Cruelle Énigme (Bourget)/08

Cruelle Énigme. Profils perdus
Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 133-149).


VIII

LA CHUTE


Au moment où Thérèse de Sauve reçut la dépêche d’Hubert, elle se préparait à s’habiller pour sortir et dîner en ville. Elle décommanda aussitôt sa voiture, et elle écrivit un mot en hâte pour mettre son absence sur le compte d’une indisposition subite. Elle venait, à la lecture des simples phrases de ce billet bleu, d’être prise d’une sueur glacée et d’un tremblement. Elle consigna sa porte et s’accroupit sur une chaise basse, la tête dans ses mains, devant le feu de la cheminée de sa chambre à coucher. Depuis son retour de Trouville, elle vivait dans une continuelle angoisse, et ce qu’elle redoutait à l’égal de la mort était arrivé. Pour que son ami tant aimé, qu’elle avait quitté à deux heures si parfaitement tranquille et joyeux, fût tombé dans l’état d’esprit qu’elle pressentait derrière le plaintif enfantillage de son billet, il fallait qu’une catastrophe fût survenue. Quelle catastrophe ? Thérèse le devinait trop. On n’avait pas menti à George Liauran. Pendant le séjour de la malheureuse femme aux bains de mer, il s’était joué dans sa vie un de ces drames secrets d’infidélité comme il s’en joue en effet beaucoup dans la vie des femmes qui sont une fois sorties du droit chemin. Mais nos actions, si coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la mesure de notre âme. Il y avait, dans la nature de Mme de Sauve, des portions très hautes à côté de portions très basses, un mélange singulier de corruption et de noblesse. Elle pouvait bien commettre des fautes abominables, mais se les pardonner, comme c’est l’habitude heureuse de la plupart des femmes de ce genre, elle ne le pouvait pas, et maintenant moins que jamais, après ce qu’avait représenté dans sa vie cette passion de plusieurs mois pour Hubert. Ah ! sa vie ! sa vie ! C’est elle que Thérèse de Sauve apercevait dans les flammes tremblantes de la cheminée, par cette fin d’une journée d’automne, et le cœur bourrelé d’appréhensions. Tout le poids des erreurs anciennes, des criminelles erreurs, lui retombait maintenant sur le cœur, et elle se souvenait de l’état de morne agonie où elle se trouvait lorsqu’elle avait rencontré Hubert. Elle avait été douée par la nature des dispositions qui sont les plus funestes à une femme au milieu de la société moderne, à moins que cette femme ne se marie dans des conditions rares, ou bien que la maternité ne la sauve d’elle-même en brisant les énergies de sa vitalité physique et en accaparant les ardeurs de sa vitalité morale. Elle avait le cœur romanesque, et son tempérament faisait d’elle une créature passionnée, c’est-à-dire qu’elle nourrissait à la fois des rêveries de sentiments et d’invincibles appétits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre rencontrent, au début de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins de leur être, c’est entre elles et cet homme de ces fêtes mystérieuses de l’amour comme les poètes en conçoivent sans jamais les étreindre. Lorsque leur destinée veut qu’elles soient livrées, ainsi que l’avait été Thérèse à son mari, à un homme qui les traite dès l’abord en courtisanes et les initie, en fait et en pensée, à la science du plaisir, sans avoir assez de finesse pour contenter l’autre moitié de leur âme, ces femmes-là deviennent nécessairement des curieuses, capables de tomber dans les pires expériences, — et alors leur stérilité même est un bonheur ; car, du moins, elles ne transmettent par cette flamme de vie sentimentale et sensuelle qu’elles ont d’ordinaire héritée de la faute d’une mère. C’était de sa mère, en effet, misérable créature conduite par l’ennui et l’abandon, toute froide qu’elle fût, à de coupables égarements, que Thérèse tenait son imagination rêveuse, tandis qu’il coulait dans ses veines le sang brûlant de son vrai père, le beau comte Branciforte. Avec cela cette enfant d’un libertin et d’une affolée avait été élevée, sans principes religieux ni frein d’aucune sorte, par Adolphe Lussac, homme très immoral que les vivacités de la petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d’elle la convive de bien des dîners où elle entendait tout ce qu’elle n’aurait pas dû entendre, où elle devinait tout ce qu’elle aurait dû ignorer. Qui calculera la part d’influence attribuable, dans les chutes d’une femme de vingt-cinq ans, aux discours écoutés ou surpris par la fillette en robe courte ?

