Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/04


CHAPITRE IV


Marius trouve dans la capitale de la nouvelle France des chemins qui marchent et des gens qui volent. — Adroit procédé qu’emploient les ingénieurs pour l’extraction de tous les métaux. — Comment on voyage maintenant en Cybèle. — Marius est le bienvenu dans la maison de son ami Namo. — Sa surprise d’y trouver des visages de sa connaissance intime chez des personnes qu’il n’avait jamais vues. Première journée de séjour à Alger bien employée par Marius qui est piloté par le professeur Alcor dans les différents quartiers de la capitale. — Le Grand-Temple, ses propylées de marbre, sa coupole d’or, ses sphinx qui parlent et son astre artificiel qui illumine, la nuit, tout Alger. — Rapide aperçu donné par le professeur, des idées religieuses et des fêtes du culte qui sont en honneur dans cet autre monde.


Si la ville qu’avait connue Marius était étonnamment transfigurée, le port ne l’était pas moins avec ses nombreux bassins, ses canaux de communication, ses quais qui occupaient une étendue fort considérable et correspondant, cela va sans dire, à l’importance de la capitale et à son immense commerce maritime. Marius était plutôt au-dessous qu’au-dessus de la réalité en estimant qu’il dépassait les proportions de l’ancien port, autant que ce dernier avait dépassé celles de la petite anse des pirates d’avant la conquête.

En un laps de temps fort court on était à quai, et les trois amis étaient de suite emportés par une élégante voiture sans chevaux capricieux ni vapeur importune, dans la direction de ce qui fut autrefois la place du Gouvernement, et qui s’appelait maintenant la place de la Concorde de la nouvelle capitale, place monumentale, s’il en fut, avec ses palais de la représentation nationale et des diverses administrations publiques qui occupaient trois des côtés du grand quadrilatère, laissant entièrement à découvert le quatrième où se dressaient en face de la mer de hautes colonnes rostrales. Puis au milieu de la face opposée, s’élevait un arc de triomphe prodigieux sous l’énorme baie duquel commençait une large et magnifique rampe qui montait droit au sommet de la ville d’où dominait un peu en arrière-plan, le Grand-Temple à l’immense coupole d’or.

Du milieu de cette place, le coup d’œil était féerique, et une chose qui ajouta beaucoup à l’étonnement du nouveau débarqué, ce fut de voir que cette rampe qui reliait ensemble le haut et le bas de la montagne était mouvante. La mécanique avait fait des progrès, et maintenant on voyait marcher les chemins eux-mêmes, ou du moins, dans le cas qui s’offrait aux yeux de Marius, c’était une large bande de l’immense plan incliné qui descendait sans cesse, tandis qu’une autre bande semblable montait toujours, en un mouvement coupé par intervalles de quelques temps d’arrêt. Et ces allées mouvantes étaient pleines de gens qui se rendaient commodément vers la haute ville ou que celle-ci déversait à flots à niveau des larges artères qui, de chaque côté de la grande place, conduisaient aux extrémités d’Alger. Les principales routes et quelques grandes rues étaient ainsi pourvues de voies mouvantes du même système avec stations de distance en distance et passerelles de service. Marius, déjà préparé à tout, se dit qu’en somme les choses nouvelles qu’il trouvait maintenant étaient dans l’ordre, autant que celles qui étonneraient un phocéen de jadis subitement transporté dans la Marseille du siècle des chemins de fer et des bateaux à vapeur.

Les progrès et l’avancement social développés par les siècles, faisaient de cette nouvelle France un pays de civilisation supérieure où un homme de l’époque de Marius devait ressentir une impression d’amoindrissement de soi-même, quelque chose comme la faiblesse de l’enfant. Au premier abord tout donnait une haute idée de ce peuple la richesse et l’élégance des constructions, l’expression digne et assurée des visages, les formes amples et belles du costume, de même que l’aspect ordonné et l’extrême netteté des rues partout à hautes arcades latérales où d’innombrables véhicules mécaniques de toute sorte circulaient, glissaient sur le sol sans secousses et presque sans bruit. De chevaux on ne voyait que ceux que montaient par pur agrément quelques cavaliers.

