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Curiosités historiques et littéraires - La Duchesse et le Duc de Newcastle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 100 (p. 337-374).

II. LE DUC. [1]


Le 18 mars 1668, après une journée laborieuse au conseil de White-Ball, Samuel Pepys, rentré chez lui, prit pour se distraire l’Histoire du duc de Newcastle par la duchesse, livre qui était alors dans toute sa nouveauté, et voici le jugement que, selon sa coutume, il en coucha sur son journal avant de s’endormir : u »Resté au logis où, mes yeux m’en donnant permission, j’ai lu la ridicule histoire de mylord Newcastle écrite par sa femme, laquelle histoire prouve qu’elle est une folle, infatuée et ridicule personne, et lui un âne de souffrir qu’elle écrive ce qu’elle lui écrit et ce qu’elle écrit de lui. » C’est avec cette justice et cette aménité que se traitent les contemporains. Ah ! M. Guizot avait bien raison, l’histoire est la seule école de respect. Loin d’être ridicule comme le prétend Pepys, le livre est tel au contraire qu’il serait désirable qu’il y en eût beaucoup sur les grands acteurs de la politique et de la guerre, et l’enthousiasme de Charles Lamb, peut-être excessif pour les autres écrits de l’auteur, est beaucoup plus légitime pour celui-là. Ce qui en faisait le ridicule aux yeux des contemporains est précisément ce qui en fait le prix aujourd’hui, c’est-à-dire cette abondance de détails familiers dans laquelle la duchesse a été jetée par adoration pour son mari. Lorsqu’elle eut entrepris de l’écrire, elle demanda à Newcastle de se faire assister dans son travail par quelque homme de lettres versé dans les élégances de la rhétorique et les artifices des compositions méthodiquement ordonnées ; mais le duc la refusa net, jugeant avec bon sens que l’amusante gaucherie de sa femme lui rendrait meilleur service et le représenterait plus au naturel que ne pourrait le faire l’expérience littéraire de l’écrivain le plus accompli. « Il me répondit que, n’ayant eu aucune assistance pour écrire mes livres précédens, je n’en aurais pas d’autres pour écrire sa vie que les informations que je pourrais tirer de lui et de son secrétaire sur ses opérations et vicissitudes de fortune jusqu’au jour où il m’épousa. Je lui dis humblement que sans une autre assistance lettrée cette histoire serait défectueuse ; il répliqua que la vérité ne pouvait pas être défectueuse. Je lui dis encore que la rhétorique servait la vérité, et il me répondit que la rhétorique était mieux faite pour les faussetés que pour les vérités. » La volonté de Newcastle a été exécutée, et telle a été la soumission de la duchesse à s’y conformer que non seulement la rhétorique qu’il redoutait est absente de cette histoire, mais qu’elle en a changé pour l’écrire le style qui lui est habituel. Le fait est d’autant plus remarquable que d’ordinaire ce style est loin d’être dépourvu de ces mérites et agrémens qui se peuvent puiser dans la rhétorique. Elle a de la noblesse, mais encore plus de pompe ; de l’imagination, mais presque autant d’emphase ; des saillies originales, mais encore plus de goût pour les affectations de langage. Rien de pareil dans cette vie de son mari, le style en est d’un bout à l’autre simple jusqu’à la banalité, nu jusqu’à l’indigence, familier jusqu’à la trivialité. C’est que le livre a été composé en partie avec ses souvenirs, en partie avec les propos qu’elle a entendu tenir à son mari ; d’instinct elle a abrégé et écarté les récits des périodes qui demandaient de l’art, de l’ordonnance, de l’ampleur, un style d’une élévation soutenue et constante. Quoiqu’il soit l’œuvre de la duchesse, ce livre a donc été écrit sous la dictée même de Newcastle, et peut être considéré comme ses mémoires personnels. C’est lui-même qui se décrit, se raconte, s’explique, se justifie ; nous le voyons dans la familiarité de ses goûts de magnificence et de virtuosité, nous entendons ses propos de table, ses conversations de coin du feu avec la duchesse, ses entretiens avec les lettrés de son intimité. Si l’homme public n’y est qu’en abrégé, l’homme privé en revanche y est au complet et dans le plus minutieux détail.

C’est là le principal, ce n’est pas le seul intérêt du livre de la duchesse. Il paraîtrait que, si l’homme public n’a pas dans cette histoire une place plus vaste, c’a été encore par la volonté expresse du duc. « Quoique je me sois efforcée de rendre cette histoire aussi claire que possible, dit-elle dans une des trois ou quatre préfaces qui est adressée à son mari, il y a quelque chose qui a beaucoup contribué à l’obscurcir, et cette chose, c’est que votre grâce m’a commandé de ne rien rapporter qui pût être au préjudice ou à la disgrâce d’une famille ou d’une personne quelconque… » Et ailleurs : « Ce livre eût été beaucoup plus volumineux si sa grâce m’avait donné permission de publier les actions de ses ennemis. » Ne pouvant tout dire, elle s’est ingéniée cependant à laisser soupçonner ce qu’elle taisait ; cette histoire est semée de réticences, de sous-entendus, de silences calculés. A la distance où nous sommés de l’époque, et dans l’ignorance où nous sommes de ces mille détails que connaissent les contemporains, il est impossible d’interpréter avec justesse tous ces sous-entendus et tous ces silences, mais il est au moins deux faits qu’elle laisse transpercer et qui changent singulièrement la physionomie de l’homme public chez Newcastle. Le premier, qu’on ne peut deviner, mais sur lequel je ne vois pas qu’aucun historien depuis Clarendon jusqu’à Carlyle se soit nettement expliqué, c’est que Newcastle prit le parti du roi et se lança dans la guerre civile par simple loyauté, mais sans aucune forte conviction dans le bon droit de Charles et surtout sans aucun espoir de succès final. Le second et le plus important, c’est que vanté, loué, remercié, flatté officiellement, Newcastle fut en réalité, avant même Marston-Moor, l’objet d’une défaveur secrète, dont rien ne transpira jamais ouvertement, mais qui dura jusqu’à sa mort, et que par là s’expliquent et son découragement si soudain, et cet exil volontairement cherché avant l’heure, et son inertie pendant les longues années qui suivirent, et enfin, après la restauration, cette retraite si complète au moment où il semblait que sa place était marquée auprès de son royal élève.


I

Il y eut trois hommes dans Newcastle : le cavalier, l’homme de guerre, le bel esprit. Voyons successivement ce que la duchesse nous apprend particulièrement de chacun.

Comme sa noblesse était assez illustre pour dispenser de remonter à ses origines, il a suffi à la duchesse de nommer son ancêtre le plus immédiat, William Cavendish, son grand-père, qui fut conseiller privé et trésorier de la chambre royale sous les trois règnes d’Henri VIII, d’Edouard VI et de Marie. Une circonstance de la vie de ce grand-père mérite d’être mentionnée comme ayant exercé une influence très particulière sur la destinée de Newcastle. Étant déjà quelque peu avancé en âge, il épousa par amour une jeune et belle veuve, Elisabeth Hardwicke, qui, ayant pris sur ce mari trop mûr l’ascendant que donnent facilement la jeunesse et la beauté, le décida à quitter son natif Devonshire, où il avait ses immenses domaines, pour aller s’établir dans le Derbyshire, dont elle était originaire. Par cette obéissance aux désirs de sa femme, il se trouva qu’il avait préparé le théâtre futur de l’action militaire de son petit-fils. Le détail est à retenir, car la manière dont Newcastle recruta les premières armées royalistes et conduisit la première guerre civile ne s’explique réellement que par ce théâtre des régions du nord, où il était tellement chez lui qu’on peut dire qu’il y faisait la guerre à domicile.

« L’enfant est le père de l’homme ; » c’est une parole souvent citée du poète Wordsworth, dont une anecdote de la jeunesse de Newcastle prouve la profonde vérité de la manière la plus amusante. Lorsqu’il était encore à l’université de Cambridge, un de ses jeunes parens, ayant fait quelques économies, les employa à s’acheter de la terre, tandis que, dans le même temps, le jeune Cavendish employait son argent de poche à s’acheter un cheval du prix de 50 livres, un chien du prix de 12 livres et un petit chanteur (sans doute un castrat) du prix de 50 livres. Le moderne éditeur de la Vie de Newcastle, quelque peu embarrassé de l’anecdote, insinue dans une note que les jours du feudalisme étant déjà passés, c’était le talent du chanteur plutôt que sa personne qui avait été acheté. Tout ce que nous oserions affirmer, c’est que le servage, sous un si jeune et si aimable maître, ne pouvait rien être de bien dur ; mais quant au fait de l’achat même, nous ne voyons pas de bonne raison pour le révoquer en doute. Est-il bien sûr que toute possession de l’homme par l’homme eût complètement disparu à l’époque de la jeunesse de Newcastle ? Elle persistait certainement sous des formes assez diverses, par souvenir des temps antérieurs, par fantaisie, par cupidité, par vice. Bandello, pour prendre un exemple, ne nous a-t-il pas appris ce qu’il advenait fréquemment, après le sac des villes d’Italie, de tel enfant enlevé au milieu du désordre ou ramassé parmi les ruines. De tels êtres de plaisir et de luxe n’entraient-ils pas, d’ailleurs, dans les somptuosités de la grande vie d’autrefois ? L’époque où le jeune Cavendish achetait son petit chanteur est à peu près celle où son futur protégé, Ben Jonson, écrivait son Volpone. Et qui ne se rappelle ce lever de rideau, le plus étrange, assurément, qu’il y ait dans aucun théâtre, où l’on voit le rapace Magnifico Vénitien si singulièrement entouré de son parasite, de son nain, de son bouffon castrat et de son hermaphrodite.

Ces précoces achats de chevaux, de chiens, et de petits chanteurs disent assez quels furent, dès la première heure, les goûts dominans de Newcastle. La duchesse nous dit qu’à l’université, bien qu’il ne fût pas rebelle à l’étude, il y était cependant peu enclin, préférant les exercices qui sont propres aux gentilshommes et en rapports intimes avec la vie élégante, comme l’escrime et l’équitation, préférences que son père, dont nous venons de voir les complaisantes dispositions, encouragea de son mieux en envoyant le jeune homme, en Lorraine, chez un M. Antoine qui tenait, sur la Meuse, un manège ou école d’équitation, alors fréquenté par tous les gens de bon ton [2]. Point n’est étonnant que le duc et la duchesse aient fait ensemble si bon ménage ; quelles que fussent les différences de leurs natures, il y avait entre elles des ressemblances essentielles. Pas plus que le duc, la duchesse n’avait jamais eu aucun appétit bien vif à l’étude. Elle, qui écrivait tant, n’avait presque rien lu ; c’est elle qui en fait l’aveu, en nous révélant que, lorsqu’elle voulut parler de philosophie, elle ouvrit pour la première fois les livres qui en traitaient, pour apprendre au moins les termes dont ils se servaient. L’un et l’autre furent deux beaux esprits par la grâce seule de la nature, mais furent livresques aussi peu que possible, pour employer l’expression de Montaigne, qui le fut, lui, beaucoup plus qu’il ne veut bien le dire, puisqu’il doit au moins aux livres les exemples, en nombre infini, dont il appuyait les pensées avec lesquelles son âme rêveuse aimait à s’entretenir.

Comme l’astrologie judiciaire était au nombre des croyances et des pratiques du temps, il est possible que l’horoscope de Newcastle ait été tiré à sa naissance. Nous avons cherché avec curiosité, mais vainement, dans tous les livres à portée de notre main, si nous en trouverions trace ; c’était pour nous une manière indirecte de reconnaître si cette science est mieux que conjecturale et si ses prédictions touchent juste quelquefois, car il faut la tenir pour bien menteuse si cet horoscope ne le montrait pas né sous une conjonction d’astres propices à l’excès. La première partie de sa vie ne fut qu’une longue suite de jours heureux. Ce bonheur commença tôt. Lorsque le roi Jacques créa chevalier de l’ordre du Bain son fils aîné Henri (lequel, par parenthèse, fut réellement aimé des dieux, puisqu’il mourut prématurément, cédant ainsi à son frère Charles la lugubre fortune que la vie lui aurait faite inévitablement), il jugea l’occasion favorable pour conférer la même dignité au jeune Cavendish, qui n’avait encore que quinze ou seize ans, exemple probablement unique, nous dit l’éditeur récent de son histoire, d’un tel titre accordé dans un âge si tendre. Cette faveur en promettait d’autres ; elles ne manquèrent pas, et Jacques eut le temps, avant de mourir, de le créer vicomte de Mansfield et baron de Bolsover. C’était peu de chose en comparaison de ce que lui réservait le règne de Charles Ier. La générosité du roi, presque implacable dans sa munificence, fit pleuvoir sur lui en quelques années, jusqu’à l’en accabler, titres, places et dignités. En 1633, lors de la première réception qu’il lit à Charles, on le voit baron de Bothel et Hepple, comte de Newcastle, lord lieutenant du Nottinghamshire et du Derbyshire, lord gardien de la forêt de Sherwood, gouverneur du prince de Galles, membre du conseil privé de Sa Majesté. Ces titres et dignités étaient soutenus par d’énormes richesses que la déesse Fortune, aussi implacable que le roi Charles dans sa générosité, s’était plu à accroître par tous les moyens. Sa grand’mère, devenue veuve, avait épousé en troisièmes noces un Saint-Loo, tout exprès, dirait-on, pour en hériter de vastes domaines dans le Staffordshire, qui passèrent à son petit-fils. Sa tante, la comtesse de Shrewsbury, mourut juste à point pour laisser sa mère seule héritière de la baronnie d’Ogle. Sa première femme, Elisabeth Basset de Blore, veuve d’un Howard, mourut en le faisant héritier d’une fortune d’environ 90,000 livres de rente. D’après les calculs de la duchesse, qui déclare ne pas bien savoir le chiffre exact des richesses qui étaient arrivées au duc par les voies indirectes que nous venons de dire, les rentes de ses seules propriétés territoriales s’élevaient, à l’époque où commença la guerre civile, au chiffre rond de 575,000 francs. Comme il faut ajouter à cette somme les revenus provenant de ses capitaux ou usufruits, et les émolumens de ses diverses places, on peut calculer que Newcastle devait jouir à peu près d’un million de rentes, ce qui représente environ cinq ou six millions d’aujourd’hui. Un joli denier, n’est-il pas vrai ? Cependant ne vous hâtez pas de vous récrier ; tout est relatif, cette fortune n’est, après tout, que l’équivalent de celles de nombre de ses égaux d’aujourd’hui en Angleterre, et c’est presque l’indigence et le dénûment si on la compare aux fortunes des riches contemporains de la démocratique Amérique.

