Correspondance de Victor Hugo/1819

(tome 1p. 301-306).
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1819.


À Monsieur Finaud,
Secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux, Toulouse.
Paris, 29 mars 1819.
Monsieur,

La flatteuse nouvelle que vous m’annoncez[1], et votre lettre plus flatteuse encore, m’ont causé une joie bien vive, joie qui aurait pourtant été plus grande encore si mon frère se fût trouvé mieux partagé dans les décisions de l’Académie[2]. Quelque sévères qu’elles dussent lui paraître, je lui dois de reconnaître qu’il n’en a pas murmuré un seul instant et qu’il a été le premier à en proclamer la justice ; il me charge, monsieur, de vous remercier en son nom des éloges et des encouragements que vous voulez bien lui accorder. Son ode sur le duc d’Enghien, qu’il s’attache, en ce moment, à rendre plus digne de l’Académie, vous prouvera, sans doute, son empressement à se rendre à votre honorable invitation.

Pour moi, monsieur, je suis aussi confus de l’indulgence de l’Académie que pénétré de reconnaissance pour les marques éclatantes dont elle m’a honoré. Veuillez assurer messieurs vos collègues que je considère leurs suffrages plutôt comme un encouragement que comme une récompense, et que mes efforts n’auront désormais pour but que de me rendre digne des palmes glorieuses qu’il leur a plu de me décerner et que je me sens bien loin de mériter encore. Si le temps me le permet, c’est en souscrivant scrupuleusement à leurs critiques que j’essaierai de leur prouver mon désir de rendre mes deux pièces couronnées[3] les moins imparfaites possible.

Je vous remercie, monsieur, d’avoir eu la complaisance de m’informer du sort des Derniers Bardes et de la Canadienne. En obtenant les honneurs de la lecture, ces deux pièces obtiennent encore plus que je n’en attendais.

Vous m’engagez, monsieur, à me décider promptement entre les fleurs ou leur valeur pécuniaire[4]. Je préfère les fleurs : elles me rappelleront dans tous les temps l’indulgence de l’Académie qui, sans doute, en me couronnant, a eu plus égard à ma grande jeunesse qu’à mon faible talent.

Agréez l’expression de ma très vive gratitude et du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

V.-M. Hugo.


À Monsieur Pinaud.
Paris, 9 avril 1819.
Monsieur,

J’ai l’honneur de vous envoyer celles des corrections indiquées auxquelles le temps m’a permis de me soumettre. Les changements que je n’ai pu faire sont en petit nombre et j’ose espérer que l’Académie voudra bien croire que, si je ne l’ai pas satisfaite en quelques points, ce n’est ni faute d’efforts ni faute de docilité. Son indulgence à mon égard a été trop grande, les signes en ont été trop flatteurs pour que je n’aie pas déployé toutes mes faibles ressources, afin de me rendre digne de l’une et des autres.

Je suis loin de croire avoir réussi partout également. Cependant j’avouerai, et vous n’en serez peut-être pas étonné, monsieur, que ces deux odes m’ont coûté plus de peine à retoucher qu’à composer ; voilà surtout pourquoi je doute du succès de mon travail. Quand j’hésitais entre deux versions j’ai cru devoir les soumettre toutes deux au choix de l’Académie.

Au reste, je juge inutile de vous dire, monsieur, que je ne tiens nullement à ce que les variantes que je vous envoie soient employées. Si l’Académie trouvait le premier texte préférable, elle me rendrait un véritable service en le conservant.

Veuillez agréer l’assurance du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

V.-M. Hugo.


Ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV.

3e strophe. — Aux 3e, 5e et 6e vers, substituez :

Trajan domine encor les champs que de Tibère
Couvrent les temples abattus[5].

9e strophe. — Au lieu des cinquième et sixième vers, lisez :

Désormais dans ses yeux, en volant à la gloire,

Nous viendrons puiser la victoire.
Etc.

Le mot carnage aura disparu, mais je tremble que cette nouvelle figure[6] soit bien hasardée.

