoir en approchant de l’extrémité du Temple, une profusion d’animaux étagés par degrés d’avancement vital, et résumant l’historique de la vie antéhumaine. Inutile d’ajouter que le brave Hou avait là une place honorable. La pensée de faire participer à une grande fête religieuse ces frères inférieurs de l’homme, d’honorer la vie depuis ses manifestations même les plus humbles, n’avait rien que de naturel et de très digne pour ce peuple, fervent dévot de la nature. Avec les progrès des temps les animaux avaient élevé eux aussi le niveau général de leur intelligence et de leurs sentiments, et l’on comprenait qu’ils ne pouvaient être abstraits complètement d’une humanité placée en tête de la vie terrestre, mais n’en différant pas autrement que par le degré. L’on prévoyait même dès ce temps-là une fusion future de tout ce qui est doué de vie, un avenir d’édification synthétique, d’organisation parfaite de l’élément vital de toute la planète.

Tout à coup à un nouveau commandement de l’ordonnateur, tout mouvement s’arrêta, tout bruit cessa, et sur divers points parurent aux tribunes des orateurs dont la parole ardente interprétant les hautes pensées, les élans de voyance et de foi que leur suggérait une inspiration spontanée, était avidement recueillie par les auditeurs. À l’orateur qui venait de parler, en succédait bientôt un autre ayant à exhaler l’enthousiasme qui débordait en lui puis d’autres encore. Après les discours, l’attention générale se porta sur différentes scènes où étaient représentés les symboles, les principales notions de la croyance toute naturaliste de l’époque, entre autres un hommage rendu à l’astre de lumière qui en ce jour montait dans le ciel au point culminant de sa course annuelle apparente. À la minute précise, le point solsticial était signalé par la courte apparition d’un rayon de soleil qui, pénétrant du dehors par une ouverture savamment ménagée qu’il n’atteignait qu’une fois l’an, rayait d’un trait d’or l’étendard sacré qui symbolisait la croyance et dont les plis soyeux surmontaient le grand autel central du temple.

Ce furent ensuite de frugales et fraternelles agapes qui réunirent dans le même ordre admirable les milliers d’assistants, puis des hymnes, des vivats poussés à la fois par cent mille poitrines. D’autre part, au dehors, des groupes nombreux se rendaient bannières déployées à de grandes distances de la capitale, et comme en pèlerinage à des rendez-vous religieux qui se trouvaient situés en des lieux absolument rustiques ménagés à l’ombre de bois épais, étaient de véritables temples sylvestres où la nature végétale faisait tous les frais de l’édification et de l’ornementation. Aussi ces poétiques retraites en pleine forêt, semblaient-elles être chez ces lointains descendants des Celtes, comme une réminiscence des antiques sanctuaires druidiques de leurs premiers ancêtres.

La fête religieuse n’était pas tout. Elle s’accompagnait de jeux, de spectacles et de réjouissances de toute nature qui venaient animer tous les quartiers de la grande ville. Ici, des théâtres à ciel ouvert comme les scènes de l’antiquité, donnaient de jour des représentations à souhait pour tous les goûts ; là des danses décentes mais pleines d’entrain réunissaient la jeunesse ; ailleurs c’étaient des courses en aérovol où concouraient d’innombrables amateurs armés de leur appareil aux ailes multicolores. Rien de plus saisissant que la levée au moment du départ, de ces milliers de formes humaines obscurcissant le ciel comme une volée de gigantesques lépidoptères.

Un des principaux attraits de ces fêtes qui duraient trois jours, était aussi la bataille aérienne que se livraient deux formidables escadres d’aéronefs de guerre en commémoration d’un fait historique fort ancien mais qui avait fait époque parce qu’il avait clos définitivement l’ère des combats entre les nations de Cybèle. Toute la planète, depuis ce dernier acte de barbarie, avait reconnu la suprématie de cours internationales qui connaissaient de tous les différents politiques et qui jugèrent dès lors les peuples comme de simples particuliers. Cette dernière bataille qui avait encore mis aux prises Américains et Européens dans les parages de Sainte-Marie des Açores, était dans toutes les mémoires et c’était son souvenir qui perpétuait le goût de ces représentations guerrières, d’ailleurs fort imposantes rien que par elles-mêmes. Quand se produisait dans les airs le choc des escadres rivales accourues de l’est et de l’ouest, qu’une tonnante artillerie avec sa fumée et ses éclairs faisait l’effet de dix orages éclatant du même coup, ou que les longues tiges acérées qui armaient telles que d’énormes lances l’avant des navires aériens éventraient les aéronefs ennemis, c’était bien l’image fidèle d’une épouvantable bataille céleste que l’on avait devant les yeux. Par moments, des navires en détresse, tombait comme une pluie de guerriers tout armés qui, en touchant le sol, s’en allaient riant, leur parachute replié sous le bras et rappelaient ainsi qu’il ne s’agissait plus que d’un jeu inoffensif et divertissant. Un dernier épisode émouvant termina l’action. Ce fut le combat singulier des deux aréonefs amiraux qui dans le silence complet de l’artillerie s’attaquèrent à l’arme blanche, croisant les longues lances de leur bossoir antérieur, ferraillant comme des spadassins. Les deux aérostats criblés de blessures et ne pouvant plus se soutenir, descendirent côte à côte, s’escrimant toujours, et ne cessèrent la lutte qu’à la façon de ces preux qu’on emportait du tournoi aussi mal férus l’un que l’autre.

