Cousine Phillis/08

◄  Chapitre 7
Chapitre 9  ►


VIII


Ainsi dit, ainsi fait, et la visite à Hope-Farm se trouva du coup ajournée à quelques mois.

Notre ingénieur en chef les passa presque entièrement dans la vallée de ***, bien connue des paysagistes qui admirent ses pentes boisées, ses herbages humides, mais qui, profondément encaissée, semble n’admettre qu’à regret les rayons vivifiants du soleil. Dès quatre heures du soir, en plein été, l’ombre commençait à l’envahir. Holdsworth y prit sans doute le germe d’une fièvre lente qui, après l’avoir sourdement miné pendant les derniers mois d’automne, se déclara tout à fait au commencement de la nouvelle année. Il fut forcé de s’aliter pendant plusieurs semaines de suite. Une sœur qu’il avait, mariée à Londres, vint lui donner les soins nécessaires, et je restai chargé de la surveillance des travaux entrepris, en même temps que de l’exploitation de l’embranchement déjà terminé.

On comprendra que le loisir me manquait pour aller souvent à Hope-Farm. Je trouvai cependant le moyen d’y faire de temps à autre quelques rapides apparitions, toujours bien accueillies ; chaque fois on s’informait avec intérêt de l’ami dont la santé compromise me préoccupait si vivement.

Ce fut, je crois, au mois de juin qu’il se sentit assez rétabli pour rentrer à Eltham, où sa sœur le laissa, rappelée elle-même à Londres par une épidémie dont ses enfants avaient été atteints.

N’ayant vu jusqu’alors mon patron que dans la chambre d’auberge où la maladie était pour lui en quelque sorte un état normal, je ne m’étais pas fait une idée juste de l’ébranlement que sa constitution avait subi. Tout au contraire, une fois qu’il fut rentré dans son ancienne résidence, où je l’avais connu si actif, si beau parleur, si prompt à décider toute chose, je constatai un changement bien pénible pour l’affectueuse admiration que je lui avais vouée. Le moindre effort ou de corps ou de pensée le plongeait dans un profond abattement. On l’eût dit incapable ou de former aucun dessein, ou de réaliser ceux qu’il avait pu concevoir.

C’étaient là, je l’ai vérifié plus tard, les symptômes inévitables d’une lente et graduelle convalescence ; mais dans le moment je n’envisageai pas ainsi cet état de choses qui m’étonnait sérieusement, et c’est en ce sens que j’en parlai à mes bons amis de Hope-Farm, chez qui je trouvai immédiatement la meilleure et la plus active sympathie.

« Amenez-nous ce jeune homme, me dit le ministre. L’air de nos environs jouit d’une réputation proverbiale ; ce mois de juin est magnifique. Nous le promènerons parmi nos foins, et le parfum qu’ils exhalent vaudra mieux pour lui que tous les baumes des alchimistes modernes.

— Ajoutez, continua la tante Holman, sans presque laisser à son mari le temps d’achever sa phrase, ajoutez qu’il trouvera ici du lait et des œufs frais à discrétion. Daisy justement vient de vêler, et son lait vaut mieux que la crème de nos autres bêtes. Puis nous avons la chambre à papier tartan, où le soleil donne toute la matinée. »

Phillis ne disait rien, mais semblait, elle aussi, prendre à cœur ce projet hospitalier. Il me séduisait également. Je désirais qu’ils vissent mon ami, je désirais qu’il les connût ; je lui transmis donc, aussitôt que nous nous vîmes, la proposition de mes parents. C’était le soir, il se sentait fatigué ; l’idée de se transporter dans une maison étrangère ne lui souriait en aucune façon. Bref, il me refusa presque, à mon grand désappointement. Le lendemain ce fut tout autre chose il me fit ses excuses de s’être montré si peu gracieux, et m’annonça qu’il allait disposer toutes choses pour être à même de m’accompagner à Hope-Farm le dimanche suivant.

