Cruelle Énigme (Bourget)/07

Cruelle Énigme. Profils perdus
Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 116-132).
La Chute  ►


VII

TEMPÊTE INTIME


Ce fut au sortir d’un déjeuner chez une amie de Mme de Sauve, et après avoir goûté le plaisir de voir sa maîtresse entrer au moment du café, qu’Hubert Liauran se rendit au quai d’Orléans, où un mot du général l’avait prié de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s’était imaginé, au reçu du billet de son parrain, qu’il s’agissait des arriérés de sa dette. Il savait le comte méticuleux, et plusieurs mois s’étaient écoulés sans qu’il eût acquitté les paiements promis. L’entretien commença donc par quelques paroles d’excuse, qu’il balbutia aussitôt entré dans la pièce du rez-de-chaussée, où il n’était pas revenu depuis la veille de son départ pour Folkestone. Il éprouva en pensée toutes ses sensations d’alors, à retrouver le visage de la chambre exactement tel qu’il l’avait laissé. Les notes sur la réorganisation de l’armée couvraient toujours la table ; le buste du maréchal Bugeaud ornait la cheminée, et le général, habillé d’une veste de chambre taillée en forme de dolman, fumait avec méthode dans sa courte pipe de bois de bruyère. Aux premiers mots prononcés par son filleul, il répondit simplement : « Il ne s’agit pas de cela, mon ami, » d’une voix tout ensemble grave et triste. À cette intonation seule, Hubert comprit trop bien qu’il se préparait une scène d’une importance pour lui capitale. S’il est puéril de croire aux pressentiments, dans la nuance où les gens du peuple prennent ce terme, aucune créature finement douée ne saurait nier que de très petits détails ne suffisent à provoquer la vision précise d’un prochain danger. Le général se taisait, et Hubert voyait dans ses yeux et sur ses lèvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais ce nom n’eût été prononcé entre lui et son parrain. Il attendit donc que la conversation reprît, avec ce battement affolé du cœur qui fait de l’impatience un supplice presque intolérable pour les êtres trop vibrants. Scilly, dont toute l’expérience sentimentale se résumait, depuis sa jeunesse, dans une déception d’amour, se trouvait maintenant saisi d’une grande pitié devant le coup qu’il allait porter à cet enfant si cher, et les phrases qu’il avait combinées, ce matin durant, lui paraissaient n’avoir pas le sens commun. Il fallait parler, cependant. Aux minutes de suprême incertitude, c’est le trait imprimé en nous par notre métier qui se manifeste d’ordinaire et gouverne notre action. Scilly était un soldat, courageux et précis. Il devait aller et il alla droit au fait.

— « Mon enfant, » dit-il avec une certaine solennité, « tu dois savoir d’abord que je connais ta vie. Tu es l’amant d’une femme mariée, qui s’appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L’honneur te défend de me dire la vérité. Mais l’essentiel est de mettre tout de suite les points sur les i. »

— « Pourquoi me parlez-vous de cela, « répondit le jeune homme en se levant et prenant son chapeau, « puisque vous avouez que l’honneur me commande de ne pas même vous écouter ? Tenez ! mon parrain, si vous m’avez fait venir pour entamer ce sujet, brisons là. J’aime mieux vous dire adieu avant de m’être brouillé avec vous. »

— « Aussi n’est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t’ai demandé cet entretien, « répliqua le comte en prenant dans sa main la main crispée que lui avait tendue sèchement Hubert. « C’est pour te dire un fait très grave et dont il faut, oui ! il faut que tu sois informé. Mme de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n’est pas toi. »

— « Mon parrain, » fit le jeune homme en dégageant ses doigts de ceux du vieillard et pâlissant d’une subite colère, « je ne sais pas pourquoi vous voulez que je cesse de vous respecter. C’est une infamie que de dire d’une femme ce que vous venez de dire de celle-là. »

— « S’il ne s’agissait de toi, » répondit le comte en se levant, — et le sérieux triste de son visage contrastait étrangement avec les traits égarés de son filleul, — « tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de Sauve ni d’une autre femme. Mais je t’aime comme j’aimerais mon fils, et je te dis ce que je dirais à mon fils : tu as mal placé ton amour ; cette femme a un autre amant. »

— « Qui ? Quand ? Où ? Quelles sont vos preuves ? » répondit Hubert, exaspéré au delà de toutes limites par l’insistance et le sang-froid du général. « Mais dites ! dites !… »

— « Quand ? cet été… Qui ? un monsieur de La Croix-Firmin… Où ? à Trouville… Mais c’est le bruit de tous les salons, » continua Scilly, et il raconta, sans nommer George ni personne, les détails si indiscutables que ce dernier avait confiés à Mme Liauran, depuis le récit de Philippe de Vardes, le témoin oculaire, jusqu’aux indiscrétions de La Croix-Firmin. Le jeune homme écoutait sans interrompre ; mais, pour quelqu’un qui le connaissait, l’expression de son visage était terrible. Une colère faite de douleur et d’indignation pâlissait jusqu’à sa bouche.