Le style dominant des monuments et même des simples maisons se rapprochait sensiblement de ces formes légères, gracieuses, idéales qui caractérisent l’art arabe. C’étaient de tous côtés des colonnades d’une admirable pureté de lignes et des ornements extérieurs du plus pittoresque effet. Et partout une fraîche harmonie de couleurs et de sculptures qui n’allait jamais jusqu’à heurter ou fatiguer le regard. Là aussi semblait dominer l’emploi de ces métaux déjà remarqués par Marius et dont la consistance s’appropriait admirablement à ce style aérien qu’on admirait tout d’abord.

Certaines de ces constructions semblaient être d’une telle délicatesse de détails, qu’on les eût dites complètement à jour comme d’élégantes volières d’oiseaux rares. Cette comparaison n’était pas plutôt venue à l’esprit de notre ami, que deux formes ailées, trop grandes pour appartenir à des oiseaux, s’abattaient sur un large balcon, ployaient leurs ailes comme qui referme d’immenses éventails, puis laissaient voir un couple humain revenant d’une promenade aérienne. Le jeune homme entr’ouvrait devant sa compagne une porte-fênetre qui se refermait ensuite sur l’un et l’autre, et ce fut tout.

— Qu’est cela ? demanda Marius.

— Ce n’est rien, répondit Namo. Quelque paire d’amoureux sans doute qui rentre au logis après être allé s’ébattre et converser au grand air par cette belle matinée. Vous ne connaissez donc pas l’appareil à voler, chez vous ?

— Nous n’en sommes encore qu’au vélocipède.

— Mon cher, j’ai de ces appareils à votre disposition. Le mécanisme en est fort simple. Je vous expliquerai cela.

— Je ne demande pas mieux, car je ne sais comment cela se fait, mais depuis mon arrivée dans votre planète, j’ai tout à fait perdu cet élan superbe, cet entrain sans pareil qui me lançait à travers l’espace sans avoir besoin de mécanisme d’aucune sorte. Mais, à propos, dites-moi donc, mon cher Namo, pourquoi ne vois-je partout que bronze, platine, argent, etc ? La métallurgie a donc fait bien des progrès.

— Mon ami, nous visiterons ensemble quelque jour nos fonderies nationales. Vous y verrez comment nous puisons le métal en fusion à sa source même. Au lieu de nous donner une peine infinie comme autrefois pour décomposer de rebels minerais, nous soutirons simplement de l’intérieur du globe la fonte naturelle qui constitue sa masse incandescente souterraine, ainsi que l’indique très bien le poids spécifique de la planète, poids dont l’ensemble est de beaucoup supérieur à celui de la seule croûte superficielle, ce qui montre que les lourds métaux sont au fond, à des distances de la surface qui varient selon leur nature et ne demandant qu’à être pompés. Pourquoi a-t-on tardé si longtemps à puiser à même la grande chaudière souterraine dont nous séparent à peine 50 kilomètres d’écorce terrestre ? Ce sont toujours les choses les plus simples auxquelles on songe en dernier. Toujours est-il que depuis que des flots inépuisables de métaux fondus coulent à discrétion dans les moules de nos diverses industries, ils servent à tous les emplois, les plus vils comme les plus nobles. Naturellement leur ancienne valeur commerciale s’est trouvée tout à fait dépréciée, au point que leur usage monétaire n’est plus conservé que pour la menue monnaie de billon qui est en or, et les valeurs fiduciaires restent les seuls éléments représentatifs de toutes les transactions de quelque importance.

— Pour un progrès sérieux, voilà un progrès sérieux, et mon siècle déjà si fier de ses découvertes et de son industrie, n’en est pas encore là. Les aérostats, les chemins de fer doivent aussi avoir été perfectionnes sans doute ?

— Des chemins de fer ? De quoi me parlez-vous là grands dieux Aujourd’hui l’on ne voit plus partout que tubes pneumatiques reliant tous les points du globe. Les voitures tubulaires se bourrent de voyageurs, on amorce, puis un coup de piston et c’est fait. Les voyageurs sont rendus destination, et le même individu peut à la rigueur se montrer le même jour aux points les plus extrêmes du continent. C’est même cette rapidité qui conserve à nos tubes de communication leur vieille existence qui sans cela serait compromise depuis longtemps par les transports aériens, car les aérostats que vous rappeliez tout à l’heure, sont devenus aussi maniables et pratiques qu’ils l’étaient peu à leurs débuts. Tenez, voici un aéronef public qui passe. Vous voyez avec quelle docilité il aborde sa station pour déposer des voyageurs et en prendre d’autres.

