Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/03


CHAPITRE III


Heureux sauvetage de Marius par un navire dont l’équipage ne s’attendait guère à repêcher un homme tombé du ciel. — Où plus on s’explique et moins on s’entend. — Décidément Marius ne s’est pas trompé de peu quand il s’est cru de retour dans sa planète. C’est bien une terre, mais pas la sienne. C’est une autre terre qui a pour soleil précisément la maligne étoile Gemma. — Belle solution d’un difficile problème trouvée et énoncée par un des sauveteurs de Marius, le savant professeur Alcor. — Prodige de deux mondes terrestres absolument semblables entre eux jusqu’en leurs habitants et leurs destinées, et existant simultanément, mais à la différence près que l’un avance de six mille ans par rapport à l’autre, ce qui fait que le premier est menacé d’un déluge imminent. — Petit aperçu d’histoire rétrospective ou future, selon comme on l’entend. — Après Paris, Marseille ; après Marseille. Alger, capitale de la France. — Arrivée à Alger de Marius et de ses deux amis Alcor et Namo qui ne se sépareront pas de lui.


Fort heureusement pour notre ami, que la mer à cet endroit avait une belle profondeur et qu’il possédait une longue haleine. Plus heureux que le téméraire Icare, qui après s’être brûlé les ailes au soleil, avait péri dans les flots où il s’était vu précipité, Marius, lui, eut la vie plus dure, mais encore ne revint-il sur l’eau qu’aux trois quarts asphyxié, et il n’aurait certainement pas tardé à faire un noyé achevé, si son heureuse étoile n’eût fait qu’un canot, expédié en hâte du bord d’un navire témoin de sa chute, ne fût venu le repêcher juste à point. Bientôt après, Marius était apporté sur le pont, et lorsqu’il fut revenu à lui, le groupe empressé de ses sauveteurs entourant la chaise longue sur laquelle il reposait, ne laissa pas que de l’étonner beaucoup. Il resta un moment silencieux, cherchant à se reconnaître dans tout cela. Il comprit enfin ce qui avait dû se passer, et le bonheur de se voir sain et sauf, de retour sur la terre, lui rendant ses forces, il se leva d’un bond.

— Sauvé ! bien visé ! Ah ! merci, mes bons amis. C’est vous qui m’avez repêché ? Vous êtes de braves gens !

Puis jetant sur la mer un regard circulaire :

— Oh ! oh ! mais l’horizon s’est joliment rétréci. Où sommes-nous donc au juste ?

Le silence embarrassé qui accueillit les premières paroles du naufragé fut pour celui-ci une nouvelle cause d’étonnement qui le fit s’arrêter tout interdit. Les assistants se regardaient entre eux plus surpris encore, paraissait-il, que Marius. Les uns levant les yeux vers le ciel, semblaient chercher quelque chose ; les autres scrutaient l’horizon ; quelques-uns échangeaient des paroles en une langue inconnue ; tous étaient d’aspect et de costume étranges. Marius vit qu’il n’avait pas affaire à des compatriotes :

Parlate voi italiano ? questionna-t-il. Pas de réponse.

Do you understand me ? Rien.

No llegaremos a entendernos ?Quer fallar portuguez ? — Encore rien.

Warum antworten sie mir nicht ? — Même silence de plus en plus embarrassé.

Que ces questions adressées dans les langues le plus universellement répandues dans le monde civilisé ne fussent pas comprises par ces étrangers, cela dépassait toutes les suppositions permises.

— Incroyable ! inouï ! stupéfiant ! se disait à part lui, de son côté, un personnage de sévère aspect qui paraissait plus que tout le monde intrigué des gestes et paroles du naufragé.

Mes boun Diou, qu’es aco ? soupirait le malheureux dans l’idiome de sa nourrice.

— Ce que c’est ? je m’en vais vous le dire, mon garçon, s’écria le grave personnage dans la langue que Marius parlait le mieux.

— Ah je suis enfin compris ! ne put s’empêcher d’exclamer notre ami en envisageant avec plus d’attention la figure de son interlocuteur qui, chose singulière, ne lui semblait pas inconnue.

— Ce que c’est ? C’est que jamais on ne vit pareille mystification. Enfin d’où venez-vous ? Où allez-vous ?

— D’où je viens ? Je suis parti des Martigues bien contre mon gré, je vous le jure. Où je vais ? Hé ! j’y retourne, et après un fameux détour, allez !

— Mais comment voyagiez-vous donc ?

— Ne m’en parlez-pas, je retombe du ciel depuis je ne sais combien de temps. Ah l’étoile maudite, cette Gemma ! J’ai bien failli n’en plus revenir coquin de sort !

Un geste significatif du questionneur laissa voir quel triste soupçon entrait dans sa pensée.

— Mais, mon pauvre ami, exprimez-vous donc comme tout le monde. Pourquoi user de ces langues anciennes qui n’existent plus que dans les livres ? Il n’y a même ici que moi, le professeur Alcor, et mon ancien élève Namo, le maître de ce navire qui soyons en mesure de converser dans ces langues mortes.

