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LETTRES FAMILIÈRES
D’UN MARIN
II. — 1848-1851[1]


À bord de la frégate la Reine-Blanche,
le 15 septembre 1848. Rade de Bombay.


Je n’ai pas reçu le moindre petit avis, soit direct, soit officiel, sur mon remplacement. Je suis aujourd’hui exactement comme il y a six mois. J’ai voulu venir ici parce que j’avais besoin de savoir ce qui se passe en France. À Bourbon, nous étions au milieu d’une incertitude étouffante ; les nouvelles qui nous arrivaient tous les jours étaient si vagues, si contradictoires, si alarmantes, qu’il n’y avait plus moyen de tenir ; il semblait que la France fût plongée dans une abominable anarchie et livrée à des bandits. Enfin nous respirons un peu : toute civilisation n’est pas encore éteinte en France. Nous nous croyions menacés d’une invasion de barbares ; mais l’aspect de cette assemblée nationale n’est pas encore rassurant : la république nous paraît tituber, il nous semble qu’elle est bien peu dans les mœurs et les besoins de la France. Et pourtant nous n’apercevons aucun homme de cœur et de talent pour nous tirer du gâchis où nous allons tomber. À l’allure de gaspillage qu’adopte l’assemblée, il est évident que l’état sera obligé de suspendre incessamment ses paiemens ; c’est la crise financière qui amènera la vraie crise politique. Tout ce qui s’est passé depuis février ne nous inspire que dégoût et horreur. Le roi semble avoir été frappé de paralysie, les princes d’incapacité, le ministère de folie, la garde nationale de stupeur, la chambre des pairs et des députés d’une insigne lâcheté ; on dirait que tous ces gens-là avaient tellement la conscience qu’ils trahissaient leur pays, que pas un n’a eu le courage de rester, dût-il mourir à son poste. Cet abandon du gouvernement de juillet est inimaginable. La république n’a été qu’un escamotage, personne n’était prêt. Le premier qui a osé prendre le pouvoir, délaissé par tous, est devenu souverain. Et puis ces scènes de juin ! Il n’y a plus de sentiment à faire ; la question est bien posée : entre la barbarie et la civilisation, qui triomphera ? De tout cela, il est évident que nous allons avoir en France de bien mauvais jours à passer, que l’hiver prochain sera dur, et l’année suivante ! Oh ! cette assemblée nationale ne méritera que le mépris…

Je suis venu à Bombay pour chercher des ordres ; dans deux mois, je puis avoir une réponse, si le ministère veut bien me répondre par le prochain courrier de l’Inde. J’ai fait de la Reine-Blanche une frégate admirable. Le bâtiment, l’équipage et la musique, qui est délicieuse, tout cela est merveilleux. On ne peut rien imaginer de plus complet, de plus satisfaisant pour l’orgueil national, et maintenant que je me suis donné tant de peines pour obtenir ce résultat, que je n’ai plus qu’à en jouir, il faut que je le remette aux mains d’un successeur ! Voilà la vie ; ce n’est jamais pour soi qu’on travaille. Au moins j’ai la satisfaction, au milieu de l’ébranlement général de la France, d’avoir conservé et préparé à mon pays un élément de force dont il peut être fier. Tout est soudé à bord, et tout fonctionne avec un ensemble, avec une habileté ! on dirait que ce n’est qu’un seul corps, qu’une seule âme. Nos amis d’Angleterre n’en reviennent pas, c’est une admiration perpétuelle. On m’a dit que M. Febvrier-Despointes venait me remplacer ; je n’en ai reçu aucun avis positif ; sa nomination n’est même pas dans le Moniteur. C’est une chose singulière que ce mystère qu’on a fait : suis-je donc un homme si redoutable que personne n’ose signer et me signifier mon rappel ? Le fait est que je suis peu disposé à fléchir lâchement. Ma correspondance ne doit pas leur laisser le moindre doute à cet égard. J’irai leur demander compte de ce qu’ils font de ma patrie et pour ma patrie, et si je puis, par un moyen honnête, devenir membre de cette assemblée nationale, je les ferai marcher droit, ou ils m’emporteront. Je ne saurais vous exprimer l’indignation dont je suis saisi à la vue de la lâcheté dont tous les partis font preuve. Et les hommes de l’ancien gouvernement et les républicains sont également sans caractère. Il n’y a que les communistes qui montrent du nerf ; mais c’est le féroce courage du tigre, ce sont des cannibales qu’il faudra traquer et poursuivre. Ainsi nous entrons dans une voie de révolutions et de batailles.

Ah ! la France s’ennuyait. Eh bien ! elle va avoir des drames pour se distraire, nous ne faisons que commencer. S’il ne s’établit pas bientôt un bon et rude despotisme pour fouetter la France tous les matins, nous nous entre-déchirerons. Je ne me rends pas bien compte de la conduite de M. de Lamartine et des motifs qui l’ont rendu incompatible à tous les partis. Je me tiens prêt à retourner en France dès que j’en aurai reçu l’ordre ; sera-ce avec ma frégate ou abord d’une gabare ? Sera-ce comme passager ou comme commandant ? J’espère qu’ils n’auront pas eu la bassesse de songer à me rappeler comme passager, car j’ai le droit de porter le front haut et fier. Je ne souffrirai pas la moindre insulte ; je suis parfaitement résolu, quoi qu’il arrive, à conserver l’énergie de mon langage tout comme celle de mon âme. Malheureusement c’en est fait de notre marine : dans un an, l’argent nous manquera, les armemens seront considérablement diminués, car c’est une chose chère que la flotte ; mais tout cela n’est pas une raison pour se dégrader personnellement. Que vais-je retrouver en arrivant en France ? Si vous me répondez à Bombay par le courrier de l’Inde du 24, je pourrai recevoir votre lettre ; donnez-moi des détails sur ce qui se passe. Nous avons bien des journaux, je les trouve d’une étrange pâleur : le National lui-même me semble tomber en déconfiture. Enfin j’ai perdu le fil des événemens ; les hommes et les caractères m’échappent, je ne vois plus les ficelles de la coulisse. Si j’avais le Journal des Débats, à son ton, à son langage, je devinerais bien des choses ; mais le National devenu journal ministériel ! et défendant timidement la république ! c’est à n’y plus rien comprendre. Je n’écris pas à M. de La Grange par ce courrier-ci : je vous prie de lui donner de mes nouvelles. Vous voyez que mon esprit n’est pas abattu, je me sens des forces pour la patrie, et je veux les aller dépenser là. — En me rendant ici, je me suis vu repris aux Seychelles d’une atteinte de coliques végétales ou sèches qui m’a fait bien souffrir ; je suis resté huit jours au lit, au lieu d’aller courir les forêts de l’île et les curiosités naturelles qu’on y trouve. Les bains chauds, très chauds, m’ont guéri. J’y ai sué sang et eau. La transpiration m’a couvert de ce qu’ils appellent ici des bourbouilles ; c’est le cachet de la bonne santé, et en effet depuis ce moment je me porte bien. Je suis ici en pays de connaissance : j’y ai eu autrefois bien des distractions et des plaisirs ; je les retrouverais encore, si je pouvais, dans l’état de convulsions où est aujourd’hui mon pays, chercher des distractions et des plaisirs. Je n’ai jamais compris ces bals des victimes de la révolution. Quel esprit faut-il donc avoir pour se réjouir des désastres de la patrie ? Les Anglais me font des avances et des gracieusetés infinies ; je n’ose m’y livrer. Je ne puis plus détacher ma pensée de la France : je ne savais pas ce que c’est qu’une révolution, tout en est ébranlé. Comment ! le roi et M. Guizot avaient vu la révolution de juillet, et ils ont pu mener leur barque avec tant de maladresse ? J’en reste stupéfait. L’expérience ne sert à rien, qu’à faire faire plus de sottises. Je ne vois pas le nom de M. de La Grange à l’assemblée nationale ; je suis inquiet de sa santé. Ce sont de rudes coups que ceux qu’on reçoit ainsi, qui menacent votre existence, et le passé et l’avenir. Les esprits doivent être dans un vague alarmant. J’espère pour vous, pour M. de La Grange, pour M. le duc de La Force, que vous aurez passé tout l’été à la campagne, ne vous occupant que le moins possible de tout ce bouleversement social. J’ai bien vu votre nom dans des réunions de bienfaisance, mais toute cette charité n’est plus bonne à rien. C’est les armes à la main que doit maintenant se décider le sort de la patrie ; priez Dieu pour nous, et aux armes ! Je vous dépose ici tous mes souvenirs ; ne m’oubliez pas !


À bord de la Reine-Blanche, le 3 octobre 1848.
Rade de Bombay.

Je vous ai prévenue que je resterais ici jusqu’au 24 novembre pour recevoir la réponse à mes lettres du 15 septembre dernier. Je ne sais absolument rien sur moi ni sur ma frégate. C’est une chose surprenante que les journaux français ne renferment rien qui nous soit relatif. La chaleur est très grande en ce moment ; nous avons une quinzaine de jours encore de ces temps lourds à supporter, puis viendra ce qu’on appelle le renversement de la mousson, et le temps sera plus frais. Nous employons nos heures à lire vos journaux, nous nous efforçons de comprendre le passé et le présent et de deviner l’avenir. Cependant nous sommes enchantés d’être venus à Bombay chercher des nouvelles. À Bourbon, nous étions comme étouffés dans une ignorance absolue et n’ayant pour alimenter nos opinions politiques que des bruits plus ou moins absurdes, plus ou moins atroces. Ici nous avons des communications constantes avec la France : tous les quinze jours nous arrivent des liasses de journaux qui n’ont que vingt-huit ou trente jours de date ; nous avons pour ainsi dire le doigt sur le pouls de la France. Au moins je puis prendre une résolution aujourd’hui en connaissance de cause. L’avenir de la marine ne nous semble pas beau ; la grandeur de la marine repose sur la grandeur des finances, c’est purement et simplement une question d’argent. Or, à la manière dont l’assemblée nationale manie le crédit et les finances de notre pays, je prévois que nous ne tarderons pas à tomber dans un désarroi complet. Vous ai-je déjà dit qu’à Bombay on ne veut pas recevoir nos traites sur le gouvernement français ? Le commandant Lapierre de la station de Chine, naufragé sur la Gloire, avait tiré des traites sur le trésor pour ramener en France les équipages naufragés ; le gouvernement provisoire a laissé protester ces traites pendant dix jours, et notre crédit est déshonoré dans l’Inde. À Bombay, je suis connu : le commerce m’offre sur ma seule signature 200 ou 300,000 francs, si je les désire ; mais il refuse les traites du commandant de huit bâtimens de guerre, de 2,000 hommes et de 100 canons. Déplorable effet des révolutions ! Tout ce qui s’est passé en France cette année nous fait pitié. L’incroyable mollesse du gouvernement de juillet, l’affreuse alliance des républicains et des communistes, le peu de tenue, de dignité et d’intelligence de la nouvelle assemblée, — tout cela nous attriste. La grande majorité, la presque universalité de la France veut l’ordre, mais nous n’apercevons personne qui ait le courage de prendre les mesures propres à l’assurer.

