Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 3/0356

Louis Conard (Volume 3p. 65-69).

356. À LA MÊME.
[Croisset] Nuit de jeudi, 1 heure [17 décembre 1852].

[…] Depuis samedi j’ai travaillé de grand cœur et d’une façon débordante, lyrique. C’est peut-être une atroce ratatouille. Tant pis, ça m’amuse pour le moment, dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m’est arrivé maintes fois. Je suis en train d’écrire une visite à une nourrice. On va par un petit sentier et on revient par un autre. Je marche, comme tu le vois, sur les brisées du Livre posthume ; mais je crois que le parallèle ne m’écrasera pas. Cela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d’une façon élégiaque et proprette, sans baugée de vaches et sans orties. Ils l’aiment, comme les prisonniers, d’un amour niais et enfantin. Cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries. Je me rappelle, à ce propos, une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l’aie vue) nous faire visite à Deville, humait, s’extasiait, admirait. « Oh ! mon cousin, me dit-elle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche ; j’adore cette odeur-là. » Mais nous que la campagne a toujours embêtés et qui l’avons toujours vue, comme nous en connaissons d’une façon plus rassise toutes les saveurs et toutes les mélancolies !

C’est bien bon, ce que tu me dis de l’histoire R[oger] de Beauvoir, l’écharpe passant de la voiture, etc. Oh ! les sujets, comme il y en a !

T’aperçois-tu que je deviens moraliste ! Est-ce un signe de vieillesse ? Mais je tourne certainement à la haute comédie. J’ai quelquefois des prurits atroces d’engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d’ici, dans quelque long roman à cadre large ; en attendant, une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues[1] (sais-tu ce que c’est ?). La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout. Ce serait la glorification historique de tout ce qu’on approuve. J’y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J’immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j’établirais, ce qui serait facile, que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime et qu’il faut donc honnir toute espèce d’originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient. Je rentrerais par là dans l’idée démocratique moderne d’égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles ; et c’est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu’il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable.

Ainsi on trouverait :

Artistes : sont tous désintéressés.

Langouste : femelle du homard.

France : veut un bras de fer pour être régie.

Bossuet : est l’aigle de Meaux.

Fénelon : est le cygne de Cambrai.

Négresses : sont plus chaudes que les blanches.

Érection : ne se dit qu’en parlant des monuments, etc.

Je crois que l’ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent. Quelques articles, du reste, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de Homme, Femme, Ami, Politique, Mœurs, Magistrat. On pourrait d’ailleurs, en quelques lignes, faire des types et montrer non seulement ce qu’il faut dire, mais ce qu’il faut paraître.

J’ai lu ces jours-ci les contes de fées de Perrault ; c’est charmant, charmant. Que dis-tu de cette phrase : « La chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s’étendre ». Est-ce énorme d’effet, hein ? Et celle-ci : « Il vint des rois de tous les pays ; les uns en chaises à porteurs, d’autres en cabriolets et les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ». Et dire que, tant que les Français vivront, Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. Il faut déguiser la poésie en France ; on la déteste et, de tous ses écrivains, il n’y a peut-être que Ronsard qui ait été tout simplement un poète, comme on l’était dans l’antiquité et comme on l’est dans les autres pays.

Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites ; c’était la part des premiers. Ce qui nous reste, c’est l’extérieur (sic) de l’homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme. Aussi je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac, s’il eût su écrire ! Mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n’aurait pas tant fait, n’aurait pas eu cette ampleur.

Ah ! ce qui manque à la société moderne, ce n’est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un Voltaire même ; c’est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder ? Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos œuvres.

Il fait maintenant un épouvantable vent, les arbres et la rivière mugissent. J’étais en train, ce soir, d’écrire une scène d’été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l’autre. Ce grand vent m’a charmé toute la soirée ; cela berce et étourdit tout ensemble. J’avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m’a fait pousser un cri de terreur épouvantable, qui l’a effrayée elle-même. Le cœur m’en a longtemps battu et il m’a fallu un quart d’heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand je travaille. J’ai senti là, à cette surprise, comme la sensation aiguë d’un coup de poignard qui m’aurait traversé l’âme. Quelle pauvre machine que la nôtre ! Et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase ! Edma et Bouilhet s’écrivent toujours ; les lettres sont superbes de pose et de pôhësie. Lui, ça l’amuse comme tableau ; mais, au fond, il aurait fort envie de faire avec elle un tronçon de chère-lie, comme dit maître Rabelais. Là-dessus pas un mot ; nous croyons qu’elle se méfie de toi, quoiqu’elle n’ait rien articulé à cet égard. Leur première entrevue sera farce.

Pioche bien la Paysanne ; passes-y encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi ; apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage. Adieu, il est bien tard, mille baisers, porte-toi mieux. À toi cher amour.


  1. Voir Bouvard et Pécuchet.