Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/07

CHAPITRE VII


Où l’on voit que les femmes de Cybèle sont plus en progrès encore que les hommes, et que, sans que l’amour y perde rien, Vénus aphrodite pourtant a beaucoup perdu. — L’économie sociale et la prospérité publique sont ici à la hauteur des nouveaux principes du gouvernement : Plus de trop gros capitalistes, mais aussi plus de pauvres ; plus de dette nationale, mais au contraire d’inépuisables fonds d’État se répandant comme une rosée bienfaisante partout où cette rosée est nécessaire. — Les ultra-civilisés de Cybèle, à bout de nouvelles découvertes, finissent par en retrouver une fort ancienne qui est tout simplement la nature naturelle. — L’agriculture n’est pas plus en retard que le reste ; elle a trouvé des méthodes toutes nouvelles pour multiplier les récoltes. — Le problème de la meilleure organisation sociale tient enfin sa solution qu’avaient jadis imparfaitement entrevue Fouriéristes et Saint-Simoniens.


Dans cette maison dont Marius était l’hôte depuis assez longtemps déjà, il avait eu l’occasion de connaître parmi les familiers qui la visitaient de temps à autre, une femme qui y était reçue sur le pied de la plus parfaite intimité comme si elle eût été aussi de la maison. C’était Néa, autrefois institutrice de Junie et toujours l’amie la plus chère de la jeune fille. Néa était une jeune femme d’une beauté un peu froide et sévère qui imposait plus qu’elle n’attirait, et que Marius remarqua peu les premières fois qu’il la vit, mais qui l’intéressa vivement quand il la connut mieux. Rien en elle ne trahissait ce désir de plaire qui est si naturel à son sexe, sans pourtant paraître témoigner de l’éloignement pour les rapports d’une douce familiarité ou même d’une franche amitié. Très accessible au contraire, on éprouvait de suite en sa présence le charme pénétrant d’une nature toute de bonté et de haute intelligence des choses. Mais au milieu de la conversation la plus enjouée, on n’eût pas osé risquer à son adresse une de ces attentions galantes, un de ces compliments banals que les hommes ont coutume de se permettre envers les femmes même les plus réservées, parce qu’ils les savent en général bien accueillis. C’est que devant cette femme au front pensif, au regard clair qui lisait dans les consciences, toute pensée frivole semblait déplacée. Ce n’était pas une de ces natures charmantes et futiles que l’on doit traiter un peu comme des enfants ; c’était un caractère égal, sinon supérieur, à cette virilité d’âme que Marius, ainsi que tous ses contemporains, considérait comme étant l’apanage exclusif de son sexe. Il y avait sans doute chez Néa une élévation de nature un peu exceptionnelle qui la plaçait probablement au-dessus de la moyenne des autres femmes, mais il devenait évident que ces femmes de Cybèle étaient fort différentes de leurs sœurs terrestres de l’époque de Marius et que Néa n’avait rien de trop exceptionnel, pas même certaine particularité qui ne vint que plus tard s’ajouter aux nombreuses remarques dont Marius ne cessait de faire ample provision, particularité que nous allons relever avant lui à cause de son importance capitale. Elle tenait au fait relativement nouveau dans le monde de Cybèle d’un ralentissement très marqué de la procréation. Était-ce dépérissement de l’espèce humaine vieillie de soixante siècles ? N’était-ce pas plutôt adaptation naturelle des facultés reproductrices aux conditions nouvelles de la population arrivée à la plénitude de son développement possible dans son aire terrestre ? Cela n’aurait rien eu que de parfaitement conforme aux appropriations spontanées qui se remarquent dans l’histoire générale de la vie. Tant que le milieu se prêtait à l’expansion de l’espèce, les forces procréatrices se prodiguaient. Maintenant que l’épanouissement était complet, les facultés se limitaient au juste maintien d’un niveau normal. Non seulement les fruits du mariage devenaient plus rares, mais certains sujets voyaient sommeiller en eux ou même s’éteindre ces ardeurs secrètes quelquefois si importunes aux époques d’effervescence de l’espèce. Les maux que fait naître l’excès de population et qui avaient autrefois fait jeter à Maltus le premier cri d’alarme étaient évités par la prévision même de la nature.