— Ah ! ça, voyons, voyons. Je n’y suis plus du tout, mais là pas du tout, du tout. La langue française est une langue morte à présent ?

Le malheureux est devenu fou, dit à son jeune compagnon le professeur en se touchant le front du doigt. La secousse a certainement dérangé ses facultés.

Marius ne comprit pas ces mots prononcés dans la langue inconnue de ces étrangers, mais il vit le geste.

— Si je ne suis pas fou déjà, dit-il, ce n’est pas qu’il n’y ait ici de quoi le devenir. Mais enfin je suis croyable, je pense. Voulez-vous des preuves de mon identité ? Tenez, justement j’ai gardé sur moi mon portefeuille. Voici des lettres, des papiers de famille. Voilà des valeurs, voici ma carte : Marius Foulane, notaire aux Martigues (Bouches-du-Rhône).

Un savant universel comme était le professeur Alcor eut bientôt reconnu l’authenticité de ces pièces, depuis le timbre de la République française au millésime de 1890 jusqu’au papier filigrané illustré en couleur bleue par Paul Baudry. Ses yeux inquiets allaient alternativement de ces objets à la personne de Marius dont le veston quadrillé, le pantalon idem et le col cassé lui semblaient aussi étranges que tout le reste. Le digne homme se prit la tête à deux mains, fit quelques pas, respira fortement, puis se plantant brusquement devant le naufragé :

— Si je ne rêve pas en ce moment, dit-il, il faut que je sache si c’est vous ou moi, ou tous deux enfin qui avons perdu l’esprit. Voyons, raisonnons, ou plutôt déraisonnons ensemble : vous nous tombez des nues comme un bolide, vous ressemblez à un français du commencement de la troisième république, vous en parlez la langue et vous paraissez ignorer le temps actuel. Quel est donc ce mystère ? Allons, parlez, Monsieur, parlez, dites-moi toute votre histoire et ne craignez pas d’en trop dire.

Marias surmonta l’étonnement que renouvelaient en lui de telles paroles, et il s’exécuta de bonne grâce. Il donna des détails sur sa famille, son pays, son droit passé à Paris ; il parla aussi de son ami Numa, fils d’un brave officier mort au champ d’honneur dans la désastreuse guerre de 1870, et il termina en racontant comment, sur le point de s’unir à la plus aimable des filles de la Provence, il s’était vu inopinément enlevé dans l’espace par un accident jusqu’alors sans exemple, obéissant à l’attraction irrésistible d’une constellation céleste, et de quelle manière, après la plus émouvante des ascensions, il venait de retomber presque à son point de départ.

— Maintenant, mes chers sauveurs, ajouta-t-il, vous voilà entièrement éclairés sur ce que vous désiriez apprendre de moi, et vous compléterez certainement le service que vous m’avez rendu, en me conduisant au port de France le plus proche, afin que j’aille au plus vite rassurer les miens. Ah chère Jeanne, cher père, cher Numa, dans quelle inquiétude ne doivent-ils pas être.

Alcor, qui avait plusieurs fois hoché la tête tout en réfléchissant profondément durant le récit de cette incroyable aventure, paraissait encore tout absorbé et gardait un silence recueilli. L’anxiété de ses traits témoignait d’une sorte de combat qui se livrait dans sa pensée, et il semblait, tantôt accueillir, tantôt repousser quelque idée sans doute peu admissible, car il laissait échapper des paroles entrecoupées telles que : — Si c’était ?… Non, non, impossible !… enfin pourtant !

Tout à coup, prenant son parti, il prévint une nouvelle interrogation que commençait le jeune homme de plus en plus intrigué, par cette brève question :

— À quelle date avez-vous été enlevé ?

— Oh je ne m’en souviens que trop ! La veille même de la noce, le 20 juin 1890.

— Et savez-vous à quelle date nous sommes aujourd’hui ?

— Ah ! pour cela, vous m’obligerez en me l’apprenant.

— Eh ? bien, mon ami, ce jour qui nous éclaire est le 30 messidor de l’an 6642, ère australe.

Ce fut au tour de Marius à rester cloué bouche béante.

Le professeur Alcor, allant et venant, s’arrêta de nouveau devant le brave garçon littéralement ahuri.

— Je n’examinerai pas, dit-il, l’invraisemblance de votre odyssée à travers les espaces. Nous sommes en présence d’un fait, l’on ne discute pas un fait. Je vais même compléter l’histoire de votre aventure dont je viens enfin de comprendre le merveilleux enchaînement. La concordance parfaite de vos données astronomiques, géographiques et historiques avec ce qui existe ou exista à une époque très reculée de nos propres annales, me détermine à admettre qu’il y a dans l’univers deux terres, deux planètes et sans doute aussi deux systèmes solaires absolument semblables entre eux. Ces deux mondes séparés par une distance incommensurable, ont réalisé ce fait extraordinaire, mais rigoureusement conforme après tout aux lois inéluctables de la physique et de la métaphysique universelles voulant que si un pareil conflit de la force initiale et de la matière éternelle, qui a donné naissance à la formation d’un monde quelconque, vient à se trouver reproduit sur un autre point de l’espace dans des conditions absolument identiques, ce monde nouveau répétera fidèlement la même scène astronomique, physique, biologique et anthropologique, avec tous ses développements conséquents et fatalement semblables en leurs moindres détails d’organisation, d’avancement progressif et de déroulement historique, les mêmes enchaînements de causes donnant nécessairement la même succession d’effets.

