Correspondance de Victor Hugo/1820

(tome 1p. 307-318).
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1820.


À Monsieur Pinaud.


18 avril 1820.
Monsieur,

Les instances seules de quelques amis avaient pu me décider à envoyer à l’Académie des Jeux Floraux l’ode de Moïse dont je sentais moi-même, le premier, les nombreuses imperfections. L’Académie, en accordant à cet ouvrage une amaranthe réservée, a bien outrepassé mes espérances, et je sens que je dois considérer ce prix moins comme une récompense que comme un encouragement. Je me plais à reconnaître la justesse des critiques qui me sont faites, et je pense de plus qu’en blâmant dans mon ode l’absence de tout mouvement lyrique[1], l’Académie aurait pu en trouver une des causes dans le choix du rhythme qui, par sa terminaison féminine, est incapable de rendre avec quelque éclat les images imposantes et les grandes pensées qu’aurait dû faire éclore un pareil sujet. Ce rhythme, qu’André de Chénier a employé avec tant de bonheur dans sa Jeune captive, est, à la vérité, naturellement mélodieux, mais il n’est ni assez grave ni assez sonore pour la haute poésie. Voilà encore un de mes torts : en joignant cette nouvelle critique aux critiques si judicieuses de l’Académie, j’ignore si je n’agis pas avec maladresse, mais je sais que j’agis avec franchise, et je suis persuadé que cela ne me nuira point auprès de vous. Quant aux observations de détail, je regrette que le temps ne me permette pas de rendre mon ode plus digne de la flatteuse distinction dont vous l’avez honorée. Je pense toutefois que l’on peut, dans la première strophe, changer chastes plaisirs en jeux innocents[2] et, dans la huitième, ses malheurs ont ému mon amour[3] en ses malheurs éveillent mon amour, si vous jugez toutefois que ces corrections puissent être admises. Je regrette, je le répète, que le temps me manque ; j’aurais essayé, en revoyant sévèrement mon ode, de mériter mieux vos honorables suffrages. Dans l’impossibilité, il me reste, monsieur, à vous prier de 3présenter à messieurs vos collègues mes excuses et l’expression de ma bien vive reconnaissance.

Si l’idylle des Deux âges[4] avait pu être couronnée, ç’aurait été pour moi une grande joie et un grand honneur ; toutefois je ne puis que m’incliner devant le respectable motif qui l’a empêchée d’obtenir cette faveur[5].

J’en viens, monsieur, à un point sur lequel je veux m’expliquer sans détour, en désirant vivement votre approbation. J’ai acquis aujourd’hui, me dites-vous, d’après vos règlements, le droit de demander des lettres de maître ès Jeux Floraux. Je m’interdis ici d’examiner comment j’ai reçu ce droit et si je ne le dois pas bien plutôt à l’indulgence soutenue de l’Académie à mon égard, qu’à mon propre mérite. Il s’agit seulement de vous exprimer ma façon de penser, et je crois que mon devoir (et jamais devoir n’aura été rempli avec plus de plaisir) est de réclamer, avec tout l’empressement et toute la gratitude que je ressens, un titre auquel les bontés de l’Académie m’ont donné droit de prétendre. Je pourrais, à la vérité, conserver le droit de concourir en suspendant ma demande ; mais, d’un côté, si je suis habitué à l’extrême bienveillance de l’Académie, je n’ai point assez de présomption et de confiance en moi-même pour rester dans la lice avec grande espérance de succès ; de l’autre, les concours lyriques m’étant désormais fermés, j’ignore si les essais infructueux que j’ai tentés jusqu’ici dans les autres genres ne m’avertissent pas suffisamment de sortir des rangs. J’ajouterai à ces considérations mes désirs, cachés jusqu’ici mais conçus depuis longtemps, de faire partie de cet illustre corps des Jeux Floraux.