Eh bien, les choses n’en allaient pas plus mal pour cela. Un peu de rareté rendait infiniment plus précieux des Liens qui auparavant se gaspillaient, épurait même le sentiment de l’amour en faisant plus aimables encore et plus désirés les enfants qu’en aucun temps l’on n’entoura d’autant de soins et d’affection et sur lesquels la mort avait cessé de prélever l’horrible tribut qui en enlevait autrefois le plus grand nombre. Ceux même qui avaient renoncé aux douceurs de la paternité, ne s’en sentaient pas moins des cœurs de pères envers la tendre jeunesse, espoir de la patrie.

C’est à cette dernière catégorie de citoyens qu’appartenait l’excellent Alcor, qui, en gardant le célibat, n’encourait pas pour cela le reproche qu’il eût mérité en d’autres temps, alors que les races perfectionnées avaient la mission et le devoir de se répandre sur la planète. Tout principe a ses limites, même celui de l’extension de l’espèce humaine quoique en puissent penser certains statisticiens pour lesquels un pays n’est jamais assez peuplé et qui, oubliant que l’homme ne peut se passer d’air, d’espace et même quelquefois de solitude, aspirent pour l’humanité à quelque chose de comparable aux rangs pressés des épis qui couvrent nos champs. Or ces limites étaient dès longtemps atteintes à l’époque d’Alcor. La planète avait autant d’habitants qu’elle en pouvait raisonnablement porter.

À vrai dire, si la chose n’avait partant dépendu que de lui, la nouvelle France eût compté un ménage de plus, mais la seule femme qu’il eût aimée avait encore moins qu’Alcor la vocation du mariage, et cette femme c’était Néa.

Ce n’était pas non plus que cet exemple de renoncement fût une chose nouvelle dans le monde. Il n’a jamais manqué de femmes réfractaires au joug de l’hyménée, mais tandis que presque toujours la faute en était à l’amour lui-même qui s’embrouillait dans son jeu et laissait souvent les plus méritantes se tenir à l’écart parce qu’elles n’étaient pas servies selon leur cœur, ici l’amour était moins coupable comme nous venons de le voir. Dans la généralité des cas, des causes plus hautes restreignaient son domaine, donnaient au verger humain nombre de fleurs infécondes et c’étaient même les plus belles de ces fleurs, celles dont l’épanouissement avait absorbé les propres réserves de l’avenir, qui cessaient de donner des fruits.

Deux natures aussi bien douées que l’étaient Alcor et Néa, rapprochées par les circonstances de la vie, et ayant pu par conséquent se bien connaître et apprécier, n’avaient pu rester indifférentes l’une à l’autre. Entre elles s’était établie une douce et solide liaison qui était un peu plus que de l’amitié et un peu moins que de l’amour, une de ces unions de cœur et d’intelligence pures de tout autre lien, unions si rares autrefois entre un homme et une femme, mais devenues dans Cybèle chose fréquente. Ainsi s’avançaient dans la vie ces deux êtres faits pour se comprendre et s’aimer platoniquement.

Heureusement pour l’avenir du genre humain, toutes les femmes n’étaient pas des Néa. Mais quelle était changée la condition de ces femmes en comparaison de l’état de choses que connaissait notre terrien et que l’habitude lui faisait même accepter comme choses naturelles ! Ce n’était pas précisément dans son ancien entourage qu’il allait chercher des points de comparaisons défavorables aux terriennes. Sa Jeanne n’eût-elle pas mérité la première place entre les plus dignes filles de Cybèle ? Mais il n’était pas sans avoir connu de près la société de son temps, et quand, à part le petit nombre des fortunées, à part encore celles qui trouvent l’appui solide du bras d’un époux, lui apparaissait le tableau de misère de tant de Françaises traînant une existence de parias, un flot d’amertume montait de son cœur à présent qu’un état social tout différent lui ouvrait les yeux.

Quels étaient donc ici ses prétendus titres de supériorité à cette vieille société française se disant à la tête de la civilisation ? Odieusement avare de salaire pour tout travail de femme, lâchement insultante pour les malheureuses que ses propres rigueurs font choir, injuste même pour les délaissées qui se réfugient dans les couvents, que prétend-elle donc que deviennent ces femmes ? Oui, l’on sait que l’homme est aux pieds de l’idole qui règne par la beauté et par le sentiment, c’est convenu. Mais la vérité est qu’il ne place si haut l’idole que pour tout faire ensuite pour la renverser, et quand une femme est tombée, aucune main ne lui sera désormais loyalement tendue.