Thérèse, ainsi élevée, mariée très jeune, n’était donc pas arrivée jusqu’à sa rencontre avec Hubert sans avoir eu de ces aventures que la plupart des femmes ont aussitôt, contrairement à la théorie célèbre de la crise, ou qu’elles n’ont jamais. Mais les deux intrigues qu’elle avait traversées de la sorte avaient été pour elle l’occasion de tels dégoûts qu’elle s’était juré de ne plus jamais avoir d’amant. Hélas ! il en est des bonnes résolutions d’une femme qui est tombée et qui a souffert de sa chute, comme des fermes propos d’un joueur qui a perdu trois mille louis et d’un ivrogne qui a dit ses secrets durant son ivresse. Les causes profondes qui ont produit le premier adultère continuent de subsister après que la faute a cruellement abreuvé la coupable de toutes les amertumes. La femme qui prend un amant aime moins cet amant qu’elle n’aime l’amour, et elle continue d’aimer encore l’amour quand l’amant choisi l’a déçue, jusqu’à ce qu’elle arrive, de désillusions en désillusions, à aimer le plaisir sans amour, et quelquefois le plus dégradant plaisir. Thérèse de Sauve ne devait jamais en descendre là, parce qu’un sentiment de l’idéal persistait en elle, trop faible pour contre-balancer les fièvres des sens, assez fort pour éclairer à ses propres yeux l’abîme de ses défaillances. Cette taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d’un désir presque brutal, n’était pas une épicurienne, une légère et gaie courtisane du monde. Conçue parmi les remords de sa mère, Thérèse avait l’âme tragique. Elle était capable de dépravation, mais, incapable de cet oubli amusé qui cueille l’heure fugitive et qui ne retrouve qu’avec effort le nom du premier amant parmi tant d’autres. Non, ce premier amant, ce baron Desforges, soupçonné avec justice par George Liauran, jamais elle ne devait y songer sans une nausée intime, en se rappelant quels tristes motifs l’avaient livrée à lui. C’était un homme réfléchi jusqu’à la rouerie et spirituel jusqu’au cynisme, de la sorte d’esprit parisien qui a cours entre l’Opéra, Tortoni et le Café Anglais. Il avait eu, en faisant la cour à Thérèse, le bon sens de ne pas se perdre, comme les nombreux rivaux qu’il avait alors auprès d’elle, troupe de bêtes de proie en train de flairer une victime, dans les mièvreries des flirtations à la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse de discours et une profondeur dans le vice, offert d’arranger avec lui une sorte d’association pour le plaisir, secrète, sûre, sans avenir, et l’infortunée avait accepté, — pourquoi ? Parce qu’elle s’ennuyait mortellement, parce qu’elle enlevait momentanément Desforges à Suzanne Moraines, une de ses rivales d’élégance ; parce qu’elle était avide de sensations nouvelles et que ce viveur vieillissant avait autour de lui un étrange prestige de libertinage. De cette liaison, que le baron, fidèle du moins à sa parole, n’avait pas essayé de prolonger, Thérèse avait eu bientôt une honte profonde, et elle s’en était échappée comme d’un bagne. Après une année passée à subir ses remords et à se sentir souillée par ce que l’intimité de cet homme lui avait révélé de science du vice, elle avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins de cœur dans la personne de Jacques Molan, l’un des romanciers les plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce charmant conteur, depuis son premier et unique volume de poésie jusqu’à son dernier recueil de nouvelles, ne révélaient pas l’entente la plus minutieuse et la plus attendrie du doux esprit féminin ? Dans cette seconde liaison commencée sur la plus enivrante espérance, celle de consoler les secrètes déceptions d’un artiste admiré, Thérèse s’était bientôt heurtée à l’implacable sécheresse du littérateur usé, chez lequel le divorce est absolu entre le sentiment et son expression écrite. (Voir la Duchesse bleue.) Elle s’était pourtant obstinée à rester la maîtresse de cet homme, même détrompée, par cette raison qui veut que de tous les amours de femmes, le deuxième soit le plus long à finir. Elles veulent bien admettre que le premier ait été une erreur, mais l’erreur du mariage et l’erreur de ce premier amour, cela fait deux ; à la troisième faute, elles se rendent compte que la cause de leur inconduite est en elles et non pas dans les circonstances, et c’est là un aveu trop cruel pour l’orgueil intérieur. Puis l’égoïsme de l’écrivain s’était révélé avec une telle dureté, une fois sûr d’elle, que la révolte avait été trop forte, et Thérèse avait brisé. C’est dans la période d’acre détresse postérieure à cette rupture qu’elle avait rencontré Hubert Liauran. Ce qu’avait été pour elle la découverte de ce