Tout germe contient virtuellement en lui-même toutes les phases de ses développements subséquents, et quand deux germes absolument identiques l’un à l’autre, seraient-ce des germes de mondes, se développent dans les mêmes conditions, il y a forcément répétition parfaite du même déroulement d’existence astrale, du commencement à la fin, y compris l’humanité entière jusqu’au dernier de ses enfants.

Il est donc établi par le fait que révèle votre aventure et votre présence au milieu de nous, que vous avez été précipité d’une terre semblable à celle-ci, qui traverse actuellement les mêmes états physiques ainsi que les mêmes phases vitales, humaines et historiques que celles qu’a traversées notre monde à nous il y a six mille ans, car c’est évidemment de tout ce temps-là que votre terre est en retard sur la nôtre.

Quand donc vous avez cru reconnaître votre système solaire au sortir de votre évanouissement, c’était notre propre groupe en tout semblable au vôtre que vous voyiez, et vers lequel vous n’avez pas cessé d’être précipité. Le soleil qui réchauffait votre sang figé par le froid des espaces, ce n’était plus votre soleil, c’était le nôtre, c’était l’astre que vous appelez Gemma, d’un nom que nous connaissons aussi comme appartenant à une jolie étoile de deuxième grandeur.

L’infortuné baissa la tête en proie à un violent désespoir. Malheureux Marius ! Avoir cru toucher au port, être rendu aux siens, renouer une existence si heureuse, et tout à coup, se savoir transporté à une inanité de milliards de millions de lieues de tout ce qu’on aime, quel coup terrible ! La voilà donc l’explication de toutes les singularités qui le déroutaient sur ce bateau qui l’avait recueilli.

Alcor respecta cette douleur qui toucha profondément aussi celui qu’il avait désigné comme son ancien élève, un jeune homme aimable et discret qui s’était contenté jusque-là d’écouter de toute son oreille les choses merveilleuses qui venaient d’être dites.

Les autres personnes présentes étaient les marins dont se composait l’équipage de ce navire qui appartenait au jeune Namo et à bord duquel celui-ci faisait une tournée d’agrément en compagnie de son maître et ami, le savant professeur Alcor. En quelques mots on satisfit tant bien que mal la curiosité bien légitime de ces braves gens pour lesquels on ne pouvait raisonnablement recommencer sur l’heure la laborieuse explication qui venait d’avoir lieu en français antique, langue aussi inconnue d’eux que pourrait l’être le zend ou le sanscrit pour les matelots contemporains de Marius.

Namo s’approcha du désespéré et lui prit les mains.

— Je veux être votre ami, lui dit simplement l’excellent jeune homme.

Marius répondit à cette étreinte et leva les yeux sur celui qui lui parlait.

— Numa ! Numa ! dit-il, comme se parlant à lui-même, soit que le souvenir des théories bizarres de son ami lui revint en ce moment à la mémoire, soit à cause de l’impression que produisirent sur lui les traits de Namo.

La surprise même, le merveilleux d’une telle situation fut un heureux dérivatif au coup funeste qui venait de le frapper. Tant de questions se pressaient dans son esprit, qu’il en oublia un peu son chagrin. Se trouver transporté à plusieurs milliers d’années en aval de son temps, au milieu d’un autre monde qui réalisait actuellement un lointain avenir du sien, s’il était vrai que les destinées des deux humanités fussent identiquement les mêmes ainsi que l’affirmait cet étonnant Alcor, n’était-ce pas le plus surprenant des prodiges ? Quel miracle égala jamais celui-là, miracle d’autant plus extraordinaire qu’il restait, après tout, dans une certaine logique et ne dérangeait pas les lois de la nature ! Alors cette mer, ce navire à l’aspect tout nouveau, ces hommes au langage et aux manières étranges, tout cela n’était pas de son temps à lui, Marius. Il vivait déjà au milieu du lointain avenir de la terre, laquelle se trouvait retarder de six mille années sur le monde d’Alcor et de Namo ! Passe encore pour des formations astrales et des lois physiques. À la grande rigueur, il se peut que dans l’espace sans bornes, parmi l’inanité des mondes, il s’en rencontre deux de semblables ; mais que la similitude matérielle entraînât l’identité des créatures vivantes de leurs surfaces, et surtout celle des peuples, des événements, des développements historiques et même celle des personnalités, c’en était trop ! Cela dépassait toutes les bornes de la croyance.