Il fut digne de ce bonheur. Il eut l’âme libérale et les goûts magnifiques. Un poète du temps, son protégé, Ben Jonson, par exemple, aurait pu dire dans le style imagé qui lui était propre que la fortune l’avait choisi pour son ministre plutôt encore que pour son favori, et qu’elle n’avait accumulé sur lui ses richesses que poulies répandre par son moyen et être plus sûre de leur juste distribution. Ce langage métaphorique, pour aussi pompeux qu’il eût été, n’aurait eu rien d’exagéré. Ces faveurs qu’il tenait de Charles Ier, Newcastle les lui rendit toute sa vie sous les formes les plus nobles. La première occasion qu’il en eut fut le voyage que le roi fit en 1633 pour visiter sa native Ecosse. Comme il devait visiter le Nottinghamshire, il fut invité par Newcastle à choisir le château de Welbeck pour une des étapes de son voyage, et il y reçut la plus splendide des hospitalités. Une circonstance littéraire intéressante se rapporte à cette réception. Entre autres plaisirs, il fut offert à Charles un de ces masques allégoriques dont la mode persistait encore et qui sous les règnes d’Elisabeth et de Jacques Ier avaient été pour le haut monde anglais le plus fastueux des divertissemens. Newcastle s’était adressé pour ce masque au vieux Ben Jonson, qui en avait fait tant et de si beaux, le maître incomparable en ce genre facilement monotone et artificiel, mais auquel l’étendue de son savoir mythologique avait fait rendre des combinaisons toujours nouvelles et dont sa robuste imagination avait réchauffé des flammes de la vie les froides allégories. Le poète n’était plus alors que l’ombre de lui-même ; deux ou trois attaques successives de paralysie lui prédisaient sa fin prochaine, son existence toujours étroite était devenue avec la vieillesse et la maladie besogneuse à l’excès, et il venait justement d’épuiser ce qui lui restait de verve contre son ancien associé, Inigo Jones, l’architecte, le décorateur et le machiniste de ces divertissemens princiers et municipaux. Il fit donc ce qu’il put, arrangea une manière de divertissement rustique où il multiplia les allusions tant à l’hôte qu’au royal invité, mais la chaleur et la clarté manquent, et ce masque qui dans des temps meilleurs lui eût été une occasion de se surpasser est la plus faible de ses œuvres. Quelques passages cependant conservent encore assez de force pour reporter la pensée vers les préoccupations politiques de l’époque et les dangers que pouvait laisser entrevoir dès lors le caractère de Charles Ier. « Notre roi est un prince qui est la loi par lui-même, il est bon pour amour de la bonté même, et devient ainsi la règle de ses sujets… Ah ! bénis son voyage et son retour, ô puissant roi du ciel ! bénis sa belle compagne et les gages certains qu’ils nous ont donnés, afin que la destinée ne lui en fasse jamais sentir l’absence, car la succession assurée fortifie un état, et, puisqu’il faut qu’il soit mortel, fais qu’il ne sente rien de mortel dans sa maison… » Mais quelle que soit la faiblesse de cette production, nous aimons à savoir qu’elle fut payée grassement à Ben Jonson, et qu’il eut sa petite part des 4,000 livres sterling (100,000 fr.) que cette réception coûta à Newcastle. « Votre munificence est tombée sur moi comme la manne, » écrit-il au futur duc dans une lettre de remercîmens qui est celle d’un bon artisan à un patron généreux, et n’a rien de la noble allure de celle de son contemporain Cervantes au duc de Lerme : « Le pied déjà dans l’étrier de la mort, grand d’Espagne, je t’écris ceci… »

L’année suivante, 1634, Charles Ier répéta son voyage en Ecosse en compagnie de la reine, et avant son départ il écrivit à Newcastle qu’il espérait pour elle la même hospitalité qui lui avait été si gracieusement offerte. Newcastle redoubla donc de magnificence, et cette fois la réception eut lieu dans deux manoirs et deux comtés différens, Welbeck dans le Nottinghamshire, qui fut réservé pour le logement de leurs majestés, et Bolsover dans le Derbyshire, où eurent lieu les fêtes données en leur honneur au milieu de l’affluence de toute la gentry du nord, appelée à venir rendre ses devoirs au souverain. Comme l’année précédente, le masque fut commandé à Ben Jonson. Cette nouvelle œuvre trahit encore plus que la précédente l’essoufflement de la verve, mais elle est moins obscure et va droit à son but par des moyens plus naturels. Il y célébra sous les noms d’Éros et d’Anteros l’amour réciproque pour lequel ce couple infortuné a été célèbre, et auquel il dut cette royale lignée que le pinceau de Van Dyck a immortalisée dans une toile inoubliable. Cette seconde réception coûta à Newcastle la bagatelle de 14,000 livres sterling (350,000 fr.) La duchesse mentionne encore une troisième réception faite à Welbeck en l’honneur des deux neveux du roi, l’électeur palatin et le fameux prince Rupert, que Charles voulut promener dans cette forêt de Sherwood, célèbre par les antiques exploits de Robin Hood ; mais comme les frais de cette réception ne dépassèrent guère la somme de 1,500 livres (37,500 fr.) il suffit de lui accorder une simple mention d’estime.

Ben Jonson nous est une transition toute naturelle pour parler de ces talens de gentilshomme qui rendirent célèbre le nom de Newcastle dans toute l’Europe, car personne ne les a vantés d’une manière plus flatteuse, comme le prouve la petite pièce suivante, où il trouva moyen en même temps de louer l’habileté de cavalier de son patron, et de lui témoigner sa reconnaissance de la manière la plus facétieusement originale.

Lorsque je vous vis pour la première fois, monseigneur, monter votre cheval, provoquer son ardeur, commander sa force et la faire plier à tous les exercices de la manœuvre et de la course, il me sembla que je lisais la description de l’ancien art de Thrace, et que je voyais un Centaure supérieur à ceux de ces vieux contes de la Grèce, tant vous paraissiez d’une seule pièce, votre cheval et vous. Vous paraissiez comme Persée sur Pégase, ou comme Castor sur son Cyllare, ou vous rappeliez ce que notre légende nationale nous raconte du hardi sir Bevis et de son Arundelle. Oui, vous faisiez si bien valoir ses belles formes par la façon dont vous aviez pris siège que je commençais à souhaiter d’être moi-même cheval, et assurément si auparavant j’avais vu vos écuries, je crois que mon souhait aurait été exaucé, car jamais encore je n’ai découvert que les Muses, ni aucun de leurs serviteurs eussent un semblable logement. Oh non vraiment ! Aussi lorsque j’en vis le sol et les dispositions, je regardais si Hercule n’en était pas le valet, et je m’écriai : « Arrière le pain de César, à ces immortels râteliers Virgile se nourrissait. »

Remarquez bien le dernier trait ; il est tout à fait dans le goût de l’humour benjonsonienne, qui n’est jamais plus à son aise que lorsqu’elle exprime quelque gloutonne convoitise ou quelque appétit vigoureux resté inapaisé. Par là encore se révèle l’infériorité native de ce robuste talent qui marque sa place de lui-même dans ces relations avec les grands ; celle d’un client, d’un commensal, d’un protégé, nullement celle d’un ami ou d’un favori. Nous constations tout à l’heure combien pour la fierté il était loin d’un Cervantes, constatons maintenant combien il était loin aussi de cette aisance élégante qui engendre l’intimité, voire même l’égalité, et qui caractérise les relations d’un Shakspeare avec son Pembroke et son Southampton.

Si M. Victor Cherbuliez n’a pas lu le livre de la duchesse, ce qui, pour quelques-unes des raisons que nous avons dites, est bien possible, nous sommes heureux de lui fournir la matière de quelques phrases supplémentaires intéressantes pour une prochaine édition de sa charmante fantaisie esthétique, A propos d’un cheval, en lui apprenant que Newcastle pensait exactement sur les diverses races de chevaux comme il prétend que pensaient les Grecs. Le duc avait à leur sujet des mots de toute noblesse et de toute courtoisie. « De toutes les espèces de chevaux, ceux que monseigneur aimait le mieux étaient les genêts d’Espagne et les chevaux barbes, et il disait que les genêts d’Espagne étaient comme des princes dans leur espèce, et les barbes comme des gentilshommes. » Ces râteliers qui excitaient si fort l’appétit de Ben Jonson, ces écuries qui auraient été un logement convenable pour une ambassade de nobles Houyhnhnms s’il s’en était présenté quelques-uns en Angleterre pour demander secours contre une rébellion des obscènes Yahoos ou négocier un traité d’alliance avec une nation où l’élégance de leurs formes et leurs grands talens pour la course lurent toujours si bien appréciés, disent assez de quelle manière des chevaux définis avec tant d’urbanité étaient traités dans ses jours des grande prospérité. Mais même dans ses pires jours de détresse, il ne put jamais admettre que ses chevaux fussent des objets commerçables, disant que les bons chevaux sont si rares qu’ils ne peuvent pas être appréciés en argent, c’est-à-dire que, comme pour un Raphaël ou un Titien, aucune somme ne peut représenter leur prix réel, pas plus la plus petite que la plus forte. Aussi ne pouvait-il concevoir qu’on eût l’audace de lui proposer de les acheter, ou la sottise d’en proposer un prix quelconque. La duchesse rapporte à ce sujet plusieurs anecdotes curieuses qui se rapportent aux années d’exil, c’est-à-dire à l’époque de sa plus grande gêne.

Un étranger étant venu ici (Anvers) et, voyant les chevaux de Monseigneur, eut grand désir d’en acheter un que Monseigneur aimait plus que tous les autres et qu’il appelait son favori. Un beau genêt d’Espagne, et il supplia l’écuyer de Monseigneur de l’informer de son désir et de lui demander le prix dudit cheval. Monseigneur, lorsqu’il fut informé, commanda à son serviteur de lui amener le marchand s’il revenait, et, l’ordre ayant été exécuté, il lui demanda s’il était bien résolu à acheter son genêt d’Espagne. — Oui, répondit-il, et j’en donnerai un bon prix à Votre Seigneurie. — Je n’en doute pas, répondit Monseigneur, ou autrement vous ne l’auriez pas : mais il faut que vous sachiez que le prix de ce cheval est aujourd’hui de 1,000 livres (25,000 fr.), demain il sera de 2,000, après-demain de 3,000, et ainsi de suite. — Le marchand, comprenant par là que Monseigneur ne voulait se séparer de son cheval à aucun prix, prit congé et s’en alla à ses affaires.

Le duc de Guise, qui était aussi un amateur de bons chevaux, entendant faire de grands éloges d’un grand cheval gris sauteur qu’avait alors Monseigneur, dit au gentilhomme qui le louait et le recommandait que, si Monseigneur voulait vendre ledit cheval, il en donnerait 600 pistoles. Le gentilhomme, connaissant l’humeur de Monseigneur, répondit qu’il était sûr que Monseigneur ne s’en séparerait à aucun prix, et, à cet effet, il envoya une lettre de Paris, mais Monseigneur était si loin de vouloir vendre ce cheval qu’il lui déplut d’apprendre qu’on pouvait lui en offrir un prix quelconque.