Enfin, malgré l’état dans lequel je vais retrouver ma patrie, je ne suis pas fâché d’y retourner ; je désire être témoin de ces convulsions au milieu desquelles elle se déchire elle-même. Et puis il n’y a plus d’orgueil possible pour un Français en face de l’étranger. Nous nous rendons méprisables ; les Français apparaissent comme un peuple de gamins. Je fais tout ce que je puis pour maintenir la dignité nationale autour de moi ; la Reine-Blanche est tellement admirable que les Anglais en sont stupéfaits, ils y sentent comme l’émanation d’un grand peuple. Ils ne comprennent pas que la même nation puisse produire tout ensemble et cette honteuse révolution de février et ces ignobles scènes de juin et un noble navire comme la Reine-Blanche. Ils font sur nous les plus étranges réflexions. Pourquoi n’êtes-vous pas Anglais ? Quant aux plaisirs et aux distractions, on nous en offre de tous les côtés ; mais je n’ai pas la moindre disposition à m’y livrer. Quelques dîners acceptés et rendus, voilà à quoi se borne ma représentation ; si je n’ai pas refusé tout, c’est que je n’ai pas jugé convenable de m’effacer complètement. Les dames admirent surtout mon appartement, elles sont folles de mon cabinet de toilette ; cependant j’ai terminé l’arrangement de tout cela avec le dégoût au cœur. Dans un mois peut-être, il va falloir livrer cette noble Reine-Blanche à d’autres mains.

Mais vous, que devenez-vous au milieu de tant d’agitations, de tant de bouleversemens ? Je me figure que vous avez été chercher un asile à la campagne ; puis en d’autres instans je me prends à penser que vous êtes restée à Paris, que vous n’avez pas voulu déserter la patrie en vous éloignant des hommes et des événemens, que vous avez tenu bon dans votre rue de Grenelle, sauf quelques absences forcées pour soigner vos intérêts dans le midi et en Normandie. Enfin vous comprenez que je suis à votre égard dans le même vague où j’étais à Bourbon à l’égard du gouvernement : la chaîne est brisée, je ne devine plus rien ; il y a des événemens si grands et si inattendus qui m’échappent, que je ne sais plus rien conclure. Comme la physionomie de la France et surtout de la société nous est inconnue, nous poussons les choses au pire : d’après nos lectures, il semblerait que la France, que Paris surtout, n’est plus qu’une agglomération de sauvages, qu’une ville envahie par un déluge de barbares. Je ne vous dis plus rien de M. de La Grange, je comprends son affaire, elle n’est pas belle : il a eu un moment d’éclat, puis il a pu jouer un grand rôle en prenant la tête d’un mouvement sinon contre-révolutionnaire, du moins conservateur ; mais il était trop engagé, il s’est perdu. La position était critique ; plus forte tête que la sienne y aurait péri. Je me dis encore que tous vos amis se cachent ; pourtant ce n’est pas le moment, il vaudrait mieux se montrer et se rallier. La victoire de la civilisation sur la barbarie ne me semble pas douteuse, mais il faut livrer bataille hardiment, et surtout ne pas reculer devant les conséquences. Il y a maintenant en France deux races qui ne peuvent plus coexister ; il faut faire de la déportation la conséquence inexorable de la défaite, la foi de la victoire. Nous nous reverrons bientôt.


À bord de la Reine-Blanche, le 17 octobre 1848.
Rade de Bombay.

Je suis toujours ici l’arme au bras, attendant des ordres. Croiriez-vous que je n’ai pas le moindre avis officiel de mon remplacement ? Quelques bruits vagues seulement me sont arrivés ; mais j’ignore complètement si mon successeur est déjà parti de France. J’ai eu tout le temps de me préparer à ce changement ; aussi je n’en serai en aucune manière blessé. À vous dire vrai, la perspective de commander la station de Bourbon n’a plus rien qui me charme : les embarras ne feront que s’accroître de jour en jour ; il n’y a plus que des ennuis à attendre sans aucun dédommagement. Ajoutez à cela que le séjour de Bourbon m’est insupportable, qu’au mouillage j’y suis exposé à d’intolérables douleurs. Je n’ai pas encore reçu les lettres que vous m’avez adressées à Aden. J’ai écrit au gouverneur, le capitaine Haynes, avec lequel j’ai eu, il y a sept ans, des relations assez intimes, de vouloir bien me les envoyer. Je les attends avec impatience, j’espère qu’elles me fixeront sur ma position ; le prochain packet du 24 doit me les apporter.

Ma vie est toujours austère, monotone et triste ; je ne bouge pas du bord. Les nouvelles de France ont jeté dans mon équipage des idées qu’il m’a fallu comprimer énergiquement : le communisme n’est pas bien venu près de moi ; c’est à mes yeux l’esprit du bagne, et je suis résolu à l’étouffer comme on étouffe une sédition de forçats. Tout cela ne contribue guère à semer des fleurs dans ma vie… il faut que je fasse observer une discipline rigoureuse, comme si nous étions devant l’ennemi. Cependant j’ai accepté pour demain une invitation à dîner chez le gouverneur lord Falckland ; le connaissez-vous ? À la première occasion, je vous dirai ce qu’il est, je vous parlerai de lady Falckland. Ces dîners anglais me sont insupportables. Notre position financière ne s’améliore pas, nos traites sur le trésor n’ont pas cours ; heureusement que j’ai de l’argent à bord ; sans cela, je me trouverais dans un grave embarras. Les négocians n’ont aucune confiance dans le gouvernement français. Je ne saurais vous dire quel sentiment d’humiliation nous en éprouvons. Quelle impression pénible que celle qui résulte de l’abaissement de la patrie ! nous en sommes suffoqués. Autrefois nous supportions légèrement les tracasseries et les ennuis de la navigation ; l’espoir de revoir la France, de nous y reposer, était au fond de nos cœurs comme une consolation et un appui. Aujourd’hui tout cela est assombri, nous n’osons plus penser à notre pays, nous écartons toute conversation qui pourrait en ramener l’idée ; ce sont de sombres images. La révolution de février ne paraît justifiée par rien aux yeux des étrangers ; il en résulte une sorte de dégradation pour le caractère national. Quel peuple est-ce donc que ces Français ? Que veulent-ils ? Où tendent-ils ? Est-ce seulement un besoin de changement ? Mais alors quel fonds faire sur une pareille nation ? Voilà ce qu’il est impossible de faire comprendre clairement aux gens que nous sommes appelés à voir tous les jours. Ils nous examinent avec une curiosité moqueuse, et sont tout surpris de voir que nous avons la tournure et l’allure de bipèdes doués de raison ; quand ils se sont aperçus, après longue conversation, qu’il n’y a rien de détraqué dans nos cerveaux, que toutes les cordes du sens commun sont bien entières chez nous, alors ils nous prennent en pitié, ils font tous leurs efforts pour chercher à nous consoler de la folie de nos compatriotes. Il faut avaler leurs consolations : antre amertume ! Ce n’est que quand ils viennent à bord qu’ils se sentent saisis d’un aspect inattendu : l’air de force, de puissance, d’ordre, d’autorité qu’ils respirent les frappe d’admiration, et il ne leur vient plus d’autre idée sinon qu’ils ne comprennent rien à ces Français.

L’existence dans un pays comme Bombay offre peu de distractions. Quand on a parcouru la ville hindoue et qu’on s’est donné le spectacle de toute cette population qui descend le soir dans les rues, à moins qu’on n’en fasse une étude philosophique, on se trouve à bout de curiosité. On ne parle pas le même langage ; c’est une race dégradée avec laquelle on ne peut entretenir aucun commerce, aucune relation ; il faut donc se rejeter sur la société anglaise, lourde, suffocante, qu’on ne peut guère fréquenter qu’à table, c’est-à-dire au milieu d’orgies que notre santé ne nous permet pas d’affronter dans un pareil climat. Restent les livres, l’étude des religions et des monumens de l’Inde ; or vous savez ce que tout cela vaut pour des Français, c’est stupide. Pendant les premiers temps de notre séjour ici, la chaleur était accablante, on ne pouvait guère sortir que le soir et en voiture. La température devient de jour en jour plus tolérable, mais les promenades à pied sont encore à peu près impossibles. Notre seule ressource est donc dans la lecture des journaux de France, et Dieu sait quelle désolation nous ressentons aux scènes sanglantes, ou barbares, ou avilissantes, dont notre pauvre patrie est aujourd’hui le théâtre. J’ai lu les explications de M. de Lamartine ; je l’ai plaint de toute mon âme. Sa sensiblerie et sa poésie l’ont perdu ; il est à côté de la réalité. Si son caractère eût été d’une trempe énergique, s’il avait été homme d’action autant qu’il est homme de phrase et de cadence, il aurait pris l’autorité que la nation jetait à ses pieds, et son rôle eût été beau et grand. Maintenant nous n’apercevons plus que le général Cavaignac, qui nous fait l’effet d’une fourmi un peu plus grosse que les autres fourmis dont se compose l’assemblée nationale. Je ne sais vraiment comment en France vous jugez les hommes et les choses, mais pour nous la France n’est plus qu’un pays de Lilliputiens ; tout y semble amoindri et dégradé. Où donc tout cela va-t-il aboutir ? Nous désirons la république et un président énergique, car c’est la seule chose qui semble pouvoir nous relever.

Pendant que notre patrie se vautre dans le désordre, qu’elle se ruine comme à plaisir, qu’elle perd tout crédit à l’extérieur, toute force au dedans, en un mot qu’elle descend rapidement dans l’échelle des nations, l’Angleterre poursuit ses plans d’agrandissement avec une persévérance et un succès qui nous humilient. Oh ! quel spectacle que celui de tous ces établissemens anglais à Bombay ! Voilà de la grandeur nationale ! Je ne conçois que trop l’orgueil des Anglais en présence de leur noble drapeau, qui flotte ici sur des centaines de navires. Tout s’incline devant eux. Vous le voyez, mon âme est pleine d’amertume, j’ai perdu la voie que va suivre la France, je n’entrevois que désastre et déshonneur. Il faut que j’aille me retremper en France ; il n’est pas possible que nous ne nous relevions pas, il y a trop de vitalité chez nous.

Bombay, le 16 novembre 1848.