En Cybèle plus de parias de la misère ou du vice obligatoire, plus de capitulations de la faim depuis que par le progrès des temps, il y avait librement place pour tous au banquet de la vie. La dignité, le respect de soi, avaient élevé les mœurs et les caractères. Avec l’indépendance, plus de compromissions honteuses, plus de marchés dégradants. La femme, s’estimant à sa valeur, prit d’emblée la place qui lui revient par le droit que lui donnent ses nobles fonctions maternelles et sa haute supériorité de sentiment. Dans ce monde nouveau pour Marius comme dans celui qu’il avait laissé, partout où l’on cherchait les causes secrètes, on trouvait la femme, mais la femme ennoblie, et point l’esclave abaissée. L’amour régnait plus que jamais, seulement il avait de plus dignes inspiratrices. La femme qui jamais ne connaît et n’écoute que ses impulsions intérieures, bonnes ou mauvaises, la femme qui avait autrefois causé tant de malheurs, n’incitait plus l’homme qu’au bien, ne le poussait plus que dans la bonne voie, et tout en restant le sexe aimable, elle méritait aujourd’hui par sa hauteur d’âme et d’intelligence d’être devenue le sexe initiateur et véritablement dirigeant de l’humanité.

L’égale de l’homme par le pouvoir et le savoir, meilleure que l’homme par son cœur, quelle épouse, quelle mère surtout ne devait pas faire cette femme régénérée ? Vrai centre et clef de voûte de la famille, son influence bienfaisante dominait l’homme sa vie entière. Enfant, il lui devait tout ; époux, c’était en elle qu’il puisait sans cesse sa force morale ; vieillard, qui, autre que sa fille, réchauffait son vieux cœur et répandait encore quelque joie sur ses derniers jours ?

Cet avancement, cette élévation considérable des mœurs publiques datait surtout, avons-nous dit, du moment où les progrès matériels de la civilisation eurent rendu l’existence facile à tous et apporté la véritable, la saine liberté, celle qui, avec l’indépendance des premiers besoins de la vie, permet l’épanouissement naturel du caractère et des sentiments chez l’homme et la femme. Lorsque avec cela, une instruction libéralement prodiguée et accessible à chacun, développait la valeur individuelle sans distinction de fortune ou de rang, comment le niveau général ne se serait-il pas élevé à cette parfaite égalité de droits qui dans ce nouveau milieu, plaçait l’homme de mérite dénué d’autres biens, de pair avec les plus fortunés ; qui ne voyait de dépendants et de courtisans que parmi les avides et les ambitieux ; qui amenait des rapports sociaux scrupuleusement basés sur le respect humain entraînant de réciproques et de sincères égards ?

Il faut dire que la société que Marius avait sous les yeux appartenait à cette race celto-latine un peu fière, qui ne souffre pas le mépris et qui a toujours su faire la part de la dignité humaine dans toutes les conditions de la vie, au lieu de n’apprécier les hommes qu’à la seule estimation de l’argent qu’ils possèdent.

C’est tout cela que la vie de chaque jour dévoilait peu à peu à la vue de Marius, lui inculquant une haute idée de ses nouveaux concitoyens.

— J’avoue, disait-il un soir au professeur, que ce monde surpasse le mien en toute chose, et qu’en comparaison on peut le tenir pour parfait. Et pourtant il me semble qu’il y manque ce je ne sais quoi, cette note aiguë, cette souffrance, si vous voulez, qui fait apprécier par le contraste les quelques douceurs que la vie tient toujours en réserve pour ses créatures même les plus déshéritées. Vous êtes trop heureux ici.

