Cousine Phillis/15


XV


Je n’avais plus affaire à un maître aussi indulgent. Le nouvel ingénieur maintenait pour l’emploi des heures une discipline rigoureuse ; et, malgré le voisinage, il se passa quelque temps avant que le loisir me fût donné de retourner à Hope-Farm.

C’était par un autre soir de novembre, froid et brumeux. Une sorte de vapeur ambiante avait pénétré jusque dans l’intérieur de la maison, malgré l’énorme bûche qui, garnissant le fond de l’âtre, aurait dû égayer la salle basse où je trouvai mes parents. La tante Holman et la cousine travaillaient en silence autour de la petite table ronde placée devant le feu. Le ministre avait étalé ses livres sur le dressoir et s’absorbait dans ses études à la clarté douteuse d’une seule bougie. La crainte de le déranger expliquait le silence inaccoutumé qui régnait autour de lui.

On me fit comme toujours bon accueil, sans beaucoup de bruit ni démonstrations extraordinaires ; on s’occupa de faire sécher les surtouts humides dont je venais de me débarrasser en entrant, on hâta les apprêts du souper, et, une fois installé au coin du foyer, je pus à mon aise examiner ce qui se passait autour de moi.

Phillis était toujours très-pâle : ses mouvements accusaient une certaine lassitude ; sa voix avait je ne sais quelles vibrations morbides, je ne sais quels frémissements fiévreux. Aussi active qu’à l’ordinaire, aussi adroite, aussi empressée, l’ancien ressort faisait faute à chacun de ses mouvements.

La tante Holman se mit à me questionner ; le ministre, quittant ses livres chéris, vint prendre place en face de moi et prêter l’oreille aux nouvelles que j’apportais, comme on ouvre sa poitrine aux émanations d’une brise venue de loin. J’avais à leur expliquer une absence de cinq semaines ; mais ils comprirent à merveille les exigences, de ma nouvelle situation et la docilité que je devais apporter dans mes relations avec un supérieur à qui j’étais encore inconnu.

« C’est bien, Paul, c’est bien, me dit le ministre avec un geste d’approbation. Cette forte discipline te sera salutaire…, plus salutaire que la liberté dont tu avais pris l’habitude avec ton ancien patron.

— Ah ce pauvre M. Holdsworth ! s’écria la chère tante. Penser qu’il est à cette heure sur les flots salés !…

— Point, répondis-je, il est débarqué. J’ai reçu de lui une lettre datée d’Halifax. »

Les questions immédiatement tombèrent sur moi dru comme la grêle. Où cela ? comment ? que devenait-il ? se plaisait-il là-bas ? et que sais-je ? La tante me raconta qu’un jour où le vent avait abattu le vieux cognassier du fond, elle avait demandé au ministre une prière pour les voyageurs en mer.

« N’est-ce pas, Phillis ? » ajouta-t-elle.

Phillis, forcée de répondre, prit la parole sur un ton plus élevé que de coutume.

« Oui, dit-elle, nous pensions que la traversée durait un mois…, mais c’est sans doute par navires à voiles.

— Et, demanda le ministre, il ne sait probablement pas encore si son travail lui convient.

— Non, répondis-je, il venait à peine de descendre à terre… Voulez-vous, du reste, que je vous lise ce qu’il m’écrit ?…


« Nous voilà, cher Paul, débarqués sains et saufs après une rude traversée. Je pense que vous serez aise de le savoir ; mais on signale en ce moment même le départ du bateau-poste. Je vous écrirai d’ici à peu.

« N’y a-t-il pas un an que j’ai quitté Hornby, cent ans que j’ai quitté la ferme ?

« Mon bouquet est arrivé intact.

« Rappelez-moi au souvenir des Holman.

« Votre affectionné,
« E. H. »


— Il n’y en a pas long, remarqua le ministre ; mais n’importe, on est bien aise, quand le vent souffle, de savoir ses amis à terre. »

Phillis n’ajouta rien ; elle avait la tête baissée sur son ouvrage, mais je n’imagine pas qu’elle eût tiré l’aiguille une seule fois pendant tout le cours de ma lecture.

Devina-t-elle de quel bouquet était question ? Je ne me charge pas de le dire. Toujours est-il que lorsqu’elle nous montra son visage, on pouvait voir sur ses joues, naguère si pâles, deux plaques d’un rouge vif.

Après une ou deux heures de bonne causerie, il fallut repartir pour Hornby. Je ne savais, dis-je à mes parents, quand je serais libre de revenir les voir, attendu qu’on venait de commencer cet embranchement d’Hensleydale dont les études avaient coûté une si belle fièvre à notre ami Holdsworth.

« À Noël cependant, me dit ma tante, on vous donnera bien quelques jours de congé…

— Ce pauvre garçon, fit observer le ministre, voudra sans doute aller les passer dans sa famille. »

En somme, ils désiraient tous me revoir, et Phillis plus particulièrement me sollicitait par des regards dont l’expression suppliante avait quelque chose de presque irrésistible. D’ailleurs, je ne songeais point à résister ; certain que mon nouveau patron ne me donnerait pas un congé assez long pour me laisser le temps d’aller à Birmingham, je n’avais pas de meilleur parti à prendre que de venir passer vingt-quatre ou quarante-huit heures chez ma bonne tante.

Il fut donc convenu que nous nous retrouverions le jour de Noël à la chapelle d’Hornby, que j’accompagnerais mes parents après le service, et que je resterais avec eux, si cela était possible, toute la journée du lendemain.