« Car, voyez-vous, ajouta-t-il en riant, je suis trop timide pour y aller seul. Cela vous étonne à coup sûr, vous qui m’avez connu un front d’airain ; mais cette sotte fièvre a fait de moi une véritable petite fille. »

Notre plan fut ainsi réglé : nous irions passer ensemble à la ferme l’après-midi du dimanche, et si l’endroit convenait à M. Holdsworth, il s’y installerait pour une dizaine de jours, s’occupant autant qu’il le pourrait de cette extrémité de la ligne, tandis que je le suppléerais de mon mieux à Eltham.

Lorsque je vis se rapprocher le moment de cette mutuelle présentation, une certaine inquiétude s’empara de moi. Le brillant Holdsworth se plairait-il dans cette famille aux mœurs si paisibles et si particulières tout à la fois ? Lui-même réussirait-il, avec ses façons à demi exotiques, et serait-il compris par mes bons parents ? Je me mis d’instinct à préparer les voies en lui faisant connaître le détail intérieur de la maison où il allait débuter.

« Manning, me dit-il, je crois m’apercevoir que vous ne me croyez pas assez vertueux de moitié pour réussir auprès de vos amis. Voyons, expliquez-vous franchement, ai-je deviné ?

— Ce n’est pas cela, répliquai-je avec une certaine hardiesse. Je vous crois très-vertueux et très-bon ; seulement je ne sais pas si vous êtes doué de la même espèce de vertu.

— Ce qui implique entre nous, — le sauriez-vous déjà, par hasard ? — plus de désaccord probable que s’ils étaient bons et moi… tant soit peu autre chose.

— Ceci me paraît de la métaphysique pure, et vous savez que la métaphysique ne vous vaut rien. Couchez-vous tranquillement, et faites-moi savoir à quelle heure vous voulez que nous partions.

— Au fait, c’est demain dimanche… Ma foi, mon ami, dormons d’abord, nous verrons demain comment la journée s’annonce, » me dit-il avec cette indécision, cette langueur caractéristiques auxquelles je le voyais en proie depuis quelque temps.

Mais le lendemain, au réveil, je ne reconnus plus l’homme de la veille. Le soleil brillait, la matinée était superbe ; il fallut s’habiller en deux temps, partir sans retard ; il semblait que le sol brûlât sous nos pieds. Je me demandais si nous n’arriverions pas un peu trop tôt, et si la tante serait flattée d’être surprise au milieu de ses préparatifs ; mais le moyen de tenir tête à mon impétueux, à mon impérieux compagnon ? Bref, quand nous arrivâmes à la ferme, la rosée brillait encore le long des sentiers, du côté que le soleil n’avait pas touché de ses rayons.

Le grand chien de garde, Rover, s’étirait paresseusement devant la porte close. Quand j’eus soulevé le loquet, il me regarda d’un air moitié amical, moitié méfiant. Dans la salle basse, je ne vis personne.

« J’ignore vraiment où ils peuvent être, dis-je à mon ami ; mais si vous voulez attendre ici, vous asseoir, vous reposer… — Allons donc ! quels toniques vaudraient cet air embaumé ? Sortons au contraire, on respire mal dans cette chambre… Mais où irons-nous ?

— À la recherche de nos hôtes ; Betty nous dira sans doute ce qu’ils sont devenus. »

Pendant que nous traversions la cour de ferme, Rover nous accompagnait majestueusement, comme pour remplir un devoir de sa charge. Betty, qui par ce beau temps faisait volontiers son ouvrage en plein air, était occupée à rincer les vases à lait dans un bassin d’eau de source. Elle nous apprit que ses maîtres, ne comptant sur nous que pour le dîner, étaient allés ensemble jusqu’au bourg voisin. Ils reviendraient certainement à l’heure où ils pensaient que nous devions arriver nous-mêmes.

« Et Phillis ? demandai-je pendant que Holdsworth se familiarisait avec Rover.

— Je l’ai vue passer il n’y a pas longtemps, dit Betty. Elle doit être dans le potager.

— Allons-y ! » s’écria mon compagnon, cessant de jouer avec le chien.

