Cousine Phillis/21


XXI


Jamais je n’oublierai l’agonie de ce regard paternel au moment où nous la relevions tous deux, — ni, quand je revins de la pompe où j’étais allé tout courant chercher de l’eau, le geste par lequel le ministre, qui avait pris Phillis sur ses genoux, la tenait pressée contre sa poitrine, comme on tient un enfant endormi, — ni la faiblesse où son effroi l’avait jeté, faiblesse telle qu’il s’efforça vainement de quitter le siège sur lequel il était assis, et où il retomba comme incapable de soulever son léger fardeau.

« Bien vrai qu’elle n’est pas morte ? » me dit-il tout bas, d’une voix rauque, au moment où je rentrais.

Moi non plus, je ne pouvais parler, et je me bornai à lui montrer, autour des lèvres de Phillis, le frémissement de quelques muscles.

Fort heureusement pour nous, la tante Holman, attirée par des bruits inaccoutumés, descendit en ce moment critique. Pâle, tremblante, elle sut pourtant, bien mieux que nous, prendre tous les soins que la situation réclamait. Betty fut appelée. On porta Phillis dans son lit, et je partis au galop sur un cheval qu’on venait de seller à la hâte pour aller chercher le médecin de la ville voisine.

Je ne le trouvai point, cela va sans le dire, et il ne put venir que le lendemain matin. C’était une fièvre cérébrale, il ne nous laissa là-dessus aucun doute ; mais il mit une inflexible réserve à ne se prononcer ni sur les espérances de guérison que nous pouvions garder, ni sur les sombres appréhensions qui de temps à autre nous faisaient envisager comme probable un dénoûment sinistre, une issue fatale.

Je devais partir au commencement d’août ; mais, sans qu’un mot fût prononcé à ce sujet, l’exécution de tous mes plans se trouva indéfiniment ajournée. Je me sentais indispensable au ministre, et ce n’était pas mon père qui dans de telles circonstances m’aurait pressé de quitter Hope-Farm ; — indispensable, ai-je dit, et je m’explique.

À l’heure critique, recueillant le fruit de ses bons exemples et de ses pieuses exhortations, le ministre avait trouvé chez tous ses serviteurs le même bon vouloir, le même intérêt, le même dévouement. Le jour où Phillis tomba malade, il réunit dans la grange encore vide les ouvriers de la ferme. Il réclama leurs prières pour le rétablissement de cette jeune fille aimée de tous ; il leur annonça que, désormais incapable de penser à autre chose qu’à cette enfant sur qui semblaient planer les ailes de l’Ange funèbre, ils ne devaient plus compter sur lui pour la direction de leurs travaux. Chacun s’en tirerait de son mieux. Et c’est ce que firent ces braves gens, dont la muette sollicitude, inscrite sur leurs fronts hâlés, se traduisait chaque matin par quelques questions à demi-voix, par des allées et venues inquiètes, et par ces hochements de tête qui accueillaient d’ordinaire les réponses de Betty, volontiers mêlées de fâcheux pronostics ; mais on n’avait à leur demander ni zèle très-actif, ni promptitude intelligente, et s’il fallait courir au château voisin pour obtenir de la glace, ou lancer une locomotive sur Eltham pour y aller quérir le médecin appelé à se prononcer sur tel ou tel symptôme que son confrère de Hornby signalait comme très-grave, les parents de Phillis ne pouvaient compter sur nulle autre assistance que la mienne.

Nous nous rencontrions sauvent, le ministre et moi ; nous nous parlions rarement : malgré lui, je crois bien, il me gardait une secrète rancune. Il avait vieilli de dix ans en quelques jours. Sa femme et lui voulaient seuls veiller au chevet de la jeune malade, et Dieu leur donna jusqu’au bout la force nécessaire. Betty elle-même n’était admise qu’à la dernière extrémité.

Un jour, par la porte restée entr’ouverte, je vis Phillis. Son abondante chevelure blonde était depuis longtemps fauchée, des linges mouillés entouraient ses tempes, et soutenue par l’oreiller, balançant en avant et en arrière son corps amaigri, les yeux fermés, elle essayait çà et là de fredonner comme autrefois une hymne d’église, mais le chant ainsi commencé s’achevait invariablement en une plainte, arrachée par la souffrance. La mère, assise près d’elle, ne versait pas une larme, et avec une inépuisable patience changeait sans cesse les linges humides, à mesure qu’ils avaient perdu leur salutaire fraîcheur. Tout d’abord je n’avais pas aperçu le ministre ; mais il était là, dans un obscur recoin, agenouillé, les mains jointes, priant avec une ferveur passionnée.

La porte se referma, je n’en vis pas davantage.