— C’est que vous nous jugez à votre point de vue terrestre, mon ami, répondait Alcor. Vous sentez encore comme vous sentiez sur la terre, et n’avez pu de sitôt vous mettre à l’unisson des sentiments qui agitent les hommes de Cybèle. C’est comme si vous disiez que les Français de votre époque auraient besoin, pour se sentir vivre, d’un peu de l’insécurité et des misères de leurs ancêtres des âges préhistoriques. Ce qui est la satiété pour un sauvage, n’est même pas le nécessaire pour un civilisé et ce qui semblerait devoir combler les vœux les plus chimériques des débutants de la civilisation, n’est simplement que le terre-à-terre de la civilisation battant son plein. Tout n’est-il pas relatif ? Croyez bien que même dans les régions les plus élevées de la vie facile, les soucis, les chagrins, les passions ne manquent jamais aux hommes pour les pousser plus avant encore à la recherche d’un bonheur plus complet qui s’éloigne toujours davantage à mesure qu’on le poursuit.

Mais en attendant, quel philanthrope de l’époque de Marius n’eût tenu pour de généreuses mais irréalisables utopies, tout ce que ce dernier voyait mis en pratique comme choses courantes et si anciennes que les hommes d’alors ne comprenaient pas qu’il eût pu jamais en être autrement.

Ainsi, cette ancienne et si cuisante question du paupérisme était depuis longtemps une question résolue. Il n’y avait plus à proprement parler de pauvres dénués de toute ressource et exposés à mourir de faim. Sans faire précisément de communisme d’État, du gouvernement ou de la commune relevaient les services de première nécessité vitale : le pain et le feu aussi indispensables que l’air qu’on respire étaient à tous, et de tous côtés s’ouvraient des refuges publics pour les gens sans domicile régulier. Partout, existence assurée en ses éléments les plus stricts, sans que la lutte fortifiante des autres besoins de la vie fît pour cela place à la paresse et au parasitisme. Bien au contraire, cette sécurité donnée aux nécessités inéluctables de la condition humaine sauvait des chutes irrémédiables où succombaient autrefois tant de lutteurs méritants, faisait comme une plate-forme de salut où les vaincus de la vie pouvaient se relever et reprendre courage pour s’élancer ensuite de nouveau dans la carrière. Puis, combien d’âmes d’élite, de purs esprits détachés pour ainsi dire de la matière, inhabiles dans les questions d’intérêt, et que les rigueurs de jadis avilissaient sans remède ou condamnaient à périr misérablement, brillaient ici d’un doux éclat : savants, artistes, poètes, traversant la vie dans leur rêve qui s’achevait sans être interrompu par les angoisses de la faim !

Où la prévoyance de l’administration (rien du fallacieux système qui portait ce nom dans le pays de Marius) mettait ses soins les plus délicats, c’était surtout dans les belles et confortables retraites qui s’ouvraient aux vieillards. De même que l’enfance a des droits à la protection de tous, l’on estimait que la faible vieillesse mérite le même appui. Le travailleur à bout de forces, l’homme de toute classe trahi par la fortune et parvenu au terme de sa carrière, entrait de droit dans quelqu’une de ces retraites, champêtres pour la plupart, où il trouvait assistance, soins et protection, en même temps qu’une place à remplir selon ses aptitudes, non seulement dans la communauté qui l’accueillait, mais encore au dehors, dans les conseils, les assemblées, les cérémonies et les fêtes privées ou publiques où la présence de vieillards était devenue, dans cette société éminemment familiale, un élément d’expérience, un besoin de sanction, autant qu’un respectueux hommage à la vieillesse.

Tandis qu’autrefois le prolétaire atteint par l’âge et les infirmités, après toute une existence de labeurs pénibles, était à charge à lui-même ou devenait trop souvent un fardeau impatiemment supporté par d’indignes enfants, il voyait ici s’ouvrir devant lui les portes d’une nouvelle et facile existence. Ici la vieillesse devenait au contraire pour beaucoup de malheureux la période la plus douce de leur vie, au milieu d’une paix, d’une sécurité et d’un bien-être qu’ils n’avaient pas encore connus. Une existence qui s’y éteignait tout doucement. La sortie comme l’entrée de la vie n’était plus une souffrance, et la perspective même d’une mort prochaine n’ôtait rien aux douceurs du présent, un présent qui après tout pouvait longtemps durer, car quel âge, si avancé soit-il, ne peut raisonnablement se voir encore une dizaine d’années d’avenir ? Et dix ans de paix et de vie heureuse, c’est bien quelque chose.