— Et dire que chez nous la direction des ballons passe aux yeux des gens les plus sensés pour une pure utopie. Il me tarde de savoir comment a été résolu le problème.

— Si nous n’approchions maintenant de notre demeure, je satisferais de suite votre légitime curiosité, mais nous sommes forcés de remettre à un autre entretien une explication qui, bien que peu compliquée, demande encore certains développements.

La voiture en effet ralentissait son allure et s’approchait d’une belle entrée d’où s’aperçevait une cour ornée en son centre d’un élégant bassin et de plantes aquatiques rappelant les plus beaux patios de l’Andalousie. Namo le premier sauta lestement du véhicule et fut reçu dans les bras de sa mère qui, prévenue, l’attendait et s’avançait déjà puis après les premiers instants d’effusion, il présentait son nouvel ami qui était aussitôt accueilli le plus gracieusement du monde sans que son air et son costume étrangers parussent être trop remarqués.

De même qu’à première vue, Marius avait été d’emblée frappé de la singulière ressemblance de Namo avec l’ami qu’il avait laissé sur la terre, maintenant c’étaient les traits de la mère qui lui rappelaient étonnamment cette excellente madame Honorât qui avait aussi sa petite part dans les regrets de l’exilé. Étrange suite de hasards et de coïncidences aussi inexplicables que tout le reste dans cette nouvelle existence de Marius ! C’était le même visage, mais avec une expression un peu différente et comme rehaussée par une noblesse naturelle, une dignité d’attitude que le terrien n’était pas habitué à rencontrer chez ce sexe, avant tout aimable, et qui inspirait envers cette femme, fort belle encore, un profond respect en même temps qu’une vive sympathie.

Le professeur de son côté eut sa bonne part d’affectueuses félicitations, et se chargea incontinent d’installer le nouvel hôte dans un appartement contigu à celui qu’il occupait lui-même, et qui se trouvait être tout disposé dans cette maison où en tout temps se pratiquait la plus large hospitalité pour les amis et les visiteurs de la famille. Tandis qu’ils gravissaient ensemble les degrés qui conduisaient à leur étage, Namo accueillait dans ses bras une autre femme qui accourait, à son tour heureuse et empressée. C’était sa jeune sœur Junie que Marius ne vit pas mais qui lui entendit pousser un léger cri de joie lequel eut le pouvoir étrange, incompréhensible, insensé, de remuer jusqu’aux fibres les plus intimes de son cœur.

— Mon ami vous voici chez vous, dit Alcor en introduisant le jeune homme dans un logement fort bien aménagé et pourvu de tout ce qui pouvait satisfaire les habitudes de bien être d’un ultra-civilisé. Il ne reste plus qu’à suppléer aux effets et menus objets qu’auraient contenus vos malles si vous n’aviez pas entrepris ce grand voyage avec tant de précipitation. Je fais mon affaire de ces petits détails, et en attendant, la garde-robe de Namo va parer au plus pressé. Justement j’entends venir Mirta, notre excellente gouvernante, qu’on nous envoie. C’est la providence qui veille à tout dans cette maison et qui va vous donner ses premiers soins. Ma bonne Mirta ! cria le professeur en sortant de l’appartement pour prévenir celle qui allait se montrer, avant toute autre chose, je vous engage à vous munir d’un des habillements de mon élève qui siéra tout à fait à son ami de la même taille que lui.

Et tandis que la gouvernante retournait sur ses pas.

— Vous ne pourriez pas, mon cher, garder votre costume de la-bas sans être continuellement l’objet d’une indiscrète curiosité. Habillez-vous donc comme nous quand vous allez avoir fait votre première toilette. Autant tout de suite que plus tard. Et là-dessus je vous laisse pour quelques instants, car j’ai de mon côté à mettre un peu d’ordre dans mes affaires.

