Cousine Phillis/04

◄  Chapitre 3
Chapitre 5  ►


IV


Le salon, rarement pratiqué, avait pour tout décor un tapis de feutre ouvragé de tapisserie (travail domestique bien évidemment) qui occupait seulement le centre du parquet, plus deux ou trois portraits de la famille Holman, produits primitifs d’un art au berceau ; — entre les fenêtres, sur un guéridon appliqué au mur, un grand pot de fleurs ayant pour base la Bible in-folio de Matthew Henri.

C’était par égards pour moi qu’on s’installait ainsi dans cette espèce de sanctuaire, et Dieu sait pourtant si j’eusse préféré cette autre pièce, — moitié atelier, moitié cuisine, — où le feu de bois flambait à l’aise dans une cheminée moins exactement noircie, frottée, nettoyée, où le four s’ouvrait tout à côté de l’âtre, où le dîner cuisait à deux pas et sous les yeux des convives, et dont le principal meuble était un jeu de galet en chêne poli, surmonté de corbeilles à ouvrage, toujours un peu trop pleines.

Un seul rayon, courant le long du mur, servait à poser quelques livres, des livres d’usage quotidien et non d’apparat. Il m’arriva plus d’une fois d’en prendre un au hasard, quand je me trouvais seul dans cette grande pièce commune. C’était un Virgile, un César, voire une grammaire grecque, et sur la garde de chaque volume, hélas ! l’oserai-je dire ? — le nom de Phillis Holman, de cette Phillis que je venais de voir l’instant d’avant tranquillement assidue à son ouvrage, ses longs cils noirs abaissés sur ses yeux, et ses cheveux dorés bouclant sur ce beau cou d’un blanc mat, qui de loin semblait un fût de marbre.

Ses livres me faisaient peur, et me la rendaient plus imposante que je ne saurais dire ; mais revenons à cette première soirée.

Après le thé, pris en cérémonie, nous revînmes, le ministre et moi, dans la salle basse où il pouvait fumer à son aise, sans dommage pour les rideaux de damas brun qui ornaient le salon. Il avait « affiché sa Révérence » en roulant autour de son cou une de ces vastes cravates blanches que j’avais déjà vues sous les fers à repasser de la chère tante, et, bien qu’il tint ses yeux fixés sur moi, je ne suis pas très-certain qu’il me regardât beaucoup. En revanche, il me questionnait sans relâche, écartant sa pipe de temps en temps pour en secouer les cendres.

Tant qu’il fut question de ce que j’avais pu apprendre, des livres que j’avais lus, etc., je ne me sentis pas à mon aise un seul moment, et je présume que mes réponses n’eurent rien de très-catégorique ; mais quand il aborda la question « chemins de fer, » je me retrouvai sur mon terrain, d’autant mieux que ma besogne quotidienne me tenait au cœur, et que je m’en occupais avec une sorte de passion, M. Holdsworth exigeant de tous ceux qui travaillaient sous ses ordres qu’ils eussent ce qu’il appelait le « feu sacré. »

Tout en répondant de mon mieux à l’interrogatoire du ministre, je ne pus m’empêcher de remarquer la suite logique, la pertinence de ses questions. Il ignorait, cela va sans le dire, une foule de détails techniques ; mais, une fois maître de quelques prémisses, il en déduisait admirablement bien les conséquences nécessaires.

Phillis, — qui lui ressemblait au moral comme au physique, — levait de temps en temps la tête de mon côté, s’efforçant de me comprendre. Je m’en apercevais bien, et peut-être me donnais-je plus de peine, à cause de cela, pour ne me servir que des expressions les plus claires et mettre dans mes explications l’ordre le plus méthodique.

« Elle verra, me disais-je, qu’on peut savoir quelque chose, alors même qu’on ne s’est pas farci la tête de ces vieux idiomes défunts depuis tant de siècles.

— Allons, finit par dire M. Holman, je commence à m’y connaître. Vous avez une bonne tête, enfant, n’importe d’où elle vous vienne.

— Elle me vient de mon père, répondis-je fièrement. Vous devez connaître son propulseur… La gazette en a parlé. Nous avons le brevet… Se peut-il que personne ignore l’existence du fameux rouage-Manning ?

— Sauriez-vous me dire, mon garçon, le nom de celui qui inventa l’alphabet ? répliqua mon hôte en replaçant sa pipe entre ses lèvres à demi souriantes.

— Ma foi non, répondis-je, mais ceci remonte un peu à loin.

Trois bouffées de pipe avant que l’entretien continuât, il me parut que mon interlocuteur s’amusait de ma vanité filiale.

« Votre père doit être un homme notable, reprit-il enfin. J’ai, en effet, quelque idée de l’avoir entendu nommer, et il est rare qu’une réputation quelconque, si elle ne s’est pas faite dans un rayon de cinquante milles, parvienne jusqu’à Heathbridge.

— Il a bien le droit de prendre en main la cause de son père, » fit observer la tante Holman comme pour m’excuser.

Ceci m’impatienta plus que tout le reste. Mon père se défendait bien tout seul, à mon avis. J’allais exprimer cette pensée quand le ministre, avec une parfaite placidité :

« Sans doute, sans doute, dit-il posément, on a toujours raison quand on obéit à l’inspiration du cœur. Je crois d’ailleurs, en fait, que l’enfant a raison… Tiens, ajouta-t-il, je voudrais connaître ton père. »

Ceci m’était dit avec toute la franchise d’une affectueuse familiarité ; mais j’étais encore froissé, je n’y pris pas garde. Le ministre, qui venait d’achever sa pipe, sortit à l’instant même, et Phillis presque aussitôt le suivit. Elle vint se rasseoir une ou deux minutes après.

