Cousine Phillis/06

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VI


La mère et la fille s’étaient mises au travail. Sur la requête de ma tante, je leur lisais tout haut la feuille hebdomadaire du comté. Mon attention était, j’en conviens, ailleurs qu’à cette lecture insipide. Je songeais à la teinte dorée des cheveux de Phillis, éclairés sur sa nuque par un favorable rayon de soleil, — au silence qui emplissait la maison et que le tic-tac monotone de la vieille horloge interrompait seul, — aux exclamations inarticulées par lesquelles mistress Holman témoignait ou de son étonnement, ou de sa sympathie, ou de son horreur, selon la nature des récits que je lui débitais avec la plus entière indifférence.

Le chat ronronnait, ramassé sur lui-même, au coin de la natte placée devant l’âtre, et, comme absorbé dans la monotonie de ma propre voix, je perdais peu à peu la notion de l’espace et du temps. Il me semblait que j’avais toujours vécu, que je vivrais toujours comme en ce moment, lisant tout haut dans cette grande pièce pleine de calme et de soleil.

Betty parut enfin sur le seuil de la cuisine, et du doigt appela Phillis, qui, repliant son ouvrage, sortit immédiatement. Après une minute ou deux, je regardai du côté de la chère tante. Son menton touchait sa poitrine, et je m’assurai qu’elle était profondément assoupie. Je suspendis ma lecture inutile, et, posant le journal à côté de moi, j’allais m’assoupir aussi, quand un souffle frais, m’arrivant en plein visage, me ranima tout à coup. Cette bouffée, d’origine invisible, avait entr’ouvert la porte de la cuisine, incomplètement assujettie par Phillis, et je vis ma cousine, assise près du dressoir, occupée à peler des pommes.

Elle s’acquittait avec sa dextérité habituelle de cet humble travail ; pourtant elle détournait rapidement la tête, deux ou trois fois par minute, afin de jeter un coup d’œil rapide sur un volume ouvert à côté d’elle. Une inspiration de curiosité soudaine me fit quitter ma chais à petit bruit, et, avant que Phillis pût s’en douter, j’étais derrière elle, lorgnant à la dérobée, par-dessus son épaule, ce volume suspect. Il était écrit dans une langue inconnue pour moi, et le titre courant lui-même ne me disait pas grand’chose : — Inferno, ce devait être quelque chose d’infernal, mais encore ?

Au moment où je cherchais à raisonner ainsi mes conjectures, Phillis se tourna, m’aperçut, et sans aucune sorte de surprise, continuant tout haut sa pensée :

« Mon Dieu ! me dit-elle en soupirant, comme tout cela est difficile ! Pourriez-vous me venir en aide ? ajouta-t-elle en posant son doigt au-dessous du vers qui l’embarrassait.

— Qui cela, moi ? non vraiment. Je ne sais pas même en quel langage le livre est écrit.

— Comment, vous ne voyez pas que c’est Dante ? répliqua-t-elle avec une sorte d’impatience et comme désappointée de se voir refuser l’assistance dont elle avait besoin.

— En ce cas, ce doit être de l’italien, répondis-je sans être tout à fait certain de tomber juste.

— C’est de l’italien, et je ne puis m’en tirer toute seule. Mon père, avec son latin, m’explique pas mal de difficultés ; mais il a si peu de temps à lui !

— Vous n’en avez guère non plus, vous qui faites deux choses à la fois.

— Ces pommes, voulez-vous dire ? Ce n’est pas cela qui m’embarrasse… Ah ! si vous saviez l’italien !

— Je ne demanderais pas mieux, m’écriai-je, entraîné par son impétueux désir. Pourquoi M. Holdsworth n’est-il pas ici ?…

— Qui donc est M. Holdsworth ? » demanda Phillis levant les yeux sur moi.

Ici, mon culte enthousiaste, mêlé de je ne sais quel orgueil impersonnel, se donna pleine carrière.