Peu après on frappait à la porte, et Marius allait ouvrir.

— Ciel ! Martine, est-ce bien toi ? Tiens, il faut que je t’embrasse. Mais que fais-je là ? Je m’abuse encore. Et le jeune homme s’arrêtait net au milieu de ses effusions, devant l’air étonné de la brave femme qui, ne comprenant rien à un si chaleureux accueil, se disait que c’était sans doute la coutume du pays de cet étranger d’embrasser ainsi les gens, mode qui après tout avait du bon et l’offensait d’autant moins qu’en femme qui entend la langue universelle du sentiment, elle s’était sentie aussitôt touchée rendant sympathie pour sympathie. Quant aux explications elles furent courtes, vu l’impossibilité d’échanger la moindre conversation autrement que dans la langue des signes.

— C’est égal, quel singulier jeune homme ! se disait la bonne gouvernante en laissant seul le nouvel hôte de la maison.

Ce ne fut pas sans une certaine volupté que Marius délassa ses membres endoloris dans un bain tiède et réparateur ; après quoi il revêtit, non sans quelques tâtonnements préliminaires, le vêtement ample et majestueux des habitants de sa nouvelle patrie. L’ensemble du costume rappelait assez les modes orientales. Si la robe était persanne, la coiffure ressemblait beaucoup à ce large disque qui protège et orne si gracieusement la tête des Indiens ; mais quand il se vit ainsi changé en toute sa personne dont la glace lui renvoyait une image qui semblait être tout autre que la sienne, il ne put s’empêcher de se sourire : Jamais, dit-il, je n’oserais me montrer comme cela en pleine Canebière.

Là-dessus, Alcor rentrait et s’asseyait sur un divan, montrant une visible satisfaction de la tournure et de la bonne mine que présentait le terrien transformé en cybéléen.

— Pour aujourd’hui, mon cher Marius, je crois que nous ferons bien de laisser notre ami Namo dans l’intimité de la famille. Puisque vous voilà prêt nous irons, si vous le voulez, dîner en ville et nous trouverons ensuite aisément l’emploi du reste de la journée.

Ils sortirent et après quelque temps de promenade par ces rues si animées, si luxueuses, au milieu de ces passants de bonne prestance qu’on eût dit être tous des gens heureux et fortunés, ils s’attablèrent dans un restaurant public d’engageant aspect où les mets qu’on leur servit furent trouvés d’autant meilleurs qu’ils étaient assaisonnés d’un excellent appétit. Les noms des plats n’étaient plus les mêmes qu’autrefois, mais la cuisine n’avait pas en somme beaucoup varié. Les progrès réalisés jadis par la vieille cuisine française étaient de ceux qui ne peuvent que déchoir et revenir en arrière quand on prétend les perfectionner encore.

— Croirait-on jamais, disait Marius, à nous voir comme, cela attablés ensemble, si peu différents dans nos personnes, qu’un aussi énorme intervalle de temps sépare nos générations respectives ? Certes, bien que fraîchement débarqué, j’ai pu déjà constater bien des changements, admirer d’étonnants progrès, observer des usages inconnus de mon pays, ou plutôt de mon temps, de mon époque, car je m’habitue de plus en plus à me considérer ici comme un revenant du temps passé. Mais enfin la différence n’est pas aussi énorme qu’on pourrait se l’imaginer : vous travaillez, vous bâtissez, vous trafiquez, vous vivez en somme à peu près comme nous autres.

— Hé ! croyez-vous que les habitants de Memphis et de Babylone différassent beaucoup plus des hommes de votre temps à vous ? Les hommes sont toujours les hommes. Les mêmes besoins, les mêmes mobiles, les mêmes fatalités de la nature font de la vie individuelle une évolution qui se renouvelle indéfiniment. Les inventions, les découvertes, les progrès intellectuels augmentent, il est vrai, toujours davantage le capital moral et matériel de la société où l’existence devient de plus en plus facile et les mœurs de moins en moins barbares ; mais le fond même de l’humanité ne change pas si vite. L’esprit et le cœur se retrouvent à peu près identiques à toutes les époques de l’histoire. Le vieil Homère est aussi vrai aujourd’hui encore qu’il l’était de son temps et du vôtre. Virgile, Lamartine et Hugo sont encore de nos poètes parce qu’ils ont donné la note profonde et juste, l’expression naturelle de l’âme humaine de tous les temps. Aux progrès scientifiques et matériels près, c’est encore la même humanité qui s’est continuée à travers les siècles.

