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Correspondance de Leibniz et d’Arnauld — Leibniz à Arnauld
Œuvres philosophiques de Leibniz, Texte établi par Paul JanetFélix Alcantome premier (p. 586-587).

Leibniz à Arnauld.

J’ai appris avec beaucoup de joie que S. A. S. Mgr le Landgrave Ernest vous a vu jouir de bonne santé. Je souhaite de tout mon cœur d’avoir encore souvent de semblables nouvelles, et que le corps se ressente aussi peu de votre âge que l’esprit, dont les forces se font assez connaître. C’est de quoi je me suis bien aperçu, et j’avoue de ne connaître personne à présent dont je me promette un jugement sur mes méditations, plus solide et plus pénétrant, mais aussi plus sincère que le vôtre.

Je ne voudrais plus vous donner de la peine, mais la matière des dernières lettres étant une des plus importantes, après celles de la religion, et y ayant même grand rapport, j’avoue que je souhaiterais de pouvoir encore jouir de vos lumières, et d’apprendre au moins vos sentiments sur mes derniers éclaircissements. Car, si vous y trouvez de l’apparence, cela me confirmera ; mais si vous y trouvez encore à redire, cela me fera aller bride en main, et n’obligera d’examiner un jour la matière tout de nouveau.

Au lieu de M. de Catelan, c’est le R. P. Malebranche qui a répliqué depuis peu, dans les Nouvelles de la République des lettres à l’objection que j’avais faite. Il semble reconnaître que quelques-unes des lois de nature ou règles du mouvement qu’il avait avancées pourront difficilement être soutenues. Mais il croit que c’est parce qu’il les avait fondées sur la dureté infinie, qui n’est pas dans la nature ; au lieu que je crois que, quand elle y serait, ces règles ne seraient pas soutenables non plus. Et c’est un défaut des raisonnements de M. Descartes et des siens de n’avoir pas considéré que tout ce qu’on dit du mouvement, de l’inégalité et du ressort, se doit vérifier aussi, quand on suppose ces choses infiniment petites ou infinies. En quel cas le mouvement (infiniment petit) devient repos ; l’inégalité (infiniment petite) devient égalité ; et le ressort (infiniment prompt) n’est autre chose qu’une dureté extrême ; à peu près comme tout ce que les géomètres démontrent de l’ellipse se vérifie d’une parabole, quand on la conçoit comme une ellipse, dont l’autre foyer est infiniment éloigné. Et c’est une chose étrange de voir que presque toutes les règles du mouvement de M. Descartes choquent ce principe, que je tiens aussi infaillible en physique qu’il l’est en géométrie, parce que l’auteur des choses agit en parfait géomètre. Si je réplique au R. P. Malebranche, ce sera principalement pour faire connaître ledit principe, qui est d’une très grande utilité, et qui n’a guère encore été considéré en général, que je sache.

Mais je vous arrête trop, et cette matière n’est pas assez digne de votre attention. Je suis, etc.