Rien, rien encore de certain sur mon sort. J’attends des lettres de France et des ordres du ministère dans huit ou dix jours par la malle du 25 octobre de Paris. Voici ce que je suppose qui doit m’arriver. Je suis remplacé sans doute. Bien que mon successeur ne fût pas encore arrivé à Bourbon ou, comme on dit aujourd’hui, à l’île de la Réunion le 12 septembre dernier, je pense qu’il a pu arriver dans les premiers jours d’octobre. J’espère non pas retourner en France avec ma Reine-Blanche, ce serait trop beau de la part de la république, mais tout au moins que mon successeur me transmettra le commandement du bâtiment sur lequel il sera venu en échange du mien. Je me suis donné tant de peine pour faire de la Reine-Blanche un magnifique instrument de navigation et de combat, et, maintenant que j’ai complètement réussi, il faut que je le livre à un autre. Je n’ai pas perdu courage un seul instant, je ne me suis pas dépité, je suis resté jusqu’à ce jour dans tout mon orgueil de commandant, mais je ne vous dissimule pas que depuis quelque temps je ne suis abreuvé que d’amertumes. La révolution de février n’a pas grandi la France à l’étranger. En pareille circonstance, le mieux est d’aller s’ensevelir dans un asile ignoré jusqu’à ce que l’heure sonne de servir honorablement son pays ; mais ce malheureux pays, dans quel état vais-je le trouver ? Ce que je lis des discussions de l’assemblée nationale est loin de me rassurer ; il faut que je ne comprenne rien à l’état des esprits en France, car, si les hommes qui font des discours à la tribune sont sérieux dans leur langage, il faut que le sens commun ait disparu entièrement de notre patrie. Les principes les plus vulgaires, les idées les plus simples, établis par l’expérience de plusieurs siècles de révolutions, les choses sur lesquelles il semblait que toute contestation était impossible, sont traités de nouveau et résolus dans un sens reconnu absurde. En vérité, notre patrie est malheureuse, le nom de Français n’est plus un honneur. Rien ne peut détourner mon attention de ce qui se passe en France, j’en suis frappé d’une manière singulière ; il me semble que nous sommes menacés d’une guerre civile sanglante malgré l’adoucissement des mœurs. La vie que je mène ajoute encore à mes sombres appréhensions ; il y a plus d’un mois que je n’ai pas quitté mon bord. J’éprouve en face des Anglais, de ce peuple si stable, dont la puissance va toujours progressant, un sentiment d’humiliation qui me suffoque. Et puis il me paraît toujours qu’on nous regarde comme des banqueroutiers : n’obtenir de l’argent que sur gage ! comprenez-vous l’humiliation ? Toutes les phrases de M. de Lamartine ne peuvent consoler de cette insulte. Au service de quelle cause, grand Dieu ! cet homme a mis son talent ! Il couvre de vêtemens d’or des idées de fange ! Il jette aux vents de pompeux bavardages, et la France n’en recueille que de l’abaissement et des mépris. Je voudrais bien savoir si tous ces rhétoriciens qui font des amplifications françaises sur la constitution s’imaginent de bonne foi qu’ils font une œuvre sérieuse et durable et même possible. J’ai perdu tout à fait la clé de ce qui se passe chez nous ; je ne comprends rien. Il est vrai que je n’ai pas assez de journaux de diverses couleurs pour me rendre compte des choses ; en outre je trouve dans tous ces journaux un air contraint, mal à l’aise, comme s’ils étaient menacés au moindre mot de la mort ou du cachot. Alors de nouvelles alarmes naissent dans mon esprit ; quels dangers menacent donc la France pour qu’une pareille terreur ait saisi toutes les âmes ? Pendant que je me ronge le foie dans ma prison flottante, les Anglais vivent autour de moi dans une sécurité qui contraste rudement avec mes préoccupations. Je reste à bord volontairement, mais non pas de mon plein gré ; j’y suis enchaîné par le devoir. Les folles idées de vos tribuns sont arrivées jusqu’ici ; le besoin de distraction, d’insulte à toute croyance, à toute autorité, que toute âme française renferme plus ou moins en soi, s’est réveillé. Il y a eu une sorte de fermentation dans les esprits, mais tout cela s’est trouvé bientôt étouffé sous une griffe de fer. Comme je suis parfaitement décidé à me faire sauter plutôt que laisser déshonorer la Reine-Blanche, comme personne, moi vivant et la commandant, ne la souillera avant de m’avoir arraché le cœur, l’agitation est tombée soudain. Il m’eût été désagréable d’être obligé de brûler la cervelle de ma propre main à deux ou trois mauvaises têtes. Tout le monde a senti mon inexorable détermination, et tout est rentré dans l’ordre. Cependant vous comprendrez que je me soucie peu d’abandonner mon bâtiment quand une explosion d’indiscipline peut tout à coup éclater. Rien ne bronche, mais aussi je ne néglige rien ; ma pensée est toujours là veillant et menaçant.

Je veux remettre à mon successeur ma Reine-Blanche intacte et admirable de tout point, véritable honneur pour la France. Il me tarde de voir ma tâche terminée ; je ne comprends pas que ma santé résiste à la vie que je mène, j’ai pourtant dîné un jour chez le gouverneur de Bombay, lord Falckland ; je ne pouvais pas me dispenser d’y aller au moins une fois officiellement. J’étais à table à côté de lady Falckland. Vous savez qu’elle est fille de Guillaume IV et d’une actrice, Mme Jordan. Elle a environ quarante ans. Je ne crois pas qu’elle ait jamais été d’une beauté remarquable : ses yeux très saillans, hors de la tête, rappellent tout à fait ceux de Guillaume de Hanovre ; mais elle est aussi agréable qu’il est possible de l’être, aimable, gracieuse, l’esprit vif et plein de saillies. Quoiqu’elle n’ait jamais été en France, elle parle français avec une grande pureté. Du reste beaucoup d’aisance dans les manières, l’habitude du grand monde, faisant bien les honneurs de sa maison sans afféterie ni coquetterie. La première impression lui est favorable. Comme je ne l’ai plus revue, que j’ai refusé toutes les invitations, qui m’ont été adressées, je ne puis vous donner d’autres détails, ni porter un antre jugement. Le Cassini est venu me rejoindre. Je ne vous ai rien dit de la conduite que je tiens envers Mme de Th… ; elle n’existe pas pour moi, je ne lui ai jamais fait de visite, j’ai fui toutes les occasions de me rencontrer avec elle, et bien m’en a pris. Le peu de jours qu’elle a passés ici m’a fait sentir combien des rapports plus fréquens avec elle auraient pu devenir dangereux : femme sans mesure, privée du moindre tact, active, remuante, habituée à dominer, d’un esprit infatigable, discuteuse, bas-bleu ; quoique je n’aie pas voulu la voir, elle était pour moi un grand embarras. Je m’en suis délivré depuis neuf jours. — J’ai reçu vos lettres du 6 avril. À cette époque, vous étiez sous une compression d’épouvante. À vous entendre, la patrie croulait, la société craquait de toutes parts, l’univers tremblait. Je comprends cette alarme du premier moment ; mais il n’est pas possible que vous ne vous soyez un peu rassurée. Les partis ont dû se compter en France ; on doit s’être familiarisé avec l’idée de résister à l’invasion de la barbarie ; on doit trouver des gens décidés à combattre et à mourir pour leur cause et pour le sens commun, je n’ose pas ajouter pour la grandeur de la France. Cette ignominie que le système de M. D… avait imprimée à toutes les âmes doit s’être un peu effacée. On doit avoir honte de l’abandon où on a laissé tomber le gouvernement et le pouvoir, et l’espérance doit revenir avec le courage ; autrement il faudrait désespérer de notre pays. Aussi j’ai hâte de recevoir une lettre de vous ; j’en attends une dans huit ou dix jours, sous la date du 24 octobre. J’espère que votre langage sera un peu moins déprimé. Au milieu des champs où vous avez passé votre été, votre âme se sera rassérénée. Écartez vos appréhensions dramatiques, et vous reconnaîtrez que la France a été bien plus bas autrefois qu’elle ne semple aujourd’hui devoir descendre. On se dégoûtera de la misère plus vite qu’on ne s’est ennuyé de la paix et du bien-être, pourvu que tout courage ne soit pas encore éteint chez nous ! On fera justice des folles déclamations de M. de Lamartine et consorts ; il y a trop de vitalité parmi nos contemporains pour que cela dure. Le seul danger est dans la guerre civile, car elle serait effroyable et pourrait réduire la France à l’extrémité.

À bientôt ! C’est peut-être la dernière lettre que je vous écris d’ici à mon retour en France ; je suppose que j’y serai au mois d’avril prochain. Quel sombre hiver s’ouvre pour vous ! Que de sinistres appréhensions ! Il ne s’agit pas de vaines paroles, ce sont de lugubres scènes. À bientôt !


À bord de la Reine-Blanche, le 28 décembre 1848.
Rade de Bombay.

Je suis définitivement remplacé, et de la manière la plus désagréable qu’il ait été possible d’employer à mon égard. J’en ai reçu l’avis du ministre de la marine, M. de Verninac. Le citoyen Arago m’a remplacé le 4 mars dernier dans le commandement de la station de Bourbon par le citoyen Febvrier-Despointes, et l’autre citoyen Verninac m’enjoint de remettre audit citoyen Despointes le commandement de la Reine-Blanche, laissant à mon successeur le soin de pourvoir à mon retour en France. C’était précisément dans la prévision de ces gracieusetés que je m’étais transporté à Bombay. En demeurant à Bourbon, je restais comme une victime dévouée attendant le coup de ses bourreaux ; encombré de bagages dont je ne pouvais me défaire dans cette malheureuse colonie, au milieu de tous les désagrémens dont la charité de ces misérables créoles est bien aise d’abreuver un chef remplacé, mon successeur serait tombé sur moi à l’improviste, et, livré ainsi à sa discrétion, j’aurais été obligé de lui demander quelques jours de grâce pour emballer mes débris. Comme tout cela m’allait ! Je ne me serais plus reconnu, si je m’étais exposé bénévolement à tant d’humiliations. La république sortie du gâchis de février ne produit pas sur moi l’effet de la tête de Méduse ; je la regarde très bien en face, et je lui demande sa raison d’être et d’agir, surtout en ce qui me touche. Je me suis donc transporté à Bombay : là je me trouvais à un mois de distance du cabinet du ministre ; je lui ai déclaré que, pour reconnaître des ordres émanés d’un gouvernement précédant le 24 juin, j’avais besoin d’une confirmation de la part des ministres actuels, car tout le reste me paraissait empreint de complicité avec de vrais cannibales, et je ne pouvais pas remettre à pareille race la partie de l’honneur de la France dont je répondais. Voilà pour le sentiment général. À Bourbon, j’étais à la discrétion de mes ennemis ; à Bombay, je pouvais tranquillement juger les événemens, choisir mon heure et la forme de mon exécution. À Bourbon, j’étais brutalement chassé ; à Bombay, j’abdique, et j’ai l’air de le faire bénévolement ; j’ai presque le droit d’exiger qu’on m’en sache gré. À Bourbon, on m’aurait fait perdre près de 8,000 ou 10,000 fr., sans compter des ennuis, des embarras, des dégoûts, l’encombrement et la marche alourdissante d’un ménage capable de charger un navire. À Bombay, j’ai tout vendu, mon vin, mes provisions de mer, ma vaisselle, et sans perte sensible ; j’aurais même pu gagner, si j’avais voulu spéculer. Je n’ai gardé que mes livres, chose peu gênante, puisque ça ne se casse ni ne s’altère, une fois bien emballé, mon linge et quelques restes de ménage, en un mot un bagage de simple particulier, que je puis envoyer devant moi ou dont je puis me faire suivre sans difficulté. — Au reçu de la lettre du ministre qui m’annonce les dispositions prises à mon sujet, j’avais envie d’expédier la Reine-Blanche à mon successeur sous les ordres de mon second, et de m’en revenir par Suez avec la malle de Bombay, de sorte que vous m’auriez vu arriver le 1er février prochain. Je n’ai pas voulu mettre à pareille épreuve l’absurdité de mes bons amis du ministère. Je pouvais le faire sans danger pour moi ; mais un sentiment de patrie m’a retenu : rien de ce qui m’a été confié ne doit péricliter entre mes mains, ni même être livré aux moindres hasards. Je sais que je m’inflige quatre mois de mer, et quatre mois de mer non plus de commandant en chef, mais de simple passager : il n’importe ; notre pauvre France a bien le droit d’exiger cela de moi.