Le potager était peut-être la partie du domaine à laquelle on accordait le moins d’attention, et cependant il était plus soigné que jardins de ferme ne le sont en général. Il promettait en ce moment une riche moisson de légumes et de fruits. Une double bordure de fleurs courait le long des allées sablées. Le vieil espalier du nord était meublé d’assez beaux plants, et sur une pente du terrain qui aboutissait aux viviers s’étendait un vaste lit de fraisiers en pleine fleur. Coupant à droit angle l’allée principale, de longues rangées de pois parmi lesquelles j’aperçus Phillis, — qui elle-même ne nous avait pas encore signalés, — penchée en avant et faisant sa récolte.

Le bruit du sable criant sous nos pieds la fit bientôt se redresser, et, garant ses yeux du soleil qui l’éblouissait, elle nous reconnut aussitôt. Immobile pendant un moment, elle vint ensuite à nous lentement, un peu rouge, évidemment intimidée. Jamais ne l’avais vue ainsi.

« Voici M. Holdsworth, » lui dis-je quand nous eûmes échangé une poignée de main.

Elle leva les yeux sur lui, puis les baissa de nouveau, plus troublée que jamais par le salut solennel qu’il lui adressait en retirant son chapeau, — formalité presque inouïe à Hope-Farm.

« Si vous aviez écrit, me dit ma cousine, mes parents n’auraient pas eu le regret de se trouver absents au moment de votre arrivée.

— C’est ma faute, mademoiselle, interrompit Holdsworth. Il faut me pardonner une irrésolution qui est un des priviléges de mon état de santé. Je n’ai pu me décider à fixer d’avance l’heure de notre départ. »

Je ne sais si Phillis avait bien compris, mais il était assez palpable qu’elle cherchait, sans le trouver, ce qu’il fallait faire de nous. Il me sembla que je devais lui venir en aide. Je la priai de continuer sa petite moisson en lui offrant de l’aider, si elle voulait bien le permettre. Mon compagnon se hâta de proposer aussi ses services :

« À la condition, ajouta-t-il, que je pourrai croquer de temps en temps quelques-uns de ces appétissants petits pois.

— Vous le pouvez à coup sûr, Monsieur, mais nous avons là-bas un champ de fraises, et Paul vous y conduira, si vous voulez.

— Allons, allons, je vois qu’on se méfie de mes talents, reprit Holdsworth, et c’est vraiment bien à tort. Je tiens d’autant plus à me réhabiliter. »

C’était là un style de plaisanterie auquel Phillis n’était pas plus habituée qu’aux révérences du beau monde. Elle eût voulu se défendre de la méfiance qu’on lui imputait, mais, tout compte fait, elle préféra se taire.

Nous nous mîmes tous les trois à la cueillette. Au bout de cinq minutes, le jeune malade se vit réduit à demander grâce :

« J’avais trop présumé de mes forces, » nous dit-il, et ces simples mots donnèrent à Phillis un véritable remords.

— Comment ai-je pu consentir à vous laisser prendre cette fatigue ? Et vous, Paul, n’auriez-vous pas dû m’avertir ? Voilà qui est fini, rentrons bien vite ! »

Elle nous ramena ainsi vers la maison, où elle installa pour le nouvel hôte un ample fauteuil garni de nombreux coussins. Holdsworth épuisé s’y laissa tomber avec délices. Puis elle revint, apportant sur un plateau de l’eau et du vin, des gâteaux, du pain fait à la maison, du beurre à peine sorti de la baratte. Pendant que notre malade se restaurait et reprenait peu à peu bon visage, et tandis qu’il s’excusait en riant de la peur qu’il semblait nous avoir faite, elle le regardait avec une sorte d’anxiété ; mais aussitôt après, rendue à sa timidité naturelle, nous la vîmes se retirer du côté de la cuisine.

M. Holdsworth, à qui elle avait remis avant de s’éloigner ainsi, le journal du comté, n’essaya même pas d’en commencer la lecture. Ses bras s’affaissèrent sur ses genoux, ses yeux malgré lui se fermèrent, et je profitai du sommeil qui venait de l’envahir pour aller rejoindre ma cousine.