Ses chevaux lui rendaient l’affection qu’il leur portait, et la duchesse nous donne à ce sujet de curieux détails : — « J’ai observé positivement et je crois en toute conscience que quelques-uns avaient un amour très particulier pour Monseigneur, car ils semblaient exprimer leur joie par leurs piétinemens et le bruit qu’ils faisaient toutes les fois qu’il entrait dans ses écuries ; ils manœuvraient certainement mieux dans le manège lorsqu’il était présent que lorsqu’il était absent, et lorsqu’il les montait lui-même, ils semblaient y prendre beaucoup de plaisir et en ressentir beaucoup d’orgueil. » Il entrait donc dans l’équitation de Newcastle quelque chose de cette discipline d’amour, propre aux cavaliers d’Athènes, que M. Cherbuliez recommande d’après Xénophon. Oui, mais avec une nuance qui vaut d’être notée. Newcastle est auteur d’un traité d’équitation, intitulé : la Méthode nouvelle de dresser les chevaux si publié avec grand luxe, en 1(558, lorsqu’il vivait encore en exil. Ce traité, qui fut jadis réputé le meilleur du genre, est orné de planches représentant les différens exercices, et parmi ces planches il en est une dessinée par Diepenbach, cet élève de Rubens, à qui nous devons le portrait de la duchesse, qui est d’une composition tout à fait fantastique : « Jupiter et les dieux et déesses, dit M. Jenkins, sont assis dans les nuages, regardant le marquis monté sur Pégase et s’envolant à travers les airs, tandis qu’en bas onze chevaux assis sur leurs hanches, les jambes de devant et les têtes inclinées, lui offrent adoration et soumission. » Ne dirait-on pas un dessin pour un épisode des voyages de Gulliver que Swift a oublié d’écrire ? Quelques vers français épouvantables placés au-dessous de cette planche spirituelle, bredouillent l’explication de cette pantomime religieuse des chevaux qui rappelle celle des indigènes d’Amérique lorsqu’ils aperçurent les Espagnols pour la première fois.

Il monte avec la main, les éperons et gaule, Le cheval de Pégase qui voile en capriole ; Il monte si haut qu’il touche de sa tête les cieux ; Et par ses merveilles ravit en extase les dieux. Les chevaux corruptibles qui là-bas sur terre sont, En courbettes demi-airs, terre à terre vont Avec humilité, soumission et bassesse, L’adorer comme Dieu auteur de leur adresse.

Il est remarquable que ces vers odieux répètent assez exactement dans leur jargon barbare la description que fait Ben Jonson de Newcastle cavalier, et donnent la même impression sur le mode d’équitation propre à Newcastle, et ce mode d’équitation explique à son tour les attitudes respectueuses des chevaux de la planche de Diepenbach. Celte méthode nouvelle de dressage qu’enseignait Newcastle, c’était la voltige, les cabrioles, les difficultés vaincues, tous les exercices du cirque et du manège, qu’on n’obtient des chevaux qu’après les avoir amenés à mettre toute leur fierté à être esclaves et toute leur adresse à exécuter avec obéissance tout ce que la nature ne leur commande pas. Et voilà pourquoi le cheval dressé par Newcastle, au lieu d’être, comme dans la démocratique Athènes, l’ami qui se donne librement, selon l’expression de M. Cherbuliez, se présente, dans la planche de Diepenbach, comme le serf prêtant l’hommage féodal devant son seigneur suzerain, en toute fidélité et religieuse soumission.

Ces dieux et déesses qui, dans la planche de Diepenbach, contemplent Newcastle chevauchant à travers l’espace aérien sont une représentation allégorique des scènes qui se passèrent fréquemment pendant son exil. Comme l’équitation était sa seule distraction, il avait établi à Anvers un manège où il s’y livrait journellement ; mais il ne put conserver longtemps le huis-clos, et tout le haut monde des Pays-Bas, les exilés anglais de renom, les princes étrangers de passage, forcèrent ses portes, curieux de voir en selle l’homme qui avait dû à ses talens d’écuyer l’honneur d’être nommé gouverneur du futur Charles II, lequel passait pour excellent cavalier. Un jour, c’était le prince d’Oldenbourg et le prince d’Est-Frise qui présentaient à Newcastle des chevaux de leur pays ; un autre jour, la suite entière de don Juan d’Autriche, gouverneur des Pays-Bas ; un autre le duc d’Ormond et le comte de Bristol, un autre encore le marquis de Caracusa, successeur de don Juan d’Autriche, ou même S. M. Charles II, qui, non content d’admirer son ex-gouverneur, voulait montrer à quel point il avait bien profité des leçons de son maître, et, pour ce faire, donnait à la noble assistance réunie dans le manège le spectacle des plus rares et plus difficiles tours d’adresse du cirque.

Rentré en Angleterre, Newcastle renonça à l’exercice quotidien du cheval, sur les instances de la duchesse, qui, ayant remarqué qu’il s’y échauffait trop, craignit pour cet adoré mari les fluxions de poitrine ou les bronchites qui pouvaient en être la conséquence. Il borna dès lors tous ses exercices à la seule escrime, art qu’il pratiquait, paraît-il, selon une méthode de son invention. Il semble qu’il fit quelque peu mystère de cette méthode, car il ne l’enseigna pas même à Charles II et n’en fit part qu’au duc de Buckingham de la restauration, dont il avait été le tuteur (le malicieux auteur de Rehearsal), et à ses deux fils. C’est tout ce que la duchesse nous dit à ce sujet ; mais Ben Jonson nous en apprend davantage. D’après la description qu’il nous l’ait de ce second talent de Newcastle, dans une petite pièce encore adressée à son patron, cette escrime ressemblait à son équitation, c’est-à-dire que l’adresse et l’agilité y dominaient. Un jeu brillant, rapide, pressant, visant plutôt à éviter l’adversaire et à le mettre hors d’état de nuire qu’à l’attaquer et à le détruire ; quelque chose d’irrésistible et de chevaleresque en même temps, où l’humanité trouvait son compte, et c’est cette qualité qu’exalte avec enthousiasme Ben Jonson, médiocre admirateur des spadassins et ferrailleurs. On fait de beaux récits de l’escrime, de l’usage des armes, de l’art de pousser et d’éviter les coups, de la noble science, de l’habileté magistrale à faire des approches exactes, de manière à tuer sûrement, à toucher en angles, à choquer l’épée en mesure, comme si la défense et l’offense étaient un carillon. Je hais un tel feu mesuré ; j’en veux un plus ardent, dont la flamme vacille agitée, mais qui n’en monte par là que plus haut ! Un mouvement vif et éblouissant, deux corps qui se rencontrent comme de l’air raréfié, leurs épées lancées avec assez de flamme et de fougue pour dépasser l’éclair en rapidité, voilà une chose à voir, voilà un spectacle qui vaut à la valeur d’être admirée ! La vraie loi du courage, c’est de ne pas faire injure ; la vraie valeur, c’est de mépriser l’injure lorsqu’elle vous est faite. Connaître les diverses variétés du danger, de manière à savoir, quand il faut, le dompter, le briser, le provoquer ou le souffrir, tout cela, monseigneur, est valeur. Telle est la vôtre, telle était celle de votre père, telle celle de tous vos ancêtres, qui osèrent être grands parmi tous les chauds et froids de la vie humaine, comme parmi toutes les gelées et les ardeurs de la fortune, soit que la mort apparût, soit que ce fût l’ennemi en armes, et qui furent vaillans avec ou sans l’action de leurs mains.

Ce que Ben Jonson cherche à insinuer dans le langage passablement tourmenté de cette petite pièce, c’est qu’il y a un rapport plus étroit qu’on ne se le figure entre ces exercices extérieurs et la nature de celui qui s’y livre, qu’ils sont une pantomime par laquelle l’homme intérieur se révèle et que, selon le caractère de ces mouvemens tout physiques, on peut reconnaître ce que la nature a de plus essentiel. La pensée est vraie, si son expression est quelque peu obscure, et l’exemple de Newcastle justifie pleinement cette unité et identité de l’individu qu’elle cherche à faire comprendre. Il est certain qu’à bien y regarder, ce qu’on nous dit de l’équitation de Newcastle ressemble à ce qu’on nous dit de son escrime, et que son escrime est un vrai symbole de sa tactique militaire et de la manière dont il engagea et poussa la première guerre civile. Une action rapide, alerte, vive, des mouvemens prompts et lestes, autant pour éviter l’ennemi que pour le surprendre, un manège déconcertant, mais sans durée ; au fond, plus d’adresse que d’action sérieuse, une stratégie toute de haut chic, qui, au premier moment, eut assez facilement raison des gaucheries et des lourdeurs de plébéiens improvisés soldats. Cette brillante escrime militaire fut vaincue, mais il est juste de dire qu’il y fallut un homme de génie. « Cousin Hampden, dit Cromwell en assistant à la déroute des troupes parlementaires dans un des premiers combats, il est vain d’espérer que ces apprentis et ces garçons cabaretiers puissent lutter avec des gens d’honneur. Pour lutter avec des gens d’honneur, il nous faudrait des gens de religion. » Il avait compris-la raison des succès de cette tactique militaire, et du coup il en avait inventé une autre tout originale et en tout à l’opposé de celle de ses adversaires, froide autant que l’autre était vive, et ferme autant que l’autre était agile. Ce fut à Marston-Moor que cet élément militaire nouveau fit son avènement, et ce qu’il y eut de remarquable, c’est que le premier jour de sa fortune fut le dernier de celle de Newcastle. Dès qu’il se fut révélé, le chef brillant des cavaliers, qui en avait pressenti si bien le danger qu’il s’était refusé à le provoquer et qu’il fallut, pour l’y contraindre, l’impérieuse obstination du prince Rupert, comprit qu’il n’avait plus qu’à disparaître, ce qu’il fit incontinent, sans attendre une heure après la défaite, laissant à de plus aveugles le soin de conduire une cause qu’il estimait dès lors perdue.

Il fut un généreux patron des poètes et des lettrés, le tout à fait dernier de ces protecteurs magnifiques, à la mode des règnes d’Elisabeth et de Jacques Ier, qui savaient tempérer leur munificence de gracieuses familiarités et qui étaient des amis autant que des soutiens, les Philippe Sidney, les Walter Raleigh, les Pembroke et les Southampton.. Pour comprendre à quel point le noble rôle de mécène a déchu dans les âges qui vont suivre, il suffit de le comparer aux indignes patrons de la restauration, les Buckingham et les Rochester, ou aux secs, indifférons, ou vaniteux patrons de l’époque d’Anne et des princes George, un Compton, un Onslow, un Chesterfield, un Horace Walpole. Nous avons dit la protection qu’il étendit sur la vieillesse de Ben Jonson, et que le poète lui dut de sortir de ce monde autrement que par la faim. Un autre de ses-protégés fut James Shirley, le dernier dramaturge de la grande époque et l’auteur à la mode des divertissemens de la cour sous Charles Ier. Shirley avait dédié à Newcastle un de ses meilleurs drames, le Traître, dont le sujet, par parenthèse, est le même que celui du Lorenzaccio, d’Alfred de Musset, et la petite préface par laquelle il lui adressa son drame indique, à ne pas s’y tromper, que la générosité du grand seigneur avait de beaucoup précédé la dédicace. Anthony Wood, cité par M. Edmond Gosse, dans une substantielle préface dont il a l’ait précéder un choix récemment publié des œuvres de Shirley, nous apprend que cette générosité avait été assez loin pour que Shirley, qui était d’ailleurs ardent royaliste, crût devoir s’enrôler dans l’armée de son patron. Il fit donc sous Newcastle les premières campagnes de la guerre civile, et le suivit après Marston-Moor sur le continent [3], d’où il revint furtivement en Angleterre quelques années après, lorsqu’il fut évident que la cause du roi était définitivement perdue.

Shirley n’était pas le seul poète dramatique que Newcastle eût enrôlé dans son armée. Dans la liste donnée par la duchesse des officiers composant l’état-major de son mari, je relève le nom de son lieutenant général d’artillerie, sir William Davenant, le poète lauréat de l’époque. Ce fut un nom célèbre à son heure ; il n’en est pas aujourd’hui de plus effacé dans toute l’histoire de la littérature anglaise. Il n’en fut pas moins l’auteur d’une tentative littéraire mémorable qui aboutit à la création de cet heroic play qui allait prendre la place de cet ancien drame dont nous venons de nommer, avec Shirley, le dernier représentant. Il avait été très frappé de ce qu’il y avait dans ce drame de contraire à la morale, et cela, fait curieux, au moment même où les puritains l’anathématisaient de leur côté comme une œuvre de Satan. Il entreprit donc de le purifier et de l’ennoblir, et pour cela il écrivit plusieurs pièces qui eurent un certain succès sous la restauration, et un poème intitulé Gondibert, toutes œuvres aujourd’hui enfouies dans la poudre des bibliothèques vieilles de deux siècles. Davenant était de ceux pour qui a été prononcé le sic vos non vobis. Ce fut Dryden qui recueillit les bénéfices de sa tentative en la corrompant légèrement et lit triompher le drame héroïque en l’assaisonnant d’un peu de cette brutalité dont il prétendait le sauver. Et voilà ce qui arrive lorsqu’on a la présomption de vouloir être plus moral que sou temps et qu’on ne sait pas reconnaître que le courant de votre siècle pousse à Etheredge l’effronté, à Wycherley le cynique, à Congreve le pointu libertin. Après cela la vertu n’est pas seule punie en ce monde, le vice aussi l’est quelquefois, et si Dryden s’était tenu plus près des intentions vertueuses de Davenant, il y aurait gagné peut-être de n’être pas enveloppé dans les invectives dont Jeremy Collier, à la fin du siècle, vint flétrir au nom de la religion le théâtre de cette époque, et en tout cas de se défendre par de meilleures raisons qu’il ne le fit contre les attaques de ce gêneur victorieux qui mit fin, d’un coup net et frappé droit, au scandale prolongé d’une littérature dramatique dont le mépris de la décence avait été la principale condition de succès.