— Il y a aussi pourtant des progrès purement moraux qui font époque, tels que l’abolition de l’esclavage, la proclamation des droits de l’homme. Il y a un réel avancement de la civilisation, de l’organisation sociale.

— Loin de moi la pensée de nier le progrès moral et civilisateur des peuples, reprit Alcor. Je n’entends envisager ici que les généralités de la vie humaine que vous rappeliez tout à l’heure. Vous constaterez du reste que le monde n’est pas resté stationnaire au point de vue des idées et des mœurs générales. La civilisation a continué de marcher. Vous chercheriez vainement aujourd’hui dans Cybèle ces peuplades barbares et ces contrées sauvages qui occupaient jadis un si grand espace sur le globe. Nous avons avancé également sous le rapport politique et social, comme vous en jugerez plus tard.

— En attendant, le plus pressé pour moi c’est, je le vois, de me remettre à l’école et avant tout d’apprendre la langue de cette nouvelle France ou j’arrive aussi novice qu’un petit enfant.

— Nous pourvoierons à cela, répondit Alcor en se levant.

Le reste de la journée fat employé à visiter rapidement les plus beaux quartiers de la ville en usant tour à tour des voitures mécaniques, aéronefs-omnibus, rampes roulantes etc., que Marius avait déjà entrevus et qui suffisaient aisément à tous les besoins de locomotion de la populeuse cité, sans que le public eût jamais à se morfondre devant des stations encombrées et des véhicules toujours au complet.

Nos promeneurs virent aussi nombre d’édifices superbes : temples, musées, écoles, théâtres qui, bien qu’à un degré supérieur, ne faisaient néanmoins que continuer de répondre aux mêmes besoins qu’autrefois de culte, de science, de travail, de divertissements, choses qui sont aussi anciennes que les sociétés elles-mêmes.

En cicérone entendu, Alcor avait réservé le plus beau pour la fin : sur le soir, sans que son jeune ami s’y attendit, il se trouva tout à coup devant l’immense place supérieure dont le nivellement et l’extension étaient déjà à eux seuls le résultat de travaux véritablement cyclopéens. En face de lui dans toute sa surhumaine majesté, s’élevait le Grand-Temple qui, au milieu de ce vaste espace libre, se détachait sur le ciel, tandis que l’or de l’incomparable dôme qui en formait le faite prodigieux, étincelait en ce moment des rouges feux que lui lançait encore un soleil déjà descendu sous l’horizon.

Ce que dut être la merveille d’Éphèse, ou le temple de Jupiter Olympien d’Athènes, n’aurait pu approcher de l’œuvre inouïe qui se découvrait ainsi dans tout son ensemble. En présence de cet immense quadrilatère d’innombrables colonnes de plus de cent mètres de hauteur ; devant la masse écrasante des frontons et des voûtes supportant un autre édifice supérieur dont l’œil ne pouvait compter les arcades géantes et les piliers énormes, à la vue des colossales formes de bronze en figures de sphinx ailés qui reposaient sur les derniers entablements, toujours énormes malgré la hauteur effrayante et entourant à sa base la prodigieuse coupole, on sentait son esprit s’anéantir et sa raison chanceler. C’est que cela déroutait toute comparaison, dépassait pour Marius toute notion acquise, toute conception possible de styles et de proportions. Ce ne pouvait être qu’une synthèse sublime et dernière de toutes les créations passées du génie humain, débordant la pensée d’un cerveau arriéré de soixante siècles.