On ne pouvait être partout à la fois, il fallait se borner, mais ce que Marius ne voulut pas manquer de voir, ce fut le spectacle de ces résurrections dont ses amis l’avaient entretenu déjà et sur lesquelles on lui avait donné de si curieux détails. Précisément dans la crypte du Temple où les grands hommes de la Nouvelle-France avaient le plus grandiose des Panthéons, et où se célébrait la troisième jour une pompeuse cérémonie en l’honneur des illustres morts, on allait procéder au réveil de plusieurs de ces étonnants volontaires du grand sommeil léthargique.

Namo et Marius étaient rendus de bonne heure au temple souterrain, et dès que le moment venu d’en appeler au témoignage des contemporains vivants de quelques-uns des héros qu’on honorait ils prêtèrent, on le comprend, la plus grande attention à l’arrivée et à l’installation sur une estrade élevée des sarcophages, et à l’éveil des patients qu’entouraient les plus notables citoyens de la ville, se disputant l’honneur de parler les premiers à des gens si peu ordinaires dont le plus jeune n’avait pas moins de cinq cents ans. Les premières opérations lentes et minutieuses qui devaient préparer les corps à sortir de leur long engourdissement avaient été faites à l’avance, de manière que l’attente ne dura guère pour voir l’un après l’autre ces hommes qu’on eût dit il y a quelques instants des cadavres, soulever la tête et se mettre bientôt sur leur séant puis avec l’aide des officiants, sortir enfin du lit à l’aspect funèbre qui était leur principal séjour depuis des siècles. Un cordial dont ils devaient avoir assez grand besoin les remit tout à fait et sur les sièges où on les avait fait se placer, on les vit s’agiter, regarder curieusement alentour, puis ouvrir la bouche, répondant à ceux qui les assistaient, en se parlant entre eux avec effusion comme des amis qui se revoient. Ils étaient en effet les uns pour les autres, les seuls hommes qu’ils connussent au milieu de cette foule qui occupait la scène du monde après qu’entre eux et elle s’étaient écoulées de nombreuses générations.

Bientôt revêtus du costume de leur temps que l’on conservait avec des soins précieux, ils furent conduits sur le tombeau et devant la statue même de leur illustre contemporain, un poète qui avait égalé Hugo, et à la gloire duquel ils se trouvèrent un moment comme associés aux yeux de la multitude qui les entourait et les acclamait.

La cérémonie se termina par un discours de bienvenue qu’adressa aux ressuscités le premier magistrat de la capitale et par les bons souhaits qui de divers côtés leur furent exprimés pour le temps qu’ils voudraient bien passer avec la génération actuelle enfin par les quelques paroles que répondirent ces revenants du passé, en termes bien sentis et encore assez distincts pour des hommes dont l’organe, depuis le temps, devait être un peu rouillé.

Il était nuit quand les jeunes gens reprirent le chemin de leur demeure, tandis que de tous côtés continuaient les jeux et les concerts, et que places et rues s’allumaient de flammes multicolores, car ce détail des réjouissances publiques avait aussi lui-même fait des progrès. Au lieu des illuminations rudimentaires d’autrefois, Marius eût pu admirer les éclatantes phosphorescences qui semblaient embraser complètement toutes les murailles où se combinaient harmonieusement de maison à maison les nuances et les dessins les plus variés. Mais Marius n’admirait plus rien en ce moment. Tout à l’impression que lui avait laissée le spectacle dont il venait d’être témoin, il semblait s’abimer dans ses pensées, ou préparer quelque sombre résolution.