11e strophe. — Je m’étais aperçu, en la composant, du défaut de suite que l’Académie y a remarqué dans les idées, mais ne pouvant y remédier, j’étais parvenu à me persuader que les lyriques avaient le privilège de laisser ainsi imparfaite l’idée qui les avait d’abord frappés pour développer celle qui se présentait ensuite à leur esprit. La juste critique de l’Académie m’a fait réfléchir qu’une pareille licence leur donnerait bientôt le droit d’être inintelligibles. J’ai fait de nouveaux efforts pour effacer cette tache, mais ils ont été inutiles, et c’est avec peine que je me vois forcé de laisser subsister un défaut aussi remarquable[7].

12e strophe. — Mes efforts réitérés pour faire disparaître quelques-uns des articles qui hérissent les derniers vers de la 12e strophe ont été aussi infructueux[8]. Je désire que l’Académie veuille m’en tenir compte.


Ode sur les Vierges de Verdun.

N’ayant pas le temps de resserrer le préambule de cette ode, je m’étais préparé à alléguer pour la défense des formes interrogatives[9] l’ode d’Horace :

Quô quô, scelesti, ruitis ?


et celle à Lydie :


Lydia, dic, per omnes
Te Deos oro , Sybarin cur properes amando
Perdere ?...

Je crois pourtant plus franc et plus convenable d’avouer le peu de succès de mes tentatives.

8e strophe[10] — Aux trois premiers vers, on peut substituer l’une des deux versions suivantes :

Quand nos phalanges mutilées
Jetant sur nos cyprès l’ombre de leurs lauriers,

Reculaient vers Paris, par le nombre accablées…
 

Quand nos chefs entourés des armes étrangères
Couvrant nos cyprès de lauriers,
Vers Paris, lentement reportaient leurs bannières…

10e strophe[11]. — On peut, pour la remplacer, choisir entre les deux strophes suivantes :

Ce dernier trait suffit : leur bonté les condamne.

Mais non ! l’arbitre de leur sort,
Tainville, à leur aspect brûlant d’un feu profane,
Tressaille d’un honteux transport.
Il veut, vierges, au prix d’un affreux sacrifice,

En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice.
Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus ;
Du mépris qui le couvre acceptez le partage ;
Souillez-vous d’un forfait ; l’infâme aréopage

Vous absoudra de vos vertus.

 
Quoi ! ce trait glorieux qui trahit leur belle âme

Sera donc l’arrêt de leur mort.
Mais non ! l’accusateur que leur aspect enflamme
Tressaille d’un honteux transport.
Il veut, vierges, au prix d’un affreux sacrifice,

En taisant vos bienfaits vous ravir au supplice.

Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.
De vos jours Tainville est l’arbitre.
Souillez-vous d’un forfait : le monstre à ce seul titre
Vous absoudra de vos vertus.

Enfin dans la treizième strophe, on pourra, si l’on veut, substituer à Charlotte au front d’airain : Charlotte au cœur d’airain[12].


À Monsieur Pinaud.
Paris, 16 juin 1819.
Monsieur,

J’ai pris la liberté de voir M. de Moncabrié[13], qui n’a point encore reçu les exemplaires du recueil que vous avez la bonté de nous destiner. Peut-être aurais-je dû attendre que je pusse vous en accuser la réception avant de répondre à votre aimable lettre du 15 mai dernier ; mais veuillez excuser l’impatience où je suis de vous exprimer toute notre reconnaissance pour l’indulgence avec laquelle l’Académie a accueilli nos ouvrages, et la bienveillance dont vous nous avez particulièrement honorés.

Permettez-moi, monsieur, de vous remercier, au nom de mon frère et au mien, de l’intérêt que vous nous témoignez, intérêt qui éclate d’une manière peut-être plus sensible encore dans les observations critiques que vous nous adressez que dans les louanges dont nous sommes confus, parce que nous sentons trop combien peu elles sont méritées.