Quelque temps s’était écoulé sans que j’eusse encore tout à fait digéré l’espèce d’affront que je croyais avoir subi, quand le ministre, rouvrant la porte par laquelle il était sorti, me fit signe de venir le trouver.

À travers un étroit corridor, je parvins dans un petit réduit de dix à douze pieds carrés, ayant à la fois l’aspect d’un comptoir et d’un cabinet de travail, où se coudoyaient dans le plus pittoresque désordre une table à écrire assis, un bureau à la Tronchin, deux corps de bibliothèque, l’un — le plus grand — empli de vieilles Sommes théologiques, l’autre d’ouvrages spéciaux sur l’agriculture, le drainage, l’élevage des bestiaux, les fumiers et tout ce qui s’ensuit. En outre, sur les murs blanchis à la chaux, s’étalaient toutes sortes de memoranda fixés par des pains à cacheter, des épingles, des clous, tout ce qui s’était trouvé à portée de la main ; par terre, une boîte d’outils de menuiserie ; sur le bureau, des paquets de notes sténographiées.

Comme j’entrais il se tourna vers moi, riant à moitié :

« Cette petite fille prétend que je vous ai blessé. » — Il posa sur mon épaule sa main robuste. — « Aurait-elle raison par hasard ? Ce qui est dit à bonne intention ne doit-il pas être pris de même ? »

Je ne sais ce que je balbutiai, vaincu par tant de bonhomie.

« Bravo, continua-t-il sans me laisser l’embarras de conclure, je vois que nous nous entendrons très-bien, vous et moi. C’est un privilége rare, savez-vous, que d’être admis en ce capharnaüm ; mais que voulez-vous ? j’en suis réduit à implorer votre assistance pour éclairer certains passages d’un livre que j’étudie depuis ce matin. Figurez-vous que j’avais souscrit aux sermons de mon collègue Robinson, et le libraire, par mégarde, m’a fait passer en même temps ce Traité de mécanique. Les sermons m’ayant paru un peu… enfin, n’insistons pas là-dessus… je me suis décidé à garder le tout. J’en serai quitte pour faire durer quelques mois de plus mon habit noir à queue de morue. »

Ce n’était point un livre commode que celui dont il parlait ainsi ; certaines démonstrations mathématiques des plus ardues, compliquées d’une technologie surabondante, le rendaient difficile à comprendre. Les premières m’eussent embarrassé, mais il s’en tirait à merveille, et n’avait à me demander que la traduction d’une foule de mots nouveaux pour lui, pour moi d’un usage quotidien. Nous nous entendîmes donc très-bien, ainsi qu’il l’avait pressenti.

Doué d’un remarquable appétit scientifique, il portait à table des dispositions tout aussi vaillantes ; on voyait cependant qu’elles étaient maintenues en bride et soumises à une règle très-nettement définie.

Après le souper, qui consistait en une tourte d’amples dimensions, le ministre frappant une fois la table de son couteau à découper, prononça cette formule sacramentelle :

« Maintenant ou jamais ! qui veut encore de ce gâteau ?… »

Et comme personne ne répondit, il frappa de même deux coups sur la table. Ce signal fit accourir Betty, qui emporta l’énorme plat du côté de la cuisine, où trois autres serviteurs, dont deux hommes, attendaient aussi leur repas. Derrière elle, on ferma la porte.

« Ceci, me fit remarquer la tante, ceci est en votre honneur. Ordinairement la porte reste ouverte, et le ministre s’entretient avec les gens de sa maison tout aussi volontiers qu’avec moi ou Phillis. »

Vint, quand les domestiques eurent mangé, la prière du soir, une prière improvisée, à bâtons rompus, et que j’aurais difficilement comprise, si un commencement d’expérience ne m’eût aidé à deviner les sous-entendus de ces invocations sans lien saisissable. Je fus un peu étonné d’entendre prier « pour le bétail et pour toute créature vivante, » et je conviendrai naïvement que cette formule inusitée me tira d’une sorte de somnolence où je m’étais engourdi à la longue.

Le plus curieux de cet incident reste encore à dire. Toujours agenouillé, toujours les mains jointes, et s’adressant à son valet de charrue, également agenouillé, qui tourna la tête au premier appel :

« John, lui dit le ministre, as-tu veillé à ce que Daisy eût aujourd’hui sa ration de breuvage chaud ? — deux quarts de gruau, tu sais, John, avec une cuillerée de gingembre et une roquille de bière. — Cette pauvre bête en a besoin, et je crois avoir omis de te le rappeler… Allez donc invoquer la bénédiction du ciel quand vous omettez les soins que vous devez prendre ! » ajouta-t-il à demi-voix, et comme se parlant à lui-même.

Il m’avertit, au moment où nous nous quittions pour la nuit, qu’il ne me verrait guère pendant les trente-six heures dont j’avais encore la libre disposition, attendu que le samedi et le dimanche appartenaient exclusivement à ses paroissiens. Je m’en consolai en songeant que je me trouverais ainsi plus à même de faire ample connaissance avec ma tante et ma cousine, espérant bien que celle-ci ne persisterait pas à me chercher noise au sujet des langues mortes.

« D’ailleurs, me disais-je avant de m’endormir, je prendrai les devants, et au lieu de lui laisser l’initiative, je questionnerai moi-même. Le choix des sujets ainsi me restera. »