cœur d’enfant tendre, du coin de son feu solitaire auprès duquel elle s’obstinait à veiller, elle le voyait si nettement. Dans cette existence, où tout n’avait été que blessure ou flétrissure, — même ses plus vives douleurs n’étaient-elles point déshonorées à l’avance par leur cause ? — avec quelle émotion ravie elle avait mesuré la pureté de cette âme de jeune homme ! Quelle inquiétude elle avait ressentie et quelle crainte de ne pas lui plaire ! Quelle crainte encore, sachant qu’elle lui avait plu, de se perdre dans son esprit ! Comme elle avait tremblé qu’un des cruels indiscrets du monde ne révélât son passé à Hubert ! Comme elle avait employé tout son art de femme à faire de cet amour un adorable poème où rien ne manquât de ce qui peut enchanter une âme innocente et neuve à la vie ! Comme elle avait joui de ses respects et comme elle les avait laissés se prolonger ! Ah ! ces deux journées de Folkestone, quand elle y songeait maintenant, à peine pouvait-elle croire qu’elles eussent été réelles et qu’elle eût eu le courage de leur survivre. Elle se rappelait avoir conduit Hubert à la gare, en dépit de toutes les prudences. Elle l’avait vu disparaître du côté de Londres, penché à la portière du wagon pour la regarder plus longtemps. Elle était rentrée dans l’appartement qu’ils avaient occupé tous les deux, avant de prendre elle-même le train de Douvres. Elle avait passé là deux heures dans le mortel abandon d’une âme comblée de désespoir à la fois et de félicité. Sous le poids des souvenirs, cette âme penchait, comme les fleurs chargées de trop de parfums qui se mouraient autour d’elle, maintenant, dans les vases. C’est qu’elle avait connu là une complète union de ses deux natures, la vibration presque affolante de son être entier.

Elle s’était à demi pardonné son passé en s’excusant elle-même par cette phrase qu’elle disait mentalement à Hubert, comme tant de femmes l’ont dite tout haut à des hommes jaloux d’un autrefois qui fut à d’autres : « Je ne te connaissais pas ! » Rentrés à Paris ensuite, durant le printemps et l’été, qu’elle s’était soigneusement, pieusement, appliquée à vivre de manière à ne pas démériter de lui une seule minute ! Elle avait retrouvé toutes les pudeurs que comporte l’amour complet, mais ennobli par l’âme. Elle tremblait toujours que ses caresses ne fussent une cause de corruption pour cet être si jeune de cœur, si jeune de corps, qu’elle voulait enivrer sans le profaner. Quoiqu’elle fût éperdument éprise, elle avait voulu que les rendez-vous se fissent rares dans le petit appartement de l’avenue Friedland, de peur de ne pas conserver assez longtemps à ses yeux son charme de divine nouveauté. Ils n’avaient pas été bien nombreux, — elle aurait pu les compter et goûter en songe la douceur distincte de chacun, — les après-midi où elle avait retrouvé les délices des heures de Folkestone, tous volets clos, sans lumière,ensevelie dans les bras de son amant, morte à ce qui n’était pas cette minute et cette ivresse. Elle en était venue à ce point d’idolâtrie pour Hubert qu’elle adorait Mme Liauran, quoiqu’elle sût bien qu’elle en était haïe. Oui, elle l’adorait d’avoir élevé ce fils dans cette atmosphère de sensibilité frémissante et pure. Elle l’adorait de le lui avoir gardé, à travers les années de l’adolescence et de la jeunesse, si délicat, si gracieux, si tendre, si à elle, si uniquement à elle dans le passé, dans le présent et dans l’avenir. Car elle avait l’orgueil, presque la folie de son propre amour Elle lui disait : « Ta vie commence, la mienne finit. Oui, enfant, à trente ans une femme est presque à la fin de sa jeunesse, et toi, tu as tant d’années devant toi ! Mais jamais, jamais on ne t’aimera comme je t’aime, et jamais tu ne m’oublieras, jamais, jamais… » Et d’autres fois : « Tu te marieras, » disait-elle. « Elle vit pourtant, elle respire, et je ne la connais pas, celle qui doit te prendre à moi, celle qui dormira sur ton cœur, toutes les nuits, comme moi à Folkestone. Ah ! faut-il que je t’aie rencontré si tard et que je ne puisse te lier à mes baisers !