— « Et de qui tenez-vous cette histoire ? » interrogea-t-il.

— « Que t’importe ? » dit le général, lequel comprit qu’indiquer en ce premier moment le véritable auteur de tout ce récit à Hubert, c’était exposer George à une scène dont l’issue pouvait être tragique. « Oui, que t’importe, puisque tu n’es pas l’amant de Mme de Sauve ? »

— « Je suis son ami, » répliqua Hubert, « et j’ai le droit de la défendre, comme je vous défendrais, contre d’odieuses calomnies… D’ailleurs, » ajouta-t-il en regardant fixement son parrain, « si vous refusez de répondre à ma question, je vous donne ma parole d’honneur que d’ici à deux jours j’aurai trouvé ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les coquineries de ces calomnies-là, et que j’aurai une affaire avec lui sans qu’aucun nom de femme soit prononcé. »

Le général, voyant l’état de surexcitation où se trouvait Hubert, et ne sachant par quelles paroles combattre une fureur qu’il n’avait pas prévue, car elle était fondée sur la plus absolue incrédulité, se dit en lui-même que Mme Liauran seule possédait le pouvoir de calmer son fils.

— « Je t’ai dit ce que j’avais à te dire, » reprit-il mélancoliquement. « Si tu veux en savoir davantage, demande à ta mère… »

— « Ma mère ? » fit le jeune homme avec violence. « J’aurais dû m’en douter. Hé bien ! j’y vais. » Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit salon de la rue Vaneau, où Mme Liauran se tenait seule à cette minute. Elle attendait son fils, en effet, mais dans une mortelle angoisse. Elle savait que c’était l’instant de son explication avec Scilly, et l’issue l’en épouvantait maintenant. La vue de la physionomie d’Hubert redoubla encore ses craintes. Il était livide, avec un cercle de bistre sous les yeux, et Marie-Alice ressentit aussitôt le contre-coup de cette émotion visible,

— « Je viens de chez mon parrain, ma mère, » commença le jeune homme, « et il m’a dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m’a peiné davantage encore, c’est qu’il a prétendu tenir de vous les calomnies qu’il m’a répétées sur le compte d’une personne que vous pouvez ne pas aimer… Mais je ne vous reconnais pas le droit de la flétrir auprès de moi, pour qui elle a toujours été parfaite… »

— « Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, » dit Mme Liauran, « tu me fais si mal. C’est comme si tu m’enfonçais un couteau ici… » elle montrait son sein. Ah ! ce n’était pas la voix seule d’Hubert, cette voix brève et dure, qui la torturait, c’était par-dessus tout, et une fois de plus, l’évidence du sentiment qui l’attachait à Mme de Sauve. « Entre elle et moi, » songeait-elle, « il la choisirait. » Sa douleur eut aussitôt pour résultat de raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui était cette femme. Elle trouva dans ce mouvement d’aversion la force de continuer l’entretien : « Tu as perdu le sentiment de notre intérieur, mon enfant, » fit-elle d’un ton plus calme ; « tu ne comprends plus quelle tendresse nous attache à toi et quels devoirs elle nous impose. »

— « Étranges devoirs, s’ils consistent à vous faire l’écho de bruits avilissants pour quelqu’un dont le seul tort est de m’avoir inspiré une amitié profonde. »

— « Non, » dit Mme Liauran, qui s’exaltait à son tour ; « il ne s’agit pas de reprendre une discussion qui déjà t’a mis en face de moi comme pour un duel sacrilège, » et en ce moment le regard du fils et celui de la mère se croisaient comme deux lames d’épées. « Il s’agit de ceci : que tu aimes une créature indigne de toi, et que moi, ta mère, je te l’ai fait dire et je te le redis. »