Or il faut que vous sachiez ce qui m’a mis en mesure d’agir avec tant d’indépendance au milieu du discrédit où nous a fait tomber la révolution de février. J’avais à bord en dépôt de l’argent destiné à la colonie de Mayotte ; dès que j’appris la débâcle, je serrai mon dépôt en prévision de circonstances plus difficiles, — instinct nécessaire, car à Bombay je n’aurais pas trouvé un son de crédit comme général de la république, tandis que mon dépôt d’argent a tout à coup relevé nos affaires et donné à mes traites une valeur négociable que je vends pour l’état jusqu’à 12 ou 14 pour 100, Maintenant me voici prêt ; dans deux jours, je me mettrai en route pour Bourbon, lorsque j’aurai reçu la malle du 25 novembre de Paris, qui doit nous arriver aujourd’hui ou demain. J’ai le regret de vous dire que j’ai cédé le baril de madère que je vous avais destiné. Pendant la traversée, j’emballerai le reste de mes bagages avec le plus grand soin, et j’espère pouvoir me présenter devant mon successeur avec le porte-manteau du voyageur, ma canne à la main, en lui disant : Cher citoyen, je viens réclamer la place que la république a retenue pour moi dans votre diligence. Ce n’est pas que je ne m’attende à mille tracasseries, peut-être à de graves désagrémens, à des dangers même, car je rallie Bourbon à l’époque des ouragans ; mais tout ce qu’il est donné à la prudence humaine de préparer à l’avance, je l’ai fait. Ma Reine-Blanche n’a pas un seul point faible ; c’est une noble frégate. Maintenant à la grâce de Dieu ! S’il plaît à la Providence de me casser la tête, cela ne me regarde pas ; je ne puis faire plus. Le séjour de Bombay n’a pas été pour moi un lit de roses ; c’est un oreiller cruel que l’inquiétude ! surtout celle qui embrasse la patrie, car à chaque instant la terreur vous prend au cœur pour tout ce que l’on aime, et l’on se fourre dans le cerveau des scènes de désolation et d’épouvante. Une chose m’a frappé dans le bouleversement de février, c’est la panique qui s’est emparée de tous les soutiens du gouvernement de juillet. Aujourd’hui même, je ne puis pas revenir de la stupéfaction qu’a produite en moi la lâcheté de tout ce qu’on a stigmatisé en le qualifiant de pays légal. On peut être vaincu et tomber ; mais se jeter à plat ventre dans la boue, tout armé, sans combat ! Je croyais les Chinois seuls capables de tant d’infamie. Faut-il que j’aie vécu assez pour voir mon pays donner un tel spectacle ! Dieu fera bien de protéger la France, car d’elle-même elle n’a que des inspirations de folie vagabonde. Je ne sors guère de ces sombres idées, je m’en repais. Cependant, il y a quelques jours, en secouant toutes les pailles de mon ménage, voici que nous mettons la main sur une petite bouteille de sirop de cerises oubliée depuis bien des mois. Quel souvenir ! C’est comme si un autre monde s’était ouvert soudain. Mon âme s’est décrampée : mille images ont surgi tout imprégnées de sentimens affectueux et doux ; alors j’ai vu dérouler sous mes yeux les scènes calmes de nos bois, nos sentiers tracés sous des voûtes de branchages et la nappe tortueuse de la rivière de Chanday, j’ai respiré l’air tiède de vos serres, la fraîcheur de vos coteaux et les senteurs de l’atmosphère pleine de mystères de votre boudoir de la rue de Grenelle. C’était une délicieuse vision ; la voix rauque de la république l’a fait fuir. Sans doute la fraternité citoyenne exclut la charité et le dévoûment affectueux, et l’amitié délicate et tendre.

Je viens de recevoir votre billet du 24 novembre, où vous dites qu’on me fait un grief à la marine de m’être servi de l’argent que j’ai en dépôt à bord pour relever notre crédit et vivre. Vous pouvez être tranquille, je n’ai pas fait le moindre acte en vue de mes intérêts. J’ai jugé cela avantageux au gouvernement de la France ; maintenant, quant à l’appréciation des gens du ministère, c’est autre chose : en révolution, on s’assassine, on ne se juge pas. La hauteur de mon langage les gêne, ils voudraient me mordre au talon, soit ; mais j’ai fait de cet argent l’usage que j’ai cru le plus utile à l’intérêt de la marine. Je n’avais aucune instruction relativement à ces fonds, je n’en ai même pas donné reçu ; je ne possède aucune lettre du ministère qui me fasse connaître l’importance ou l’utilité d’un prompt envoi de ces fonds ; je sais seulement par une facture qu’ils étaient destinés à Mayotte. J’explique très tranquillement dans mes lettres ce qui est arrivé. L’argent est en dépôt, intact, tout prêt à être expédié à sa destination. Vous comprenez que dans toutes ces affaires je n’agis pas seul ; j’ordonne, mais j’ai des gens qui signent avec moi. La dépense est faite par la frégate ; l’argent en répond, voilà tout. Que le ministère acquitte les traites émises par nous, et l’argent déposé retourne à sa destination première. Il faut que j’interrompe ici ma lettre ; j’ai des affaires par-dessus les yeux.

30 décembre. — J’ai l’intention de partir aujourd’hui à deux heures de l’après-midi, si rien n’accroche. Sans l’argent que j’avais à bord et que j’ai déposé en garantie de mes traites, j’aurais été obligé, pour donner à manger à mon équipage, de vendre mes canons et mes boulets. On dit que la Bayonnaise, en Chine, est réduite à la dernière extrémité. Honte et misère ! la révolution de février nous barbouille de fange. Pas un son de crédit, même pour vivre. Comprenez-vous la nécessité où je me suis trouvé de donner la garantie d’argent qu’on exigeait impérieusement de moi ? Comprenez-vous aussi la vexation du ministère, qui sent par là que tout crédit lui est refusé, qu’il subit le déshonneur de la patrie, et que nul à l’étranger n’a foi dans le gouvernement ? Je leur ai mis le poignard sur la gorge en leur faisant toucher au doigt le mépris qu’ils inspirent, et je ne leur al pas mâché les termes. Nous sommes en révolution, peut-être en guerre civile ; il ne s’agit plus d’avoir une prudence timide. Chacun de nous doit à la patrie tout ce qu’il peut.

À bientôt donc ! J’espère être en France dans cinq mois. Qu’y aura-t-il d’ici là ?


Nantes, le 21 mai 1849.

J’arrive à Nantes par un bâtiment de commerce. Il n’est pas possible, comme vous voyez, d’être plus brutalement traité que je ne le suis. Je vais partir pour Paris. Je supprime le bavardage que je vous avais écrit pendant ma traversée : ça répond à des choses bien différentes de ce que je trouve ici. Les affaires vont très mal. J’aurai sans doute bien des tracasseries personnelles à essuyer ; mais qu’est cela au prix de l’état où je trouve cette pauvre Fiance et des appréhensions que tout cela m’inspire ! À l’heure qu’il est, on parle de coups d’état ; des combats ignobles en perspective et des dégoûts privés sans nombre : quel retour !

Je vous adresse ce griffonnage à Paris, où je pense bien que vous ne serez pas ; mais sans doute on vous l’enverra, soit en Normandie, soit dans le midi. — On ne sait vraiment plus que souhaiter à ses amis, quel compliment leur faire. Il faut serrer les rangs pour résister à l’orage. Si l’on en croyait tout ce qu’on dit, nous serions à la veille de la dissolution de toute société. Espérons que la France est dans un état de fièvre chaude dont elle reviendra ; mais que de débris en perspective ! Reverrai-je M. le duc de La Force et M. de La Grange ?


Paris, samedi 20 mai 1849.

À tout hasard, je vous écris ; le pis-aller, c’est que ma lettre courre après vous de Paris à Blaye, puis de Blaye à Paris. Demain j’irai voir si vous êtes arrivée ; je ne crois pas cependant que votre retour s’effectue si vite, et, dans mon esprit, je vous donne encore quelques jours de campagne. Vous dire pourquoi, je n’en sais rien. Je ne me sens pas d’alarme au cœur ; vous m’avez si bien rassuré au sujet de votre indisposition que, malgré la malignité universelle de l’influence cholérique, je ne m’inquiète pas. Je ne dis pas moins partout que vous avez été touchée par le choléra, et peu s’en est fallu qu’on ne l’annonçât publiquement. Enfin venez vous-même confirmer tous ces bruits vagues, ou plutôt leur donner un démenti. À force de répéter une chose qui n’est pas rigoureusement exacte, si elle allait devenir vraie ! Il faut être un peu superstitieux pour les gens qu’on aime ; l’instinct à leur égard doit suppléer souvent à la raison. Ne me demandez pas des bruits de Paris, il n’y en a point. C’est singulier : il y a quelques mois, tous les esprits étaient préoccupés de révolution, et voilà que tout à coup cette émotion générale est tombée comme une soupe au lait. Le général Changarnier déclare qu’il n’y a aucun danger ; tout le monde le croit sur parole, et l’on s’endort comme les Napolitains sur la lave à peine refroidie. À part toute alarme, il serait pourtant bien à propos de changer de ministère. L’ineptie et l’inertie des hommes qui le composent finiront par nous amener quelque malheur. La secousse imprimée aux esprits par les affaires de Constantinople a fait éclater à tous les yeux l’insuffisance de ce malheureux cabinet. Il y a aussi quelque chose de risible dans ce qui se passe à propos du drame de Rome, c’est l’ampleur des proportions qu’on lui donne. On en parle dans les mêmes termes que des terribles journées de juin 1848. Quel ennuyeux pays pour les affaires ! On n’y a qu’un langage, le jargon des partis ; rien de sérieux dans les expressions, dans l’appréciation des choses, des hommes et des événemens. Au fond, le ministère a fait une sottise en laissant jouer le pape et l’armée. Il ne faut pas d’ailleurs s’attendre pour cet hiver aux grandes émotions politiques de l’an dernier, l’attention commence à s’écarter ou à se détendre.

Je ne me fais pas une idée nette de votre position à La Grange. Je vois que vous y soignez votre nid comme une fauvette des roseaux, que tout y respire le bien-être, la douce mollesse de la vie ; mais qu’est-ce que ces vastes terres dont vous avez hérité ? qu’y faites-vous ? quel charme nouveau ajoutent-elles à votre existence ? quelle influence y exercez-vous ? Je ne sens rien de tout cela. J’y vois de l’occupation pour M. de La Grange, quelques traces d’affaires ; mais je ne vous suis pas bien dans vos pérégrinations à travers vos domaines, je me figure même que vous restez au logis, et c’est là que ma pensée va vous chercher et s’établit côte à côte sur un fauteuil près de vous.


Paris, vendredi matin, 15 juin 1849.

J’ai passé la journée d’hier et celle d’avant-hier à courir la ville ; il m’importait de me faire une idée de la lutte que la société livre en ce moment, j’ai voulu juger par mes propres yeux de la physionomie de Paris. J’ai recueilli de mes courses un accroissement de mépris pour l’administration et le gouvernement qui se sont jetés dans la boue le 24 février, un dégoût profond pour cette population qui se laisse insulter, bafouer, fouetter, et pis encore, par une poignée de goujats, la bave de la nation, — enfin la satisfaction de ne m’être pas trompé sur le compte de Changarnier, qui a très bien mené son affaire ; mais quel spectacle honteux et hideux présente aujourd’hui Paris ! En pleine paix, une armée de près de 100,000 hommes bivouaque sur les places publiques, aux Tuileries, sur le Carrousel, au milieu de la place Royale (c’est-à-dire des Vosges), au Panthéon, au Conservatoire des arts et métiers, dans la cour du Palais-Royal ; nos soldats, nos propres soldats, font bouillir leurs marmites sur des pavés arrachés et disposés en foyers. Des patrouilles innombrables parcourent la ville. À la tête de plusieurs rues qui débouchent dans la rue Transnonain, j’ai vu des pavés remués, des blousiers perchés sur ces ruines comme des vautours ; une fainéantise sauvage, l’œil au guet, attendant sa proie, mais refoulée par des piquets de soldats ; j’ai entendu quelques cris de vive la Constitution poussés par des hommes pris de vin ou par des gamins et des voyous ; les boutiques étaient fermées presque partout. Au faubourg Saint-Marceau, les figures m’ont paru hébétées par le choléra. Pas le moindre mouvement d’émeute ; des femmes qui pleurent, des convois funèbres qui passent, voilà ce qui m’a frappé.