« C’est notre ingénieur principal, répondis-je en me rengorgeant ; un homme tout à fait supérieur ! Aucune science ne lui est étrangère. »

N’était-ce pas quelque chose, pour un ignorant, que de connaître intimement un savant de cet ordre ?

« Comment se fait-il qu’il parle italien ? reprit ma cousine.

— Il a travaillé aux chemins de fer du Piémont, et le Piémont, je crois, est en Italie. Je lui ai entendu dire que, pendant deux années entières, il n’avait eu à sa disposition que des livres italiens.

— En vérité ! s’écria Phillis. Que je voudrais donc !… »

Comme elle n’achevait pas sa phrase, je pris sur moi de traduire la pensée qu’elle hésitait à exprimer. Toutefois ce ne fut pas sans une sorte de répugnance involontaire.

« Désirez-vous que je le consulte, en votre nom, sur ce passage que vous ne comprenez pas ?

— Non, répondit-elle après avoir pris le temps de la réflexion. Non, je crois que cela ne se doit pas. C’est égal, je vous remercie de l’intention. Maintenant allez-vous-en. J’ai le gâteau à préparer pour demain dimanche.

— Ne puis-je rester et vous aider ?

— M’aider ? je ne pense pas. Restez, pourtant, je le veux bien. Vous avoir là ne me déplaît point. »

Cet aveu dépouillé d’artifice me flattait d’une part, et de l’autre il me contrariait quelque peu. J’étais charmé que ma société fût agréable à Phillis ; mais, avec la coquetterie de mon âge, j’aurais bien voulu me poser en amoureux, et j’étais assez avisé pour comprendre que vis-à-vis d’un amoureux elle ne se serait pas exprimée avec autant d’abandon.

Il fallut se consoler, comme le renard du fabuliste, en trouvant les raisins trop verts. Que faire d’une grande fille en tablier à manches, ayant la tête de plus que moi, lisant des ouvrages dont je n’avais jamais ouï parler, et s’y intéressant plus qu’à n’importe quelle créature de mon sexe ?

À partir de ce moment, je cessai de regarder Phillis, dans le secret de mes pensées, comme la reine future de mon cœur et de ma vie ; mais nous n’en fûmes que meilleurs amis, par cela même que cette préoccupation gênante se trouvait à jamais supprimée.

Le même soir, quand le ministre revint de sa tournée pastorale, il était assez mécontent. Presque tous ses paroissiens, plus soucieux de leurs affaires temporelles que de leur salut, s’étaient trouvés hors de chez eux. Quant aux paroissiennes, elles avaient profité de la visite du pasteur pour arborer leurs plus beaux atours.

« Comme s’il fallait tant de broderies et d’affiquets pour écouter la parole sainte ! grommelait M. Holman. Loué soit Dieu, ma bonne Phillis, pour, ne t’avoir pas donné ce goût de parure ! »

Ma cousine, ici, rougit légèrement, et d’une voix humble :

« J’ai bien peur, dit-elle, de n’en être pas tout à fait exempte. Les beaux rubans des demoiselles de la ville me font quelquefois envie.

— C’est tout simple, ajouta aussitôt mistress Holman. Moi-même, ministre, je préfère les robes de soie aux robes de cotonnade.

— L’amour de la parure est une tentation et un piège, dit le pasteur, gardant un air grave. À propos, reprit-il soudain, nous en avons tous, des tentations. Je voudrais, ma bonne amie, que vous fissiez transporter mon lit dans la chambre grise.

— Y pensez-vous ? déménager ainsi, à cette heure, pourquoi cela ?

— Regardez, répondit-il en lui montrant son menton sillonné de deux ou trois estafilades. Je me coupe ainsi tous les matins, et cela par suite des efforts que je fais pour ne pas m’emporter en voyant notre malheureux Timothy entasser négligence sur négligence, maladresse sur maladresse. Que voulez-vous ? c’est plus fort que moi.