Pendant sa longue vie de près d’un siècle, Thomas Hobbes fut un commensal assidu des Cavendish. Il avait été le précepteur du premier comte de Devonshire, et après lui il en éleva encore deux générations, après quoi la reconnaissance et la longue habitude le fixèrent à leur résidence de Chatsworth, où il vécut dans la plus entière liberté, philosophant à son aise au milieu des nuages de fumée dont il aimait à s’entourer. Il n’est donc pas extraordinaire que nous le trouvions au nombre des intimes de Newcastle, qu’il visita fréquemment en France, où il avait conduit son pupille, le second comte de Devonshire. Quelques années après, il fut donné au futur Charles II comme professeur de mathématiques, et cette circonstance contribua probablement à rendre plus étroites ses relations avec l’ancien gouverneur du prince. Il méditait alors son Léviathan, un des plus étranges livres de philosophie qui aient jamais été écrits, où l’on voit que le christianisme n’est que le simple millénaire, et que les prêtres sont les successeurs des fées dont ils ont hérité les pouvoirs miraculeux. Il ne négligeait pas de prendre à l’occasion l’avis de Newcastle sur les points de détail où il avait des doutes, et la duchesse nous a conservé deux fragmens de ces conversations, dont un sur les sorcières, que Hobbes a transporté dans son livre. Que ne nous en a-t-elle conservé davantage ! nous connaîtrions les vraies opinions de Newcastle sur le gouvernement civil et la religion, et il est probable que nous verrions quelles furent celles même d’un Hobbes modéré, prudent, et sans insolence agressive, c’est-à-dire que nous le découvririons partisan d’un pouvoir civil omnipotent, englobant dans ses attributions le gouvernement des consciences comme tous les autres, mais l’exerçant par délégation et non directement au moyen d’une église fortement encastrée dans l’état de manière à en être une pièce essentielle, et à n’avoir en conséquence d’autres intérêts que ceux du corps dont elle serait partie intégrante.

Les poètes dramatiques abondent dans l’intimité de Newcastle, ce qui n’est pas pour étonner, quand on sait qu’il avait quelques prétentions aux arts du théâtre. Ses deux dernières relations en ce genre furent John Dryden et Shadwell. Il prit Dryden pour collaborateur de plusieurs de ses tentatives dramatiques, Sir Martin Mar-Olf, adaptation de l’Étourdi de Molière, et le Feint Astrologue, adaptation d’une comédie du même nom de Thomas Corneille. Il est difficile de dire quelle part revient exactement au duc dans cette collaboration, et si Dryden y est pour autre chose que les prologues et épilogues dont toutes ses pièces sont invariablement flanquées ; toujours est-il que ce dernier seul en a recueilli le bénéfice, puisqu’il reste devant la postérité l’unique auteur de ces deux pièces qui sont allées grossir la collection passablement volumineuse de ses œuvres dramatiques. Cette collaboration avec Dryden ne l’empêcha pas d’être au nombre des appréciateurs de Shadwell, ennemi déclaré de ce grand satirique, qui lui a fait payer cher son intimité, et dont le talent inégal, mais certain, n’est pas encore, peut-être à cause de ces vengeances, estimé à sa valeur. Shadwell rendait au duc ses éloges sous forme d’admiration pour ses talens de critique et de connaisseur en matière d’art dramatique, les plus étendus et les plus profonds, disait-il, qu’il eût jamais rencontrés. Flatterie à part, nous ne doutons pas qu’il n’y ait eu beaucoup de vrai dans ce jugement, et que, si les opinions de Newcastle en cette matière nous étaient parvenues, nous les trouverions sensées, judicieuses et inclinant plus volontiers vers le classicisme français que vers l’exubérance et l’audace hyperbolique du drame anglais.


II

C’est ce magnifique seigneur, si bien fait pour les arts de l’élégance, que la seule mauvaise chance de sa vie désigna pour commencer la guerre civile d’Angleterre. La guerre civile ! la seule qui laisse sans gloire, même lorsqu’on y est victorieux, la seule pour laquelle la politique de Rome ne voulut jamais de triomphe ! Qu’il y ait été un fantastique, virtuose à cheval, selon la pittoresque expression que Warburton, au siècle suivant, trouva pour le définir, nous le croyons sans peine, car, s’il y eut jamais âme qui fut en disproportion avec les pénibles devoirs qu’impose cette plus déplaisante des tâches, ce fut la sienne. Il y faut une âme ferme jusqu’à la dureté, froide jusqu’à la cruauté, maîtresse d’elle-même en apparence, mais avec une colère latente et permanente, pareille à un tonnerre sans éclairs ni grondemens ; et la sienne n’était que dilettantisme, aimable culture, élégante adresse, et généreuse belle humeur.

Ce qu’il avait ne lui nuisait pas moins que ce qui lui manquait. Il avait de la clairvoyance, de l’ouverture d’esprit, de la liberté dans les opinions, et une absence presque complète de préjugés. Mais cette clairvoyance ne servait qu’à attiédir son ardeur, cette ouverture d’esprit à enseigner le scepticisme, et cette absence de préjugés à pratiquer l’indifférence. Eh ! que n’avait-il plutôt l’aveugle ardeur, l’absurde opiniâtreté, les espérances erronées et les préjugés indéracinables du plus obtus des squires qui le suivaient ! ou pourquoi sa culture d’esprit ne lui avait-elle pas présenté cette pensée profonde de son antagoniste Cromwell : « Un homme ne va jamais aussi loin que lorsqu’il ne sait pas où il va, » il aurait compris qu’en guerre civile la véritable prudence, c’est d’aller toujours de l’avant, de ne jamais douter de la puissance de sa cause, et de ne jamais admettre qu’une défaite soit irréparable.

Avant que les troubles civils eussent commencé, il avait toujours eu mauvaise opinion de la tournure que prenaient les événemens et il avait averti Charles Ier du danger qu’il courait. « Quelque temps avant la guerre, il dit à feu Sa Majesté le roi Charles Ier et à Sa Majesté, maintenant la reine-mère, qu’il observait par l’humeur du peuple l’approche d’une guerre civile, et que la personne de Sa Majesté courait risque d’être déposée, si on ne prenait pas à temps des mesures pour empêcher cet événement. » La prédiction se réalisa peu après par la révolte des Écossais, et alors Newcastle, avec plus de loyauté que de confiance, offrit son concours à Charles Ier sous la double forme de la bourse et de l’épée. Il prêta 10,000 livres à ce malheureux prince, que les querelles avec son parlement laissaient fort à court d’argent, et se montra disposé à accepter tous les commandemens qu’il voudrait lui donner, mais sans y mettre aucun empressement marqué. Au contraire, tout ce qui l’éloignait du théâtre de l’action lui était agréable. Au commencement des troubles il apprit que le parlement parlait de forcer le roi à lui retirer le poste de gouverneur du prince de Galles ; il prit les devans et pria le roi d’agréer sa démission, et se retira dans ses loyers, heureux d’être rendu à ses chers exercices d’équitation et de poésie.

Il fit la guerre civile avec entrain, avec verve, avec brio, mais en même temps avec une intermittence dans l’action qui semble accuser son énergie et une indolence qu’on a pu croire quelquefois calculées. Jamais il ne sut concentrer ses forces pour un grand dessein et combiner un coup décisif. Un jour, causant avec la duchesse, il se prononça nettement contre les généraux qui multiplient les escarmouches au lieu de réserver leurs forces pour des batailles rangées ; il faisait, en parlant ainsi, la critique de sa propre carrière militaire. Il n’eut jamais de grandes batailles, mais seulement des combats plus ou moins brillans et plus ou moins heureux. Ce qui apparaît clairement, c’est que son labeur militaire eut grande ressemblance avec la fameuse toile de Pénélope et qu’il lui fallait chaque matin recommencer le travail de la veille. Pendant trois longues années, malgré la surprise où les succès de ses premiers combats laissèrent les populations, il ne put faire un pas hors de ces comtés du Nord, où il avait son commandement. Les forces qu’il dispersait se reformaient quelques lieues plus loin, les villes qu’il emportait sans trop de peine redevenaient rebelles dès qu’il s’en éloignait et le forçaient à revenir sur ses pas. La seule condition de succès pour le parti royaliste était cependant dans la jonction des forces du nord avec celles du centre et du sud que commandaient Rupert et Charles en personne. Enfin, un jour, il se vit enfermé dans York par les rebelles et serré de si près qu’il fallut que Rupert, faisant ce qu’il n’avait pas pu faire, montât du sud pour le dégager.

La loyauté de Newcastle fut-elle entière et son âme ne fut-elle jamais partagée ? « Les hommes, a dit quelque part M. de Rémusat, obéissent bien plus qu’ils ne le croient à leur véritable opinion ; » rien de plus profondément vrai, mais cette obéissance n’est pas une marque de franchise, comme le croit l’écrivain que nous citons, et, au contraire, elle ne s’obtient d’ordinaire que par une sorte d’outrage à la loyauté. Le rôle d’Ashley Cooper, premier comte de Shaftesbury, sous la Restauration, est un exemple mémorable du triomphe de ces opinions ésotériques qui veulent être servies en dépit de tous les liens d’honneur et de bonne foi ; et qui donc, s’il n’est pas aveugle, ayant considéré même sommairement la carrière de M. de Talleyrand, n’a pas aperçu le libéralisme persistant, opiniâtre, qui la distingue, en dépit des sept ou huit gouvernemens qu’il a servis et de ces nombreux sermens qui n’avaient rien coûté à sa candeur ? Nous avons cherché avec curiosité s’il y avait eu chez Newcastle quelque chose de ce sentiment qui était alors si répandu dans l’aristocratie anglaise, surtout dans la plus haute, et qui fut une des causes principales de la révolution d’Angleterre, c’est-à-dire la crainte que le triomphe du roi ne fût fatal à ses prérogatives. Elle ne pouvait se dissimuler que, si la cause royale l’emportait, on verrait s’établir en Angleterre le même changement qui s’était opéré dans les monarchies continentales, particulièrement celle de France sous la main de Richelieu, une monarchie absolue, entourée d’une noblesse dont le seul rôle serait de faire cortège au souverain et la seule prérogative d’être chargée d’exécuter ses ordres à l’exclusion des autres classes de sujets. Il résultait de cette crainte une extrême division parmi les défenseurs de la cour royale, d’où les cabales, les intrigues, les manèges factieux, les trahisons discrètes, les adroites défections. De là aussi, du côté du roi et des royalistes dévoués sans réserve, les méfiances hasardeuses, les précautions dangereuses, les erreurs de jugement sur les personnes et les actes. La duchesse rapporte à ce sujet un fait fort curieux : « Une certaine personne de qualité ayant été envoyée dans le nord avec un message de Sa Majesté qui était pour lors à Oxford, elle prit monseigneur à part et l’informa que divers membres de la noblesse qui étaient avec le roi désiraient qu’il prît parti avec eux contre Sa Majesté, alléguant que, si Sa Majesté devenait absolue, il perdrait tousses droits et privilèges. » Si le message était sincère, il faut conclure que le roi était servi par des agens peu sûrs, et s’il ne l’était pas, comme le suppose la duchesse sans toutefois se prononcer, il faut conclure que la confiance du roi en ses meilleurs soutiens était médiocre, car alors cette ouverture n’avait d’autre but que de sonder les sentimens secrets de Newcastle et impliquait un soupçon à l’endroit de ses desseins. Mais Newcastle était si loin de partager ces appréhensions générales de l’aristocratie qu’il avait précisément les contraires, c’est-à-dire qu’il craignait que les prérogatives et dignités de la noblesse ne survécussent pas à la défaite du roi, et il répondit dans ce sens au messager dont nous venons de faire mention. Il identifiait donc la cause royale avec la cause de l’aristocratie et il était évidemment de bonne foi en pensant ainsi, car il avait été trop titré par deux souverains successifs pour ne pas être persuadé que la faveur royale était une source certaine de noblesse. A cet égard, les opinions de la duchesse étaient presque républicaines, comparées aux siennes, puisqu’elle n’accordait qu’au temps seul le privilège de créer la noblesse ; aussi, livrée à ses seules inclinations, était-elle peu disposée à l’éblouissement en face de la majesté royale. « Dans une conversation que j’eus avec monseigneur concernant les princes et leurs sujets, je lui dis que j’avais observé que les grands princes n’étaient pas comme le soleil qui envoie directement ses rayons de lumière et ses ondes de chaleur,.. mais que leur gloire et leur splendeur venaient plutôt des honneurs qu’ils recevaient de leurs sujets. » A quoi monseigneur répondit que « les sujets étaient si loin de donner de la splendeur aux princes, que tous les honneurs et titres dans lesquels consiste la principale splendeur d’un sujet sont principalement dérivés d’eux, car, dit-il, s’il n’y avait pas de princes, il n’y aurait personne pour conférer titres et honneurs. » On peut donc tenir pour certain que la loyauté monarchique de Newcastle fut entière, car toutes les paroles qui nous ont été conservées de lui indiquent qu’il considérait la royauté non pas comme une des pièces de la constitution de l’État, mais comme cette constitution même, comme l’institution d’où toutes les autres dérivaient et sans laquelle elles n’avaient plus ni moyens de défense ni raison même d’exister.