Alcor qui comprenait cela, gardait le silence à côté de son compagnon qui paraissait frappé d’un invincible effroi devant ce spectacle grand jusqu’à la terreur. Pourtant cette première impression accablante faisait bientôt place à une autre, aussi profonde mais mieux comprise sans doute par le jeune homme dont l’œil venait de s’allumer d’une lueur d’extase des hauteurs troublantes du sévère édifice, son regard était enfin descendu vers la base, du côté où de la porte géante semblait s’être déversé comme une avalanche de blancheurs marmoréennes formées de chefs-d’œuvre de la statuaire, se rangeant sur la longue succession de degrés et de plates-formes qui donnaient accès au Grand-Temple, glorieuses propylées, dignes du sublime monument.

À la capitale d’un peuple redevenu profondément religieux, il avait fallu un lieu sacré capable de réunir les foules innombrables qui se rassemblaient aux jours des grandes fêtes du culte, et le Grand-Temple était né de ce noble besoin, avec tout l’accompagnement de splendeur qui a toujours fait de l’art religieux éclos à chaque époque, la mesure de la hauteur d’idéal et de sentiment qu’ont pu atteindre les différents peuples. Or, en présence de cette œuvre surhumaine, on sentait quelle puissance d’idéal religieux régnait alors dans la nouvelle France.

— À certains jours, disait Alcor, non seulement ce temple et ses interminables galeries supérieures, mais encore le parvis et tout ce vaste espace que vous voyez, sont insuffisants pour contenir un peuple qui voudrait à ces moments-là ne faire qu’un corps et qu’une âme.

Alcor apprit encore à son compagnon que l’antique usage des cloches avait fait place dans le Grand-Temple à des sortes de harpes colossales faites de cordes géantes de fin métal, harpes dont les harmonieux appels s’entendaient à plusieurs lieues de distance et produisaient les plus mélodieux concerts. Puis, qu’en outre de cette musique céleste, les sphinx monstrueux qu’il voyait vers les sommets de l’édifice, possédaient un don bien étrange pour des sphinx, le don même de la parole, et d’une parole aux sons extraordinaires distinctement articulée et capables de porter leurs voix de tonnerre jusqu’au-delà des dernières extrémités de la ville. Mais ce n’était que dans de rares circonstances que l’on mettait en jeu ce merveilleux mécanisme. Les quatre grandes fêtes de l’année correspondant aux saisons, et parfois l’annonce exceptionnelle de quelque grand événement, avaient seuls le privilège de mettre en branle et de déchaîner le souffle tempétueux qui portait au loin le grondement de ces voix formidables.

Tout ceci me montre, mon cher Alcor, que la religion n’a pas cessé d’être en honneur parmi les hommes, et qu’elle n’a donc pas été tuée par les philosophes matérialistes qui de mon temps faisaient son procès et prononçaient sa condamnation finale.

— Votre époque correspondait en effet à une de ces phases de transformation du sentiment religieux qui voient tomber les formes caduques du culte sans qu’ait pu naître encore la forme nouvelle que reprendra un sentiment indéracinable, car tout meurt et se renouvelle dans l’évolution humaine, même les religions. Remarquez que je dis les religions qui ne sont en quelque sorte qu’un revêtement, et non pas la religion qui est le sentiment lui-même par excellence.

Le christianisme n’était pas la première religion apparue sur la terre, et il ne devait pas être la dernière. Sans parler de l’institution maçonnique qui dans sa dernière phase parut vouloir prendre avec ses vains simulacres et ses hochets une place restée vide, sans compter un sérieux mouvement bouddhiste qui dans l’occident européen s’empara pour un temps de l’élite des esprits, séduits par la haute morale de Çakya-Mouni, et éleva dans Paris même des temples à Brahma, d’autres formes plus élevées du culte de la divinité devaient encore se succéder avant que pût prendre corps la conception supérieure qui constitue notre idéal religieux depuis déjà bon nombre de siècles. Mais c’est le même Dieu universel de tous les temps, vous n’en doutez pas, que nous révérons toujours dans ce temple.