Au milieu de tant de bruit, de tant de joies où tout Alger en fête s’oubliait, qui pensait en ce moment à la fatale échéance de l’inévitable cataclysme ? Avec cette facilité qu’a l’homme de se faire atout, même à l’attente d’une mort soudaine, allait-on donc oublier qu’un péril terrible était toujours là, d’autant plus effrayant que son heure précise restait inconnue et qu’il pouvait subitement fondre sur les populations ? Or les fêtes n’étaient pas encore terminées que cette même soirée un craquement sinistre des glaces antarctiques, tel qu’une secousse de tremblement de terre, ébranla les contrées voisines du pôle austral et vint jeter l’effroi dans la planète entière à l’instant prévenue de tous côtés. Ce premier tressaillement de l’immense massif glaciaire ne devançait que de très peu sans doute l’effondrement total et final, et l’irrésistible poussée de tout un océan qui, refluant vers le nord, allait sur le coup rompre et déplacer le centre d’équilibre du globe. Un tel avertissement changea aussitôt en deuil public les réjouissances qui duraient encore. Un morne silence succéda aux cris joyeux et aux retentissants accords des orchestres. Il n’y eut plus chez chacun d’autre pensée que celle de l’effroyable événement qui semblait ne devoir plus tarder de s’accomplir.

Quand, au matin, Marius entra chez son voisin Alcor, celui-ci n’était plus dans son appartement. Quelque soin pressé l’occupait sans doute déjà au dehors, et alors le jeune homme s’aperçut que le professeur avait dû passer une nuit blanche. Le lit n’était pas défait et la table de travail était encombrée de papiers et de livres en désordre, au milieu desquels se voyait une vieille bible ouverte, sur laquelle il jeta d’abord distraitement les yeux, puis qu’il regarda de plus près. La page en vue commençait au chapitre VI de la Genèse, où se lisait ce passage : « Dieu dit : J’exterminerai de dessus la terre, l’homme que j’ai créé ; j’exterminerai tout, depuis l’homme jusqu’aux animaux, depuis tout ce qui rampe sur la terre jusqu’aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. »

Et plus loin : « Le déluge se répandit sur la terre pendant quarante jours… Les eaux crûrent et grossirent prodigieusement, et toutes les plus hautes montagnes qui sont sous toute l’étendue du ciel furent couvertes… Toute chair qui se meut sur la terre en fut détruite, tous les oiseaux, tous les animaux et tout ce qui rampe sur la terre… Et les eaux couvrirent toute la face de la terre pendant cent cinquante jours… »

Puis venait l’attachant épisode de Noé sauvé avec les siens et un couple de tous les animaux par l’arche qui le portait et qui, le vingt septième jour du septième mois, les eaux s’étant abaissées, s’échoua sur une montagne de l’Arménie la liberté donnée au corbeau qui s’envola et ne revint plus, non parce que le déluge avait pris fin, mais parce qu’il trouvait sa pâture dans les cadavres qui flottaient à la surface des eaux ; puis un peu plus tard l’envolée de la colombe qui elle, revint ayant dans son bec un rameau d’olivier couvert de feuilles nouvelles, ce qui montrait que la terre redevenait habitable et que le moment était enfin venu de sortir de l’Arche.

Il était visible qu’Alcor avait occupé une partie de sa nuit dans la lecture toute de circonstance du grandiose récit de Moïse. Un signet qui reportait aux dernières pages du livre vénérable, montrait qu’il s’était arrêté aussi un moment aux terribles paroles de saint Jean sur la fin du monde :

Chapitre V §13 de l’Apocalypse : « Le soleil devint noir ; la lune parut tout en sang. Et les étoiles tombèrent sur la terre comme les figures vertes tombent d’un figuier qui est agité par un grand vent… Le ciel se retira comme un livre que l’on roule, et, toutes les montagnes et les îles furent ôtées de leur place. »

Le professeur n’était donc pas plus que personne exempt de sombres préoccupations. Bien d’autres que lui avaient dû cette nuit-là souffrir des transes mortelles. Beaucoup de familles n’attendirent même pas davantage pour mettre leurs aéronefs au vent et se tenir prudemment hors de portée de la catastrophe, bien qu’à la latitude d’Alger, on fût certain d’avoir plusieurs heures de répit entre le signal du déchaînement de l’épouvantable marée et l’arrivée de la vague fatale.

Pourtant les jours s’écoulaient et le signal ne venait pas. Peu à peu on se reprenait à vivre et presque à espérer. Peut-être n’était-ce qu’une simple alerte de plus. Le cataclysme jadis prévu par le vieil Adhémar ne pouvait-il après tout être encore retardé de tout le temps d’une existence d’homme ?

En attendant, tous les préparatifs du mariage de Junie étaient achevés. Ce n’était pas la perspective du bouleversement redouté qui devait empêcher une union dont l’avenir se continuerait assurément au-delà de l’état actuel des choses. L’Espérance n’était-elle pas pour les amoureux une autre arche de salut qui tiendrait tout ce que promettait son nom de bon augure ?