Et pourtant, si les mêmes causes physiques produisent nécessairement les mêmes effets, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les causes vitales et morales, tout se tenant rigoureusement de proche en proche, du commencement à la fin de deux existences de mondes dont la nature et le point de départ matériel et immatériel sont identiquement semblables ? Que sommes-nous donc, nous autres hommes ? Nous croyons vouloir ceci, empêcher cela, aller où nous voulons, être les arbitres de notre sort. Erreur ! toutes nos pensées, nos moindres actions, ne sont que des suites fatales de mouvements antérieurs, de causes reliées à d’autres causes, agissant en nous et au-dessus de nous. L’évolution vitale et intellectuelle suit son cours en son terrestre milieu aussi inévitablement que l’évolution physique. C’est toujours l’enchaînement inéluctable que renfermait en elle-même, dès l’origine, la grande cause première de l’astre qui nous porte et nous voit naître et mourir. Ô fatalisme ! tu n’es pas un vain mot.

Marius fut arraché à ses profondes réflexions par la main du professeur qui lui frappait amicalement sur l’épaule :

— N’oublions pas plus longtemps, lui disait-il, que le souper est prêt. Le voyage a dû vous mettre en appétit.

Notre penseur cessa de creuser davantage l’abîme du mystère de la vie universelle, et s’aperçut de celui que de si dures tribulations et un jeûne aussi prolongé avait creusé dans son estomac. Il se laissa donc entraîner de bonne grâce dans la salle à manger du bord où le luxe et le confort du temps donnaient déjà une opinion très favorable des progrès et du bon goût des hommes de ce frère aîné du monde de Marius. Le repas était bon et aux souhaits du nouveau venu. Malgré la différence des époques, il n’y avait rien de changé dans la façon de manger et de boire, ni guère dans les mets cependant les menus objets du service présentaient une originalité des plus accusées dans les formes, les ornements et surtout la matière qui paraissait être celle de métaux nouveaux, très variés d’aspect et de couleur. Mais Marius ne prêtait qu’une attention assez distraite à ces choses secondaires. De bien plus pressantes questions préoccupaient, retenaient sa pensée.

Mais vous ne buvez pas, mon ami. Tenez, goûtez-moi donc de ce Haut-Chélif, et secouez un peu cette mélancolie qui n’avance absolument à rien. Alors, nous disons donc, continua le brave professeur, que votre terre n’en est qu’à l’année 1890 de l’ère chrétienne ? Ici, dans Cybèle, car c’est de cet ancien nom redevenu en usage, que nous appelons notre globe, dans Cybèle, dis-je, nous avons abandonné depuis tantôt quarante-neuf siècles l’usage de cette ère ancienne. Elle fit premièrement place à l’ère des Droits de l’homme que vous connaissez déjà sous le nom d’ère républicaine, qui se maintint une dizaine de siècles et dont nous avons d’ailleurs conservé dans notre calendrier, les noms si heureusement donnés jadis par Fabre d’Églantine aux douze mois de l’année. Mais cette ère purement historique comme les précédentes devait s’effacer à son tour devant une mesure du temps de même ordre que les mesures astronomiques des années et des jours. Nous ne comptons plus depuis près de cinq mille ans que par ère boréale ou ère australe, périodes de 10,468 années, deux fois comprises dans le cycle entier du déplacement horizontal du grand axe de l’orbite terrestre qui a une durée exacte de 20,937 ans, lesquelles périodes se recommencent à chaque retour d’un pôle à l’autre du premier jour de l’hiver coïncidant avec l’instant du périhélie, soit de la plus courte distance de la terre au soleil. Et chacune de ces ères est marquée au cours de sa seconde moitié par une notable transformation de la surface de la planète.

Ici le visage d’Alcor se rembrunit, et sans s’arrêter à donner les éclaircissements que semblait réclamer la mention singulière de ces périodiques changements de la face du globe, il reprit vivement :

— Pour l’heure, nous vivons en l’année 6642 de l’ère australe, et par conséquent, dans 3826 ans, l’ère boréale aura son tour. Votre date de 1890, ère chrétienne, m’a donc permis de calculer aussitôt la différence de nos âges respectifs. Cette date correspondant à l’an 642 de l’ère australe, puisque ce fut en 1248 de votre ère que commença la nôtre, en y comprenant bien entendu les 1000 années comptées à l’ère des droits de l’homme, cette date, dis-je, reporte juste à 6000 ans en arrière de nous autres cybéléens la période que traversent actuellement les terriens.

Ainsi, dit Marius, si comme je l’ai compris, et comme votre connaissance des choses de la terre me le prouve, le temps présent de la terre est le passé de Cybèle, vos siècles écoulés depuis lors représentent bien l’avenir du monde que j’ai laissé là-bas ?

— N’en doutez pas, mon ami, ce qui nous est déjà prouvé pour les faits que nous avons constatés l’est nécessairement aussi pour tout le reste. Les mêmes hommes, les mêmes nécessités, les mêmes passions ; les mêmes mobiles ont donné les mêmes événements et la même histoire, et cela se continuera jusqu’à la destruction finale de nos deux mondes, à la différence près de six mille années d’intervalle.

— Alors donc, reprit le jeune homme en s’exaltant, je suis le passé et vous êtes l’avenir. Il y eut un Marius tout semblable à moi qui vécut en Cybèle il y a soixante siècles et vous-mêmes vous ressusciterez tels que vous êtes, sur la terre dans le même espace de temps. Je suis pour vous un ancêtre perdu dans la nuit des âges et vous êtes pour moi les rejetons de ma postérité la plus reculée. Je suis le vieillard et vous êtes les enfants !