— Ah cher Alcor, que j’aime à vous entendre exprimer ainsi ce qu’il me semblait bien que je sentais moi-même sans me l’expliquer clairement. En effet, il n’y a que cette promesse d’une rénovation prochaine qui puisse apporter l’espoir et la lumière dans le trouble des idées et des sentiments des hommes de mon époque. Tant d’erreurs scientifiques se mêlent à tant de vérités morales, tant de faiblesse se montre à côté de tant de grandeur dans ce christianisme qui désespère les uns et révolte les autres, que le doute, l’incrédulité, l’irréligion gagnent de plus en plus la France et l’Europe, provoquant partout l’abaissement des caractères et la violence des appétits matériels. Quand verra-t-on enfin renaître l’élévation des âmes avec la paix religieuse ? Hâtez-vous donc, cher maître, de me dire ce qu’est cette religion en laquelle communient les générations d’un temps aussi avancé que le vôtre.

— Je ne pourrais, mon ami, résumer ici en quelques mots toute une doctrine. Je vous dirai seulement que la divinité qui, à travers les systèmes religieux et philosophiques d’une humanité toujours progressante, se dégageait déjà de plus en plus d’un étroit anthropomorphisme, s’est élevée avec le temps à la pure abstraction d’un principe ou plutôt d’un être immatériel doué d’intelligence, de volonté et de puissance suprêmes, existant éternellement en dehors et au-dessus d’un principe matériel, éternel également, dont l’énergie propre réagit dans de certaines limites précises, tout en subissant passivement l’action du premier, soit l’éternel dualisme de l’esprit et de la matière ; en quoi je ne vous apprends rien de nouveau, sauf que l’inéluctable vérité qui se laissait à peine entrevoir aux débuts de la pensée humaine, brille aujourd’hui d’un pur éclat et a rejeté le lourd alliage des superstitions grossières et des symboles trop compliqués, pour s’en tenir à de transparentes allégories qui charment l’esprit sans l’égarer et élèvent les âmes vers le devoir et vers le bien sans les effrayer par de chimériques menaces. L’indissoluble unité du principe de vie qui s’étend du brin d’herbe jusqu’à l’homme et qui, n’étant qu’émanation de l’être immatériel, fait donc partie de cet être, est pour nous un dogme fondamental venant immédiatement après celui de l’existence même du principe suprême. De là une forme de culte qui n’est qu’une suite d’aspirations et d’actions de grâces s’élevant vers l’Être des êtres, terme dernier de la hiérarchie vitale, but final des manifestations de plus en plus parfaites revêtues par la vie qui se dégage des mondes et qui partout remonte à sa pure source immatérielle ; de là le respect et l’amour que nous portons à tout ce qui vit ; de là, je dirai presque une sorte de retour vers un sabéisme qui nous fait comprendre l’universalité des astres eux aussi vivants qui entourent le nôtre, dans les hommages que mérite tout ce qui émane et fait partie du Grand-Être, du Dieu père éternel de toute existence. Vous verrez dans nos grandes fêtes religieuses quelle part on a su faire à toutes les formes sous lesquelles se manifeste l’ubiquité universelle du grand principe divin.

— N’est-ce pas là un pur et grand panthéisme ?

— Oui et non. Oui, c’est du panthéisme en tant qu’universalité d’un Dieu dont fait partie toute la nature vivante. Non, si vous entendez que l’univers même soit Dieu. Notre Dieu est en dehors et au-dessus de la matière qui n’est pas Dieu. Il est, si faute d’autre je puis employer ce mot insuffisant, une personne douée de volonté et de puissance. Il agit sur la substance matérielle et universelle qu’il pénètre ou dont il se retire à son gré. Platon l’avait déjà dit « C’est le démiurge opérant sur la substance qui existe en dehors du démiurge et limite à son tour son pouvoir. » Ce n’est donc pas, vous le voyez, la pure doctrine panthéistique. Nous restons bien déistes tout en comprenant la nature vivante en la personne de Dieu. Notre religion naturaliste ne cesse pas d’être un monothéisme absolu. Des deux principes éternels : l’immatériel seul intelligent, voulant et actif ; et le substantiel qui n’est que passif et réagissant, la premier seul est Dieu.

Ha ! vous venez de prononcer un mot qui fait quelque bruit en ce moment chez nous. Mais votre naturalisme n’est pas, je m’en doute bien, le même que celui de notre école naturaliste.