— Le fait est, fit observer mistress Holman, qu’on vit rarement plus de paresse et plus d’inintelligence. Il ne vaut pas le pain qu’il nous mange…, et si vous vouliez…

— Quoi ? le renvoyer !… Songez donc qu’il s’agit d’une espèce d’idiot ; songez que cet idiot a femme et enfants. Que deviendrait toute cette famille ? Jamais il ne trouverait une autre place : force nous est de le garder ; mais je ne veux plus me raser à une fenêtre donnant sur la cour où il travaille. Quelque beau matin, dans une crispation, je me couperais la gorge. Il faut donc aller habiter la chambre grise. »

De cette seconde visite à Heathbridge, voilà presque tous les souvenirs que j’ai gardés ; n’omettons pas cependant l’office du dimanche matin, où la famille se rendit en corps.

Le ministre nous précédait, les mains derrière le dos, la tête penchée, songeant au discours qu’il allait prononcer. Je ne pus m’empêcher de remarquer les témoignages de respect que lui donnaient les personnes de toute condition, riches ou pauvres, et auxquelles il ne répondait que par un geste de main, sans jamais échanger le moindre propos avec n’importe qui.

Quant à Phillis, plus d’un regard d’admiration jeté sur elle par les jeunes gens que nous venions à rencontrer me la fit regarder aussi. Elle avait une robe blanche, un mantelet de soie noire selon la mode d’alors, plus un chapeau de paille décoré de rubans bruns. Ce qui manquait au costume, en fait de couleurs, était amplement compensé par le rose vif dont la marche avait animé ses joues et par l’éclat de ses yeux, dont le blanc même avait je ne sais quelle teinte bleuâtre ; ses longs cils noirs, dont je crois avoir déjà parlé, ajoutaient quelque profondeur à leur expression, d’ailleurs calme et sereine. Elle avait travaillé de son mieux à lisser ses cheveux d’or, rebelles néanmoins aux morsures du peigne, et bouclant en dépit de toute contrainte.

Si Phillis ne prenait pas garde aux hommages muets que lui attirait sa beauté naissante, la tante Holman, elle, s’en apercevait de reste. Sa physionomie, naturellement si paisible, m’apparut ce jour-là sous un nouvel aspect, fière et farouche tout à la fois, — heureuse de voir sa fille admirée, et pourtant hostile aux admirateurs, — enchantée qu’on la sût commise à la garde d’un trésor, mais bien décidée à ne pas se relâcher un seul instant de la surveillance la plus stricte.

Y avait-il quelque arrière pensée de ce genre dans l’espèce d’hésitation avec laquelle mes parents m’invitèrent à revenir chez eux lorsque j’en aurais le loisir ? Question délicate, mais sans importance pour le lecteur, qui sait là-dessus à quoi s’en tenir. Je revins donc toutes les fois que M. Holdsworth n’y voyait pas d’inconvénient, et ces parents retrouvés, auxquels je m’attachai bien vite, ne firent cependant aucun tort dans mon cœur à l’affection respectueuse qu’il avait su m’inspirer. Il y a pour la jeunesse tant de façons d’aimer et tant de richesses à dépenser en ce genre !

Je souris quelquefois en songeant aux peines que je me donnais pour faire apprécier M. Holdsworth par les hôtes d’Heathbridge, et pour expliquer à mon jeune patron le charme de cette existence laborieuse et sanctifiée qu’on menait chez le digne pasteur. Pendant tout l’automne, j’allais au moins une fois par mois y passer la journée du samedi, et je n’eus à noter qu’un seul changement aux usages de la maison, changement dont je fus peut-être seul à m’apercevoir. Phillis cessa peu à peu de porter des tabliers à manches. De plus, la robe de cotonnade bleue, vers la fin de la saison, fit place à une robe de mérinos brun. — Ce fut tout ; c’était quelque chose.