Aujourd’hui que l’occasion se présente de vous appartenir comme maître, je sens plus que jamais combien un pareil titre est au-dessus de mon âge et de mon faible talent, mais je sens en même temps que si vous jugiez à propos de me le conférer, l’honneur de le porter m’engagerait en quelque sorte à faire tous mes efforts pour le porter dignement. J’oserai donc vous prier, si vous le trouvez bon, monsieur, d’être auprès de l’Académie l’interprète de mes désirs respectueux et de lui demander en mon nom un titre qui me sera bien cher si je l’obtiens, puisqu’il me rappellera à tout moment ce que je dois à vous personnellement et à messieurs vos collègues. J’ignore s’il est nécessaire que j’adresse à l’Académie une demande plus directe, mais je pense que dans le cas où vous ne pourriez pas vous en charger, vous voudriez bien avoir la bonté de m’en donner avis.

Je suis particulièrement flatté, monsieur, que mes odes sur la Vendée et sur l’exécrable crime du 13 février[6] vous aient causé quelque plaisir. En vous envoyant mes essais, je ne fais que remplir un devoir bien agréable pour moi et je serais heureux que vous voulussiez me continuer vos avis. J’ai l’honneur de vous adresser en ce moment deux exemplaires d’une satire déjà vieille, mais qui, à l’époque où elle parut (octobre 1819)[7], fut considérée à Paris, sinon comme une preuve de talent, du moins comme une marque de courage. J’y fais joindre le premier volume du Conservateur littéraire[8]. Vous verrez dans cet ouvrage, à la rédaction duquel je concours, le témoignage de satisfaction que S. M. a daigné me donner à l’occasion de mon ode sur la mort de Mgr le duc de Berry[9]. Je crois que le Conservateur littéraire peut être utile, et je désire qu’après l’avoir lu, vous en portiez le même jugement. Je vous remercie de l’observation bienveillante qui termine votre aimable lettre ; j’ai tout lieu de croire que notre Conservateur, dont le succès paraît assuré dans la capitale, va se répandre maintenant dans les départements et, dans ce cas, je prendrais des soins particuliers pour qu’il parvienne dans votre province qui est peut-être aujourd’hui la seule où l’on ait conservé intacts l’amour des lettres et le dévouement à la monarchie légitime. Je finis, monsieur, cette trop longue lettre en vous félicitant à mon tour de l’adresse de votre Cour royale relativement à l’horrible assassinat de Mgr le duc de Berry ; elle a produit ici le meilleur effet, elle a été distinguée entre toutes les adresses des autres villes du Royaume et tout le monde sait que les sentiments monarchiques dont est pénétrée votre fidèle Cour royale sont aussi ceux qui animent l’excellente ville de Toulouse et la noble Académie des Jeux Floraux.

J’ai l’honneur d’être avec la plus respectueuse reconnaissance, monsieur, votre très humble serviteur.

V.-M. Hugo.

P. S. — Mon frère Eugène, que sa mauvaise santé a empêché de concourir cette année, et qui se propose bien de prendre sa revanche en 1821, me charge de le rappeler à votre souvenir et de vous présenter ses respects. Ayant déjà obtenu une amaranthe en 1819, je me détermine à prendre cette année, au lieu de la fleur, la somme que l’Académie me laisse la faculté de choisir en place du prix[10]. S’il y avait quelques démarches ou quelques formalités à remplir à ce sujet, j’ose espérer que vous voudriez bien avoir la complaisance de m’en instruire.


À Monsieur Adolphe Trébuchet, Nantes.
Paris, 20 avril 1820.

Je suis l’exemple d’Abel, mon cher cousin[11], et je commence par supprimer toute cérémonies car j’espère qu’à la parenté, qui excuse toute familiarité, se joindra bientôt entre nous l’amitié, qui l’autorise. En vérité, lorsque je considère que ta lettre, si aimable et si affectueuse, est datée du 14 mars, tandis que cette réponse est écrite le 20 avril, je t’avoue que je suis honteux de ce retard, et la raison que t’en donne mon frère Abel me rassure moins, toute fondée qu’elle est, que ma confiance en ton amitié et dans l’indulgence de ta famille.