— C’est cela même, mon jeune ami, sauf qu’il serait plus exact de dire en nous plaçant au véritable point de vue de la vie collective de l’humanité, que les derniers venus sont au contraire les plus âgés et les plus murs, parce qu’ils arrivent tout dotés de l’expérience et de l’hérédité d’un plus long passé de civilisation humaine.

— En attendant, conclut le pauvre terrien, je vais me trouver ici autant dépaysé que pourrait l’être le patriarche Enoch s’il redescendait sur la terre après l’avoir quittée jadis à peu près de la même façon que votre serviteur qui ne va vraiment pas savoir quoi devenir dans votre Cybèle.

— Vous y avez déjà de solides amis, mon cher Marius, qui se chargent de vous acclimater dans votre nouvelle patrie, répondit Namo, tandis que les trois hommes se levaient de table et regagnaient la dunette du navire où l’on respirait une douce brise rafraîchissante. La nuit était venue et laissait voir un ciel tout scintillant d’étoiles.

— Regardez maintenant là-haut, dit Alcor, vous y reconnaissez-vous ?

Marius obéit et parcourut quelques instants du regard ce ciel tout nouveau pour lui où aucune figure ne rappelait au premier moment les constellations qui lui étaient familières. Ici la théorie d’Alcor paraissait être en défaut puisque ce ciel n’était plus celui de la terre et constituait une dissemblance frappante ; mais n’était-il pas admissible qu’à de telles distances sidérales, le milieu cosmique de cette seconde terre ne s’en trouvait aucunement influencé ? Quoi qu’il en fût, si Marius eût conservéle moindre doute sur la terrible vérité, il avait devant les yeux une preuve irréfragable de son exil dans un tout autre monde que le sien. Tout à coup il étendit le bras et dit d’une voix altérée :

— Là, là, Gemma, Gemma !

— En effet, c’est ma foi bien Gemma, répondit Alcor tout d’abord un peu surpris, l’α de la belle constellation du Diadème. Voilà encore un nouveau témoignage qui parait étendre à tout un groupe stellaire la similitude que nous avons déjà reconnue pour nos mondes respectifs. Alors, mon pauvre ami, il n’y a pas à douter que notre Gemma que vous venez si bien de reconnaître, soit votre propre soleil, tandis que la Gemma que vous voyiez de la terre est le soleil qui se lèvera demain pour nous. Maintenant, il devient plus évident encore que nos deux familles solaires doivent être la répétition parfaite l’une de l’autre. Regardez les beaux feux rougeâtres de cet astre qui là-bas monte de l’horizon.

— C’est la planète Mars, dit Marius sans hésiter, et ici probablement Vénus que je reconnais à son blanc éclat et qui pour vous aussi sans doute est l’étoile du berger.

— C’est bien cela.

Et Marius, avec une satisfaction mêlée d’amertume, examinait ces planètes sœurs des nôtres avec une excellente lunette marine que venait de lui passer Namo.

— Et là, au bout de mon doigt, disait ce dernier, encore une de vos connaissances ?

— Assurément, et que je connais même mieux que la Saturne de chez nous, répond le terrien en se rappelant son fameux saut de l’anneau.

Puis se redressant d’un haut-le-corps :

— Savez-vous bien, mes bons amis, que pour être venu de là-bas en quelques jours à peine, il faut que j’aie marché rondement !

— Peste ! si c’est bien marcher ! Quand on pense que la distance qui sépare nos deux Gemmas est telle qu’elle ne donne même pas à l’observation de parallaxe sensible et susceptible d’être calculée !

L’heure était venue d’aller prendre un repos bien gagné. Mais avant de se séparer de leur hôte Alcor et Namo lui apprirent encore que le navire rentrait au port et que ce port, cette ville dont ils étaient les citoyens, c’était le grand, le superbe Alger devenu depuis quelque temps la capitale de la France nouvelle, et l’une des deux ou trois grandes métropoles du globe.

Pendant cette conversation, l’attention de notre ami n’avait pas manqué d’être distraite, tantôt par l’approche d’autres bâtiments qui s’illuminaient d’une lueur éclatante, éclairant eux-mêmes leur route dans une étendue incroyable, tantôt par la vue de phares prodigieux qui, de distance en distance, servaient en pleine mer de points de repère, et dont les feux rayonnaient comme de petits soleils et rendaient sur la mer le même service que nos becs de gaz sur nos places et nos boulevards.

Enfin on remit de plus amples explications au lendemain et arrivés à la porte de la confortable cabine qu’on venait d’aménager pour le nouveau venu, l’on se souhaita mutuellement une bonne nuit.

