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CCCLIII

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES


Nohant, 23 mai 1852.


Cher ami,

Je ne voudrais pas vous écrire en courant, et pourtant, ou il faut que je vous écrive trop vite, ou il faut que je ne vous écrive pas ; car le temps me manque toujours et je ne puis arriver à une seule journée où je ne sois pas talonnée, ahurie par un travail pressé, des affaires à subir, ou quelque service à rendre. Ma santé, ma vie y succombent. Ne me grondez pas par-dessus le marché.

On a tort de s’irriter dans les lettres contre ceux qu’on aime. Il est évident pour moi que, dans votre dernière, vous faites un malentendu énorme de quelque réflexion que je ne peux me rappeler assez textuellement pour m’expliquer votre erreur. Mais ce que vous me faites dire, je ne vous l’ai pas dit comme vous l’entendez, j’en suis certaine, ou bien votre colère serait trop juste. Vraiment, cher ami, la douleur vous rend irritable et ombrageux, même avec les cœurs qui vous aiment et vous respectent le plus. Qui vous dit que travailler pour votre patrie est une vaine gloire, et que je vous accuse de gloriole ?

J’ai cru rêver en voyant votre interprétation d’une phrase, où j’ai dû vous dire, où je crois vous avoir dit qu’il ne s’agit plus de savoir qui aura l’initiative ; qu’aujourd’hui, ce serait une vaine gloire de s’attribuer, soit comme Français, soit comme Italien, des facultés supérieures pour cette initiative, et que tout réveil doit être un acte de foi collectif.

Je ne sais ce que j’ai dit ; mais je veux être pendue si j’ai pu vouloir dire autre chose, et s’il y a là dedans un reproche, un doute pour vous ; je ne vous comprends pas de vous fâcher ainsi contre moi, quand j’ai si rarement le bonheur de pouvoir causer avec vous ; quand il est si chanceux d’y parvenir sans que les lettres soient interceptées ; quand des semaines et des mois doivent se passer sans que j’aie d’autre souvenir de vous qu’une lettre de reproches trop véhéments et nullement mérités. Je n’ai pas reçu l’article que vous m’avez envoyé. Je crois l’avoir lu en entier dans un extrait de journal qu’on m’avait envoyé de Belgique quelque temps auparavant, lorsque j’étais à Paris. J’ignore si on m’a envoyé la réponse collective dont vous vous plaignez. Je n’ai rien reçu ; une lettre que m’avait écrite Louis Blanc, et dont il me parle aujourd’hui dans une autre lettre étrangère à toute politique, a été saisie apparemment par la police : je ne l’ai pas reçue. J’ai cherché dans les journaux que je suis à même de consulter ici cette réponse, tronquée ou non. Je ne l’ai point trouvée. Je n’en sais donc pas le premier mot. Vous me dites, et l’on me dit d’ailleurs, qu’elle est mauvaise, archimauvaise. Je n’ai pas besoin vis-à-vis de vous de la désavouer. Elle est signée, dites-vous, par des gens que j’aime, c’est vrai, mais plus ou moins : quelques-uns beaucoup, d’autres pas du tout. Quelle qu’elle soit, du moment qu’elle vous méconnaît, vous outrage et vous calomnie, je la condamne et suis fâchée de ne l’avoir pas connue lorsque j’ai écrit à Louis Blanc en même temps qu’à vous, par l’intermédiaire de Michele. Je lui en aurais dit mon sentiment avec franchise. Cela viendra.

Pour le moment, ce n’est pas facile, puisque je ne peux me procurer ce malheureux écrit, et que, d’ailleurs, les correspondances sont si peu sûres. Il est affreux de penser que nous ne pouvons laver notre linge en famille, et que nos épanchements les plus intimes peuvent réjouir la police de nos persécuteurs les plus acharnés. — Et puis j’arrive trop tard dans ces débats ; je suis placée trop loin des faits par ma retraite, mon isolement, et tant d’autres préoccupations, moins importantes certainement, mais si personnellement obligatoires, que je ne peux m’y soustraire.