L’heure allait sonner. Les noces se célébraient enfin pas plus tard que le lendemain. Les intimes de la famille étaient conviés et le temple attendait la venue des futurs époux. Dans la maison, tout prenait un air de rajeunissement sous la vigilante direction de la vaillante Mirta qui ne se donnait plus un seul instant de repos. Cam, l’heureux fiancé de Junie, venait d’arriver tout rayonnant de bonheur. C’était sa dernière visite de soupirant à celle que demain il nommerait sa femme. Et le pauvre Marius, témoin délaissé de cette fête de famille, se revoyait par la pensée auprès de sa Jeanne et au milieu de préparatifs tout semblables dans sa demeure des Martigues. Ah ! non, certes, il ne supporterait pas la vue amère d’une telle dérision de son propre bonheur évanoui. Cette fois, son parti était bien pris, un parti irrévocable. Il irait occuper une place parmi les découragés de la vie actuelle qui ont demandé à un sommeil séculaire l’oubli du présent et l’espoir d’un meilleur avenir. Si plus tard, dans longtemps, il reprend le cours de son existence, les inconscients bourreaux de son amour perdu ne seront plus là pour tourmenter son cœur toujours ulcéré. Et s’il ne se réveille plus, si le déluge le prend, eh ! bien, tant mieux ! Cette nuit était la dernière qu’il passait sous ce toit qui lui avait été si hospitalier, mais où il avait trouvé un si inconcevable écho menteur de toutes ses affections et de tout ce qui avait été sa vie sur la terre.

Dans la fièvre de son cerveau qu’assaillaient à la fois mille souvenirs désordonnés, il ne songeait pas à dormir. À quoi bon d’ailleurs pour un homme qui se dispose à aller s’abîmer pour toujours peut-être dans un repos absolu ? Il ne reverrait pas pour leur faire de difficiles adieux ses amis, Alcor et Namo à qui il devait pourtant de si chauds élans d’affection et tant de leçons instructives qui l’avaient aidé à supporter une année entière d’exil dans un monde si différent du sien. Il ne reverrait pas surtout Junie, cette Junie la parfaite et désespérante image de sa Jeanne bien-aimée. Ses seuls adieux seraient pour celle qui est toujous présente en son cœur, bien qu’elle réside au ciel sidéral, pour sa vraie et toujours vivante fiancée dont l’existence est confondue pour lui dans le doux rayonnement d’une étoile.

À cette heure avancée il sort de sa retraite, il descend dans ce jardin qui lui rappelle celui d’autrefois, et dans le grand silence de minuit, en même temps que son regard, il élève toute son âme vers la céleste immensité où parmi tant de constellations resplendissantes, il lui semble n’en voir qu’une seule, cette fatidique Couronne où trône Gemma, la perle, la reine, le soleil de sa patrie et de son indéracinable amour… Mais, qu’est cela ? Quels sons, quels soupirs mélodieux arrivent à son oreille ? Ah ! il les connaît bien ces notes à peine distinctes qui tombent discrètement de fenêtres demi-closes où, parait-il, on veille comme lui :


Mon cœur ne peut changer,
Souviens-toi que je t’aime !


— Jeanne ! Jeanne ! Adieu ! Adieu !

Il veut s’éloigner, fuir ces accords qui dans ce moment, en une telle extrémité, lui broient le cœur ; mais l’émotion le suffoque et l’anéantit. Sa tête se trouble, ses yeux se voilent, ses jambes fléchissent et il perd enfin le sentiment…


Rêvait-il, ou ses sens maintenant ranimés percevaient-ils réellement des bruits terribles ? Qu’était alors ce mugissement effroyable qui déchirait les airs et apportait une terreur nouvelle dans son âme redevenue consciente ? Il n’y avait pas à s’y tromper. C’était l’unisson des voix formidables du Grand-Temple, le rugissement inouï des vingt-quatre sphinx qui de toute la force de leurs poumons de bronze, jetaient en un crescendo déchirant aux quatre vents de la capitale, cette terrifiante parole : Déluge ! déluge !  ! déluge !  !  !

Et tandis que cet épouvantable tocsin tombait des nues et emplissait l’espace, le sol tremblait et de loin semblait venir en grandissant de moment en moment, un grondement confus d’orage ponctué de perçantes clameurs. Que se passait-il en ce moment, grand Dieu ! Marius le comprenait, il voulait fuir, s’élancer, mais impossible ! Un poids insurmontable lui écrasait la poitrine et le rivait à sa place.

Et maintenant le lointain roulement s’était rapproché et son bruit de cent tonnerres couvrait les cris de sauve qui-peut de tout un peuple, et la voix même des sphinx qui avaient parlé pour la dernière fois. Enfin, s’élevant Jusqu’aux nues, une chaine de montagnes liquides accourut de l’horizon, balayant devant elle dans un déferlement inconcevable, villes et monuments qui se voyaient soulevés et roulés tous ensemble comme les galets de la plage.


Puis peu après, ce fut l’apaisement, la solitude, l’universel silence de la mort dans le tranquille désert du nouveau Grand Océan Pacifique Boréal.