Il faut dire aussi qu’à la vie matérielle assurée et améliorée venait s’ajouter un état d’esprit tout nouveau, une sérénité d’âme libre de tout souci d’intérêt, une élévation de pensée pressentant déjà la prochaine libération de ce qu’il y a en l’homme d’immatériel, une dignité de conduite et d’attitude qui montrait la vieillesse sous son plus bel aspect et qui récompensait la société d’assurer et d’honorer ainsi les dernières années d’existence de ses vieillards.

Quant à ceux qui étaient à leur rang de combat dans la vie active, la lutte pour l’existence n’était plus pour eux la guerre sans merci des temps barbares où la société ne représentait guère qu’un hasardeux assemblage d’individualités en conflit réciproque, au lieu d’un véritable être collectif soucieux d’une organisation également bienfaisante pour tous ses membres, où les lois et l’ordre public violemment établis et maintenus étaient basés sur un droit trop exclusivement personnel et non sur l’intérêt général bien entendu, comprenant l’intérêt individuel. Ainsi par exemple, la question du travail national était comprise à l’inverse d’autrefois. Ce n’était pas le produit du travail qu’on envisageait comme le but essentiel, c’était le travail lui-même et sa distribution, c’est-à-dire l’existence de ses nationaux et la circulation continuelle de la richesse qui préoccupaient par-dessus tout les économistes revenus d’un décevant libre-échange. La forte individualité d’un État ne permettait pas que les éléments de sa vitalité fussent sacrifiés aux trompeurs avantages du commerce extérieur qui trop souvent n’enrichit quelques-uns qu’en tarissant des sources précieuses de travail indigène. On avait enfin compris qu’une existence nationale, de même que tout ce qui a vie, ne peut subsister sans une alimentation régulière incessamment renouvelée, sans un fonctionnement nutritif ayant pour organe la classe industrielle et commerçante. On avait aux temps passés fait la triste expérience qu’un État qui se laisse rendre tributaire de l’industrie ou des produits du dehors sans balancer ce tribut par un échange équivalent, est un État qui va à sa ruine et qui périra fatalement ; or tout est préférable à ce continuel appauvrissement par succion étrangère, même l’isolement absolu, car avant tout il faut vivre.

Cette question du commerce extérieur était un des plus grands soucis des gouvernements, question toujours complexe et difficile où il fallait sans se priver des productions étrangères nécessaires, ménager avant tout la production nationale, et ne plus suivre les errements de ces économistes du libre échange qui additionnaient ensemble, importations toujours croissantes et exportations toujours en baisse proportionnelle, et qui célébraient, comme une preuve de prospérité, des chiffres dénonçant un trafic total grandissant de plus en plus… au bénéfice des étrangers et au détriment de la fortune du pays. Mais depuis qu’il n’y avait plus que de petits États, la difficulté de concilier ces deux sortes de besoins était beaucoup moins grave que du temps des grands empires hétérogènes. La nature même des ressources propres à un territoire restreint limitait les genres d’industrie et de produits indigènes et rejetait sur des branches différentes le commerce d’importation, chaque État agissant alors vis-à-vis des autres, avec la même logique et le même intérêt bien entendu que peut le faire dans sa maison un simple particulier qui vit selon ses ressources et qui se ruinerait à la longue si ses dépenses annuelles excédaient continuellement ses recettes.

Cette continuité des mêmes intérêts faisait aussi la sécurité du travailleur qui n’était plus exposé à se trouver tout à coup sans ouvrage et sans salaire parce que d’un pays lointain un produit arrivait s’offrir à prix réduit. Les progrès de l’industrialisme qui classent si étroitement les ouvriers dans des catégories spéciales et absolument fermées, hors desquelles il n’y a plus pour eux qu’arrêt mortel de travail et d’aliment, avaient causé jadis de si grandes misères publiques que la leçon avait servi et que cette question du travail pour tous était devenue la grande question vitale. On ne devait plus voir par exemple des populations agricoles condamnées à disparaître parce que dans un autre continent les produits de terres qui ne coûtaient rien et s’exploitaient mécaniquement allaient avilir ailleurs la richesse territoriale profitable à la nation entière, par des abaissements de prix dont bénéficiaient seuls quelques gros spéculateurs.