Enfin, mes amis, m’écouteriez-vous si j’arrivais à temps pour retenir vos plumes irritées et brûlantes ? Hélas ! non. Il y a dix ans que je crie dans le désert que les divisions nous tueront. Voilà qu’elles nous ont tué, et qu’on s’égorge encore, tout sanglants et couchés sur le champ de bataille ! quel affreux temps ! quel affreux vertige !

Mon ami, fâchez-vous contre moi tant que vous voudrez. Pour la première fois, je vais vous faire un reproche. Vous avez mal fait de provoquer ce crime commis envers vous. Vous voyez, je ne mâche pas le mot, c’est un crime, s’il est vrai qu’on vous accuse de lâcheté, de trahison, d’ambition même.

J’ai la conviction, la certitude que vous ne savez ce que c’est que l’ambition personnelle, et que votre âme est sainte dans ses passions et dans ses instincts comme dans ses principes. On ne peut, sans être en proie à un accès de folie, douter de la pureté de votre caractère. Mais n’est-ce pas une faute, une faute grave de provoquer un accès de folie chez son semblable, quel qu’il soit ? Ne deviez-vous pas prévoir cette réaction de l’orgueil blessé, du patriotisme saignant, de la doctrine intolérante si vous voulez, chez des hommes qu’une défaite épouvantable, l’abandon du pays, vient de frapper dans ce qui faisait tout leur être, toute leur vie ? Était-ce le moment de retourner sans pitié le fer dans la plaie et de leur crier : « Vous avez perdu la France ! »

Vos reproches vous paraissent si justes, que vous regardez comme un devoir de les avoir exprimés, en dépit de la solidarité qu’il eût été beau de ne pas rompre violemment au milieu d’un désastre horrible, en dépit du sentiment chrétien et fraternel qui devrait dominer tout dans le parti de l’avenir, en dépit enfin des convenances politiques qui défendent de montrer ses plaies au vainqueur, avide de les regarder et d’en rire ! Eh bien, peut-être avez-vous raison en théorie, peut-être est-il des temps et des choses si nécessaires à saisir, qu’il y ait un farouche égoïsme à marcher ainsi sur les blessés et sur les cadavres pour arriver au but. Mais si ces reproches que vous faites ne sont pas justes ! s’ils partent d’une prévention ardente, comme il en est entré plus d’une fois dans l’âme des saints ! les saints ont beau être des saints, ils sont toujours hommes, et ils mettent souvent, nous le voyons à chaque instant dans l’histoire, une violence funeste, une intolérance impitoyable dans le zèle qui les dévore. Je ne sais plus lequel d’entre eux a nommé l’orgueil, la maladie sacrée, parce qu’elle atteint particulièrement les âmes puissantes et les esprits supérieurs. Les petits n’ont que la vanité ; les grands ont l’orgueil, c’est-à-dire une confiance aveugle dans leur certitude.

Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée ; vous avez commis le péché d’orgueil le jour où vous avez rompu ouvertement avec le socialisme. Vous ne l’avez pas assez étudié dans ses manifestations diverses, il semble même que vous ne l’ayez pas connu. Vous l’avez jugé en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur toutes, quelles qu’elles fussent, avec l’orgueil d’un pape qui s’écrie : Hors de mon Église, point de salut ! Il y avait longtemps que je voyais se développer votre tendance vers un certain cadre d’idées pratiques exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet égard. Je ne connaissais pas assez l’Italie, je ne la connais pas encore assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations et ses besoins ; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les plus avancés, les plus forts de cette nation, j’ai cru devoir vous dire, lorsque vous parliez à l’Italie : « Dites toujours ce que vous croyez être la vérité. » Oui, j’ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si vous parliez à l’Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu qu’on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif et plus scrupuleux ? Songez que vous parlez maintenant non plus à une nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables à celles de l’Italie livrée à l’étranger, que ce que vous pouviez crier alors comme le pape de la liberté romaine n’a plus de sens pour des oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre civile !