— « Et moi, votre fils, je vous réponds.. » et il eut le mot de mensonge sur la bouche ; puis, comme effrayé de ce qu’il allait dire : « que vous vous trompez, ma mère. Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton, » ajouta-t-il en lui prenant la main, qu’il baisa ; « je ne suis pas maître de moi… »

— « Écoute, mon enfant, » dit Marie-Alice, dans les yeux de laquelle la douceur inattendue de ce geste fit courir des larmes, « je ne peux pas entrer avec toi dans tout ce triste détail ; » elle lui touchait les cheveux en ce moment comme aux jours où il était petit : « Va trouver ton cousin George. Il te répétera ce qu’il nous a raconté. Car c’est lui qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous prévenir. Mais retiens ce que ta mère te dit maintenant. Je crois à la double vue du cœur. Je n’aurais pas haï cette femme comme j’ai fait dès les premiers jours, si elle ne devait pas t’être fatale. Allons ! adieu, mon enfant. Embrasse-moi, » dit-elle avec un accent brisé. — Comprenait-elle que depuis cette heure les baisers de son fils ne seraient plus jamais pour elle ce qu’ils avaient été ?

Hubert s’élança de l’appartement, sauta dans un fiacre et donna au cocher l’adresse du Cercle Impérial, où il espérait trouver George. Mais tandis que cet homme, stimulé par la promesse d’un fort pourboire, fouettait sa bête à coups redoublés, le malheureux enfant commençait à réfléchir sur le coup si entièrement inattendu qui venait de le frapper. Le caractère de la race d’action à laquelle il appartenait se manifesta par une reprise de possession de lui-même. Il écarta dès l’abord toute idée d’une invention calomnieuse de la part de sa mère et de son parrain. Que ces deux êtres détestassent Thérèse, il le savait. Qu’ils fussent capables d’oser beaucoup pour le détacher d’elle, il venait d’en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le comte pouvaient tout oser, tout, excepté mentir. — Ils croyaient donc à ce qu’ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de George Liauran, lequel avait colporté un des mille bruits infâmes de Paris ; mais dans quel but ? L’esprit d’Hubert, en ce moment, n’admettait pas qu’il y eût un atome de vérité dans l’histoire des relations de sa maîtresse avec un autre homme. Il ne s’attarda pas à discuter le fait en lui-même, il pensa uniquement au personnage de la bouche de qui venait le récit. À quel mobile avait donc obéi ce cousin auquel il allait maintenant demander une explication ? Il le vit en imagination avec son visage mince, sa barbe en pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette vision suscita en lui un singulier sentiment de malaise qui était, sans qu’il s’en doutât, l’œuvre de Mme de Sauve. Jamais George n’avait jusqu’ici parlé d’elle à Hubert d’une manière qui comportât une allusion ou une moquerie. Mais les femmes ont un sûr instinct de défiance, et celle-ci s’était rendu compte, dès les premiers temps, que son amour était nécessairement antipathique au cousin d’Hubert. Elle devinait qu’il voyait seulement une fantaisie de blasée, là où elle voyait, elle, une religion. Une femme pardonne des médisances précises plutôt encore qu’elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d’elle, et elle comprenait que le simple accent de la voix de George prononçant son nom était en désaccord absolu avec les sentiments qu’elle souhaitait inspirer à Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un passé, et George pouvait connaître ce passé. Un frisson la parcourait tout entière à cette seule idée. Pour ces diverses raisons, elle avait employé sa plus fine et sa plus secrète diplomatie à détacher les deux cousins l’un de l’autre. Ce travail portait aujourd’hui ses fruits, et c’était la cause qui inspirait à Hubert une invincible défiance, tandis que le fiacre l’emportait vers le cercle de la rue Boissy-d’Anglas. « Par quel moyen, » songea-t-il, « questionner George ? Je ne peux cependant pas lui dire : Je suis l’amant de Mme de Sauve, vous l’avez accusée de m’avoir trompé, prouvez-le-moi… » L’impossibilité morale d’un tel entretien était devenue, à la minute où la voiture s’arrêta devant le cercle, une impossibilité physique. Hubert se dit : « Après tout, je suis bien enfant de m’occuper de ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran. » Il renvoya son fiacre, et, au lieu d’entrer au club, il marcha dans la direction des Champs-Elysées. Ce qui constitue l’essence merveilleuse de l’amour