Maintenant nous jouissons de la tranquillité de l’état de siège. La majorité de l’assemblée se conduit avec assez de résolution et entraîne le ministère. Le président de la république se conduit avec calme et fermeté ; on est fort content de lui. Les qualités qu’il développe, entièrement exemptes de fanfaronnade, surprennent tout le monde. Il a l’esprit, dans ses proclamations, de sortir enfin du bulletin impérial. Si les hommes qui sont au pouvoir, ministres et majorité, ont la moindre tenue, s’ils ne se divisent pas sur des niaiseries, sur de misérables questions d’amour-propre, ils peuvent rétablir l’ordre et rassurer la civilisation.

J’ai peu de particularités à vous écrire ; aujourd’hui on vit dans la rue, on imprime tout. Vous trouverez dans les journaux des détails sur les événemens de ces jours passés, sur le rôle de Ledru-Rollin et celui de votre ami Considérant, décrétés enfin d’accusation. Voulez-vous juger de la valeur de toute cette canaille et de leur estime mutuelle ? Ledru, Pyat et Pilhes s’étaient réfugiés chez un citoyen de ma connaissance avec leurs papiers pour rédiger leurs actes révolutionnaires. Pyat écrivait je ne sais quelle proclamation, Pidhes s’approchait de temps en temps, et Ledru disait à l’oreille de Pyat : « Défie-toi de Pilhes, c’est un espion, il te trahira. »

Décidément le choléra nous quitte : la mort du maréchal Bugeaud semble l’avoir contenté, il ne lui fallait rien moins que cette grande victime ; — voilà qui nous coûte cher. M. Passy va mieux, il assistait hier matin au conseil ; mais il est encore trop faible pour aller à la chambre. M. de Tracy sort à présent. On a poussé Dufaure bien malgré lui ; il est enfin dans l’action, il en mourra bien sûr d’émotion et d’effroi. Ne voilà-t-il pas qu’on distribue par les rues et pour rien le discours de M. Dafaure ! C’est sans doute Carlier qui lui joue ce tour-là et qui le compromet avec lui.

Quelle leçon ce doit être pour le gouvernement de juillet que les événemens de ces jours derniers ! S’est-il abandonné assez lâchement ! Si D….. n’étouffe pas de honte, c’est qu’il a rude écorce. Et ce brave roi qui répète à chaque instant que, s’il avait à recommencer, il ferait encore de même ! Nous allons voir maintenant ce que fera l’assemblée pour rassurer la marche du gouvernement. C’est surtout la question finances qui est grosse et difficile. Je n’entends parler que politique, et je vous en renvoie les échos. Pendant quelques jours, l’état de siège vous garantit une sorte de sécurité ; vous ferez bien d’en jouir et de vous laisser aller au charme de Chanday. Présentez, je vous prie, à M. le duc de La Force tous mes sentimens de fraternité républicaine et autres, et dites à M. de La Grange que nous faisons des vœux pour son retour à Paris et surtout son retour à la santé.


Paris, le 17 juin 1849.

Malgré le succès du 13, je ne rencontre sur mon chemin que des prophètes de malheur. Représentans et représentés ont le même langage de terreur ou d’appréhension. Ces premiers craquemens de la société, on les prend pour l’écroulement prochain de notre monde. Personne ne voit luire à l’horizon la moindre étoile. Pourtant il faudra bien que quelque ordre social sorte de tout cela. En ne vivant qu’au jour le jour, voici déjà deux grands points de gagnés : le choléra est en fuite et la république démocratique et sociale en échec. Jouissez à la hâte de vos beaux ombrages de Chanday, du calme et du silence de vos bois ; fermez votre porte aux échos de Paris, aux hurlemens des passions haineuses qui grondent autour de nous. Laissez-vous aller à l’espérance, mais surtout humez à pleins poumons l’air frais et parfumé de vos prairies, car dès votre arrivée ici vous retomberez dans un tourbillon de désolation.

Le 18. — J’ai été dérangé par des visites qui m’ont empêché de terminer ma lettre. — Aujourd’hui les fronts sont moins sombres ; les nouvelles des provinces sont satisfaisantes, et l’on se livre immédiatement aux plus beaux rêves d’ordre public. Quel peuple que celui-ci ! il est comme son ciel. Dans la même journée, il voit des aspects sombres, des tempêtes et puis un soleil radieux. Pas la moindre stabilité dans tous ces esprits ! Hier la république sociale criait aux armes contre la constitution, aujourd’hui on dit que les réactionnaires vont renverser la république. C’est fatigant de vivre au milieu de toutes ces fluctuations. Il y a pourtant quelque chose qui me rassure : la jeunesse n’a pas la moindre appréhension de l’avenir. Le jeune de Caux déclare qu’on ne s’est jamais tant amusé que depuis la révolution de février. Il est fort occupé à manger son oncle ; absolument comme il l’eût fait autrefois. Il faut conclure de tout cela que nos terreurs sont imaginaires, que les nuages dont nous voyons le monde enveloppé n’existent que dans notre tête.

L’affaire du 13 juin a balayé les rues des blouses qui les encombraient. C’était devenu presque intolérable. Dans les jours qui ont précédé cette démonstration, on ne pouvait plus s’aventurer sur la voie publique sans être coudoyé, heurté et presque menacé par des groupes de gens de fort mauvaise mine ; maintenant tout ce monde a disparu. On ne peut guère comparer ces êtres qui s’en allaient rôdant sur les boulevards et aux abords de l’assemblée qu’à des oiseaux de proie qui flairent une charogne ; la majorité a donné signe de vie ; elle leur a prouvé par la main de Changarnier qu’elle n’était pas encore réduite à l’état de cadavre, et les oiseaux de proie se sont envolés. Du choléra, il n’en est plus question que comme d’un orage passé ; je n’en entends plus parler. Il me semble seulement qu’on rencontre par la ville plus de vêtemens noirs que de coutume. Dans le peuple, personne ne veut plus avoir été rouge ; tous ceux qui se partageaient les propriétés des riches sont d’une humilité, d’une cajolerie dont rien n’approche. Pas un ne veut avoir fait partie de la colonne insurrectionnelle ; ils ont oublié leurs menaces de la semaine dernière ; ils ne respirent et n’ont jamais respiré que l’ordre. Aussi je ne puis m’empêcher de penser, en examinant cette nouvelle phase, qu’il n’y a rien de bien sérieux dans tous ces ébranlemens, dans ces bouleversemens dont on prétend la société menacée. C’est une vapeur noire qui n’a d’importance que dans nos cerveaux malades, qui n’a de force que dans notre lâcheté. Ce malheureux gouvernement de juillet n’a eu à combattre qu’une ombre, et c’est devant un fantôme qu’il a jeté sceptre et couronne. Eh bien ! aujourd’hui c’est à peu près de même. Le socialisme n’a rien de sérieux ; notre sottise seule peut le rendre dangereux. Si l’assemblée nationale veut bien ne pas se détruire elle-même par des niaiseries d’amour-propre, elle a la force en main ; elle peut fonder un gouvernement solide, irrésistible, et que tout le monde respectera. Que l’assemblée veuille, et le socialisme disparaîtra de la France comme une brume du matin aux rayons du soleil. On ne doit redouter que les hommes de trouble et de désordre, qui sont toujours prêts à profiter de nos dissensions.

Mais voilà bien des discussions politiques ; je suis au bout de mon papier. Le fait est que je ne puis guère vous parler que de ce qui remplit l’air, et notre atmosphère n’est que politique. Dites à M. de La Grange que la chose importante c’est la santé, le reste ne suit que de bien loin.


Paris, samedi 18 août 1849.

Je suis en mesure de vous donner des nouvelles de tous les vôtres. J’ai rencontré avant-hier au Palais-Royal votre neveu Edmond, accompagné de sir William, tous deux bien portans et bayant à toutes les boutiques comme d’honnêtes flâneurs ; j’ai su par eux que Mme de L… se porte bien. Puis voici que sur la place Bourgogne je me trouve nez à nez avec un cheval de fiacre traînant un milord, et dans ce milord je reconnais M. le duc de La Force, qui flânait aussi dans les rues de Paris. Maintenant il faut que je vous parle de la république, quelque ennui que vous puissiez en ressentir. Tout le monde se prononce contre l’impôt de 1 pour 100 sur le revenu. Passy, sentant que ses lois fiscales trouveront forte résistance et qu’elles ne passeront probablement pas, est tout prêt à quitter le ministère. Les citoyens Odilon Barrot et Dufaure restent. Voilà donc l’ami Dufaure qui s’en va colportant de rue en rue le portefeuille de son patron et qui ne trouve point placement pour sa marchandise. Je ne connais rien de plus triste que ce spectacle^ car enfin qu’est-ce que Dufaure ? Un homme d’élite de notre société, et voilà où nous en sommes ! On ne peut le donner à Fould, ce portefeuille, Fould est à l’index et n’offre aucune confiance. Reste Benoist-d’Azy ; mais deux portefeuilles aux mains des carlistes, cela donne l’alarme. On propose alors comme expédient un revirement dans le cabinet : de Falloux passerait aux affaires étrangères en place de Tracy et réciproquement. L’influence carliste se trouverait par ce moyen un peu amoindrie. Pendant que les chefs s’agitent dans ce misérable bourbier, la propagande antisociale chemine sourdement et gangrène la classe ouvrière. Ce n’est point une appréhension, nous nous ferions en vain illusion, les ouvriers regardent la guerre comme déclarée et préparent leurs armes avec un vif sentiment de vengeance.

Ainsi votre La Grange est charmant ; la Gironde caresse doucement vos rives ; vos fleurs sont éclatantes. Eh bien ! je dois me borner à voir tout cela en rêve ; je n’irai point en Anjou, c’est décidé. Il est clair que je n’ai pas eu un instant la pensée de me rendre dans les Pyrénées.

Ces niaises affaires du ministère vous assomment ; elles marchent cependant. Il a fallu que M. Rullière prît un instant l’intérim du portefeuille de la marine pour que j’obtinsse enfin une signature, car arracher de ce vizir fainéant nommé Tracy qu’il apparaisse un instant à son divan, c’est chose presque impossible. Il ne me reste plus que l’expédition dans les bureaux et au trésor. Vous voyez que je ne suis encore qu’à mi-chemin ; mais tout finit pourtant dans ce monde.

Votre lettre vient de m’arriver. Quant au choléra, je suis obligé de vous dire qu’il y a trois jours une sorte de recrudescence nous a pris : il est mort 200 personnes ; les jours suivans, le chiffre a constamment diminué jusqu’à 60 et 40. C’est l’effet de quelques jours de chaleur soudainement reparue.

Je reviens à la politique : avec Passy sauteraient Tracy et La Crosse. — Je suis impatienté d’être retenu par des bagatelles. Ma pauvre vieille mère m’attend, et je sens au fond du cœur un grand besoin de l’embrasser encore une fois. Je ne sais pourquoi les larmes me montent aux yeux ; comme si je pressentais que ce sont mes adieux que j’irai lui faire.


Vendredi, 25 août 1849.