Écoutez-moi, mon ami ; ce que je vais vous dire est très différent de ce que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. À coup sûr, c’est tout à fait l’exposé de ce que pensent la plupart de mes amis et connaissances politiques en France.

Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l’idée. « La France est dans la boue, » dites-vous ? c’est possible ; mais elle ne s’arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n’y a pas de chemin sans boue, comme il n’y en a pas sans rochers et sans précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction légitime de tous les pouvoirs, l’élection populaire, la délégation directe. « C’est l’enfance de la liberté, » dit-on ? Oui, c’est vrai, la France électorale marche comme l’enfance, mais elle marche ; aucune autre nation n’a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle, l’élection populaire ! La France va probablement voter l’empire à vie, comme elle vient de voter la dictature pour dix ans ; et je parie qu’elle sera enchantée de le faire ; c’est si doux, si flatteur pour un ouvrier, pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa bêtise, si vous voulez : « C’est moi maintenant qui fais les empereurs ! »

On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous l’influence de la calomnie. Ce n’est pas vrai. Il y a eu terreur et calomnie avec excès ; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté. En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs désirs et le signal d’une révolution terrible, la déception eût été bien autrement épouvantable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Le peuple eût probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers et contre tous ; mais pour qui ?

Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à-propos incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et qui, certes, ne l’eût pas demandé s’il n’eût été sûr de son affaire.

Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il était fier de son œuvre…, il avait tâté sa force. Il ne l’eût pas compromise en éparpillant ses voix sur d’autres candidats. Il n’avait qu’un but, qu’une volonté sur toute la ligne : se grouper en faisceau immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple n’abandonne pas en si peu d’années l’objet de son engouement, il ne se donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple de France n’a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en faveur d’un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais qui lui est bien et irrévocablement acquise. C’est sa première dent. Ce n’est qu’une dent, mais il en poussera d’autres, et le peuple, qui apprend aujourd’hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la même loi à les défaire.

Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut qu’elle nous console de tout : nous avons initié le peuple à cette idée d’égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de dix-huit ans de luttes et d’efforts, sous le régime constitutionnel, idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement mûre, que le peuple l’a acceptée d’emblée et qu’elle est entrée dans sa chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n’aurions pas dû espérer davantage.

De la possession d’un droit à l’exercice raisonnable et utile de ce droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d’union, de vertu, de courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour combler cet abîme. Nous n’avons pas eu le temps, parce que nous n’avons pas eu l’union et la vertu ; mais ceci est une autre question.

Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n’a fait que reculer dans la science de l’exercice de son droit ; mais aussi il a avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s’est présenté les mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain et troublé : « Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre droit ; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous, de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs, c’est le vôtre ! » Et le peuple a tendu les mains en disant : « Soyez dictateur, soyez le maître. Usez et abusez ; nous vous récompensons ainsi de votre déférence. »

Cela, voyez-vous, c’est dans le caractère de la masse, parce que c’est dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat dans l’enfance. Il a les instincts de l’esclave révolté, mais il n’a pas les facultés de l’homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres, mais c’est pour en avoir de nouveaux ; fussent-ils pires, il s’en arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis. Il croit à leur reconnaissance, parce qu’il est bon, en somme !

Voilà la vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n’épouvante pas une nation en un tour de main. Ce n’est pas si facile qu’on croit ; c’est même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d’une situation ; ils n’en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain cette situation.

Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j’avais vu très clair, non par lucidité naturelle, mais par absence involontaire et invincible d’illusions, dans cette disposition des masses. Vous m’avez vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations ; elles sont arrivées. Il m’en a coûté de passer d’immenses illusions à cette désillusion complète. J’ai été désolée, abattue ; j’ai eu mes jours de colère et d’amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves de l’exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné sa démission devant des questions d’honneur et d’humanité, que peuvent les partis ? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.