… » Et elle lui entourait le cou avec les tresses défaites de ses longs cheveux noirs. Elle avait repris l’habitude qu’elle avait eue, jeune fille, de se coiffer elle-même, afin qu’il pût manier librement ces beaux cheveux. Puis, quand elle s’était ainsi recoiffée toute seule, qu’elle s’était habillée et voilée, elle revenait auprès de lui, ne voulant pas lui dire adieu ailleurs que dans la chambre mystérieuse où ils s’étaient aimés, et aucune sensation n’était plus forte pour Hubert, elle le comprenait aux palpitations de son cœur, que ce baiser d’adieu qu’elle lui donnait avec des lèvres presque froides. Elle s’en allait, en proie à une tristesse sans nom, mais qu’elle disait du moins à son ami. Car elle ne lui disait pas toutes ses tristesses. Elle était mariée, et, quoiqu’elle eût de tout temps possédé sa chambre à elle, il fallait qu’elle y reçût quelquefois son mari. Hélas ! il le fallait d’autant plus qu’elle avait un amant. Sinistre expiation de son grand amour, dont elle se justifiait en se disant qu’elle devait cela à Hubert ! Si jamais elle devenait mère, pouvait-elle s’enfuir avec lui et lui prendre sa vie ? Et l’implacable nécessité des meurtriers mensonges et des avilissants partages venait la torturer en plein bonheur. Elle s’en absolvait cependant, puisque c’était pour lui, son bien-aimé, qu’elle mentait…

Oui, mais quelle monstrueuse énigme se dressait souvent devant elle ? Ah ! la cruelle, cruelle énigme ! Comment, avec cet amour sublime dans son cœur, avait-elle pu faire ce quelle avait fait ? Car c’était bien elle et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu’elle sentait glacés, avec ses mains qui pressaient son front où battait la fièvre ; elle, avec tout son être physique enfin, qui était partie pour Trouville à la fin du mois de juillet ; elle, Thérèse de Sauve, qui s’était installée pour la saison dans une villa sur la hauteur. Oui, c’était elle… Et pourtant, non ! Il n’était pas possible que la maîtresse d’Hubert eût fait cela… Quoi ? cela ? Ah ! cruelle, cruelle énigme !… De quelles profondeurs de la mémoire de ses sens étaient donc sortis ces passages étranges, ces sourdes tentations de luxure qui avaient commencé de l’assaillir ? Mais est-ce que les sens ont vraiment une mémoire ? Est-ce que les coupables fièvres ne veulent pas s’en aller pour toujours du sang qu’elles ont brûlé dans des heures mauvaises ? Une fois établie en sa villa, elle avait retrouvé des amies d’autrefois, très négligées depuis le commencement de sa liaison avec Hubert. Elle avait fait avec ces femmes et leurs attentifs, leurs fancy men, — comme disait une lady mêlée à ce cercle, — plusieurs parties de campagne, très gaies et très innocentes. Et voici que, jour à jour, elle se prenait, non pas à moins aimer Hubert, mais à vivre un peu à côté de cet amour, à se complaire de nouveau dans les habitudes de familiarités masculines qu’elle s’était interdites depuis une année. Elle était si oisive dans sa villa, sans occupation d’intérieur, sans lecture même. Car elle n’avait jamais beaucoup aimé les livres, et sa liaison avec Jacques Molan l’avait dégoûtée à jamais du mensonge des belles phrases. Quand elle avait écrit à Hubert longuement, puis brièvement à son mari, qui venait d’ailleurs la voir chaque semaine, il lui fallait bien tromper l’ennui, et par moments il lui arrivait comme des bouffées d’idées qu’elle n’osait pas s’avouer à elle-même. Des besoins de sensations s’élevaient en elle, qui l’étonnaient. Elle savait, pour l’avoir entendu dire, que presque tous les hommes, si tendres soient-ils, ne demeurent pas loin de leur maîtresse, si aimée soit-elle, sans éprouver des tentations irrésistibles de la tromper avec la première fille venue. Mais cela était vrai des hommes et non des femmes. Pourquoi donc se trouvait-elle en proie à ces troubles inexplicables, à cette ardeur intime, à cette soif d’ivresses sensuelles dont elle s’était crue à jamais guérie par l’influence de son ennoblissant, de son idéal amour ? La créature dépravée qu’elle avait été autrefois se réveillait peu à peu. La nuit, durant son sommeil, elle était hantée par les visions de son passé. En vain elle avait lutté, en vain maudit sa perversion secrète. Puis elle s’était laissé faire la cour par le jeune comte de La Croix-Firmin. Elle se rappelait avec horreur la sorte de fascination animale que la présence de cet homme, son sourire, ses yeux, avaient exercée sur elle. Puis, — elle aurait voulu mourir à ce souvenir, — un après-midi qu’il était monté chez elle, qu’il faisait une de ces torrides chaleurs par lesquelles la volonté se sent comme malade, il avait été audacieux, et elle s’était abandonnée à lui, d’abord lâchement, puis fougueusement, rageusement. Pendant huit jours elle avait été sa maîtresse, en proie à l’égarement de la passion physique, chassant, chassant toujours le souvenir d’Hubert, se sentant rouler dans un gouffre d’infamie et s’y précipitant plus avant encore, jusqu’au jour où elle s’était réveillée de cette fureur sensuelle ainsi que d’un songe. — Elle avait ouvert les yeux, elle avait jugé sa honte, et, comme une blessée, comme une agonisante, elle avait fui cet endroit maudit, ce complice exécré, pour revenir — à quoi ? et à qui ?