et son charme unique, c’est qu’il ramasse comme en un faisceau et fait vibrer à l’unisson les trois êtres qui sont en nous : celui de pensée, celui de sentiment et celui d’instinct, — le cerveau, le cœur et toute la chair. Mais c’est aussi cet unisson qui est sa terrible infirmité. Il demeure sans défense contre l’envahissement de l’imagination physique, et cette faiblesse apparaît surtout dans la naissance de la jalousie. Ainsi s’explique la monstrueuse facilité avec laquelle le soupçon surgit dans l’âme de l’homme qui se sait le plus aimé, si un détail quelconque fait se former devant les yeux de son esprit un tableau où il voit sa maîtresse le trompant. Sans doute, l’amoureux ne croit pas à la vérité de ce tableau, mais il ne peut pas non plus l’oublier entièrement, et il en souffre jusqu’à ce qu’une preuve vienne rendre cette image de tous points absurde. Comme il entre dans la formation de ce tableau une grande part de vie physique, plus la preuve sera matérielle, plus la guérison sera complète. C’est exactement ce qui arrive à celui qui se réveille d’un cauchemar, lorsque l’assaut des sensations environnantes vient dissiper le mirage torturant qui l’hallucinait dans son sommeil. Certes, Hubert Liauran, depuis une année qu’il aimait Thérèse de Sauve, n’avait jamais eu un doute, même d’une minute, sur cet amour, dont, par une délicatesse qui se trouvait être de la prudence, il n’avait jamais parlé à personne ; et encore maintenant, après les accusations formulées contre elle par le comte Scilly et Mme Liauran, il ne la croyait pas capable d’une trahison. Cependant ces accusations emportaient avec elles une réalité possible, et tandis qu’il remontait vers l’Arc-de-Triomphe, voici que le souvenir des phrases prononcées par son parrain et sa mère évoqua en lui le spectacle de Thérèse s’abandonnant à un autre homme. Ce ne fut qu’un éclair, et à peine cette vision de hideur eut-elle frappé l’esprit d’Hubert, qu’elle détermina une réaction. Par un violent effort, il chassa cette image, qui s’effaça pour quelques minutes ; puis elle reparut, accompagnée cette fois de tout un cortège d’idées probatrices. Hubert se rappela soudain que, durant le voyage à Trouville, et d’un jour à l’autre, plusieurs lettres de sa maîtresse s’étaient trouvées écrites d’une écriture un peu autre. Il semblait qu’elle se fût mise à sa table en hâte, pour s’acquitter de sa douce corvée d’amour comme d’une tâche précipitamment accomplie. Hubert avait été peiné de ce petit changement momentané, puis il s’était reproché comme une ingratitude cette tendre susceptibilité de cœur. Oui, mais n’était-ce pas aussitôt après cette courte période des lettres négligées que Thérèse avait quitté Trouville, sous le prétexte que l’air de la mer ne lui valait rien ? Ce départ avait été décidé en vingt-quatre heures. Hubert ressentait encore le mouvement de joie étonnée que lui avait procuré ce retour subit. Il ne s’attendait pas à voir Mme de Sauve rentrer à Paris avant le mois d’octobre, et il la retrouvait dans la première semaine de septembre. Cette joie d’alors se transformait rétrospectivement en une vague inquiétude. Est-ce qu’il n’y avait aucun rapport entre le trouble évident des lettres écrites avant ce départ, ce départ même et l’abominable action dont Thérèse avait été accusée ? Mais c’était une infamie à lui que d’admettre, même en imagination, des idées pareilles. Il rejeta sa tête en arrière, ferma ses yeux, plissa son front, et, réunissant toute son énergie d’âme, il put encore une fois chasser le soupçon, il était maintenant dans la plus haute partie de l’avenue. Il se sentit tellement las qu’il fit une action pour lui extraordinaire. Il chercha un café où il put s’arrêter et se reposer. Il avisa une petite taverne anglaise, perdue dans ce coin de Paris élégant, pour l’usage des cochers et des bookmakers. Il y entra. Deux hommes à face rouge, à forte encolure, et que l’on devinait devoir sentir l’écurie, se tenaient debout devant le comptoir. Par cette fin d’un après-midi d’automne, l’ombre envahissait sinistrement ce coin désert. En face du bar courait une banquette vide, et une longue table de bois était chargée d’un numéro de journal anglais à plusieurs feuilles. Hubert s’assit et se laissa servir un verre de vin de Porto, qu’il but machinalement, et qui eut sur ses nerfs tendus un effet d’excitation nouvelle. La vision lui revint, pour la troisième fois, accompagnée d’un nombre d’idées plus grand encore