Crois, mon cher Adolphe, que nous n’aurions pu résister aussi longtemps au désir de répondre à ta touchante preuve d’attachement, si nous n’avions voulu t’envoyer en même temps, ainsi qu’à notre oncle, l’ouvrage à qui nous la devions. J’y joins, pour ma part, quelques exemplaires d’autres opuscules dont je te prie de faire hommage en mon nom à mon oncle, à ma tante, et à tes aimables sœurs qui ont peut-être déjà oublié leurs cousins de Paris.

Si nous avions pu en douter, ta lettre nous aurait montré, cher Adolphe, que tu es royaliste comme nous. Nous t’en félicitons, et nous regrettons de n’être pas nés bretons comme toi, car nous sommes tous, ici, vendéens par le cœur. On prétend que je suis à peu près de ton âge, je m’en félicite encore : c’est une conformité de plus avec toi.

Adieu, mon cher cousin, je désire que le Conservateur littéraire soit lu avec quelque indulgence par nos bons parents de Nantes, et j’espère que tu ne tarderas pas à nous donner des nouvelles de toute la famille et notamment de notre tante, dont la santé nous inquiète beaucoup. Maman, qui a été aussi fort malade et très languissante depuis un an, paraît maintenant se rétablir un peu.

Rappelle-moi au souvenir de mes cousines, que je n’ai jamais vues, mais pour lesquelles j’ai toujours éprouvé un attachement fraternel.

Quant à toi, mon cher Adolphe, je te remercie mille et mille fois de ton aimable lettre ; je fais les vœux les plus ardents pour que tu réussisses dans la carrière où tu vas entrer et je termine en t’embrassant cordialement.

Ton dévoué cousin,
V.-M. Hugo[12].


À Monsieur Pinaud.


21 mai 1820.
Monsieur,

Je saisis avec empressement mon premier moment de loisir pour répondre à votre bienveillante lettre et vous prier d’être auprès de l’Académie, qui a bien voulu m’admettre parmi les maîtres ès-Jeux Floraux, l’organe de ma vive et respectueuse reconnaissance. Je vous demande pardon de me répéter si souvent, mais les témoignages, eux-mêmes tant de fois répétés, de l’indulgence de l’Académie à mon égard, m’en donnent le droit et, je dirai plus, m’en imposent l’obligation. Vous devez penser, monsieur, que je remplirai de mon côté avec joie tous les devoirs où m’engage ma nouvelle qualité. Avant peu, lorsque je me serai bien pénétré de leur étendue dans l’utile ouvrage de M. Poitevin[13] que vous avez eu la bonté de m’envoyer (marque d’attention à laquelle j’ai été très sensible), j’aurai l’honneur de vous écrire à ce sujet, et je ferai tous mes efforts pour que l’Académie soit contente de moi, sinon sous le rapport du talent, du moins sous le rapport du zèle.

Nous avons été bien flattés, monsieur, du jugement que vous portez sur le 'Conservateur littéraire[14] Puisque cette lecture vous a procuré quelque plaisir, je vous prie, au nom de mes collaborateurs et au mien, de vouloir bien accepter notre recueil. J’aurai soin qu’il vous parvienne exactement. Vous avez pu voir dans la 3e livraison du tome II que je m’étais empressé, suivant votre désir, d’y faire insérer un extrait du programme ; je regrette que l’espace ait manqué pour rendre un compte plus détaillé du recueil de l’Académie. Je pense que l’on y reviendra. J’ai parlé à plusieurs journalistes, avec lesquels je suis en relations, pour qu’ils insérassent également les dispositions du programme ; ils m’ont promis de le faire dès que l’excessive abondance des matières politiques le leur permettrait. Pour ce qui regarde le Conservateur littéraire, je vous supplie, monsieur, d’user de moi sans façon tant que je pourrai vous y être bon à quelque chose. Vous m’honorerez beaucoup en me traitant souvent en confrère. Lorsque vous souhaiterez y faire publier quelques annonces ou le compte rendu des séances de l’Académie, je puis vous assurer que vos désirs seront remplis et ce sera, de notre part, avec un bien véritable plaisir.