Que ce ne fût pas seulement par amitié et reconnaissance pour Charles Ier qu’il prit parti dans la guerre civile, mais aussi par attachement à ce qu’il croyait être la vraie constitution de l’Etat, nous en avons la preuve par les rapports qu’il entretint avec l’église établie pendant toute la durée de son commandement. La chose est d’autant plus à remarquer que, certainement, son protestantisme ne le gênait pas. Ce n’est pas qu’il fît affiche d’incrédulité ou de scepticisme, mais ses paroles et ses écrits montrent assez que sous le rapport des opinions religieuses, il était volontiers partisan de la foi du charbonnier ; cela le dispensait de discussions dangereuses et lui permettait de penser ce qu’il voulait. « Monseigneur, discutant un jour sur la foi avec un savant théologien, lui dit que, dans son opinion, le plus sage parti pour un homme était d’avoir aussi peu de foi que possible en ce monde-ci, et autant de foi que possible en l’autre. » Dans une de ses poésies, un philosophe se lamente de la triste condition de l’homme, si inférieure, par le fait du libre arbitre qui le laisse exposé à l’erreur, à la condition des bêtes qui suivent leur loi sans se tromper. La conclusion de l’auteur, c’est que le meilleur remède à ses doutes se trouve dans cette loi du charbonnier, que le premier curé de campagne venu pourra lui recommander pour le plus grand repos de son âme. Il aimait à plaisanter sur quelques-uns des sujets qui sont l’effroi des crédules et des superstitieux. Une autre de ses poésies est consacrée à une description humoristique de l’enfer, où l’on voit qu’il n’avait, à l’endroit de Satan, de ses compagnons et de ses sujets, aucune des haines et des terreurs de ses ennemis les puritains. Ses haines et ses terreurs à lui étaient les querelles religieuses, sous quelque forme qu’elles pussent revêtir. « Il disait que tous les livres de controverse devraient être écrits en latin, afin qu’il n’y eût que les lettrés qui les fussent et qu’il n’y eût de disputes que dans les écoles, de crainte d’engendrer des actions parmi le vulgaire ; car les disputes et les controverses sont une manière de guerre civile entretenue par la plume et qui souvent tire l’épée du fourreau. Il disait aussi que tous les livres de prières devraient être écrits en langue vulgaire ; que les excommunications ne devraient pas être assez fréquentes pour s’étendre aux peccadilles et que tout ecclésiastique devrait être bon et affectueux pour ses paroissiens, et non orgueilleux et querelleur. » Mais c’est précisément parce qu’il pensait en philosophe qu’il était fermement attaché à l’église établie, car il croyait, avec son ami Hobbes, qu’il ne doit y avoir d’autres croyances parmi les sujets que celles qui sont approuvées, sanctionnées, ordonnées par le souverain ; et l’église établie, émanation directe de la volonté royale et partie intégrante et inséparable de l’Etat, lui apparaissait comme le meilleur instrument de son idéal de pacification religieuse. Il y avait encore à cet attachement une autre raison plus pratique, qui prenait naissance dans ces événemens auxquels il était si étroitement mêlé. Un jour, Charles lui écrivit pour lui ordonner de recruter parmi les catholiques autant de soldats qu’il le pourrait ; avec les dispositions morales que nous venons de faire connaître, il lui en coûtait peu pour exécuter cet ordre. Il obéit ; donc ; seulement, il était trop éclairé pour ne pas savoir que la guerre faite au roi était encore plus religieuse que politique, et que, par cette mesure, Charles courait le double risque de donner à ses adversaires un argument irréfutable et de partager ses défenseurs. Il sentit très finement qu’il était impolitique de mécontenter l’église établie, non-seulement parce que la noblesse campagnarde, qui faisait le meilleur élément des armées royales, lui était fortement attachée, mais parce que, par son adhésion à la cause royale, elle assurait à Charles le bénéfice de combattre sous le couvert de l’orthodoxie protestante. Il prit donc toutes les précautions en son pouvoir pour neutraliser les mauvais effets de cet ordre téméraire ; il multiplia les explications, pour excuser ce recrutement des catholiques, déclara que la première condition qu’il exigeait d’un soldat, c’était d’être fidèle au roi, et que la religion ne faisait rien à cette fidélité, et en même temps il s’efforçait de rassurer l’église établie en lui prodiguant les marques de déférence partout où il passait. Ces marques de déférence, cependant, ne suffisaient pas toujours pour calmer les inquiétudes ; il y avait des récalcitrans qui ne voulaient pas être rassurés, des intempérans que l’excès de leur zèle inclinait à l’opposition, des fervens qui étaient plus touchés des dangers que courait la religion que des dangers que courait la royauté ; contre tous ceux-là, Newcastle avait inventé une sorte de censure ecclésiastique qui était chargée de les ramener à l’orthodoxie politique, en leur rappelant qu’attaquer le roi, c’était attaquer l’église même, puisqu’elle était partie intégrante de l’État, dont le roi était la tête. Lorsqu’il eut occupé le territoire de l’évêché de Durham, il investit de cet office de censeur un théologien en renom, le docteur Coopens, qui eut devoir d’examiner tous les sermons avant qu’ils fussent prêches, d’empêcher qu’aucune allusion hostile ne pût s’y glisser et d’y ajouter tout ce que lui suggérerait son royalisme en faveur de la cause de Charles. Par ce zèle apparent pour l’orthodoxie protestante, qui lui mérita un jour le singulier honneur d’être appelé le plus ferme pilier de l’église par sir Charles Lucas [4], il affaiblissait, s’il ne parvenait pas à le détruire entièrement, le reproche que beaucoup ne manquaient pas de faire au roi de choisir ses défenseurs parmi les plus irréconciliables ennemis de la constitution, en recrutant ses soldats parmi les catholiques. A ceux-là, il pouvait répondre : Ils sont au moins fidèles au roi, tandis que nos adversaires sont à la fois ennemis du roi et de l’église, et qu’importe que les papistes soient traîtres à l’église, puisque moi, leur chef, je suis son défenseur dévoué ?

Il ne manqua donc jamais à la loyauté, mais il y eut un jour où il fut trop clair qu’il céda au dépit et au ressentiment. Rappelons en quelques mots les circonstances où le dépit se produisit. Lorsqu’il eut été délivré par Rupert des troupes de Cromwell et de Fairfax, qui l’avaient tenu bloqué dans York, les rebelles s’éloignaient quelque peu décontenancés sans faire mine de vouloir combattre. C’était double succès pour les armées royales, puisqu’elles avaient forcé l’ennemi à lever le siège et qu’il se retirait sans essayer de reprendre l’avantage ; mais l’impétueux voulut le contraindre au combat qu’il semblait éviter et ordonna de le poursuivre. Newcastle, plus prudent, s’y opposa, allégua l’insuffisance des troupes dont il disposait, et demanda qu’on attendît au moins l’arrivée de certains renforts qui étaient en marche. Alors Rupert montra l’ordre du roi qui lui enjoignait de combattre et lui remettait le commandement en chef des deux armées. Newcastle s’inclina, et s’en alla dormir dans sa voiture, où il fut réveillé par une fusillade qui lui annonçait que la bataille avait commencé. Cette bataille fut celle de Marston-Moor. Le soir, Newcastle quittait l’Angleterre prétendant qu’il ne pouvait plus rien pour la cause du roi ; en réalité, il s’éloignait pour ne pas subir l’affront d’être le second là où il avait été le premier, et d’être commandé là où il avait exercé un commandement sans contrôle et si étendu qu’il comprenait la plupart des attributions royales.

Ce dépit était-il légitime ? La question est délicate ; toutefois, il est juste de convenir que Newcastle trouvait une excuse dans la manière dont son armée avait été formée. Par une coïncidence qui, à l’origine, lui facilita singulièrement sa tâche, les régions où il avait son commandement étaient précisément celles où se trouvaient ses immenses domaines. Lorsque la guerre civile commença, Newcastle trouva les élémens de son armée parmi ses tenanciers, vassaux, cliens de toute sorte. Ces hommes étaient doublement siens, et parce qu’ils relevaient déjà de son autorité ou de son patronage, et parce qu’il les payait de sa propre bourse, le trésor royal étant alors à sec. Il considérait donc son armée comme lui appartenant, c’était une force qu’il prêtait au roi, comme il venait de lui prêter au même moment 10,000 livres sterling. Il considérait tellement cette armée comme son bien propre, qu’il ne souffrait pas qu’aucun officier général, même commandant au nom du roi, lui donnât des ordres trop formels, et que la duchesse rapporte comme une sorte d’injustice faite à son mari que le roi eût, à diverses reprises, retenu pour son service direct les troupes que Newcastle avait prêtées pour escorter quelque convoi d’armes et de munitions ou pour protéger le voyage de la reine lorsque, après son retour de Hollande, elle voulut rejoindre son époux à Oxford. Et ses hommes, surtout dans les rangs des simples soldats, — les factions et trahisons dont il se plaignait n’existaient que parmi ses officiers, — pensaient à peu près comme lui à cet égard. Il y avait parmi ses troupes un régiment qui portait le nom des Habits blancs de Newcastle (White coats of Newcastle). Ce régiment s’était constitué de lui-même en corps d’élite dans des circonstances assez particulières. Lorsqu’il l’avait formé, Newcastle, manquant de la quantité nécessaire de drap d’uniforme, l’avait habillé de drap blanc provisoirement, mais ces hommes voulurent que ce provisoire fût définitif, refusèrent tout autre uniforme, et devinrent pour Newcastle une garde d’honneur qui le servit jusqu’à la fin avec un entier dévoûment.

Il n’était pas jusqu’aux pouvoirs étendus que le roi lui avait conférés qui ne contribuassent à lui faire considérer cette armée comme sienne, car il avait frappé monnaie pour la nourrir et il avait fait des chevaliers pour récompenser les services de ses chefs. Et c’étaient ces troupes levées parmi ses gens, payées de ses deniers, récompensées directement par lui, dont on venait lui disputer, peut-être lui retirer le commandement ! Il y eut encore, probablement, une autre cause à cet exil précipité : c’est que la guerre civile allait prendre une nouvelle forme, tout à l’opposé de celle que Newcastle avait su lui conserver. Précisément parce qu’il avait levé ses troupes parmi ses hommes et qu’il possédait ses domaines là où il commandait, il avait épargné à ces régions du Nord les horreurs qui accompagnent d’ordinaire les guerres civiles ; sa douceur et son humanité naturelles avaient été doublées par ces circonstances, et par là s’expliquent ses intermittences d’action et sa modération envers ses ennemis. Pas d’exactions, pas de maraudes, pas de vols impunis, pas d’incendies ni de dévastations, et le moins de conseils de guerre possible contre les délinquans et les rebelles [5] ; mais, maintenant, tout allait changer de face avec Rupert, dont la qualité de prince étranger ne gênait pas la violence naturelle, qui, en combattant les rebelles, n’avait pas à se souvenir qu’ils étaient ses compatriotes, et dont la marche était invariablement accompagnée par l’incendie et le pillage.

Que ce dépit n’avait rien de passager et combien la blessure subie était profonde, toute la suite de sa conduite le montra avec évidence. Tout en protestant officiellement et à voix haute de son inaltérable dévoûment pour son royal élève, on ne voit pas qu’il ait eu la moindre velléité de le servir ou manifesté le moindre regret de ne le pouvoir, pendant les seize années de l’exil. Tout ce qu’il fit fut d’assister au conseil qui fut tenu en Hollande lorsque Charles II dut entreprendre son expédition d’Ecosse. Il y fut d’avis que le roi prît lui-même le commandement de ses troupes et qu’il s’efforçât de réconcilier les deux partis d’Hamilton et d’Argyle ; quant à prendre part lui-même à l’expédition, il en fut dispensé par les Écossais, qui déclarèrent ne vouloir ni de son concours, ni de sa présence. Une autre fois, comme le marquis de Montrose, partant pour l’Ecosse, lui demandait s’il ne se proposait pas de retourner en Angleterre, Newcastle l’envoya promener en toute courtoisie, lui représentant qu’il n’avait pas l’intention d’être homicide volontairement, en abusant de la confiance de tous ceux qui consentiraient à le suivre dans une entreprise irréfléchie, pour laquelle il n’aurait ni vaisseaux, ni approvisionnemens, ni argent. Les sentimens de son élève étaient à l’unisson des siens. Les Stuart ne brillèrent jamais par la reconnaissance ; et Charles II fut affligé au plus haut degré de ce vice du cœur qui leur fut commun à tous et qui, à chaque génération, découragea leurs serviteurs les plus dévoués ; et ce vice est chez lui d’autant plus choquant qu’il fut de tous le plus intelligent et le plus spirituel [6]. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Newcastle ait connu, lui aussi, les effets de cette royale ingratitude ; seulement, comme elle était difficile à afficher envers un homme qui avait rendu de tels services, elle s’enveloppait de déférence apparente et de respectueuse hypocrisie. En public, Newcastle était toujours le gouverneur bien-aimé ; le prince fréquentait son manège et se plaisait à faire l’éloge des leçons de son maître, en montrant, par son adresse d’écuyer, comme il en avait bien su profiter ; mais les sentimens secrets étaient à l’opposé de ces témoignages extérieurs. Les mots des princes ont toujours de la portée, même lorsqu’ils sont innocens, parce qu’il y a chez tous ceux qui les approchent une propension invincible à chercher où en est leur fortune, ou si leur faveur se maintiendra. En voici un de Charles qui put faire réfléchir le vieux chef des Cavaliers. Pendant son séjour à Anvers, Newcastle reçut plusieurs fois le prince à sa table, et un jour qu’après le repas il tenait sa partie et que le sort s’obstinait à le favoriser, Charles, moitié rieur, moitié dépité, lui dit brusquement : « Monseigneur, est-ce que vous m’avez invité pour faire de moi votre pigeon [7] ? » Ce qui équivalait à dire : croyez-vous que je sois dupe et que je ne vous connaisse pas pour un tricheur à mon égard ? « Cependant, dit la duchesse avec une sournoiserie pleine de finesse, leurs enjeux n’étaient pas du tout considérables, et la partie n’était que pour passer le temps. » Ce qui signifie, à qui sait bien lire : l’insulte, étant sans prétexte, fut gratuite et calculée.

