Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 7/1620

Louis Conard (Volume 7p. 362-364).

1620. À SA NIÈCE CAROLINE.
[Croisset], lundi matin, 4 décembre 1876.

Je voulais t’écrire ce soir, un peu plus longuement, mon pauvre loulou. Mais voici une lettre de Bataille, que je m’empresse d’envoyer à ton mari (observez que Bataille l’appelle Morainville), pensant qu’elle lui fera plaisir, et immédiatement je viens d’écrire au susdit Bataille, pour lui demander un rendez-vous.

Rien de neuf, sauf hier la visite de ce bon Valère[1], qui viendra ici déjeuner jeudi. Vous le verrez la semaine prochaine.

Valère s’embête et pense à épouser une dame riche. Je lui ai tenu des discours.

Quant à moi, je vais bien, et même très bien ! sauf que je ne dors plus du tout. Vais-je devenir comme j’étais cet été ? Je le souhaite. Hérodias avance. J’espère dimanche avoir fini la première partie.

J’ai été bien aise d’apprendre que cette bonne Fanny était restée la même. Cela fait tant de mal de revoir ses amis changés ! C’est une amertume qui m’est connue, hélas !

Que je te plains de tes embarras domestiques ! N’importe ! Pauvre chère fille, il ne faut pas les prendre au sérieux. Du moment que ces choses-là ne nous font pas souffrir immédiatement, on n’y doit plus penser. Tâchons de nous tenir à l’état olympique, et quoi que tu en dises (en me donnant des conseils d’hygiène morale), le présent est tout ce qu’il y a de moins important, car il est très court, insaisissable. Le vrai, c’est le Passé, et l’Avenir. Thèse à développer, sujet d’entretien…

J’ai reçu ce matin une lettre de Mme Régnier, qui te trouve « une femme ravissante ». Quant à son mari, elle ne veut pas énoncer « les sentiments que tu lui inspires ». Délicieux ! Enfin, ils ont tout à fait le bourrichon monté par ma belle nièce, et espèrent bien la voir cet hiver à Paris, Paris, cette nouvelle Athènes qui, comme une courtisane, etc.

À propos de la mort de Mme Sénard, j’ai reçu une lettre charmante du père Baudry. Quand tu passeras devant l’Institut, fais-lui une visite.

As-tu vu Damis[2] ? Est-ce lui qui t’a prêté la Correspondance de Balzac ? Je voudrais bien qu’Ernest me l’apportât, à un de ses prochains voyages…

Aucune révélation du Moscove.

Ton vieux.

  1. Surnom donné à Edmond Laporte.
  2. Surnom donné à Gy de Maupassant.