Mon frère Eugène, dont la santé est toujours inégale, me charge de vous présenter ses respects et de vous remercier de votre aimable et flatteuse invitation. Il a été bien contrarié de la maladie qui l’a empêché, cette année, de se présenter à vos concours, et il espère avoir recouvré assez de forces l’an prochain pour descendre dans la noble lice que vous lui avez ouverte. C’est aujourd’hui un devoir pour lui qu’il sera heureux de remplir, surtout s’il peut le remplir dignement.

Je ne saurais assez vous remercier de mon côté, monsieur, de l’obligeante attention que vous avez eue de m’envoyer la valeur du prix en lettre de change payable à Paris. Toutes les preuves de bonté que vous m’avez données jusqu’ici me touchent à un point que je ne puis vous exprimer. J’ai l’honneur de vous envoyer ci-inclus la déclaration que vous me demandez et de vous prier de me croire toujours, avec les plus vifs sentiments de respect et de gratitude, votre très humble et très obéissant serviteur.

V.-M. Hugo.

P. S. — J’ignore si les deux premières livraisons du tome II vous ont été remises exactement. Si cela n’était pas, je vous prierais de me le marquer dans la première lettre que vous me ferez l’honneur de m’écrire, et je vous

les ferais parvenir.
À Adolphe Trébuchet.


19 mai 1820.

Lorsque je t’écrivis le 25 mai, je ne croyais pas, mon ami, que j’aurais à recommencer quatre jours après, et que cette occupation si agréable pour moi se changerait, en si peu de temps, en un devoir si pénible[15].

C’est un étrange effet du malheur que nous ayons déjà à remplir les fonctions les plus sacrées d’une amitié dont nous avons à peine formé les premiers nœuds, et que nous soyons appelés à consoler de la perte d’une parente que nous n’avons pas connue, une famille que nous n’avons jamais vue. C’est une chose étrange, je le répète avec un profond sentiment de tristesse, nous passons tous éloignés les uns des autres dans cette misérable vie ; nous nous chérissons sans nous être jamais rencontrés dans le monde, et souvent (le fatal événement qui nous prive d’une tante ne le prouve que trop) nous perdons ceux que nous aimions avant qu’ils nous aient jamais souri.

Devons-nous, mon cher Adolphe, remercier le ciel de n’avoir pas connu cette tante qu’il devait nous enlever si tôt, ou regretter qu’il ne nous ait pas été permis de la saluer avant son départ de la terre et de lui prouver, par notre respectueuse affection, qu’elle laisserait après elle d’autres enfants encore que ceux qui l’appelaient leur mère ?

Tu vois, mon ami, que ta lettre a fait naître en moi des réflexions bien amères. Pardonne-moi mes divagations et surtout oublie que j’ai été assez peu généreux pour t’entretenir de mon affliction avant de songer à soulager la tienne.

Je t’avouerai que mes idées sont tellement troublées, que je ne saurais comment m’y prendre pour te consoler. Heureusement, tu as, ainsi que ton excellent père, placé ta confiance dans une sphère plus élevée. Je ne suis, mon bon Adolphe, qu’un pauvre malheureux comme toi ; sans force contre le chagrin, je n’ai pas l’orgueil de prétendre inspirer aux autres un stoïcisme qui est aussi loin de mon cœur que de mes lèvres. Je sens avec énergie toute l’étendue de la perte que tu viens de faire, et je ne sais que partager ta désolation. On dit qu’une douleur partagée devient moins cuisante ; en ce cas, cher ami, jamais douleur n’a été plus sincèrement partagée que la tienne.