Nous avons dit que, lorsque le retour de Charles en Angleterre fut chose certaine, Newcastle fut des premiers à aller le féliciter de cet heureux événement ; mais une fois sa révérence tirée, il s’embarqua aussitôt pour l’Angleterre, et rien ne dit mieux que cet empressement à s’éloigner quels étaient leurs rapports réels, car s’il était quelqu’un qui fût désigné pour faire escorte au roi, n’était-ce pas son ancien gouverneur, le premier en date et le plus brillant des défenseurs de la cause royale ? Sa place naturelle, obligée, était tellement dans le vaisseau du roi que son fils, lord Ogle, n’alla pas le chercher ailleurs qu’au point où le roi débarqua et qu’il fut, dit encore la sournoise duchesse, très décontenancé, et quelque chose de plus, lorsque Charles lui dit que son père l’avait précédé en Angleterre. Après l’arrivée de Charles, Newcastle, comme au départ de Hollande, alla saluer le roi, et, cela fait, lui demanda la permission de se retirer dans ses terres pour y mettre en ordre, s’il était possible, ses propriétés ravagées. « Sire, lui dit-il dans une petite allocution dont la froideur est fort apparente, je n’ignore pas que beaucoup croient que je suis mécontent, et il est probable qu’ils disent que je me retire par mécontentement ; mais je prends Dieu à témoin que je ne suis nullement ce qu’ils croient, car j’ai tant de joie de l’heureuse restauration de Votre Majesté que je ne puis songer à m’affliger ou à m’inquiéter de rien de ce qui me concerne. Quelque chose donc qu’il plaise à Votre Majesté de me commander, fût-ce de sacrifier ma vie, je l’exécuterai en toute obéissance, car je n’ai d’autre volonté que le bon plaisir de Votre Majesté. » Que le cœur s’était retiré, et que toute affection était morte, ce petit discours le dit, ce nous semble, avec une suffisante clarté. Mais cette défaveur de Newcastle était de l’ordre de ces affaires mondaines dont on dit : « Tout le monde le sait, personne n’en parle. » Charles, ne pouvant ou n’osant l’avouer, et voulant paraître faire quelque chose, créa Newcastle duc en 1665, et cette distinction purement honorifique, qui n’ajoutait rien à son état, fut la seule marque qu’il obtint de l’attention royale. Pas plus que Charles, Newcastle n’avouait ses sentimens réels. « Après le retour en Angleterre, écrit la duchesse, je lui observai un jour que son gracieux maître ne l’aimait pas autant que lui l’aimait ; il me répondit qu’il ne se souciait pas que Sa Majesté lui rendît ou non son affection, car pour lui, il était bien résolu à l’aimer quand même. » Ajoutez cet autre trait, presque cynique, un jour qu’il lui rentrait cinquante mille livres de rentes par suite du décès de la veuve de son fils aîné, lord Mansfield : « Quoique mon roi et seigneur terrestre semble m’oublier, le roi du ciel s’est souvenu de moi, car il vient de me faire cadeau de deux mille livres sterling de rente. » Et encore cet autre mot, d’une si cruelle ironie, à quelqu’un qui se plaignait de n’avoir pas été récompensé selon ses mérites : « Les gouvernemens ne récompensent jamais les services passés ; si vous avez un service présent à rendre, vous pourrez obtenir quelque chose ; mais, même dans ce cas, je vous conseille, comme le moyen le plus sûr, de vous le faire payer d’avance. »

S’il restait encore quelques doutes sur ce refroidissement d’affection entre Newcastle et son élève, il suffirait, pour les dissiper, de lire attentivement les notes personnelles par lesquelles la duchesse termine son livre. Elle y répond, très à découvert, aux détracteurs de son mari [8] et y donne, avec une pleine franchise, la vraie raison de leur retraite. Le mécontentement de Newcastle, dont elle est visiblement l’écho, y éclate avec une extrême amertume. Écoutez plutôt : « J’ai observé que nombre de vieux proverbes sont très vrais et, entre autres, celui-ci : il est meilleur de se trouvera la fin d’une fête qu’au commencement d’une querelle, car très ordinairement ceux qui sont au commencement d’une querelle ont peu de part à la fête, et ceux qui ont couru les plus grands dangers ont peu de part au butin. » Le proverbe et son commentaire sont évidemment à l’adresse des favoris et courtisans du nouveau règne, pour qui se donne la fête de la restauration, au détriment de ceux qui turent acteurs au début de la grande querelle. Voici maintenant quelque chose de plus pratique et qui va plus directement encore à son adresse : « J’ai observé que ceux qui se mêlent le moins des guerres, soit civiles, soit étrangères, sont non-seulement les plus assurés contre le danger, mais les plus exempts de pertes ; et quoique les personnes héroïques estiment la renommée plus que la vie, cependant il y en a beaucoup qui croient que le plus sage parti est d’être spectateur plutôt qu’acteur, à moins que la nécessité ne vous y contraigne ; car il vaut mieux, disent-ils, être assis sur l’escabeau de la quiétude que dans le fauteuil de l’inquiétude active. » Impossible de dire, en termes plus nets : nous sommes joués, dupés, volés ; mais on ne nous y reprendra plus, et désormais nous resterons au logis, que mon illustre époux n’aurait jamais dû quitter. Eh bien ! il faut l’avouer, il y a eu maintes fois des plaintes plus nobles que celles que la duchesse nous fait entendre. Avions-nous tort, dans une précédente étude, de dire qu’il était resté chez elle beaucoup de l’âme de sa mère, calculatrice et prudente ?


III

La partie la plus originale du livre de la duchesse est celle où elle a rassemblé les propos mémorables qu’elle a entendu tenir à son mari sur les sujets touchant à la politique, à la religion, et autres grands intérêts sociaux. Que les opinions que ces propos formulent soient tort différentes de celles qui ont fini par triompher dans toute l’Europe, cela est certain ; ce qui ne l’est pas moins, c’est qu’elles ne sont pas pour étonner ou scandaliser un Français qui se rappelle son XVIIe siècle. Car elles sont dans le plein courant monarchique de cette époque, et présentent la plus frappante ressemblance avec les maximes d’Etat qui ont eu crédit prépondérant chez nous entre l’avènement de Richelieu et la mort de Louis XIV.

Ces opinions sont celles d’un homme de gouvernement qui sert un ordre de choses établi, nullement celles d’un chef de parti qui sert une cause ou un groupe social, et, dans la pensée de Newcastle, elles étaient nationales, précisément parce qu’elles étaient exclusivement monarchiques. Quand il s’entendait appeler traître envers la constitution de l’état, il répondait que c’était tout le contraire de la vérité, puisque cette constitution était la monarchie à laquelle il était tout dévoué, et quand on l’accusait d’être en révolte contre les intérêts de la nation, il répondait que, dans une monarchie, le roi étant l’incarnation même de la nation, être du côté du roi c’était être en même temps pour la société générale. Les traîtres véritables c’étaient les chefs des rebelles qui poursuivaient des vues partielles et servaient des intérêts qui se détachaient de l’ensemble social et ne se réclamaient pas de l’universalité. Aucun alliage aristocratique choquant ne se mêlait à cette foi monarchique. Ce roi, incarnation souveraine de la nation, Newcastle le voulait entouré d’une noblesse riche, mais puissante, et aussi peu nombreuse que possible, car, disait-il avec profondeur, les noblesses pauvres sont portées à être factieuses, et les noblesses nombreuses sont un fardeau pour une société. Le roi, étant l’incarnation de la nation, doit être le chef absolu et unique de l’armée, car sans cette condition « le prince ne règne que par la courtoisie des autres. » Il importe tant qu’il soit seul armé, qu’on peut dire que « les grands princes sont à moitié armés lorsque leurs sujets ne le sont pas. » Newcastle va plus loin encore, il voudrait que les armées fussent la propriété propre des princes, et pour cela qu’elles fussent payées non pas par les subsides levés à cet effet sur la nation, mais directement par le roi même et avec l’argent de son propre trésor privé, de manière qu’elles lui fussent entièrement dévouées, « car tous les hommes suivent la bourse. » Cet idéal de Newcastle a été réalisé un peu plus tard, autant que le leur ont permis leurs ressources, par les premiers souverains de Prusse.

Le prince réunissant les pouvoirs civils et militaires entre ses mains, voilà le gouvernement bien simplifié. Newcastle voudrait une société plus simple encore s’il est possible. Peu de lois, les lois nombreuses ne servent qu’à préparer des embûches au sujet, et cette condition sera facile à remplir puisque le prince réunit tous les pouvoirs civils. On voit que Newcastle avait peu de penchans pour les parlemens, dont la tendance générale est précisément de multiplier les lois ; il en avait encore moins pour les gens de justice de tout plumage. Il aurait voulu que le roi assistât de temps à autre aux séances des cours judiciaires, pour examiner par lui-même les causes de ses pauvres sujets et découvrir les fraudes ou corruptions des magistrats ; de même, il voudrait qu’il y eût une limite aux procès et qu’ils ne pussent être poussés au-delà d’un certain temps. Ce même dédain qu’il avait pour les gens de loi et les beaux esprits politiques, il le portait à peu près sur les gens d’église. Nous avons vu dans un chapitre précédent son horreur des controverses théologiques. « Au fond, disait-il nettement, ce ne sont pas tant les lois, la religion et la rhétorique qui maintiennent un royaume en bon ordre, que les armes. » Les professions libérales en général ne lui inspiraient qu’une médiocre tendresse ; il les considérait comme improductives par nature, et par conséquent comme étant des causes d’épuisement pour la richesse nationale ; il les regardait encore comme aptes à stimuler les ambitions mal justifiées et à servir les esprits d’intrigue et de faction ; aussi aurait-il voulu que ceux qui s’y livraient y restassent enfermés sans empiéter sur d’autres domaines, et qu’il fût pris telles mesures qui empêchassent que dans chacune le nombre des praticiens pût grossir indéfiniment. En revanche, il portait au commerce le plus vif intérêt ; en cela il est bien Anglais, et ses opinions sont bien vraiment nationales. Son idéal de société peut être exprimé en deux mots : il voulait des sujets soumis, mais il voulait des sujets riches, et cela encore dans une pensée monarchique, afin que le prince fût riche aussi ; or, le commerce étant l’unique moyen de créer et d’accroître la richesse, les princes ne sauraient trop l’encourager. Richesse et soumission, deux termes qui sont d’ordinaire plutôt en contradiction qu’en harmonie, mais cette contradiction, Newcastle ne l’apercevait pas plus que ne l’aperçut plus tard notre Fénelon lorsqu’il recommandait à son royal élève de favoriser les arts de la paix de préférence à ceux de la guerre, et de protéger les industrieux de préférence aux ambitieux. On l’aurait fort étonné, si on lui eût dit qu’une des causes les plus puissantes, quoique des moins apparentes, de cette rébellion qu’il s’était efforcé d’arrêter, était précisément dans l’accroissement de la richesse générale qui avait créé, nourri et encouragé chez les sujets l’esprit d’indépendance mieux et plus certainement que n’auraient pu le faire le souci de la liberté et le souci de la religion. Il voyait encore dans un commerce actif un autre avantage, celui-là tout politique et patriotique ; c’est que le commerce exige de fréquens voyages, que les voyages exercent et multiplient les marins, et que les habiles marins sont les vrais défenseurs d’une île. On a fait remarquer qu’il est le premier en date qui ait parlé des remparts de bois de l’Angleterre, expression destinée à une si grande fortune ultérieure, tant en prose qu’en vers. A coup sûr, voilà un programme social bien différent des nôtres, mais dans tout ce que venons d’exposer, qu’y a-t-il qui puisse étonner beaucoup ceux qui savent ce qu’ont pensé chez nous dans le cours du XVIIe siècle nos grands hommes d’État et nos grands écrivains monarchistes ? Richelieu pensait-il autrement sur le rôle de la noblesse, sur les professions libérales, sur le danger qu’il y avait pour un état à permettre aux citoyens de sortir de leurs professions héréditaires ? Louvois pensait-il bien différemment sur l’armée, et était-il plus disposé à croire qu’elle appartenait plutôt à la nation qu’au roi ? Bossuet avait-il plus de tendresse pour l’esprit de controverse ? Cependant il est arrivé mainte fois à plus d’un bon esprit, après avoir rencontré ces opinions dans notre XVIIe siècle, sans en être trop étonné et scandalisé, de n’avoir plus pour elles qu’horreur et mépris s’il tournait ses regards sur l’Angleterre de la même époque. Et pourquoi cette différence, sinon parce que ces opinions ont été chez nous victorieuses pendant un temps, non sans gloire et sans profit pour la nation, tandis qu’elles ont été vaincues en Angleterre, tant le succès est d’ordinaire la mesure du jugement humain, même dans les choses du passé. La philosophie de l’histoire, par exemple, qui n’a à se prononcer que sur des faits accomplis qui ont soit triomphé, soit échoué, et qui par conséquent n’est jamais embarrassée de placer à coup sûr ses enthousiasmes et ses blâmes, connaît-elle une autre justice que celle qui est compatible avec le succès ?