qui, d’elles-mêmes, se classaient en un corps de raisonnement. Thérèse était donc revenue à Paris, si vite, et elle s’était rendue à l’un de leurs rendez-vous clandestins. Pourquoi donc avait-elle eu, entre ses bras mêmes, un si violent accès de sanglots ? Elle était souvent mélancolique dans la volupté. Les ivresses de l’amour aboutissaient d’ordinaire en elle à l’attendrissement triste. Mais qu’il y avait loin de son habituelle et rêveuse langueur à cette frénésie de désespoir ! Hubert en était demeuré comme épouvanté, puis elle lui avait répondu : « Il y avait si longtemps que je n’avais goûté tes baisers. Ils me sont si doux qu’ils me font mal. Mais c’est un cher mal !… » avait-elle ajouté en l’attirant sur son cœur et en le berçant entre ses bras. Ce désespoir ne s’était pourtant dissipé entièrement ni le lendemain ni durant les semaines suivantes, qu’elle avait passées dans une maison de campagne des environs de Paris, chez une de ses amies qu’Hubert connaissait. Il était allé pour l’y voir, et il l’avait trouvée plus silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle était revenue à Paris dans le même état, le visage un peu altéré ; mais il avait attribué ce changement à un malaise physique. Une subite et nouvelle association d’idées lui faisait se dire maintenant : « Si c’était un remords ?… Quel remords ?… Mais de cette infamie… » Il se leva, sortit du café, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothèse. « Insensé que je suis ! » pensa-t-il. » Si elle m’avait trompé, c’est qu’elle ne m’aimerait pas, et quel motif aurait-elle alors de me mentir ?… » Cette objection, qui lui parut irréfutable, chassa le soupçon pour quelques minutes. Puis le soupçon revint, — comme il revient toujours. « Mais qui est ce comte de La Croix-Firmin ? M’en a-t-elle jamais parlé ? » se demanda-t-il. En fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put trouver que ce nom eût jamais été prononcé par elle… Si, cependant… Il aperçut soudain, et dans un coin perdu de sa mémoire, les syllabes de ce nom haï déjà. Il les avait vues imprimées dans un article de journal sur les fêtes de Trouville. C’était sur une feuille du boulevard, certainement, et dans une série où il avait remarqué aussi le nom de sa maîtresse. Par quel hasard ce petit fait, insignifiant en lui-même, revenait-il le tourmenter à ce moment ? Il douta de son exactitude et prit une voiture pour aller jusqu’aux bureaux du seul journal qu’il lût d’habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur l’entrefilet, dont il se souvenait sans doute parce qu’il l’avait lu plusieurs fois à cause de Thérèse. C’était le compte rendu d’une garden party organisée chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela prouvait seulement que ce M. de La Croix-Firmin eût été présenté à Mme de Sauve ? « Ah ! » s’écria le pauvre enfant à la suite de ces meurtrières réflexions, « est-ce que je vais devenir jaloux ? » Cela lui représentait une idée insupportable, car rien n’était plus contraire que la défiance à la loyauté innée de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la chaude tendresse que son amie lui avait prodiguée depuis le premier jour, et, comme il avait dès lors pris l’habitude douce de lui ouvrir tout son cœur, il se dit qu’il avait un moyen assuré d’éloigner pour toujours cette mauvaise vision. Il fallait simplement voir Thérèse et tout lui dire. D’abord, c’était la prévenir d’une calomnie à laquelle elle avait à couper court aussitôt. Puis il sentait qu’un seul mot sorti de la bouche de cette femme dissiperait immédiatement jusqu’à l’ombre de l’inquiétude dans sa pensée, il entra dans un bureau de poste et griffonna sur le papier bleu d’une petite dépêche pneumatique : « Mardi, cinq heures. — L’ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des méchants lui ont parlé d’elle en lui faisant mal. À qui dire tout cela, sinon à la chère confidente de toute douleur et de tout bonheur ? Peut-elle venir demain où elle sait, à dix heures, dans la matinée ? Qu’elle le puisse, et elle sera plus aimée encore, s’il est possible, de son H. L…, qui signifie par cette fin d’après-midi  : Horrible Lassitude. » C’est sur ce ton de puérilité tendre qu’il lui écrivait, avec la mignardise de mots où la passion dissimule souvent sa violence native. Il glissa la fine dépêche dans la boîte, et il fut étonné de se sentir redevenu presque paisible. Il avait agi, et la présence du réel avait chassé la vision.