Que ne suis-je près de toi !

Oui, malgré tous les liens qui me retiennent à Paris, Dieu sait combien je désirerais maintenant être soudainement transporté au milieu de ta famille. Je tâcherais d’y remplir ce vide que rien ne vous fera oublier, et cet ami, que vous n’avez jamais vu, remplacerait parmi vous, du moins en affection, cette mère que vous ne verrez plus.

Je t’en supplie, Adolphe, ne te désespère pas, sois homme ! Songe que tu as ici de vrais amis : cette certitude-là est quelque chose contre les peines de la vie. Songe encore à ton respectable père, à tes sœurs. — Je te charge, mon ami, de consoler tout ce monde en mon nom. J’ai eu tort de te dire que vous ne verrez plus votre mère : sois bien assuré que tu la reverras ; il est impossible que l’on se sépare ainsi pour toujours. Tu es pieux, et la piété te donnera du courage.

Pardonne à l’incohérence de ma lettre et aime-moi comme je t’aime. Je t’embrasse cordialement.

Ton dévoué cousin,
V.-M. Hugo.

P. S. — Écris-moi, je t’en prie, le plus tôt que tu pourras. Présente mes respects à mon oncle, dis-lui combien je prends part à son malheur. Rappelle-moi au souvenir de ma cousine Joséphine et de tes sœurs, si toutefois, en un pareil moment, il peut y avoir place pour moi dans leur souvenir. Donne-moi le plus tôt possible des nouvelles de toute ta famille. Adieu[16].


À Adolphe Trébuchet.


Paris, 11 juillet 1820.

Il est décidé, mon cher Adolphe, que j’aurai toujours des excuses à te faire, et toi, des pardons à m’accorder. Je ne crois cependant pas que tu puisses m’accuser d’oubli ; tu dois croire assez en mon amitié pour être convaincu que lorsque mes réponses suivent tes lettres à de si longs intervalles, c’est que je manque de temps et non de bonne volonté. J’en suis, certes, plus affligé que tu ne peux l’être.

Quant à toi, mon cher cousin, qui as sans doute plus de loisirs que moi, consacres-en, je te prie, le plus possible à notre correspondance. Il y a beaucoup d’égoïsme dans cette demande. Il faut t’en prendre au plaisir que nous font éprouver tes lettres. Je te remercie, pour ma part, des détails pleins d’intérêt que tu as bien voulu me donner sur ces nobles paysans vendéens, et de ceux que nous a apportés ta lettre du 3 juillet sur les trappistes de Meilleraye. La description de cette abbaye honore ton cœur et ton esprit. Continue, mon cher Adolphe, à nous mettre de moitié dans tes courses en attendant que nous puissions y prendre part en réalité.

C’est une attention dont nous ne saurions trop te savoir gré.

La lettre que notre oncle nous a adressée nous a tous bien profondément touchés, nous comptons répondre avant peu à ce témoignage d’affection. Nous sommes loin de mériter les éloges dont notre excellent oncle veut bien nous honorer. Parle-lui, mon cher ami, de notre respectueux attachement ; nous serions heureux qu’il pût apporter quelque adoucissement à sa douleur.

Nous avons ici notre cousin Daniel (tu vois que j’emprunte tes expressions). C’est, comme tu l’as dit, un homme fort aimable et fort gai. Il nous fait le plaisir de venir nous voir de temps en temps et nous causons de nos trois parents de Nantes ; ce sont là nos sujets de conversation les plus agréables. Nous désirons bien vivement que les affaires qui l’amènent à Paris se terminent à sa satisfaction. Cependant, nous ne pouvons souhaiter qu’elles se terminent bientôt ; il nous semble, tant qu’il reste à Paris, que nous sommes plus près de notre famille.