C’est un programme de monarchie très parfaitement absolue que nous venons d’esquisser en plaçant dans un ordre à peu près logique, dont la duchesse ne s’inquiète guère, les conversations de Newcastle. Un dernier trait pour le compléter. Une telle monarchie exigeait des serviteurs entièrement dévoués, et pour les avoir dévoués, Newcastle voulait qu’ils fussent récompensés d’une manière exceptionnellement magnifique, devançant sur ce sujet le système napoléonien, comme sur le sujet de l’armée nous l’avons vu devancer le système des rois de Prusse ; mais il n’admettait pas qu’en aucun temps et dans aucune circonstance les faveurs du souverain pussent se porter sur des opposans à sa volonté. Le livre de la duchesse contient à cet égard une page sérieusement forte, et qui est à citer parce que quelques-unes de ses parties sont d’application sous tous les régimes.

C’est une grande erreur et une faible politique dans un État d’avancer ses ennemis et de s’efforcer de se les rendre amis en les achetant par des honneurs et des places, sous prétexte qu’ils sont d’habiles gens et peuvent faire à l’État beaucoup de mal, et en même temps de négliger ses amis et ceux qui ont rendu à l’État de grands services, en disant : « Ce sont d’honnêtes gens qui ne veulent aucun mal à l’État. » Cette manière de politique vient des païens, qui priaient le diable et non pas Dieu, par la raison qu’ils supposaient que Dieu était bon et ne voulait faire de mal à aucune créature ; mais ils flattaient et adoraient le diable parce qu’ils en avaient peur et pour qu’il ne leur fit pas de mal. Par cette folle politique, les gouvernemens, d’ordinaire, grandissent leurs ennemis et perdent leurs amis ; car d’abord elle enseigne à tous que la seule voie à la faveur est d’être contre l’État ou le gouvernement ; et puis, comme tous les factieux ne peuvent pas être récompensés ou avancés, par la raison qu’un État a plus de sujets qu’il n’a de récompenses ou de places, le nombre de ses ennemis sera toujours nécessairement considérable, car, lorsque leurs espoirs de récompenses seront déçus, ils deviendront plus factieux et opposans plus invétérés qu’ils ne l’étaient d’abord. La meilleure politique pour un État ou un gouvernement est de récompenser ses amis, de punir ses ennemis et de préférer les honnêtes aux factieux ; alors tous seront des amis réels et rendront d’honnêtes services, soit par pur amour et pure loyauté, soit par l’espoir d’avancer, quand ils verront qu’il n’y en a d’autre moyen que de servir l’État.

Cette opinion, très probablement exprimée par dépit et aversion de la politique de Charles II envers nombre d’hommes plus ou moins compromis dans les troubles passés, dit ses lacunes par cette origine même. Parfaitement fondée lorsque l’État est en bonne paix ou qu’il est dans une situation de péril ou de combat, elle est en revanche très impolitique après une période orageuse et lorsqu’il s’agit de pacifier. Charles Ier eut peut-être tort de chercher un moment à gagner Pym et Hampden, mais certainement Charles II agissait avec prudence en cherchant à se concilier ceux de ses adversaires de la veille qui ne s’étaient pas d’avance fermé l’accès à sa faveur en se compromettant jusqu’au crime.

Sur ce sujet des récompenses dues aux services rendus à l’État, Newcastle était presque intransigeant. Un de ses sourds griefs contre Charles II était l’abandon dans lequel, après sa restauration, il avait laissé les vétérans de la guerre civile. Il avait plus d’une fois réparé cette ingratitude autant qu’il était en lui ; mais enfin, ne pouvant suffire à toutes les pétitions, il payait, faute d’argent, en mots amers et en sarcasmes voilés. La veuve d’un soldat, qu’il avait été obligé de refuser, lui disant que les ennemis de sa majesté étaient élevés à de grands honneurs, tandis que ses serviteurs dévoués étaient dans la pauvreté : « c’est une marque que votre mari et moi nous étions des hommes honnêtes, » lui répondit-il. Cette indignation s’est fait jour de la manière la plus significative dans une petite chanson qu’il écrivit pour une des comédies de la duchesse, et qui est trop curieuse pour ne pas être rapportée.


LE CHANT DES ÉMIGRANS.

Le capitaine. — Partons pour notre nouvelle plantation, — partons pour notre nouvelle plantation ; — nous pourrons espérer au moins que, dans ce bienheureux pays, nous n’aurons pas à redouter la corde et la potence.

Le lieutenant. — Partons pour notre nouvelle plantation, — partons pour notre nouvelle plantation, — puisqu’ici, dans cette très méchante nation, il n’y a pour le soldat ni considération ni récompense. Le colonel. — Partons pour notre nouvelle plantation, partons pour notre nouvelle plantation ; — chaque homme avec sa femme, quoique cela nous promette dure vie, et que la pauvreté soit notre premier fonds.

Quelque rétrogrades que puissent paraître ces opinions de Newcastle, nous ne parvenons à y découvrir aucune trace de préjugés ; elles en sont aussi libres que celles même de Hobbes. Il n’y a là aucune idolâtrie monarchique, aucune superstition de caste. S’il veut que la volonté du prince soit la loi souveraine, ce n’est pas par croyance à un droit divin quelconque : il parle au nom du seul pouvoir civil et des conditions nécessaires du fonctionnement de l’État, dont il s’est fait une idée étroite peut-être, mais très précise, sans rien de mystique, à la façon de Jacques Ier, ou de patriarcal, à la façon de Robert Filmer. L’évêque Laud l’avait eu en grande estime ; mais il est probable que, dans les conversations politiques qu’ils eurent ensemble, leur dévoûment mutuel à la cause royale les dispensa de pousser jamais la discussion sur le terrain des premiers principes, sans cela ils auraient eu certaine ment quelque peine à s’entendre. Cela veut dire qu’il avait l’esprit philosophique, mais qu’il ne l’avait pour le monde qu’autant qu’il lui plaisait de l’avoir, dans la mesure où il le jugeait compatible avec l’essentiel de ses opinions et les devoirs qu’elles lui imposaient. Nous avons nombre de témoignages de cet esprit philosophique, et nous en avons déjà produit beaucoup dans le cours de cet essai : il nous reste à citer le plus important de tous, une certaine conversation sur les sorcières, qu’il eut avec Hobbes. Cette conversation, à peu près inédite, n’ayant été relevée, à ma connaissance, par aucun des écrivains qui ont traité de la sorcellerie, est absolument mémorable, tant pour l’opinion qu’elle exprime que pour le commentaire prudent dont la duchesse l’accompagne, et qui prouve le soin avec lequel Newcastle évitait d’ordinaire d’aller jusqu’au bout de sa pensée.

Un autre jour, leur conversation étant tombée sur les sorcières, M. Hobbes dit que, quoiqu’il ne pût croire rationnellement qu’il y eût des sorcières, il ne se sentait pas cependant entièrement libre de croire qu’il n’y en avait pas, par la raison qu’elles confessaient elles-mêmes qu’elles l’étaient, lorsqu’elles étaient strictement interrogées.

Monseigneur répondit que, bien qu’il eût peu de souci qu’il y eût ou non des sorcières, cependant son opinion était que les aveux des sorcières et les souffrances qui en résultaient provenaient de cette croyance erronée qu’elles avaient fait avec le diable un contrat pour le servir moyennant telles récompenses qu’il était en son pouvoir de leur donner ; que c’était leur religion d’adorer le diable et de lui rendre un culte ; qu’elles avaient en cette religion une foi si ferme et si constante, que s’il leur arrivait quelque chose de conforme à leurs désirs, elles croyaient que le diable avait entendu leurs prières et exaucé leurs requêtes, de quoi elles lui rendaient leurs remercîmens, mais que, si les choses arrivaient au contraire de leurs prières et de leurs désirs, alors elles étaient troublées, s’imaginaient l’avoir offensé, ou ne l’avoir pas servi convenablement, et lui demandaient pardon pour leurs offenses. Elles s’imaginent encore que leurs rêves sont des actions extérieures réelles ; par exemple, si elles rêvent qu’elles volent en l’air ou qu’elles s’échappent par la cheminée, ou qu’elles prennent différentes formes, elles croient sans hésiter qu’il en est réellement ainsi, et cette opinion perverse les rend industrieuses à accomplir en faveur du diable de telles cérémonies qu’elles lui rendent un culte et l’adorent comme leur dieu, et choisissent de vivre et de mourir pour lui.

Telle est l’opinion que monseigneur exposa sur les sorcières et que M. Hobbes s’est plu à insérer aussi dans son livre déjà mentionné [9]. Mais monseigneur ne tient pas cette opinion pour si universelle qu’il ne puisse bien y avoir d’autres sorcières que par imagination ; car il ne parle que de cette sorte de sorcières qui ont pour religion d’adorer le diable de la manière dite ci-dessus. Il ne pense pas non plus que ce soit un crime de professer sur les matières indifférentes telle opinion qui lui semble la plus probable, car sur ces matières les hommes peuvent discourir et argumenter comme il leur plaît pour exercer leur esprit, et peuvent changer et altérer leurs opinions selon qu’ils en ont découvert de meilleures assises ou des raisons plus probantes, tandis que sur les matières fondamentales qui intéressent l’église et l’état, il est un si ferme adhérent de l’un et de l’autre qu’il ne maintiendra jamais ou ne défendra des opinions qui peuvent leur être préjudiciables.

La page qu’on vient de lire est ce qui a jamais été dit de plus pénétrant et de plus vrai sur la sorcellerie. Newcastle s’est admirablement rendu compte du sinistre phénomène, et il est allé droit avec une raison supérieure à ce qui en est le centre vital, le cœur même. Nous ne pouvons nous y arrêter autant que nous le voudrions, mais si, comme nous en avons bonne envie, nous abordons directement dans un jour prochain ce sujet de la sorcellerie, il nous plaira de reprendre cette opinion et d’en expliquer la haute portée en lui donnant tous les développemens qu’elle mérite. Qu’il nous suffise de l’employer aujourd’hui pour montrer la nature de l’esprit du duc et combien il était pénétrable à la lumière.

Le duc enfin était poète à ses heures, et ces heures-là étaient fréquentes. Outre ses tentatives dramatiques déjà mentionnées, il écrivait des intermèdes pour des pièces de la duchesse, des chansons amoureuses, de grivoises allégories. Le souvenir de la poésie à la mode à l’époque de sa jeunesse y est visible, et sa mémoire y fait plus d’un emprunt aux poètes antérieurs. Par exemple, il a un boniment de colporteur vantant sa marchandise aux paysans des villages anglais, où il s’est manifestement souvenu de la chanson d’Autolycus dans le Conte d’hiver de Shakspeare. Plus loin, une assez jolie pièce, les Flèches de Cupidon, est une imitation très directe d’une chanson de Robert Greene. En général, les poésies du duc ressemblent singulièrement à celles de sa femme ; comme dans ces dernières, l’inexpérience domine, la gaucherie, et une négligence dans l’exécution d’où naissent des inégalités presque incroyables. Un hémistiche heureux est complété par une demi-ligne de prose plus qu’ordinaire ; ce style est mou et lâché par places comme un membre sans os qui soutienne la chair. Mais on aurait tort pour cela de juger ces poésies méprisables ou seulement médiocres, car elles rachètent leurs faiblesses par la nouveauté des sujets et révèlent une âme originale trahie par ses moyens d’exécution. Rien de banal même dans le lieu-commun, rien d’artificiel même dans le précieux. Poésie de grand seigneur qui en a pris à son aise avec les difficultés de l’art, et à qui le sans-gêne a réussi mieux que ne l’auraient fait probablement un effort plus studieux et un souci plus inquiet du mieux. Et le noble poète est bien foncièrement de son pays ; voilà un adversaire que ses ennemis les puritains n’auraient pu renier pour leur compatriote. L’imagination anglaise est chez lui aisément reconnaissable ; il en a les formes les plus caractéristiques et les préférences même les plus outrées, l’amour de la réalité, le goût du grotesque, la recherche du bizarre. Il les a tellement, ces préférences, qu’il en perd tout aristocratisme, et qu’on éprouve parfois quelque surprise à les rencontrer sous la plume du chef des Cavaliers. Une veine d’humour large, abondante, facile, l’aide merveilleusement à contenter ces préférences en le portant naturellement tantôt vers la satire fantasque, tantôt vers les trivialités amusantes et les réalités picaresques. Un exemple. S’il est un caractère qui ait été cher aux poètes anglais des deux derniers siècles dans leurs momens de réalisme, c’est bien celui du mendiant facétieux et de belle humeur, libre par sa pauvreté même, heureux par son abjection même, à qui ses vices ne peuvent plus nuire, qui sent au contraire par eux l’aiguillon de la vie, et qui à l’occasion peut retrouver par leur moyen un élan d’enthousiasme, voire même une aperception des éternelles vérités. Est-il besoin de rappeler le Beggars’ Bush, cette si amusante comédie de Fletcher, et le Capitaine Jack, le voleur pénitent de l’honnête Defoë, et l’Opéra du mendiant de Gay, ce type à peu près unique de l’opéra comique à l’anglaise, et les Jolly Beggars, cette admirable cantate picaresque de Burns ? Eh bien, croiriez-vous que ce sujet a tenté Newcastle, et qu’il l’a traité sans plus de répugnance ni de mièvrerie que le plus plébéien des poètes, le plus hanteur de tavernes et populacier d’habitudes ? C’est un des plus curieux exemples que le génie de chaque nation exerce universellement sa domination sans distinction de temps, de conditions ni de castes, et qu’il n’y a qu’un même esprit pour tous les hommes d’un même pays. Nous voudrions mettre celte pièce sous les yeux de nos lecteurs rien qu’à ce titre, et quand bien même elle ne serait pas un des meilleurs spécimens qu’on puisse donner du talent de Newcastle comme poète.