Quand Marius se retrouva le jour suivant, d’assez bonne heure et l’esprit reposé, sur le pont du navire où il avait trouvé une si aimable hospitalité, il put remarquer plus à loisir qu’en tant que bateau de plaisance ce bâtiment réunissait les meilleures conditions d’élégance et d’aménagement intérieur, et qu’en outre de cela un signe du changement des temps se reconnaissait dans la disposition générale qui déroutait complètement les idées nautiques du nouveau passager. Pas de mâture, chose devenue superflue depuis si longtemps que le vent n’était plus en navigation qu’un facteur négligeable, sauf un poste d’observation qui s’élevait à une assez grande hauteur ; puis l’on ne s’y trouvait incommodé, ni par la fumée d’un charbon tout aussi inutile, l’électricité naturelle suffisant à tout déploiement de force, ni par le roulis, malgré une mer assez agitée. Ce dernier résultat était obtenu grâce à un ingénieux système de deux nefs emboîtées l’une dans l’autre et suspendues par des extrémités d’axes différents dans la coque extérieure, ce qui maintenait une suffisante horizontalité.

La côte d’Afrique se profilait à l’horizon en lignes harmonieuses, et à mesure que l’on approchait, on voyait de plus en plus distinctement encore comme au temps de Marius, le triangle blanchâtre que formait la grande cité, triangle dont les côtés s’étaient par exemple prodigieusement agrandis, surtout vers la base, en comparaison de la place relativement petite qu’occupait autrefois l’antique El Djézaïr des Arabes qu’avait connue notre ami quand, en compagnie de Numa, il avait visité Alger dans son voyage de circumnavigation méditerranéenne. En présence de cette côte où se découpaient fort nettement le cap Matifou et la pointe Pescade, Marius se sentit déjà moins détaché. Quelque chose de connu, quelque chose de la France était là devant lui et lui remuait le cœur. Ce fut donc avec une physionomie presque rassérénée qu’il répondit au salut cordial d’Alcor et de Namo qui venaient à leur tour d’apparaître sur le pont.

— Nous voilà proches de terre. Dans moins d’une heure nous serons rendus. Connaissiez-vous l’Alger de là-bas, mon cher Marius ? questionna le professeur.

— J’y ai passé quelques journées agréables en 1884 et j’aurai du plaisir à revoir son magnifique boulevard de la République, sa place du Gouvernement et ses pittoresques quartiers arabes. Mais j’oublie déjà que tout cela doit être quelque peu changé dans Cybèle.

— Vous pouvez vous y attendre. De loin un peu d’illusion est possible, mais quand nous serons arrivés, vous ne reconnaîtrez plus rien, sauf quand il vous plaira de fouiller les cartons de nos musées où se conservent les plans de toutes les phases par lesquelles a passé la grande capitale depuis ses humbles commencements. Au temps qui correspondait au vôtre, l’ère australe commençait à peine, et la mer était encore presque à son plus bas niveau de ce côte-ci du globe, mais depuis bien des siècles déjà, l’océan nous envahit, reprenant possession de son ancien lit et regagnant peu à peu ses anciennes lignes de rivages dont vous avez pu vous-même reconnaître de visibles traces dans ces curieuses grottes à coquillages marins qui doivent surplomber chez vous à une belle hauteur certains points de la côte algérienne. Maintenant c’est à la place même d’où votre boulevard de la République dominait l’ancien port que nous allons aborder à quai.

— Ah oui, je me souviens. C’est sans doute le déplacement du centre de gravité des océans qui a opéré ce changement à l’époque où vous êtes. Et la température du pays a dû baisser aussi sensiblement depuis mon temps à moi.

— Comment ! vous saviez déjà cela ? Vous n’ignorez pas non plus alors, ajouta Alcor dont la voix se voila un peu, quelle épouvantable menace pèse sur ce monde qui touche au moment terrible…

Alcor ne continua pas, et de silencieux regards s’échangèrent entre les interlocuteurs.

— Et quand prévoit-on ?… demanda Marius au bout d’un assez long moment.

— Calculer l’instant précis est difficile, surtout lorsqu’on manque de dates exactes au sujet des débâcles diluviennes antérieures. Il est à croire d’ailleurs que des causes variables, propres, soit au globe lui-même, soit au milieu cosmique dans lequel celui-ci avance sans cesse, précipitent ou retardent le moment critique. Mais ce n’est déjà plus par siècles que nous comptons le temps qui nous sépare de l’effroyable échéance. Qui sait si nous-mêmes ne serons pas bientôt les témoins et les victimes du terrible cataclysme !

Ce dernier tour pris par la conversation jeta un froid que Marias voulut secouer en questionnant ses nouveaux amis sur la transformation et sur l’histoire de cette Algérie qu’on lui disait si changée.

— L’Alger que vous allez voir n’est plus, mon cher Marius, la ville encore barbaresque que vous avez connue. C’est aujourd’hui un des principaux centres d’activité du globe. Affaire d’ailleurs de climat, lequel est maintenant, ainsi que vous le rappeliez tout à l’heure, sensiblement moins chaud qu’autrefois, c’est-à-dire moins énervant et plus propre à l’action. Il est en effet une certaine zone thermique qui convient mieux que toute autre à développer l’ensemble des facultés humaines et à leur donner de l’élan. C’est ainsi que vers la fin de la dernière ère boréale, après le cataclysme diluvien d’il y a plus de dix mille années, les foyers de la civilisation commencèrent à paraître dans l’Inde et l’Égypte dont le climat alors modéré activait l’essor de leurs peuples. Puis, à mesure que s’accentuait l’échauffement relatif de l’hémisphère boréal, ces foyers principaux se déplaçaient et gagnaient successivement l’Asie mineure et la Perse, la Grèce, Rome, puis enfin le centre et le nord de l’Europe.