— Je crois en effet me souvenir de quelque chose ayant porté ce nom-là dans un moment de décadence où en réaction contre l’idéal ancien, la dite école se fit un art de ne peindre et décrire que les seules souillures et laideurs de la société, art morbide et stérile d’impuissants et de dévoyés qui ne parut briller un moment que parce qu’il y avait éclipse de l’art vrai et de l’idée. Mais rassurez-vous, mon cher Marius, ce mot de naturalisme qui vous a offusqué, reprendra bientôt pour vos contemporains sa haute et noble acception de culte de la grande nature, avec tous les élans d’idéal que seule cette nature peut inspirer.

Tandis que discouraient ainsi les deux amis, la nuit était venue sans que Marius s’en aperçut, tant était vive la clarté, que tel qu’un autre astre céleste, répandait dans toute la ville le globe lumineux qui maintenant resplendissait à la pointe extrême de l’immense tige qui s’élançait fort au-dessus du dernier faîte du Grand-Temple.

Voilà qu’il se fait tard, remarqua tout à coup le professeur, et il me semble que nous avons bien gagné notre souper.

La rampe qui descendait à la place de la Concorde était à deux pas. Quelques minutes après, Alcor et Marius se retrouvaient dans la basse ville.

Faisant face à la mer, d’élégants établissements offraient au public leurs tables engageantes où venait mourir une fraîche brise marine qui succédait à la chaleur du jour. Plusieurs de ces tables s’abritaient sous des berceaux de verdure, et ce fut une de celles-ci qui reçut nos promeneurs un peu las à la fin de cette journée assez laborieuse. Une légère collation leur fut servie tandis que l’entretien reprenait et revenait sur le merveilleux Grand-Temple dont Marius était encore tout saisi.

— Merveilleuses aussi, disait-il au professeur, doivent être sans doute ces fêtes publiques dont le déploiement et l’appareil sont, dites-vous, à l’étroit dans une telle immensité.

— Il vous arrivera, répondait Alcor, d’assister à nos grandes fêtes et vous verrez un spectacle dont votre temps ne pouvait avoir aucune idée ; non pas qu’à toute époque on n’ait vu de grandes pompes religieuses et d’immenses foules rassemblées, mais c’est que la notion des hiérarchies vitales n’existait pas encore ou du moins était à peine soupçonnée, tandis que depuis, s’est révélée et affirmée la puissance des multiplications de la vie presciemment édifiées et ordonnées. Vous comprendrez mieux le sens de ces mots si vous vous reportez aux collectivités diverses qu’ont connues toutes les sociétés humaines, et dans lesquelles une organisation dictée par les seules lois naturelles, fournissait déjà l’image de créations distinctes et personnelles vivant d’une vie propre tout autre que celle des simples individus qui les composaient. L’être collectif : peuple, armée, caste, institution, possède en effet, comme tous les êtres vivants, des qualités en quelque sorte spécifiques. Il a ses causes et ses nécessités d’existence ; il naît, s’alimente, travaille à des fins particulières, engendre, lutte et meurt. Ces collectivités sont enfin des personnalités réelles s’élevant au-dessus de la simple personnalité humaine. Hé ! bien, ce qui déjà naissait naturellement des seules forces ascensionnelles de la vie sociale, un art savant a su le régir et le perfectionner, et en outre des collectivités permanentes qui constituent les rouages vitaux de notre organisme national, cet art inconnu du passé, nous donne le pouvoir de créer de nouvelles édifications passagères, mais néanmoins bien vivantes ou se révèlent des lois et des perspectives de vie supérieure, que la seule contention d’un esprit isolé ne percevrait pas. Vous comprendrez alors quel attrait ont pour nous ces fêtes où chacun a sa place et son rôle désignés, et d’où se dégagent bientôt des pensées, des aspirations, des élans spontanés vers le grand inconnu extra-humain qui, de l’être synthétique dans lequel vient se fondre tout un peuple, redescendent en impressions durables dans l’âme de chacun des participants.

La conversation en resta là. L’étrange nouveauté de ces fêtes religieuses de Cybèle étourdissait un peu l’esprit du terrien, et ce ne fut qu’après un assez long silence, que les deux hommes se levèrent et reprirent le chemin de la maison amie qui devenait désormais la demeure de Marius en son exil lequel, selon toute apparence, devait être un exil perpétuel.