LE MARIAGE DU MENDIANT.

Jadis vivait un vieux mendiant dépenaillé qui comptait quatre-vingts hivers bien sonnés. Sa tête était toute chenue, sa barbe longue et blanche comme la neige ; il ne pouvait marcher qu’appuyé sur un bâton, ses yeux chassieux étaient éteints et froids, ses mains, tremblantes de paralysie, ne pouvaient presque plus rien saisir. Son manteau était formé, de plus de pièces qu’arithmétique et algèbre ne peuvent en dénombrer et comptait plus de couleurs que n’en a l’arc-en-ciel. Sa maison, bâtie de mottes de gazon, était adossée à un vieux tronçon de chêne et était percée au sommet pour laisser passer la fumée. Tout proche de lui habitait une vieille mendiante décrépite que toute la ville disait avoir cent ans. Elle n’avait plus une dent, bien mieux, ses gencives même étaient usées et tous ses doigts étaient passés à l’état de pouces ; ses joues étaient sillonnées de rides, profonds tombeaux de toute joie, ses yeux étaient deux trous par lesquels elle ne voyait guère ; à l’occasion, mais peu souvent, elle entendait encore la grosse cloche de la ville ; ses paroles étaient rares, et il était plus rare encore qu’elles eussent un sens. Depuis des années des béquilles assistaient ses jambes endormies par un long oubli du mouvement, et qu’il y avait de temps que ses talens de ménagère avaient cousu ensemble les milliers de loques usées par le vent et la pluie qui lui servaient de vêtemens !

Par un chaud jour d’été, ces deux-là se traînèrent au soleil, tout guillerets comme des mouches quand elles quittent leur long sommeil, et alors Apollon fit ce chef-d’œuvre d’allumer quelques étincelles dans ces cendres mortes. Réchauffé et attendri par ce beau temps, il voulut l’embrasser, mais sa vieille tête à elle tremblait tant qu’autant de fois il essayait, autant de fois il la manquait. Il croyait que c’était pudeur, mais comme c’était bien contre son gré, elle faisait de son mieux pour le contenter sans pouvoir y réussir. Elle grommela quelque chose, mais il ne put pas la comprendre. Alors il cria : « Douce Héro, je serai ton Léandre ! » et elle répondit : « Avant notre rencontre, j’étais froide comme une pierre, mais maintenant je suis Vénus, et vous êtes Adonis. » L’amour parlait par ces deux êtres le même langage passionné qu’il parle par les plus jeunes amans au début même de leur affection ; car Cupidon entend régner toujours sur l’homme et le gouverner depuis le berceau jusqu’à la tombe. Vertueux autant que pressés, ces deux amans ne veulent ni pécher, ni retarder, et sur l’heure, dans toute la chaleur de cette rencontre, ils font serment de se marier. Aussitôt la nouvelle de ce mariage se répandit chez tous les mendians du voisinage et de plus loin. Au jour marqué, boiteux, aveugles et sourds se réunirent. Le fiancé, conduit entre deux boiteux, se poussait lentement d’un pas rythmé par les saccades de la claudication, la fiancée était conduite par deux aveugles qui restaient en arrière d’elle, parce que, vous le savez, l’amour est toujours aveugle. Un prestolet de bourgade, qu’ils allèrent chercher, les maria avec un vieil anneau de rideau. La fiancée n’eut personne pour lui tenir lieu de père, parce qu’elle était si vieille qu’on ne put lui en trouver un.

La chose faite, avec des acclamations de joie bruyante, ils prièrent le dieu de l’hymen d’envoyer un garçon, de faire un miracle, et la paroisse fit très solennellement vœu de prendre à sa charge tous leurs enfans.

Alors un Tom de Bedlam souffla dans sa corne pour appeler les conviés à la fête du mariage. Ils avaient bonne provision d’os à moelle de choix ramassés dans la rue, de carottes tirées du ruisseau d’un adroit coup d’orteil et de je ne sais combien d’autres friandises en plus grand nombre que je ne puis les compter et qu’il serait trop difficile de nommer. Alors vint le banquet indispensable, la ville le donna, c’est-à-dire du pain blanc et de l’aie forte.

Ils se soûlèrent tous si bien qu’ils ne pouvaient se tenir droits ; cependant ils voulurent danser et crièrent : de la musique, holà ! Ils composèrent un orchestre avec des grils, des pincettes et des clés, les aveugles chantèrent comme faisait Homère, quelques-uns sifflaient ou sonnaient dans des bâtons creux et ainsi mélodieusement ils jouèrent une ronde.

Boiteux et boiteuses se groupèrent, et, clochant à qui mieux mieux, dansèrent jovialement ; les sourds s’en mêlèrent à leur tour, car ils ne purent pas y résister quand ils virent ce spectacle, quoiqu’ils n’entendissent rien de la musique, ce qui était pour eux grand bénéfice, et puis enfin ils conduisirent les époux au logis et les y laissèrent soûls comme souris.

Songez que ce que vous venez de lire a été écrit par le plus élégant seigneur d’Angleterre et concluez que toute nation a son génie comme ses mœurs.

Parmi les morceaux écrits par le duc pour les pièces de sa femme, il se trouve un court fragment consacré à la description des qualités qui font le mari modèle. Est-il bien sûr que ce fragment soit du duc ? Il est difficile à un critique étranger de se prononcer en telle matière : cependant nous nous permettrons d’exprimer un doute. Ce portrait du parfait mari ressemble tellement à celui que la duchesse a tracé de Newcastle par deux ou trois fois, qu’on peut dire qu’il n’en est qu’une traduction en vers et que, par conséquent, nous sommes fort tenté de le lui restituer.

Je suis résolue à ne me jamais marier, à moins que je ne trouve un homme de sang noble dont les vertus soient plus grandes que son arbre généalogique ; qui n’ait aucune crainte, sauf celle de commettre une injustice ; qui se rappelle tout, sauf les injures ; qui ait un courage supérieur à celui du lion dans son orgueil et sache cependant cacher ce courage dans sa noble poitrine ; qui soit juste pour la justice même et sache peser toutes choses dans la balance du jugement, dont la vue nette sache découvrir d’emblée la nature des hommes et des affaires ; qui, par le passé, sache prévoir prudemment l’avenir ; qui ait un esprit égal à tous les poètes romains, dont l’imagination soit vive et acérée, sans être pour cela offensive, dont le discours soit clair, concis et n’appartienne qu’à lui ; qui soit aisé et naturel dans toutes les occasions, de nature excellente, une âme apte à s’attendrir et prête à obliger le genre humain entier si la chose était en son pouvoir.

Si ce portrait est du duc, il ne saurait s’en trouver de plus étroitement conforme à l’estime passionnée que la duchesse professait pour lui. Il est probable alors que, pour l’écrire, il s’est contenté de mettre bout à bout les qualités qu’elle avait maintes fois louées en lui, et que ce morceau doit être pris en conséquence comme le plus courtois des remercîmens, puisque, pour tracer son idéal d’époux, il n’a pas cherché d’autre modèle que la réalité qu’elle se glorifiait de posséder.


EMILE MONTÉGUT.

  1. Voyez la Revue du 15 avril.
  2. Ce M. Antoine qui habitait sur la Meuse serait-il par hasard l’ancêtre de l’ex-député lorrain au Reichstag et candidat antiboulangiste à Paris ?
  3. M. Edmond Gosse s’étonne de ne pas trouver mention de Shirley dans le livre de la duchesse. Une telle fidélité reconnaissante n’était pas en effet pour être omise ; mais, les relations de Shirley et de Newcastle étant antérieures à son mariage, elle ne l’a probablement pas connu. Enfin, il est remarquable qu’à l’exception de Hobbes elle ne nomme aucun des beaux esprits de leur intimité.
  4. « Un jour que Monseigneur visitait avec quelques-uns de ses officiers l’église de Durham, et s’étonnait de la grandeur et de la force des piliers qui en soutenaient la structure, mon frère, sir Charles Lucas, qui était avec lui, lui dit qu’il fallait avouer qu’ils étaient en effet très hauts et de grande force ; mais, ajouta-t-il, Votre Seigneurie est un pilier de l’église bien plus considérable que tous ceux-là. »
  5. « Il ne siégea jamais aux conseils de guerre, dit la duchesse ; mais il accordait nombre de grâces à ceux qui étaient condamnés, et comme quelques personnes lui représentaient un jour qu’il devrait s’abstenir de cette clémence, il répondit gaiment que, s’ils pendaient tous les rebelles, ils ne lui en laisseraient aucun à combattre. »
  6. Nous ne pourrions dire si les Cavaliers survivans à l’époque de la restauration trouvèrent tous la juste récompense due à leur dévoûment ; mais nous savons bien que, pour ce qui eut des hommes de lettres, tous ceux qui avaient le mieux servi Charles furent payés de la plus complète indifférence. Voyez plutôt la triste aventure du pauvre Samuel Butler, l’auteur de ce poème d’Hudibras, qui vouait à un ridicule durable le parti puritain, sous la forme burlesque d’un Don Quichotte théologien. La plus complète indigence fut la seule récompense de ce service signalé, et cependant Charles n’ignorait pas l’auteur, car il avait lu son poème et il en avait fait ouvertement l’éloge. Abraham Cowley passa presque tout le temps des guerres civiles en France, au service de la reine Henriette, pour laquelle il déchiffrait les lettres du roi. Lorsque survint la restauration, Charles ne songea jamais à savoir s’il était au nombre des vivans. Certes, Edmond Waller, avec ses versatilités et ses faiblesses, fut un triste caractère politique ; mais Charles II n’avait pas le droit de juger de ce caractère, qui pouvait être mésestimé de tous, sauf de lui. Waller n’était-il pas, en effet, un des auteurs de la conspiration qui a gardé son nom ? N’avait-il pas joué sa tête dans cette affaire, où il gagna son exil et qui coûta la vie à ses complices ? Charles, cependant, feignit d’ignorer ce périlleux dévoûment, qui avait été un acte de repentir de ses précédentes ardeurs parlementaires, et ne voulut se rappeler que sa période d’opposition.
  7. Play the rook with me, exactement notre expression de pigeonner, dans le sens de faire une dupe.
  8. Elle leur fait remarquer, avec beaucoup de sens et de finesse, que Newcastle a fait la chose la plus difficile qu’on puisse faire en temps de guerre civile, c’est-à-dire lever une armée pour la cause de l’ordre et du gouvernement, et elle explique en même temps une des raisons de la faiblesse des partis conservateurs, qui est de toutes les époques. « Il est connu par malheureuse expérience que les partis rebelles et factieux s’assemblent avec plus de soudaineté et en plus grand nombre pour accomplir leurs malfaisans desseins que ne le font les hommes honnêtes et loyaux pour soutenir une juste cause ; et certainement il est déplorable que les méchans soient plus industrieux et plus prospères que les bons, et que les pervers aient plus de courage désespéré que les vertueux n’ont d’activé valeur. » Cette remarque a peut-être pu trouver son application quelquefois de nos jours, quoiqu’elle soit vieille de deux siècles.
  9. Le Léviathan. La seconde opinion que Hobbes a empruntée à Newcastle pour ce livre singulier se rapportait à cette question bizarre, souvent agitée pendant les deux derniers siècles, si l’homme pourrait voler avec le secours d’ailes artificielles ingénieusement construites. Newcastle répondait non, et en donnait pour raison que les bras de l’homme sont dirigés en avant, tandis que les ailes de l’oiseau, qui sont ses bras, sont dirigées en arrière.