Ce n’est que dans dix jours que je pourrai recevoir le mandat de solde de ce qui m’est dû en arriéré ; au moins est-ce une affaire faite, et, comme je n’ai pas rigoureusement besoin d’argent, je puis laisser là le mandat et courir chez ma mère. J’ai eu avant-hier à dîner Armand Bertin et Génie : c’était, vous pouvez le penser, une réunion de souvenirs ; mais pas la moindre nouvelle que je puisse vous mander. Je crois que ce pauvre Génie cherche une position : il est question pour lui de la direction d’une usine à gaz ; ce que c’est que de nous ! Quand je me rappelle la physionomie des affaires étrangères il y a deux ans, et que je vois tous les acteurs de cette époque dispersés, réduits aux expédiens pour vivre, j’en ressens toujours une sorte de tristesse. Quelle nation que la nôtre, où tout est si instable ! quelle foi avoir en ces hommes qui jouent follement leur va-tout dans un présent où tout tremble et menace à chaque instant de se bouleverser ? Avant le gâchis de février, la société avait pris un ton qu’elle ne pouvait pas soutenir ; le luxe extérieur de la plupart des particuliers était hors de proportion avec leurs ressources, on escomptait l’avenir, et les événemens sont venus bafouer les vaines espérances ; on dirait que c’est justice divine. Que j’ai applaudi alors à votre résolution de ne rien changer à votre établissement de maison au moment où la fortune est venue vous visiter ! Tout autour de vous était convenable, élégant, marqué d’un cachet particulier de distinction : ce caractère-là vous est resté ; c’est de tous les temps, de tous les lieux, de tous les âges, de toutes les fortunes. Tout le monde peut aller chez vous et s’y trouver à l’aise, et l’élégante en équipage, et l’honnête femme à pied, et l’incroyable en bas de soie, souliers vernis, qui descend de son tilbury et saute dans votre salon sans toucher terre, et le promeneur par force majeure soit de régime, de santé ou de bourse, soit même par goût, par caprice, par horreur du coffre à mort qu’on appelle voiture sous ce maussade climat, comme un certain citoyen de votre connaissance. Enfin c’est arrangé de manière qu’avec un peu d’esprit, une tenue à peu près décente, nul n’est déplacé chez vous. Et pourquoi auriez-vous changé cela ? Pour un ameublement d’épicière enrichie ? J’ai par le monde un ami qui a épousé la fille d’un fournisseur d’armée dont les coffres se sont remplis de pillage sur les rations du soldat : il faut voir ses salons ; or sur blanc, brocarts, crépines d’or et de soie, dentelles, tentures éclatantes, dorure, on tremble de poser le pied sur les tapis fond blanc qui couvrant le parquet. Moi, j’affronte tout cela ; je suis enchanté de trouver des affranchis qui étendent sous ma botte poudreuse de riches étoffes, ça m’amuse de les fouler ; mais il y a quelque chose qui me peine : c’est quand je vois entrer un brave et digne homme qui se sent humilié de ce luxe de Turcaret, qui perd contenance et s’en va. Aussi quelle société que celle qu’on trouve là ! quels sots ! quelles insupportables créatures ! Voilà ce que vous auriez gagné à dorer les dossiers de vos confortables fauteuils, à blanchir à la céruse et à lameller de feuilles d’argent les corniches de votre salon. Les choses à usage doivent être commodes et faciles ; qu’on en use et qu’on en abuse sans trop de regret. Autrement vous introduirez l’abrutissement dans votre cercle. Votre bon esprit ne vous eût-il pas révélé tout cela, j’aurais donné le mot d’ordre à S… pour faire une razzia dans vos appartemens, si vous les aviez transformés en boutique d’ébénisterie, en mombrotterie en un mot. — J’ai eu hier la visite du chef de cabinet du duc de Montebello au moment de février (depuis il s’est retiré dans ses terres à Fontenay-le-Comte, sur le chemin de Saumur à La Rochelle), charmant garçon dont je vous ai parlé et qui est resté aimable, spirituel et charmant après comme devant : chose rare et que je vous signale. — Qu’est-ce que c’est que ces vomissemens dont vous me parlez ? sont-ils passés ? Est-ce fatigue, changement d’air, de nourriture ? Ces chaleurs caniculaires, cette sécheresse inexorable, ce ciel d’airain, sont insupportables ; tout le monde est plus ou moins influencé, plus ou moins malade. — Ne dédaignez pas trop le plus petit malaise ; en pareille saison, tout est redoutable ; il faut vous soigner. J’ai toujours là votre veratrum bien cacheté, bien ficelé, bien enveloppé. Je n’ai pas eu occasion de m’en servir ; que vos remèdes vous servent à vous-même et vous maintiennent en bonne santé !


Vitry-le-Français, le 1er septembre 1849.

Vous voyez par la date de ma lettre que je suis chez ma mère. Une lettre de ma sœur m’avait tellement alarmé que j’ai quitté Paris en toute hâte, redoutant d’arriver trop tard pour recevoir un dernier soupir. Voici ce qui est arrivé. Ma pauvre vieille mère s’en va s’affaiblissant ; à cela, il n’y a rien de surprenant, c’est l’effet de l’âge, effet progressif et pourtant à peine sensible. Il y a quelques jours, des maux de tête violens l’avaient saisie, ce n’étaient sans doute que des douleurs rhumatismales ; cependant le médecin, craignant un engorgement de cerveau et par suite une paralysie, lui appliqua des sangsues. La moindre goutte de sang retirée d’un corps si frêle est une perte sensible : la vie sembla s’être retirée presque tout à fait ; les yeux s’éteignirent, l’effroi gagna l’entourage, et l’alarme vint jusqu’à moi. J’accourus : ma vue produisit sur ma mère un effet électrique ; le sang reflua vers son cerveau, la vie reprit ses fonctions comme par enchantement, et en l’examinant bien il m’est presque impossible de saisir en elle depuis deux ans d’autre altération qu’un amoindrissement général très peu marqué. Quand on laisse à l’air un morceau de camphre cristallisé, il s’évapore lentement, et peu à peu le cristal diminue de dimensions ; mais il faut une grande attention pour constater cette diminution. Eh bien ! voilà l’effet que me produit ma pauvre vieille mère. À moins d’accident imprévu et violent, elle s’éteindra lentement ; ce qui me frappe en elle, c’est encore la fraîcheur de son imagination.

Ainsi vous voilà dans le plein exercice de vos fonctions de reine d’Aquitaine ! Eh bien ! belle majesté, puisque vous daignez parfois laisser tomber sur votre serviteur un regard de grâce, il faut que je vous remercie des deux lettres de M. de G… et aussi des ordres qu’il vous a plu de donner, afin d’assurer l’approvisionnement de ma cave pour les pèlerins qui s’aventurent jusqu’à mon ermitage.

Dans ce pays-ci, on n’est point socialiste, la république n’y est pas non plus accueillie avec faveur, je ne rencontre point de chauds adhérens à cette forme de gouvernement. Nos paysans disent : Que fait donc cette assemblée nationale ? Comment ! il leur faut tant de temps pour nommer un roi ! Leur intelligence ne va pas jusqu’à comprendre l’autorité mobile d’un président. Hier j’ai été visiter une ferme au sein de la Champagne pouilleuse ; vos fraîches promenades sur les bords de la Gironde me revenaient en mémoire pendant que je parcourais les champs arides et brûlés de nos collines crayeuses ; je comparais les bouquets de pins, que nous avons tant de peine à faire prendre, aux riches arbres qui jaillissent pour ainsi dire de vos fortes terres, nos frêles graminées, dont la tige tremble seule, sans souffle de brise, à vos riches herbages. Oh ! il ne me viendrait pas dans l’esprit de vous inviter à partager de pareilles promenades ; il faut être né dans la Champagne pour en tolérer les arides aspects. Et puis votre beau fleuve tout couvert de voiles, quelle opposition avec nos puits qui vont chercher l’eau à des centaines de pieds dans les entrailles de la terre ! Enfin dans un mois nous nous retrouverons sur les bords de la Seine. C’est un terrain neutre qui appartient à tout le monde.

Vous avez vu M. de S…, qui revient courtiser l’opinion publique. En vérité, pour ce qu’il en doit retirer, ce n’était pas la peine. Je vois les candidats à la représentation nationale se précipiter dans les professions de foi les plus démocratiques ; mais il ne me paraît pas que ceux qui réussissent soient précisément ceux-là mêmes qui aient flatté les plus basses passions. Je remarque aussi qu’il n’y a d’inquiétude sur les affaires que dans la classe élevée de la population ; les classes inférieures ne semblent pas saisir ou sentir le moindre danger ; elles s’étonnent qu’au milieu de l’abondance le commerce ne reprenne pas, leur sentiment de l’avenir ne va pas plus loin. Est-ce un bonheur ? est-ce un nouveau danger ?


Auteuil, le 14 septembre 1849.

Me voici de retour à Paris, où je trouve deux lettres de vous et un journal de la Gironde qui renferme un discours de M. de La Grange. Nous déplorons tous avec vous la mort de M. Ravez : c’est une perte pour l’ordre que nous devons soutenir ; mais enfin il fallait bien nous y attendre : quand on a vécu soixante-dix-huit ans, on devrait considérer chaque jour comme un jour de grâce. Ce qui m’étonne, c’est qu’on ne veuille pas se décider à faire entrer la mort dans les conditions de l’existence, à ce point que, lorsqu’elle nous atteint, on est tout surpris. Du reste, je remarque que personne n’est indispensable en ce monde, et j’admire combien facilement on trouve à remplacer les hommes qui paraissent le plus nécessaires ; les choses n’en vont pas mieux pour cela, mais elles vont. J’ai laissé ma pauvre vieille mère aussi bien que possible ; un souffle peut me l’enlever, et pourtant j’espère la conserver encore quelques années. Malgré tous mes raisonnemens sur la nécessité de mourir, bien que je me sois dit depuis vingt ans qu’il fallait me préparer à la perdre, quand on m’alarma sur son existence, j’en ressentis une secousse qui retentit jusqu’au fond de mes entrailles et qui me glaça le cœur. J’eus beau chercher à écarter cette préoccupation, j’en étais comme étouffé. À quoi bon philosopher, si dès le moment où l’on se trouve en face des malheurs de la vie on perd sur-le-champ contenance et courage ?

On continue à vivre ici dans une parfaite quiétude, comme si tous les dangers qui menaçaient la société il y a quatre mois étaient entièrement dissipés. Le fait est que tout repose en ce moment sur la force militaire et sur l’usage intelligent que le général Changarnier paraît disposé à en faire. On ne parle que de l’affaire de Rome, comme si c’était quelque chose de sérieux. Eh ! que nous importe au fond que le pape octroie ou n’octroie pas les garanties de liberté qu’on exige de lui ? En supposant qu’on nous donne toute satisfaction, que notre armée revienne en France, en serons-nous moins en présence de notre lutte intérieure ? C’est là qu’est le danger, là qu’il y aura une grande bataille…

Ne me demandez pas de nouvelles, il n’y en a point. Falloux ne veut pas quitter le ministère, de sorte que nul changement n’aura lieu. Passy dit à ses collègues : Mes lois de finances alarment le pays, et vous voulez me sacrifier. C’est de votre aveu que je les ai présentées ; prenez-en l’endos tout aussi bien que moi : elles ont été discutées en conseil. — On met ici sur le compte du choléra tous les cas de mort subite arrivés soit naturellement comme dans les autres années, soit par maladresse des médecins, qui sont enchantés d’avoir ce manteau pour couvrir leur ignorance ; mais, soyez tranquille, il n’y a plus de danger.