On avait d’ailleurs reconnu que ce n’est pas dans le bas prix des objets même les plus essentiels qu’est le principal progrès économique, lorsque le peuple privé de gain rémunérateur ne peut rendre à la circulation un argent dont il est de plus en plus sevré. L’avantage général n’est-il pas au contraire dans un prix légitime, acquis à tous les produits du travail et allant répandre l’aisance dans tous les milieux ? Or cette équitable rémunération qui se maintient par une intelligente retenue dans la production, puisque c’est l’excès de production qui fait les encombrements et les crises, profite non seulement au travail, mais encore au capital lui-même qui dès lors s’emploie, circule et ne s’immobilise plus, improductif et déprécié au grand préjudice de tous.

Il suffit souvent d’une différence insignifiante dans le prix de vente d’un produit pour en obtenir une considérable dans le prix de revient et permettre de doubler le salaire de l’ouvrier. Où la concurrence sans frein entraine par degrés l’avilissement de toute chose, finit par ne plus mettre dans le commerce que des produit dégradés, des objets rabaissés de valeur et de mérite, l’intervention de lois industrielles protectrices remédie en veillant à l’équitable répartition sociale des ressources provenant du travail, satisfaisant ainsi tous les intérêts ; car tout en cette matière est affaire de répartition. Mais ce n’est pas par en bas, c’est de très haut qu’il faut se saisir de cette question d’ordre national et, pour la résoudre, l’État seul, un État digne de ce nom bien entendu, à la puissance et l’autorité nécessaires. Le laisser aller et le laisser faire qu’on avait trop longtemps pris pour de la vraie liberté, avaient fourni leur mesure en donnant tout l’avantage à l’iniquité et à la fraude et en sacrifiant le travail honnête et loyal. De là le scandale des fortunes imméritées en regard de la misère du grand nombre ; de là déséquilibre insoutenable et désordre grandissant dans les nations.

C’était l’excès même de ce déséquilibre menaçant la société d’effondrement général qui, après de cruelles souffrances et d’intolérables abus, avait enfin obligé le législateur à trancher aussi cette question si délicate du capital qui, parti du juste droit de propriété, avait fini par aboutir de fait sous l’ancienne loi à la domination absolue de l’argent drainé et amassé tout d’un côté comme par une attraction naturelle des capitaux entre eux, pendant que tout un peuple se débattait péniblement contre les premières nécessités de la vie. Cette situation extrême s’était forcément produite autrefois en raison même des progrès considérables qui avaient révolutionné les conditions économiques des sociétés, par les énormes proportions qu’avaient atteintes le commerce et l’industrie, et la puissance irrésistible des grands capitaux en travail, écrasant pas à pas tout ce qui était établi sur des bases moins larges. La nature même du mal avait enfin indiqué le remède, soit la limitation légale du droit à la propriété individuelle qu’amenait en fait l’exercice d’un impôt progressif, lequel frappait la fortune personnelle acquise, à partir d’un certain chiffre, en très faible proportion d’abord, mais en multipliant ensuite jusqu’à rendre impossible la réunion dans la même main d’un trop grand nombre de millions. La tyrannie du capital était ainsi détruite ou tout au moins considérablement atténuée, tandis que le mouvement forcément accru de l’argent, profitait au travail qui vit de ce mouvement. À situation nouvelle, lois nouvelles, c’était dans l’ordre ; lois vraiment réparatrices qui en brisant la toute-puissance des hommes d’argent sans patrie, releva du même coup les mœurs publiques trop longtemps avilies par un israélisme et un américanisme révoltants lois tout en faveur de la classe moyenne en laquelle résident le nerf et l’honneur d’une nation, et qui se reconstitua plus saine et plus énergique que jamais après avoir failli s’abîmer entre les deux états extrêmes d’excessive richesse et de profonde misère qu’avait amenés la domination du capital. D’ailleurs rien n’était entravé par la chute de l’oligarchie financière, car l’association continuait de rendre toujours possibles les plus coûteuses entreprises.

Qu’il était loin le temps où les États obérés hors de mesure, mis à merci par quelques financiers, n’équilibraient leurs budgets qu’à force d’expédients quand ils n’allaient pas irrésistiblement à l’effondrement et à la faillite ! Les finances d’État étaient devenues au contraire comme un réservoir immense et incessamment empli, d’où l’argent retournait directement au peuple sous forme de travaux considérables, et aussi en frais énormes employés à des fêtes et des cérémonies publiques telles qu’on n’en vit jamais auparavant, quelque chose comme l’œuvre naturelle de la distribution des eaux fécondes qui ne se vaporisent et sortent de la terre que pour y retourner en rosée bienfaisante.