Hier (nouveau sujet de remerciements) on est venu nous apporter un panier de sardines ; nous avons, sur-le-champ, fait honneur à votre aimable envoi ; elles étaient excellentes et parfaitement fraîches. Nous les aimons tous en bretons : notre seul regret était de ne pouvoir les partager avec vous. Le panier renfermait, en outre, deux numéros de la feuille de Nantes où nous avons encore trouvé de nouvelles preuves d’affection, toujours bien douces de votre part. Je ne saurais te dire, mon cher Adolphe, combien je suis sensible à ces attentions délicates auxquelles notre oncle paraît vouloir nous accoutumer. Exprime-lui bien, je te prie, toute ma reconnaissance ; j’espère, ou du moins je souhaite ardemment pouvoir la lui témoigner dans peu, de vive voix.

On parle beaucoup de la dissolution de la Chambre. Le ministre Siméon[17], qui désire encore tripoter avec ses ventrus, s’oppose fortement à une mesure qui amènerait une majorité royaliste. On assure que Decazes a reçu le cordon bleu et qu’il ne le déploiera qu’à l’époque du couronnement de George IV[18]. On a offert, il y a trois semaines, le ministère à M. de Villèle[19], qui l’a refusé. La déplorable affaire du duc de Richelieu[20] et du général Donnadieu[21] paraît être assoupie. La scène s’étant passée sans témoins, on ne sait trop encore qu’en penser.

Adieu, mon bon cousin, j’abandonne le reste de ma lettre à Abel qui veut t’écrire quelques mots ; Eugène te répondra demain. Nous sommes dans les embarras d’un déménagement, ce qui force maman à retarder la réponse qu’elle comptait faire à ton père et à me charger de tous ses remerciements. Adieu encore une fois, porte-toi bien, et présente mes respects à ton papa, et mes hommages à ta sœur. Je t’embrasse cordialement.

Ton bon cousin,
V.-M. Hugo.

P. S. — J’ai lu avec le plus grand intérêt les oraisons funèbres que tu as eu l’attention de nous envoyer. Celle de l’abbé de la Trappe renferme surtout de fort belles parties. Il est inutile, je pense, de te dire que nous t’en remercions[22].

Quoiqu’on ait parlé du départ de sa majesté le duc Decazes, je te révélerai à ce sujet un fait curieux et peu connu. Les journaux ont annoncé qu’il était parti le 10 à quatre heures de l’après-midi ; la vérité est qu’il est parti avant le jour. Cela tient à ce que Mme la duchesse Decazes avait exigé que son mari se mît en route avant Mme Prinstot (sœur du duc), qu’elle veut priver des honneurs de l’entrée triomphale à Londres. Mme Prinstot est dans les larmes : c’est elle qui n’a quitté Paris qu’à quatre heures ! La discorde s’est introduite, à ce qu’il paraît, dans l’honorable famille.

Et voilà la guerre allumée. Je tiens ces détails d’un noble pair, qui les savait de bonne source ; tu peux les considérer comme authentiques.

V.-M. H[23].


À Adolphe Trébuchet.


21 septembre 1820.

Tous mes amis se plaignent de moi, mon cher Adolphe, je suis, disent-ils, un paresseux, un négligent, un ingrat... Tu sais, toi, que mes loisirs ne répondent pas à mes désirs, et que, si j’avais le temps de t’écrire chaque fois que j’en ai l’envie, tu recevrais à Nantes un journal quotidien de mes faits et gestes. Cependant, voici venir le moment où nous n’aurons plus besoin d’un froid papier et d’un long intervalle de temps pour nous communiquer nos pensées et nous assurer de l’affection mutuelle qui nous lie. Hâte, je t’en prie, mon cher ami, ce moment désiré bien ardemment par tes cousins de Paris. Songe que l’ouverture des cours exige que tu sois ici le 1er novembre au plus tard ; calcule sur ton amitié pour venir plus tôt.