Vous avez abandonné votre planète, mon ami, au moment où les premiers symptômes de déplacement en sens inverse vont se manifester sur la terre. Oh ! c’est un déplacement insensible, si lent que bien des siècles devront s’écouler avant que votre Paris ou même Saint-Pétersbourg commence à déchoir, mais ce retour de vitalité maîtresse pour les peuples occupant des contrées plus méridionales n’est pas moins certain. C’est ce qui s’est passé au reste en Cybèle. Vous apprendrez dans nos fastes historiques que dès le xxxve siècle de notre ère australe, tout le nord de l’Europe commençait à n’être plus qu’une autre Sibérie de moins en moins habitable, et que notre chère France ne sauva sa suprématie qu’en reportant sur les rives mêmes de la Méditerranée son centre d’action et sa capitale.

— Je m’étais toujours douté, interrompit le provençal sans s’émouvoir, que Marseille en arriverait là quelque jour.

— Ce fut en effet Marseille qui remplaça Paris. Le règne de la nouvelle capitale de la France, continua Alcor, fut grandiose. Sa situation favorisée sur la mer intérieure redevenue le carrefour des premiers peuples du globe ; ses flottes nulle part égalées qui rayonnaient dans le monde entier ; le rôle prépondérant dévolu à la nation française, laquelle se partageait à peu près également sur les deux rivages méditerranéens, firent pendant près de deux mille ans de l’incomparable Marseille, avec ses quatre millions d’habitants, la métropole admirée de tout l’univers. C’est dans ses murs que se réunissait le grand Congrès fédéral qui faisait déjà depuis de nombreux siècles de l’ancienne Europe divisée, un grand pays politiquement et indissolublement unifié sous le titre respecté de Confédération européenne.

Et puisque c’est un citoyen des Martigues qui m’écoute en ce moment, je suis sûr que je vais lui être agréable en lui apprenant que la jolie ville baignée par les flots du petit bosphore qui joint à la mer l’immense étang de Berre, et qui se montrait déjà quelque peu ambitieuse, puisque si l’histoire est fidèle, elle s’intitulait à l’occasion la petite Venise, votre ville natale, mon cher Marius, n’aura rien à envier aux futures destinées de l’orgueilleuse Marseille. Clef d’un bassin maritime incomparable, et dès une époque toute prochaine pour vos contemporains, Martigues est appelée à l’honneur de devenir la principale sentinelle de la puissance française pour un long avenir, car elle sera bientôt la gardienne formidable du port militaire le plus invulnérable qui fut jamais, maître de déverser ses fiottes aussi bien sur l’Océan au moyen du grand canal maritime, que sur la Méditerranée par son bosphore naturel. Mais ne nous égarons pas trop loin du sujet sur lequel vous m’avez interrogé. Vous devez avoir hâte d’apprendre les principaux traits de l’histoire de cet Alger qui est devant nous et qui nous recevra dans quelques instants.

Vous avez été témoin, reprit Alcor, d’un joli commencement de prospérité pour la plus belle des conquêtes réalisées par les armes françaises. Alger promettait déjà beaucoup de votre temps, et il a tenu, comme vous le voyez, plus qu’il ne promettait. Ce n’est pas pourtant que ses heureux débuts n’aient eu leurs traverses et qu’une prospérité si bien commencée ne fût même compromise par le moins prévu des accaparements. La France de 89 avait prétendu changer les éternels destins d’Ahasvérus, en retour de quoi ce ne fut pas la faute d’Ahasvérus s’il ne réussit pas à mettre la France bénévole tout entière dans sa poche. De même, il arriva qu’en une heure de désastre national, il put être donné à un digne fils d’Israël et de Thémis d’introduire d’un trait de plume dans la famille française tous ses cousins d’Algérie, au seul contentement des gratteurs de papier timbré. Aussi ne vit-on plus partout que juifs coquinant et hommes noirs chicanant. Jamais enfant ne fit si bien et du même coup la joie de son père et de sa mère. Ah ! ce ne fut pas long. Pour qui avait lutté et saigné la France sur cette terre africaine durant tout un demi-siècle ? Pour Juda. Pour qui le colon suait-il et mourait-il à la peine ? Pour Juda. Pour qui architectes et maçons bâtissaient-ils tant de beaux immeubles ? Pour Juda. Le second demi-siècle ne s’était pas écoulé que toute l’Algérie était à Juda. Heureusement enfin, quelques justes lois de salut public et un peu de fermeté eurent bientôt raison de l’éternelle race parasite et dissolvante qui partout et toujours a obligé les peuples à des mesures d’exception.