Il est vrai que tout concourait à alimenter cette richesse toujours grandissante d’États qui n’avaient plus d’administration ruineuse ni d’armées absorbantes, et que l’impôt progressif comblait les caisses publiques de croissantes recettes dont il fallait à tout prix trouver l’emploi, si l’on voulait échapper à une véritable inondation de capitaux.

Ce n’était pas précisément, on le voit, le régime qu’avait rêvé Auguste Comte quand il faisait du capital la providence du travailleur, et de la banque un sacerdoce ; mais ce puissant esprit était assez riche de grandes et hautes idées pour que, sans discrédit, il se fût trompé cette fois en oubliant que ceux qui font profession de finances, sont d’ordinaire des financiers, c’est-à-dire des hommes dont le rôle ne tend qu’à un seul et unique but : capitaliser sans cesse, absorber toujours avec une force attractive qui progresse continuellement en raison même de la quantité de capitaux déjà centralisés, sans autrement s’occuper du producteur, qu’un mécanisme aveugle s’occupe du fruit qu’il foule et pressure pour lui faire rendre au-delà même de ce qu’il peut donner.


Le rôle de Providence était donc rempli, non par des champions du seul intérêt personnel, mais bien par l’organe supérieur de la société, par le pouvoir que guidaient des vues d’ordre absolument général. Ce que l’intérêt privé, l’initiative individuelle ne pouvait tenter, l’État l’entreprenait quand il y allait de quelque grand avantage national ou même quelquefois d’un sacrifice public ou d’une utile mais coûteuse expérience. C’est ainsi qu’entre autres l’on avait réalisé une des plus curieuses entreprises de l’époque : En ces temps d’une culture savante qui avait asservi le règne végétal tout entier, et utilisé jusqu’aux plus ingrates régions du sol, où l’on se passait même du sol pour fabriquer dans des ateliers appropriés des récoltes artificielles, on avait sur certains points, poussé par on ne sait quel étrange caprice, rendu à la simple nature de vastes espaces rigoureusement soustraits à l’action de l’homme libre domaine sur lequel plantes et animaux ne tardèrent pas à se donner carrière et à reprendre des caractères tout différents de ceux que leur avait imposés depuis quantité de siècles la culture méthodique. Ceux qui étaient admis à en franchir l’enclos, en rapportaient une impression extraordinaire, comme un rajeunissement de pensées, un ressouvenir de sentiments qui retrempaient l’esprit et le cœur aux sources délaissées de la vie primitive. De sorte que ces ultra-civilisés, après avoir épuisé toutes les formes de l’art, n’avaient pu rencontrer de nouvelles beautés, réveiller des sensations neuves et profondes, qu’en revenant au point de départ, en découvrant la simple nature. C’est qu’on l’avait laissée si en arrière, cette nature primitive, qu’on l’avait tout à fait oubliée. Il n’y avait pas d’espèce végétale ou animale qui n’eût été transplantée partout où elle pouvait rencontrer des conditions viables, et ne se trouvât profondément modifiée par des variétés bizarres et innombrables qui de tous côtés faisaient l’étonnement de Marius et bouleversaient toutes ses connaissances en histoire naturelle. Les produits de la culture avaient plus que décuplé dans Cybèle depuis les temps arriérés qui étaient encore ceux de la terre. On savait utiliser et diriger tous les éléments naturels, soit en répandant l’humidité ou la chaleur partout où elle était nécessaire, soit en maîtrisant des fléaux, jadis la terreur des populations des campagnes. Ainsi, notamment dans l’électricité qui faisait la foudre et la grêle, on avait su reconnaître une source inépuisable de vie, la rechercher au lieu de la fuir et la distribuer dans le sol où ses effluves animaient avec intensité tout ce qu’on y semait.