Auteuil, le 21 septembre 1849.

Tout dort ici ; Paris semble plongé dans une sorte de léthargie. Rien ne remue l’attention publique, on ne s’émeut guère ; on vous attend. On avait répandu beaucoup de bruits sur le résultat des conseils-généraux : en réalité, ils n’ont rien produit ; ils ne nous ont rien appris. La composition de l’assemblée nationale et son esprit représentent bien l’esprit de la France. On ne sait pas ce qu’on veut, et pourtant on voudrait autre chose que ce que nous avons. C’est étrange comme on oublie facilement dans ce pays. Je ne vois que gens qui cherchent des distractions et des plaisirs. L’effroi dont on était suffoqué l’an passé est effacé, on n’en trouve presque plus de trace. Chacun s’étourdit de son mieux. La république se traîne, mais elle tient : personne ne se montre ardent à la soutenir, pourtant personne n’oserait lui porter les premiers coups. Que mettre à la place ? On n’a pas la moindre nouvelle à se communiquer, pas d’espérances pour l’avenir ; le présent tolérable, mais nulle sécurité sur la durée de ce qui existe ; beaucoup d’inquiétude sur les finances ; on parle beaucoup des dispositions de la Gironde contre le rétablissement de l’impôt sur les boissons. Le fait est que la position des représentans de ce pays sera difficile ; il faudra bien qu’on s’assure de l’argent par ce moyen ; comment resteront-ils ? Cela m’intéresse à cause de M. de La Grange. Je suis tout aise de savoir que vous avez quitté Bordeaux ; c’est un séjour de mauvaise réputation en ce moment. Votre retour ici est retardé, mais ce ne peut être que de quelques jours ; il faut bien que vous veniez reprendre avec M. de La Grange le collier de misère. Je conçois que vous n’en éprouviez aucun désir, vos jours doivent être heureusement remplis là-bas au milieu des charmes de la campagne. Je me figure que vous êtes déjà en pleine vendange, occupée et distraite du matin au soir, avec des visiteurs sans nombre, des-gens d’affaires, des ouvriers, des bavardages sans fin. Moi, je trouve qu’il y a bien longtemps que vous êtes absente. — J’ai repris ma vie de travail, de méditation et de rêverie. Puisque la république m’en laisse le loisir, je m’empresse d’en jouir ; je n’en ai peut-être pas pour longtemps. Depuis des mois, j’avais oublié le charme de l’étude et des lectures : je m’y remets. Le gouvernement ne ratifie pas le traité signé avec Rosas par l’amiral Le Predour. — On va envoyer l’amiral Romain-Desfossés en mission temporaire pour tâcher d’obtenir quelques modifications à ces terribles conditions qui nous sont faites ; cependant on ne s’exprime que timidement, c’est uns grâce qu’on va demander. Voilà où en est réduit ce pauvre gouvernement de la France. C’est ce qui me fait craindre que Louis-Napoléon ne dure pas ; notre pays n’a ni tenue ni caractère, mais il a besoin de gloriole, il faut flatter sa vanité ; or tout ce qui se passe est loin de le faire. Ce misérable ministère ne sait que trembler. Si seulement il avait un but ! mais rien. — J’ai bien pensé à vous à la nouvelle de la mort de Mme de Nesselrode. Voilà comme vos amis sont successivement fauchés. C’est une leçon, il faut se serrer.

Que d’agitations vous allez avoir cet hiver ! Tant de gens pivoteront autour de vous. En général je remarque que dans le désordre où sont les esprits, au lieu de se rapprocher les uns des autres, on s’écarte ; c’est une fâcheuse disposition. Vous serez précieuse avec votre esprit de ralliement et de concentration au milieu de cette société qui se disloque. — Les affaires reprennent un peu ; l’animation revient aux boutiquiers ; ils se remuent beaucoup, et ils espèrent. Vous n’avez pas d’idée du monde qui va à Saint-Cloud dans l’espérance de voir le président. Vraiment c’est chose curieuse. Il y a plus d’un mois que je n’ai rencontré personne avec qui je pusse parler de vous. Je ne sais plus où vous en êtes ni ce que vous faites. J’ai aperçu M. de Saint-Mauris avant-hier ; quel air défait ! J’en ai ressenti une sorte de désolation : le malheureux ! ce n’est que l’ombre de lui-même !.. À bientôt, n’est-ce pas ?


Auteuil, le 24 septembre 1849.

Il était temps, j’éprouvais une vive inquiétude à votre sujet ; votre lettre m’a tranquillisé. Tous ces bruits de choléra m’avaient jeté dans une alarme superstitieuse qui me troublait dans ma solitude. Je cherche en vain à vous féliciter de votre vie dissipée ; au fond du cœur, je sens que, malgré tous les honneurs dont on vous entourera au bal, vous serez là comme un corps sans âme. J’ai remarqué que Dieu vous a donné une véritable grâce d’état : vous êtes habituée au monde à peu près comme un écureuil à tourner dans sa cage ; c’est un manège que vous n’aimez pas, mais vous le faites machinalement avec un tel naturel qu’on croirait que vous y mettez de l’âme et un vif intérêt. Je vous laisse donc applaudir aux grâces et aux muses girondines, inspirez-les, encouragez-les ; mais je suis sûr qu’un vague instinct de retraite et de recueillement vous fait regretter qu’on ne vous laisse pas un peu plus de loisir pour la vie intime. Singulière femme ! vous arrangez ce qui vous touche de près, et voire salon et votre boudoir et votre chambre à coucher, comme sainte Thérèse arrangeait son oratoire. Evidemment vos goûts secrets, vos instincts les plus cachés, les plus profonds de votre être, se révèlent dans cet entourage, dans cette atmosphère d’onction, de demi-mystère, de demi-dévotion ; c’est là ce que vous aimez, et la plus grande partie de votre vie se passe en distractions mondaines, en honneurs de salon, de réceptions, où, par une double faculté, vous circulez comme dans votre véritable élément, dans le milieu de votre choix. Faut-il que je conclue que vous êtes tout simplement une femme d’esprit qui savez vous accommoder à tout, vous faire toute à tous ? Ce n’est pas vrai, car vous êtes d’un caractère si net, si tranché, tellement tout d’une pièce, que, dès qu’une chose froisse vos secrets instincts, rien ne peut vous faire plier. J’aime mieux me dire que pour être femme du monde admirable il faut, avec de l’esprit, n’avoir pas le goût du monde, y porter un certain degré d’indifférence, pas de passion, ce qui vous permet de sentir délicatement les goûts et les passions des autres, de leur donner égale satisfaction sans heurter personne. Pourquoi heurteriez-vous qui que ce soit ? Vous ne rencontrez personne dans les penchans exclusifs de votre âme ; mais aussi, si vous plaisez de la sorte à tous, ou du moins à beaucoup, malheur à qui met le pied dans l’étroite enceinte de votre for intérieur, dans la partie réservée de votre âme ! Là vous êtes d’un absolutisme, d’une exigence, d’une impétuosité ! là tout doit se fondre en vous ; autrement c’est une bataille incessante. À propos de quoi tout cela ? Je ne m’en souviens plus. Revenons à votre vie de la Gironde. Les représentans accourent à Paris ; cependant je ne crois pas qu’il y ait nécessité absolue pour M. de La Grange d’être exact à la rentrée. Malgré la rage des passions qui fera explosion tout d’abord, les premières séances ne seront guère que d’inutiles passes d’armes. Quant au résultat, il n’y a rien à attendre. Ce qui jette un assombrissement sur le présent, c’est l’état des finances. M. Passy déclare qu’il est au bout de son rouleau, et qu’il ne voit, pour sortir d’une manière quelconque de la gêne qui l’étouffé, qu’une révolution ou la banqueroute. Oh ! ce ministère est pitoyable. M. de Falloux ne court aucun danger ; les journaux ont singulièrement aggravé sa position. L’amiral, que j’ai rencontré avant-hier, m’a dit que jamais il n’y avait eu d’inquiétude sérieuse. Quand je vous dis qu’il n’y a pas d’homme nécessaire, je ne prétends pas que la perte de tel ou tel homme de tête ne soit pas un grand malheur ; je dis seulement que le monde se soucie assez peu que les affaires soient menées par des sots ou par des hommes de génie. Que tout prospère ou s’abîme, qui s’y intéresse ? qui s’y dévoue ? On laisse aller la machine. — Tourne ou verse ! et l’on dit : Il devait en être ainsi ; c’était écrit !


Lundi, 15 octobre 1849.

Allons, exécutez-vous, revenez, revenez dans ce sombre Paris, dont le ciel n’est plus qu’une calotte de plomb, — le soleil, quand par hasard il se montre, un mauvais plat d’étain, — l’air qu’on est censé respirer un verre d’eau glacée. Revenez jouir des nombreux plaisirs que vous prépare l’hiver, à savoir les rugissemens des montagnards contre M. Thiers et l’Italie, leurs hurlemens sur le chemin de Versailles, la maussaderie générale de tous les hommes qui prennent part aux affaires, soit du geste ou de la voix. Je vous dirais bien à quoi tient la mauvaise humeur répandue partout ; c’est que personne n’est plus à sa place, personne ne fait ce qu’il voudrait, désirerait ou aimerait faire. Venez, quoi que vous en ayez, faites comme tout le monde la moue et grondez, c’est bien porté. À jeudi donc, et tâchez de ne pas trop vous fatiguer. On nous dit qu’à La Teste le choléra fait des ravages : ce n’est pas loin de Bordeaux ; ainsi, pour la sécurité de la vie, vous serez mieux à Paris que sur les bords de la Gironde. Après tout, que perdez-vous à revenir ? Hors le soin de votre santé, qui vous rendait congénial le climat du midi, vous perdez quelques beaux jours. C’est beaucoup dans la vie, mais enfin les beaux jours reviennent avec le printemps. M. de La Grange aurait profité sans doute de son séjour forcé à La Grange pour surveiller ses travaux, mais la république réclame tous ses soins.

M. Thiers fait rage sur les affaires de Rome, et ce qui m’amuse, c’est que voilà le Constitutionnel qui déclare la guerre au Journal des Débats. Nous sommes vraiment des Grecs du Bas-Empire. L’assemblée nationale, assez calme dans les premiers jours, commence à s’exaspérer ; en revanche, les esprits s’apaisent, vous serez surprise de la tranquillité qui règne ici. On s’endort complètement sur la parole du général Changarnier.

On voudrait bien se débarrasser du ministère, mais nous l’avons sur les épaules comme le vieillard des Mille et une Nuits. Ils se tiennent tous par la main, on dit même qu’ils ont pris les uns pour les autres une affection très tendre, qu’Odilon Barrot et M. de Falloux mangent à la même écuelle. Vous savez donc quel est le cabinet sous lequel vous aurez le bonheur de faire votre entrée à Paris. À bientôt !


Auteuil, le 23 août 1850.