Je crains, toutefois, que cette dernière demande ne soit indiscrète ; ton père, ta sœur, tes frères, qui vont te perdre pour un temps si long, ne te laisseront partir, je le sens bien, qu’à la dernière extrémité. Tous les matins ils diront à Adolphe : encore un jour ! Et ce serait peut-être trop exiger de toi que demander que tu sacrifies ces premières affections à notre amitié. Cependant, mon ami, nous désirons tous tant te voir, t’embrasser ! Enfin, arrange tout pour le mieux.

Prie ton bon père et notre aimable cousine de me pardonner ces sollicitations intéressées, et d’y voir, non de l’égoïsme, mais une bien impatiente et bien vive amitié. Adieu, Adolphe, réponds-moi vite et viens vite. Nous t’embrassons tous cordialement.

Ton cousin et ami,
V.-M. Hugo.

Mes respects et mes remerciements à ton papa ; il verra dans le Conservateur littéraire un petit article sur la Société académique de Nantes. Mes hommages à ta sœur, mes amitiés à ton père et dépêche-toi de faire tes paquets.

Nous attendons encore la perte ou le salut de la monarchie : l’enfant de Madame de Berry[24].


À Monsieur Pinaud.


24 octobre 1820.
Monsieur,

Permettez-moi de me rappeler à votre souvenir en vous adressant quelques exemplaires d’une ode que je viens de publier sur la naissance de Mgr le duc de Bordeaux, et qu’au moment où j’ai l’honneur de vous écrire, vous avez déjà pu lire dans le Conservateur littéraire. Je désire bien vivement, monsieur, que cette ode ne vous semble pas indigne du suffrage dont vous m’avez quelquefois honoré. Je dois tout à l’Académie des Jeux Floraux, et ce sera toujours un bonheur pour moi de le reconnaître hautement, comme ce me sera toujours un devoir de chercher à justifier les faveurs que son indulgence m’a prodiguées.

Nous possédons ici depuis quelque temps M. Alexandre Soumet[25] qui m’a beaucoup parlé de l’intérêt que l’Académie veut bien prendre à mes essais et de la bienveillance flatteuse que vous, monsieur, en particulier, voulez bien montrer à mon égard. Je me suis aidé des conseils de M. Soumet pour corriger cette nouvelle ode et je dois beaucoup à son obligeante amitié. Il m’a lu une partie de sa tragédie d’Oreste, dont le cinquième acte est vraiment admirable. Je désire fort que les affaires qui l’ont amené à Paris se terminent à sa satisfaction ; je désire encore plus que sa tragédie soit bientôt jouée, car, si je fais des vœux pour sa fortune, j’en fais encore plus pour sa gloire : un poëte ne peut m’en savoir mauvais gré.

Pour moi, monsieur, la première ode que je ferai sera destinée à l’Académie ; si, accédant à ma prière, vous consentez à la lire dans une de vos séances, elle sera en quelque sorte protégée par l’illustration du corps des Jeux Floraux. Je ne vous promets pas que cette étrangère sera digne de l’hospitalité que vous voudrez bien lui accorder, mais je vous promets de faire tous mes efforts pour y parvenir. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me continuer cette bienveillance dont vous m’avez déjà donné tant de preuves, et dont je suis si profondément touché. Je vous prie d’excuser le désordre de cette lettre, écrite à la hâte, et de croire toujours aux sentiments de haute estime et de considération respectueuse avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble serviteur.

V.-M. Hugo.

P. S. — Ignorant si le secrétaire du Conservateur littéraire a rempli exactement l’ordre que je lui avais donné de vous envoyer quelques exemplaires de mon Ode à M. de Chateaubriand[26] j’en joins quelques-uns au paquet que j’ai l’honneur de vous adresser.