On comprend ce qu’une telle richesse agricole, sans parler des autres produits de l’industrie humaine, avait dû répandre partout de bien-être et de facilités d’existence aussi les sociétés de moins en moins étreintes par l’anxiété d’assurer les premiers besoins de la vie, s’étaient-elles avancées à pas de géants dans la voie du perfectionnement social dont les premiers indices se dessinaient à peine chez la jeune sœur de Cybèle. Une nation était maintenant un être supérieurement organisé et solidarisé dans tous ses membres. Les collectivités humaines étaient régies par d’autres lois plus larges, d’autres besoins plus étendus, d’autres vues d’ensemble qu’aux temps lointains du particularisme antique où la sagesse d’un Lycurgue voulait que, répudiant toute richesse, chaque citoyen bâtit de ses propres mains son humble demeure.

Les caractères organiques de l’être social, s’accentuant de plus en plus dans un développement séculaire qui rappelle les perfectionnements successifs de la vie animale, n’ont, il est vrai, jamais été tout à fait méconnus ; mais tandis que lors de leurs premières ébauches, ces caractères étaient à peine soupçonnés, ils s’étaient depuis affermis et complétés, et chacun comprenait et sentait bien à quel point il n’était qu’une des unités composantes de tel ou tel organe du grand être national qui englobait tous les citoyens d’un même État. C’était une réalité effective et tangible et non plus la vague tendance qui laissait jadis le champ libre à tant d’interprétations plus ou moins perspicaces.

Déjà, devançant ce lointain avenir, l’on avait vu autrefois la louable tentative des Saint-Simoniens prétendant fournir l’exemple d’une communauté parfaite dont chaque membre devait remplir la fonction collective qui cadrait le mieux avec ses dispositions naturelles, mais l’erreur de ces hâtifs précurseurs était, d’abord de méconnaître leur époque, puis de dépasser le but entrevu, par un trop complet effacement de la personnalité humaine, laquelle veut se maintenir entière avec sa vie propre et individuelle, même lorsqu’elle s’adapte le plus parfaitement possible au rôle qui lui revient dans l’existence tout autre et toute différente du grand organisme social.

Certes, lorsque de son côté un Fourier poursuivait son idée phalanstérienne et déterminait, lui aussi, la place et le rôle précis qui revenaient à chacun selon ses aptitudes natives dans la société perfectionnée de ses rêves, il était de même guidé par le sentiment profond de la mutualité sociale et de l’organisation collective inclinées par l’attraction passionnelle et ne devant faire de tous les membres d’une communauté qu’un tout harmonique et solidaire, mais sa grande imagination l’égarait sans doute quand il formulait sa célèbre théorie des Quatre mouvements, laquelle donnait exactement quatre-vingt mille années d’existence à l’humanité, dont six mille ans de luttes et de peines pour son premier âge ; soixante-dix mille ans d’unité sociale et de bonheur pour sa jeunesse et son âge viril ; enfin quatre mille années de décadence pour la dernière phase des destinées humaines. Et encore y avait-il là l’idée dominante de la solidarité étendue jusqu’à la conception d’une humanité considérée comme un être unique traversant, tel que tout ce qui vit, les diverses périodes naturelles de la croissance, de l’état adulte, de la maturité et du dépérissement final.

Trop longtemps avait duré la funeste contagion des idées anglaises en politique. On avait laissé l’Angleterre rester un faisceau d’âpres et égoïstes individualités se souffrant entre elles du mieux possible, et l’on avait enfin formé ces sociétés parfaites dont les rouages pondérés et infaillibles étaient souvent au-dessus de la compréhension de Marius, mais ne s’en imposaient pas moins à son admiration. Ce qu’il voyait bien en attendant, c’était que de même que tout être animé n’est réellement et littéralement qu’une collectivité d’autres êtres, lesquels naissent, vivent et meurent en tant qu’individus, une association de travailleurs microscopiques qui s’agitent, luttent et produisent, dans le rôle spécial qui leur est à chacun dévolu au milieu de l’ensemble organique du véritable édifice social que représente à ce point de vue tout être vivant, les sociétés supérieurement organisées de Cybèle constituaient de même d’immenses êtres collectifs, où les individus étroitement solidaires les uns des autres, tout en conservant une personnalité bien entière, se sentaient dépendants d’une autre individualité englobante, d’une vie plus haute que cette étroite existence personnelle qui est encore presque tout pour les hommes que Marius avait laissés sur la terre.