Deux de ses collègues arrivèrent le surlendemain. Leur visite, que je lui annonçai à voix basse, parut le troubler étrangement :

« Ils viennent me sommer de leur ouvrir mon cœur… Paul, mon cher Paul, vous ne nous quitterez pas !… Leurs intentions sont bonnes, mais je ne puis attendre que de Dieu les secours spirituels dont j’ai besoin. »

Ces deux ministres étaient plus âgés qu’Ebenezer Holman. À cela près, ni l’un ni l’autre ne pouvait revendiquer sur lui la moindre autorité morale ou intellectuelle. Ils parurent d’abord me regarder comme un intrus ; mais je tins bon, me rappelant la recommandation de mon oncle, et, comme contenance, je pris un des livres de Phillis, un de ces livres étrangers dont je ne comprenais pas le premier mot. Bientôt, par manière de préface, ils m’invitèrent à prier avec eux, ce que je fis de grand cœur.

On se releva, on s’assit : on attendit que M. Holman eût terminé son oraison, prolongée au delà des nôtres, et pris sa place au conclave ; puis le révérend Robinson hasarda sa remontrance, à laquelle son « frère » Hodgson donnait son assentiment par quelques gestes de tête ou quelques interjections glissées entre deux phrases.

M. Holman les écoutait avec une patience évangélique, nonobstant les absurdités palpables dont leur exhortation pieuse était émaillée. Ils venaient lui prêcher la résignation, comme si tout espoir était perdu ; ils venaient lui demander de bénir le Seigneur dans le cas où il plairait au Seigneur de lui reprendre sa fille. Le pauvre homme s’efforçait de comprendre ces idées et d’y entrer ; mais il ne pouvait changer en un cœur de pierre le cœur de chair qui battait dans sa poitrine.

Toujours sincère, il ne voulut ni se tromper lui-même, ni déguiser à ses collègues ce qui se passait en lui.

« Si le jour fatal venait à luire pour moi, leur dit-il, et si Dieu me donne la force dont j’aurai besoin, je reconnaîtrai sa miséricorde ; mais je ne veux pas anticiper sur cette horrible catastrophe… Je ne me résignerai qu’alors et si cela m’est possible… Jusque-là, laissez-moi mon espérance, qui me vient aussi de Dieu, je suppose…

Cette réponse inattendue déconcerta les deux prédicants ; mais celui qui portait la parole n’en adjura pas moins « frère Holman » de scruter à fond sa conscience.

« Demandez-vous, disait-il, pourquoi Dieu vous inflige cette épreuve. Ne veut-il pas châtier en vous ces trop grandes préoccupations d’intérêt purement terrestre, ce zèle immodéré pour la culture de votre ferme et le soin de votre bétail ? N’êtes-vous pas un peu glorieux de vos connaissances, et pour les acquérir n’avez-vous pas négligé les choses divines ? De votre fille elle-même, n’aviez-vous pas fait une sorte d’idole ?…

— Je ne répondrai pas, s’écria le ministre. Rien ne m’oblige à répondre. Dieu seul reçoit la confession de mes fautes… Si coupable que je puisse être (et je le suis sans doute à ses yeux, ajouta-t-il humblement), je tiens, avec le Christ, que les afflictions terrestres ne sont point les châtiments par lesquels Dieu sévit contre les pécheurs.

— Ceci est-il orthodoxe ? » demanda le troisième ministre en se tournant avec déférence vers le révérend Robinson.

Malgré la défense qui m’avait été faite, je jugeai opportun de quitter le cénacle pour aller à la recherche de quelque diversion domestique, et ma bonne chance me fit rencontrer Betty. Dès qu’elle sut de quoi il s’agissait :

« Soyez tranquille, me dit-elle, j’ai votre affaire. Seulement ces gens-là sont de véritables ogres… N’importe, il me reste un bon morceau de bœuf froid, et avec une grosse omelette au jambon vous verrez, vous verrez comme on les apaise en les rassasiant… Ce n’est pas la première fois que j’en fais l’expérience… »

Cette visite, que j’ai relatée pour la singularité du fait, fut presque le seul incident qui vint rompre l’uniformité de nos longues journées et de nos longues nuits, auxquelles ne manquaient ni les soucis de l’âme, ni les fatigues matérielles.

N’allez pas croire, là-dessus, que nos voisins fussent indifférents au sort de Phillis. Ils épiaient au contraire la sortie de n’importe quel serviteur de la famille pour avoir quelque nouvelle de la jeune malade ; mais ils se gardaient bien de manifester leurs inquiétudes en venant jusqu’à la maison, qui, durant ces brûlantes journées d’août, était ouverte, par toutes ses issues, aux bruits extérieurs. Coqs et poules passaient assez mal leur temps, Betty les retenant prisonniers dans une grange vide, où ils demeurèrent plusieurs jours de suite condamnés à une obscurité complète, sans qu’on y gagnât beaucoup sous le rapport du tapage.

Enfin arriva la crise sous la forme d’un sommeil profond d’où la jeune malade sortit avec quelques faibles indices d’une sorte de renaissance. Son sommeil avait duré bien des heures, pendant lesquelles personne de nous n’osait bouger, ni pour ainsi dire souffler. Nous avions passé par tant d’anxiétés que nos cœurs endoloris ne pouvaient s’ouvrir à l’espérance, et en accepter pour gages les symptômes favorables qui se déclaraient simultanément, — la respiration plus régulière, la moiteur de l’épiderme, un retour de teintes rosées sur les lèvres blêmies.