  1. « L’Académie a pensé que votre ode, bien qu’écrite dans le style harmonieux et pur qui distingue si généralement vos ouvrages, ne porte pas assez l’empreinte de l’inspiration... On vous a su beaucoup de gré d’avoir monté votre ode au ton lyrique dans les trois dernières strophes, mais ce mouvement a paru court, comparé à ce qui précède. »
  2. Dans la 1re strophe, l’épithète chaste n’a pas été trouvée assez chaste dans la bouche d’Iphis.
  3. Dans la 8e « ses malheurs ont ému mon amour. » (Lettre de M. Pinaud, 11 avril 1820.)
  4. Odes et Ballades (Édition de l’Imprimerie Nationale).
  5. « Je n’ai pas chez moi votre héroïde du Jeune Banni, non plus que vos Deux âges… Je me borne donc à vous dire que l’idylle aurait été infailliblement couronnée, si quatre ou cinq académiciens d’une extrême gravité par leur caractère personnel, comme par les fonctions qu’ils occupent dans le monde, n’avaient pas cru en remplir une en s’opposant avec force au succès d’un ouvrage où la jeunesse exaltant le plaisir figure avec tant d’avantage contre la vieillesse prêchant ou s’efforçant à regret de prêcher la sagesse. Quant à l’héroïde, on en a jugé le sujet malheureusement choisi et le style chargé, inégal et peu soigné. » (Lettre de M. Pinaud, 11 avril 1820.)
  6. La mort du duc de Berry. Odes et Ballades.
  7. Le Télégraphe. Publié en plaquettes en 1819 et réimprimé dans Odes et Ballades (Éditions de l’Imprimerie Nationale).
  8. Victor Hugo avait fondé avec ses frères et rédigeait, presque seul, le Conservateur littéraire, qui parut de décembre 1819 à mars 1821.
  9. Le roi ordonna qu’une gratification de 500 francs fût envoyée à l’auteur.
  10. « ... Il vous est loisible de réclamer ou l’amaranthe même ou une somme de 361 fr. 50 ; c’est-à-dire, dans ce dernier cas, les 400 francs que coûte la fleur, moins les 38 fr. 50 qui forment la moitié du prix de la façon et du contrôle. » (Lettre de M. Pinaud, 11 avril 1820.)
  11. Adolphe Trébuchet, neveu de Mme Hugo, née Trébuchet, devint avocat.
  12. Le Figaro, 12 mai 1886.
  13. Histoire de l’Académie des Jeux Floraux.
  14. « Vous vous devez à cet excellent Conservateur littéraire dont je ne saurais assez vous remercier de m’avoir donné la connaissance et où l’esprit, la raison, le savoir, le goût et la plus noble fermeté de caractère brillent comme à l’envi au profit des meilleures doctrines littéraires, morales et politiques. « (Lettre de M. Pinaud, 9 mai 1820.)
  15. Adolphe Trébuchet venait de perdre sa mère.
  16. Le Figaro, 12 mai 1886.
  17. Ministre de l’Intérieur.
  18. Le duc Decazes, après avoir servi l’empereur, s’était rallié aux Bourbons. En 1820, il quitta la présidence du Conseil et fut nommé, en compensation, ambassadeur à Londres.
  19. Homme politique. Président du Conseil de 1821 à 1828, il réprima durement les conspirations de Saumur et de La Rochelle. Il laissa cinq volumes de Mémoires et Correspondance.
  20. Président du Conseil.
  21. Le général Donnadieu eut avec le duc de Richelieu une vive altercation propos de l’insurrection de Grenoble que Donnadieu avait réprimée sévèrement en 1816.
  22. Ici s’intercale une lettre d’Abel Hugo à son oncle, puis Victor reprend la plume.
  23. Le Figaro, 12 mai 1886.
  24. Le Figaro, 12 mai 1886.
  25. Alexandre Soumet, poète, auteur dramatique, maître ès-Jeux Floraux de l’Académie de Toulouse ; à ce titre, en le félicitant de sa première ode, il écrivait à Victor Hugo, en mai 1819 : « Vos dix-sept ans ne trouvent ici que des admirateurs, presque des incrédules ». Soumet inspira à Victor Hugo une vive admiration et leurs relations furent très amicales.
  26. Odes et Ballades.