Veuillez croire que ce n’est qu’en profitant de vos censures que nous tâcherons de nous rendre dignes de vos éloges ; et si, quelque jour, nous étions assez heureux l’un ou l’autre pour justifier en partie vos espérances, ce serait à l’Académie des Jeux Floraux, ce serait à vous, monsieur, et à vos honorables encouragements que nous le devrions. La direction que nous donnons à nos faibles talents est, sans doute, ce qu’ils ont de plus louable ; mais les obstacles dont on hérisse pour les jeunes auteurs la route que nous voulons suivre, nous auraient peut-être rebutés, si nous n’avions été soutenus par le glorieux suffrage de la plus ancienne Académie du royaume.

Si nous avons encore le bonheur de figurer dans vos solennités académiques, nous nous souviendrons, monsieur, de votre flatteuse invitation[14], et le plaisir de vous connaître et de vous exprimer de vive voix combien nous sentons vos bontés ne serait pas, monsieur, le moindre des motifs qui nous détermineraient à cet agréable voyage.

Maman a été sensiblement touchée de votre attention ; elle me charge de vous transmettre ses remerciements.

Dès longtemps, monsieur, elle vous connaissait de réputation, et le dernier paragraphe de votre lettre[15] n’a pas ajouté un médiocre plaisir à celui que lui ont causé nos succès.

Veuillez agréer l’expression de notre gratitude et du respect avec lequel j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

V.-M. Hugo.
  1. « Votre belle ode sur le Rétablissement de la Statue de Henri IV a enlevé tous les suffrages. Le prix unique du concours extraordinaire lui a été unanimement attribué. » (Lettre de M. Pinaud, 20 mars 1819.)
  2. Eugène Hugo avait envoyé à l’Académie une ode sur la Mort du duc d’Enghien qui, « malgré de grandes beautés », ne fut pas récompensée.
  3. La seconde pièce était l’ode sur les Vierges de Verdun, l’Académie lui décerna une amaranthe réservée.
  4. Cette valeur était de neuf cents francs pour les deux fleurs.
  5. Voici les observations de M. Pinaud :
    « En approuvant l’idée qu’expriment les premiers vers de cette strophe, on a douté de la propriété de ces expressions :
    Trajan existe encor, quand Néron et Tibère
    Ont vu leurs honneurs abattus. »
  6. « L’expression en volant au carnage a paru sortir du ton, aussi juste que gracieux, de la strophe. »
  7. « On a beaucoup admira cette strophe (la 11e), mais on a regretté qu’en y prodiguant la poésie, vous y ayez peut-être perdu de vue la marche grammaticale des idées... »
  8. « Les mots de et du fourmillent dans les 5e, 6e, 7e et 8e vers de cette strophe (la 12e). »
  9. « Quelques personnes ont repris, dans les trois premières strophes, la profusion des formes interrogative. »
  10. « (8e strophe.) On a remarqué que les phalanges égarées répétaient la vaillance trompée de la 7e strophe et que cette idée se reproduisait encore dans les mots jusque dans leur erreur, lesquels ont été d’ailleurs blâmés sous d’autres rapports. » (Lettre de M. Pinaud, 20 mars 1819.)
  11. « (10e strophe.) On a critiqué dernier trait qui trahit, Tainville qui s’enflamme, le monstre alors tranquille. »
  12. « La 13e strophe nous a enchantés, mais on a regardé l’expression au front d’airain comme une phrase faite, qui, d’après l’usage établi, ne peut désigner que l’impudence. »
  13. « Vous recevrez franco de port chez vous, par l’intermédiaire de M. de Moncabrié, trésorier général des Invalides de la Marine, rue Mondovi, n° 4, deux exemplaires de notre recueil académique pour 1818 et 1819, l’un pour vous, l’autre pour monsieur votre frère. » (Lettre de M. Finaud, 20 mars 1819.)
  14. « En vérité, monsieur, vous viendriez à Toulouse recevoir vos prix, si vous saviez à quel point on vous y sait gré de vos vers. Je dis vous viendriez, et je parle pour l’avenir ; et j’en parle, si vous voulez bien, pour monsieur votre frère et pour vous. »
  15. « Bien que je n’aie pas l’honneur de connaître madame votre mère, je vous prie de la féliciter de ma part des satisfactions que lui assurent vos talents et la noble direction que vous leur donnez. » (Lettre de M. Pinaud, 15 mai.)