Depuis lors, Alger reprit le cours glorieux de ses destinées et ne cessa de croître en force et en richesse. De siècle en siècle, la grande ville africaine doublait d’importance, au point que, devenue la seconde capitale de la double France aux deux rivages, il finit par venir un temps où la même raison qui avait favorisé Marseille au détriment de Paris, reporta jusque sur la rive algérienne la capitale d’une nation qui ne se maintenait à son rang qu’en descendant toujours plus au sud. C’est ce qui advint nécessairement lorsque, non seulement la rigueur de la température, mais encore l’envahissement graduel par la mer de toutes les plaines du continent, apporta la ruine dans tant de riches contrées. L’orgueilleuse Marseille elle-même finit par être atteinte. À chaque siècle il fallait bâtir plus haut, et toujours surélever les murailles qui la défendaient contre les flots de plus en plus envahissants. Un jour vint où ses digues mêmes ne la préservèrent plus. Une irruption subite couvrit les plus beaux quartiers de la merveilleuse capitale. La mer les prit et les garda.

— Mais c’est épouvantable, ce que vous me dites là. Une Marseille sans Canebière !

— À partir de cette catastrophe qui s’accomplit il n’y a pas plus de quatre siècles, le premier rang revenait naturellement à Alger. D’ailleurs la nouvelle France dépassait depuis longtemps en importance et en population la vieille France dévastée et vaincue par les éléments. Telle est aujourd’hui la situation qu’occupe la grande ville que nous commençons à bien voir déjà.

— De façon que c’est au tour de l’ancienne France à être à présent la colonie ?

— Non, c’est toujours la mère bien-aimée qui a de nombreux enfants dans les cinq parties du monde et qui est toujours chérie et révérée de tous. Pour ce qui est de notre capitale vous allez juger si elle a démérité de la première patrie qui fut sa mère.

La grande ville apparaissait maintenant de plus en plus distincte, et dès qu’on se trouva à bonne portée, ce fut un prodigieux entassement de maisons, de palais, de monuments grandioses qui frappèrent le regard impuissant à se reconnaître dans une telle profusion de dômes, de tours, de flèches. L’immense pourtour de la baie était couvert tout entier de constructions. Cependant le principal coup d’œil était toujours du côté de l’ancien emplacement de l’antique ville où le même amphithéâtre beaucoup plus étendu, montrait, parmi d’innombrables terrasses, une foule de hauts monuments, de splendides édifices escaladant la montagne, tandis que leurs faites étincelaient au soleil, variant l’éclat de leurs reflets métalliques, par des nuances diverses du plus harmonieux effet.

Mais entre tous les édifices de la capitale, et les dominant tous de l’immense plate-forme qui occupait le sommet aplani des dernières hauteurs, s’élevait majestueux, titanique, un monument inouï : Qu’on se figure un Parthénon décuplé en ses dimensions, et servant de socle à un Panthéon de proportions correspondantes surmonté d’une prodigieuse coupole d’or qui s’entourait de vingt-quatre figures colossales se profilant en figures de sphinx, dont à une telle altitude, l’énormité enrayait. Marius apprit que c’était le Grand-Temple, la merveille architecturale de l’époque, et le palladium en quelque sorte des nouveaux Français.

L’on franchissait les premières jetées qui protégeaient le port, lorsqu’un scrupule vint à Marius :

— Je vous rends grâces, mon cher Namo, mon cher Alcor, de tout ce que vous avez fait pour moi ; cependant souffrez que je vous demande un dernier service qui serait de me mettre au courant des usages du pays en ce qui concerne les étrangers, afin qu’en nous séparant…

— Nous séparer s’écria Namo, y pensez-vous, mon ami ? Non pas, non pas, je vous garde et ne vous laisserai pas vous exposer aux mésaventures et aux difficultés du noviciat qui vous attend.

— Pourtant, insista Marius, je tiens à n’être une charge pour personne, et j’espère bien trouver quelque place de clerc dans le notariat algérien.

— Soyez libre de tout souci et de tout scrupule sur ce sujet délicat. Il y aura mieux pour vous dans Alger qu’un banal emploi. Ne comprenez-vous pas l’inappréciable valeur que va vous donner dans une ville savante comme la nôtre, votre qualité de messager de la jeune sœur de Cybèle, ou ce qui revient au même, de revenant des temps passés de notre première patrie et de notre antique race ? Vous serez professeur d’histoire et de langues anciennes, et vos leçons seront recherchées, je vous le prédis. Aussi me hâterai-je dès à présent de vous prier de m’agréer pour votre premier élève et croyez bien que c’est moi qui resterai votre obligé. Puis, en tant qu’ami, je prétends vous garder sous mon toit où vous serez absolument chez vous comme y est déjà mon cher Alcor. Ma mère qui, avec ma jeune sœur constitue toute ma famille, recevra aussi avec joie l’ami de son fils.

— Certes, appuya Alcor, vous aurez les droits les plus sérieux au professorat. Les maîtres eux-mêmes viendront contrôler leurs lumières au témoignage de vos souvenirs tout vivants. Vous déciderez sur maints sujets obscurs ou controversés des choses de votre temps vous serez un modèle irrécusable de correction dans votre langue, et de bonne prononciation pour la lecture de nos classiques, et moi-même, tout le premier, j’aurai recours à vous plus d’une fois, mon cher collègue.

Il n’y avait pas à répliquer. Au même moment le navire accostait et l’on se préparait à descendre à terre.