Mélancolique et navrant retour vers ce qui avait été la réparation de sa vie entière et qu’elle avait flétri à jamais ! Elle était rentrée dans l’appartement des heures douces, et elle avait retrouvé Hubert, son Hubert, — mais pouvait-elle encore l’appeler ainsi ? — plus tendre, plus aimant, plus aimé encore. Hélas ! son inexpiable tromperie l’avait-elle rendue pour toujours impuissante à goûter un bonheur dont elle n’était plus digne ? Entre les bras du jeune homme et sur son cœur, elle s’était souvenue de l’autre, et l’extase d’autrefois, la délicieuse et ineffable défaillance dans le trop sentir, l’avait fuie. C’est alors qu’Hubert l’avait vue sangloter désespérément, et une immense tristesse l’avait envahie, une torpeur de mort, traversée de l’inquiétude atroce qu’une indiscrétion quelconque n’arrivât jusqu’à son ami et n’éveillât ses soupçons. De sa réputation, à elle, elle ne se souciait guère ; elle savait bien qu’après s’être conduite comme elle avait fait avec La Croix-Firmin elle ne pouvait guère compter que sur son mépris et sur sa haine. Elle savait aussi ce que vaut la délicatesse des hommes dont c’est la profession d’avoir des femmes. Ce qui la torturait, pourtant, ce n’était pas la crainte qu’en parlant il ne compromît sa sécurité personnelle. Après tout, sans enfants, et riche d’une fortune indépendante, qu’avait-elle à redouter de son mari ? Mais une défiance dans les yeux d’Hubert, elle sentait qu’elle ne pourrait pas la supporter. Peut-être, néanmoins, vaudrait-il mieux qu’il sût l’affreuse vérité ? Il la chasserait comme une malheureuse ; mais tout lui semblait, par instants, préférable au supplice d’avoir ce remords sur le cœur et de mentir sans cesse à ce noble enfant. Elle s’était remise à l’aimer avec une frénésie désespérée, et comme sa révolte contre la partie basse de sa nature la précipitait à l’excès dans l’autre sens, c’est-à-dire vers le romanesque, un insensé désir l’envahissait de tout lui dire, afin que du moins l’humiliation volontaire de son aveu fût comme un rachat de son infamie. Et cependant, quoique le silence fût bien un mensonge, ce mensonge-là, elle avait encore la force de le soutenir ; mais un mensonge effectif, si jamais il l’interrogeait, elle souffrait trop pour en avoir la honteuse énergie. Et cette interrogation, elle allait avoir à l’affronter ; elle la lisait entre les lignes de la dépêche. Ah ! qu’allait-elle faire, maintenant, si elle avait deviné juste ? Elle avait bu du fiel de la honte tout ce qu’elle en pouvait supporter. Aurait-elle le cœur de boire cette goutte encore, la plus amère, et de trahir une fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie ? Du moins, si elle était franche, il faudrait bien qu’Hubert l’estimât de cette franchise, et si elle ne l’était pas, comment elle-même se supporterait-elle ? — Oui ; mais parler, c’était la mort de son bonheur. Hélas ! est-ce qu’il n’était pas mort déjà depuis son retour ? Est-ce qu’elle retrouverait jamais ce qu’elle avait senti autrefois ? À quoi bon disputer au sort ce reste mutilé, souillé, d’un divin songe ?… Et, toute cette nuit, elle plia sous l’agonie de ces pensées, faible créature née pour toutes les noblesses de l’amour unique et fidèle, qui avait entrevu, possédé son rêve ; et puis elle en avait été dépossédée par la faute d’un être caché en elle, mais qui, cependant, n’était pas elle tout entière.