De quelle politique voulez-vous que je vous parle dans mes lettres ? Ne savez-vous donc pas qu’il n’y en a plus ? Tout est envolé avec l’assemblée et avec le président. Il n’y en avait déjà plus quand ils étaient réunis ; ne croyez-vous pas qu’il puisse y en avoir maintenant que chacun vagabonde de son côté ! Si vous voulez absolument que je tâte le pouls à l’opinion publique, ce que vous pouvez faire tout aussi bien que moi, je vous dirai que le président a pu voir dans son voyage qu’il n’y a pas dans ce pays matière à coups d’état, — il faut, bon gré, mal gré, qu’il reste M. Bonaparte, — qu’on le renverra à ses choux dans dix-huit mois, que la république se fonde, et que nous y sommes rivés. Envers et contre tous, la France sera républicaine : nos mœurs crient contre cela, soit ; il faudra nous y façonner. La république doit triompher par la raison qu’elle est seule contre trois principes monarchiques antipathiques ; ainsi, vive la république ! il n’y a plus que cela. Tout ce que nous aurions pu désirer, c’est la république avec un président à vie ou à dix ou quinze ans ; les esprits s’en éloignent, vive la constitution !

J’ai rencontré hier S…y ; il est revenu des Pyrénées, il arrange ses affaires. Il part dans trois semaines ou un mois pour aller en Syrie résider huit mois ou un an ; il en sent le besoin, surtout pour son fils ; tâchez d’expliquer cela. Il se plaint de votre dureté. Il m’a parlé de la mort de sa femme en des termes qu’il aurait voulu rendre touchans. Tout cela est escompté d’avance.

M. de L… a beau faire parler de lui, ce n’est plus qu’un oripeau à reléguer chez les fripiers du Temple. Etes-vous du nombre des femmes qui s’habillent là ? Quelle chute ! Pourquoi ne pas rester fidèle à sa vie entière ? Ch… a bien fait de mourir, il a bien choisi son heure, il ne survit ni à lui-même ni à son idole.

Je vais bientôt partir pour aller chez ma mère. Je viens d’avoir l’avant-goût des plaisirs qui m’attendent en Champagne ; tous ces jours-ci, je me suis trouvé au milieu de messes, de déjeuners, dîners et soirées de noce. Comme je dois jouer bientôt le rôle de père noble, j’ai regardé avec attention en me disant : Voilà pourtant comme je serai dimanche ! Ce n’était pas gai, mais enfin telle est la vie.

L’amiral de Mackau est parti pour l’Angleterre, il voyage sur mémoire pour cause d’utilité publique. Sa femme m’a beaucoup parlé de vous, et j’ai riposté de la plus douce manière.

L’herbe est encore fraîche, rien ne jaunit sur les arbres, excepté les poires et les mirabelles. Il pleut, il fait froid, c’est tout le contraire de vos étouffantes chaleurs. Vos sujets d’Aquitaine vous reçoivent-ils avec l’ardeur du climat ? J’ai aperçu dans la rue du Bac Mme de L…y ; nous nous sommes salués comme deux bêtas qui désirent se parler et qui n’osent se rien dire ; elle voulait me demander de vos nouvelles ; je ne me souviens pas quelle niaiserie m’a fait filer mon chemin. Je vous envoie des riens, des ombres, c’est la représentation fidèle de tout ce qui se passe. — À bientôt !


Auteuil, le 28 août 1850.

… Voilà le roi mort. C’est la reine qu’il faut plaindre. La famille va-t-elle demeurer unie ? Resteront-ils en Angleterre ?

Vous voulez de la politique ; eh ! quelle politique vous servir ? Voilà ce président (vous savez ce que c’est) qui s’en va se traînant d’un point à l’autre de la France, s’offrant à tout le monde comme l’instrument qui doit détruire le pacte national, et le cri de vive la république est un cri de révolte ! C’est ignoble ! Parlons d’autre chose : la France, j’espère, n’est pas tombée si bas que ces misérables scènes de tréteaux puissent réussir. Le dégoût nous arrive de partout.

C’est le 10 que se marie mon neveu. Je vous écrirai quand je partirai. J’ai rencontré hier M. V…, toujours dans ses spéculations sur les plantes sans air. Savez-vous ce qu’il voit dans les fleurs qu’il fait ainsi pousser ? Ce ne sont pas les pétales qu’il compte, les pistils ou les étamines qui l’intéressent ; ce sont les gens qui viennent le visiter, membres de l’Institut, banquiers, banquières et marquises. Nous avons parlé de S… y, de son voyage en Syrie ; il n’en augure rien de bon, il voit de la femme là-dessous. Et vous ? Il faudra que j’aille voir le pauvre S….y au premier jour ; je n’espère pas le faire changer de voie, mais enfin, si je puis lui faire entendre une parole de sens commun, mon temps ne sera pas perdu. — M. de M… est en pleine fonction de censeur. Il est venu me voir hier, m’exprimer sa reconnaissance pour M. de L….. Ce sera un de nos assidus l’hiver prochain. Dites donc après cela que je ne place pas votre influence à intérêt ; mais vous êtes une ingrate, c’est connu. — Paris est dépeuplé de Parisiens ; en revanche force provinciaux, force étrangers, tout cela arrive par les trains de plaisir du dimanche. Aussi le lundi a une physionomie singulière. — Je ne sais plus rien, les affaires dorment. Les ouvriers ne veulent pas travailler plus de trois jours par semaine, ils passent les quatre autres à boire et à rêver la fortune dans la prochaine révolution. À bientôt !


Auteuil, le 23 septembre 1850.

Me voici de retour à Auteuil. Je vais prendre langue au ministère. Je suis à moitié abruti par la vie que je viens de mener. Je respire, et j’en ai besoin. J’ai diverses choses à faire, continuation de noces, petits cadeaux à acheter, à envoyer. Quelle corvée ! mais enfin on ne marie pas son neveu tous les jours.

Je ne vous dirai pas grand’chose de la politique par la raison qu’il n’y en pas. C’est un chaos, c’est un gâchis, c’est une véritable honte pour ce pays. Les légitimistes s’agitent d’une manière amusante ; ils font les affaires des autres. L’épouvantail du comte de Chambord fera proroger le petit Napoléon. Pour rien au monde, nos campagnes ne veulent de la légitimité. Quant à la fusion des partis, il n’y faut pas penser. Je ne parle pas de la réunion des deux branches ; qui diable s’en soucie, hors les légitimistes ? Il leur serait commode d’absorber tout à coup l’ancien parti d’Orléans. Les gens qui reviennent de Wiesbaden sont loin d’être enchantés. Leur héros n’est pas propre. Son entourage mériterait des verges.

Il y a ici un tolle général contre notre ami… Il paraît qu’à Claremont on s’est exprimé sur son compte d’une manière plus que verte : «… se fait tirer des coups de canon par tous les bâtimens anglais pour l’honneur de la république, et il n’a pas même fait une visite à son vieux roi mourant, ni à sa famille ! » Puis d’injurieuses épithètes que je ne veux pas vous redire. Le prince de J… ne le ménage guère. Tout cela m’attriste. Je l’ai fait prier d’aller faire sa visite. Ce que c’est que de se mettre dans une situation équivoque ! la conduite si noble de Changarnier ajoute encore à l’indignation de nos amis.

Ne rêvez pas coups d’état, il n’y en aura point. Si nous arrivons jusqu’aux élections, le prince Louis espère être renommé. Je suis persuadé, d’après ce que j’ai vu dans mon département, que, si les élections ont lieu, bien des représentans actuels resteront sur le carreau.

Il faudrait être dans la Gironde pour se bercer d’espérances ; au bord de la Seine, tout est sombre.


Auteuil, le 14 octobre 1850.

Définitivement il faut que je renonce à l’idée d’aller à Blaye. Ce n’est pas que je sois pressé par mes commissions : l’amiral L… est en voyage et ne revient guère avant la fin du mois ; mais mon équipage de la Reine-Blanche réclame tous mes soins. Vous ne pouvez vous figurer l’état d’abandon où sont tous ces braves gens. Mon successeur a laissé tomber cette noble frégate, que je lui avais livrée si brillante, si fière, à un degré d’abaissement vraiment déplorable. Je suis resté le vrai commandant pour tous les matelots, et c’est encore à moi qu’ils s’adressent aujourd’hui. Vous dire quel oubli de tout droit, quel abandon de tout devoir pèsent sur cette estimable race d’hommes, c’est à n’y pas croire. On dirait qu’on tient leurs services pour un souffle de vent ; dès qu’ils sont passés, personne ne veut s’en souvenir.

J’ai vu M…y. — Sa majesté le président est un peu désappointé de la revue de Satory ; on espérait plus d’entrain, plus de spontanéité : on n’a réussi qu’à troubler un peu les gens d’affaires. C’est un spectacle misérable que celui qui nous est donné, aussi bien du côté du président que du côté de la commission de permanence. La France a bien mérité d’être menée par de pareils hommes. Elle n’a pas été assez punie, il nous faut de grandes misères ; ce qui se passe est trop ignoble. Tout semble privé du souffle de vie. Les gens à fusion sont à faire pouffer de rire, si l’on pouvait rire de pareilles choses. — J’ai rencontré hier dans la rue des Champs-Élysées, par un grain à tout noyer, un beau cavalier suivi d’un groom et courant à bride abattue, le nez penché, faisant tête à des nappes d’eau ; ce n’était ni plus ni moins que votre frère que je contemplais, moi, tranquillement établi au sec sur le trottoir à l’abri de mon parapluie.

Le traité avec Rosas est accepté par le cabinet ; il n’y manque plus que l’approbation de l’assemblée, à qui on le soumettra. Il n’est guère meilleur que le premier, peut-être même de prime abord heurte-t-il davantage la vanité nationale ; mais que faire ? Le refuser serait une folie, il faut l’avaler.

Vous avez dû lire dans les Débats le compte-rendu des deux séances successives de la commission de permanence ; c’était Dupin lui-même qui avait envoyé les notes. Eh bien ! croiriez-vous que ce grand citoyen, en allant trouver l’autre président, lui a dit : « Ne vous effarouchez pas, tout cela n’est rien, vrais bavardages, dont il n’y a pas à tenir compte. » Amen !

Mes souvenirs à M. de La Grange et au duc de La Force.


Vitry-le-Français, dimanche 2 février 1851.

Je n’ai pas pu vous écrire hier. Ce sont de tristes affaires que ces dépouillemens de succession. Et puis ce vide sans fond de la chambre d’une morte où l’on retrouve tout, tout, excepté sa mère. Ça resserre le cœur. Nous sommes à la porte de l’église, les cloches ne font que sonner, il me semble toujours entendre un enterrement. J’espère être à Paris demain.


Vitry-le-Français, mardi 4 février 1851.

Tout est fini. Hier soir en rentrant chez moi, j’ai trouvé quelqu’un de la maison de ma mère qui m’attendait. Je me suis mis en route dès ce matin ; à mon arrivée, elle rendait le dernier souffle. Elle s’est éteinte sans que personne puisse dire le moment précis. La vie s’est effacée chez elle par degrés insensibles ; pas un soupir, pas une plainte. Je l’ai bien embrassée, rien n’a changé dans son visage. Chose étrange ! elle sourit encore ; mais son front est froid, froid ; oh ! ce froid de la mort vous pénètre jusqu’aux os. Quand je la regarde attentivement, il me semble qu’elle respire encore. Pourtant sa langue est glacée, tout est consommé. Pauvre mère ! ses enfans l’ont ensevelie de leurs propres mains, comme elle le désirait : pas un étranger ne l’a touchée, ses derniers vœux sont tous remplis. C’est donc bien vrai que je ne l’entendrai plus !


Mercredi soir, 5 février 1851.

Je ne veux pas vous écrire. Ce sont des scènes déchirantes, mais elles doivent rester au fond du cœur. À demain l’éternel adieu ! Je crois toujours qu’elle va se réveiller. Elle n’a pas cessé de sourire.


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  1. Voyez la Revue du 15 août.