En tant que nation active et militante, la France a donc donné sa démission. Mais tout n’est pas perdu ; elle a gardé, elle a sauvé la conscience, l’appétit, si vous voulez, de son droit de législature. Elle veut s’initier à la vie politique à sa manière ; nous aurons beau fouetter l’attelage, il n’ira jamais que son pas.

À présent, écoutez, mon ami, écoutez encore, car ce que je vous dis, ce sont des faits, et la passion les nierait en vain. Ils sont clairs comme le soleil. Cinq à six millions de votants, représentant la volonté de la France en vertu du principe du suffrage universel (je dis cinq à six millions pour laisser un ou deux millions de voix aux éventualités de la corruption et de l’intimidation), cinq à six millions de voix ont décidé du sort de la France.

Eh bien, sur ce nombre considérable de citoyens, cinq cent mille, tout au plus, connaissent les écrits de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, de Vidal, de Proudhon, de Fourier, et de vingt autres plus ou moins socialistes dans le sens que vous signalez. Sur ces cinq cent mille citoyens, cent mille tout au plus ont lu attentivement et compris quelque peu ces divers systèmes ; aucun, j’en suis persuadée, n’a songé à en faire l’application à sa conduite politique. Croire que ce soient les écrits socialistes, la plupart, trop obscurs, et tous trop savants, même les meilleurs, qui ont influencé le peuple, c’est se fourrer dans l’esprit gratuitement la plus étrange vision qu’il soit possible de donner pour un fait réel.

Vous me direz peut-être que ces écrits ont déterminé des abstentions nombreuses ; je vous demanderais si c’est probable, et pourquoi cela serait-il ? L’abstention, là où elle se décrète, n’est jamais qu’une mesure politique, une protestation ou un acte de prudence pour éviter de se faire compter quand on se sait en petit nombre. Les partisans de la politique pure se sont abstenus peut-être plus encore que les socialistes, dans les dernières élections. En de certaines localités, on s’est fait un devoir de s’abstenir ; en de certaines autres, on a risqué le contraire, sans que, nulle part, on se soit divisé sur l’opportunité du fait, au nom du socialisme ou de la politique.

C’est donc, selon moi, une complète erreur d’appréciation des faits que ce cri jeté par vous à la face du monde : Socialistes ! vous avez perdu la France ! Admettons, si vous l’exigez, que les socialistes soient, par caractère, des scélérats, des ambitieux, des imbéciles, tout ce que vous voudrez. Leur impuissance a été tellement constatée par leur défaite, qu’il y a injustice et cruauté à les accuser du désastre commun.

Mais, d’abord, qu’est-ce que le socialisme ? À laquelle de ses vingt ou trente doctrines faites-vous la guerre ? Il règne dans vos attaques contre lui une complète obscurité, vous n’avez presque rien désigné, vous n’avez nommé presque personne. Je comprends la délicatesse de cette réserve ; mais est-elle conciliable avec la vérité, quand vous invoquez ce principe qu’il faut dire la vérité à tous, en tout temps, en tout lieu !

Ne voyez-vous pas qu’en attaquant les diverses écoles sans distinction, vous les attaquez toutes, et que vous vous réduisez à ce principe, qu’il faut agir et ne pas savoir dans quel but ?

Cette conclusion pourtant, vous la repoussez vivement dans votre propre écrit. Je viens de le relire attentivement et j’y vois un tissu de contradictions inouïes chez un esprit ordinairement net et lucide au premier chef. Vous y dites le pour et le contre, vous admettez tout ce que le socialisme prêche, vous déclarez que la pensée doit précéder l’action. Vous ne l’admettriez pas, qu’il n’en serait ni plus ni moins ; car il faut bien que ma volonté précède l’action de mon bras pour prendre une plume ou un livre, et il n’est pas besoin de poser en principe un fait de mécanisme si élémentaire.

Eh bien, alors, de quoi vous étonnez-vous, de quoi vous fâchez-vous ? Ne faut-il pas savoir, avant de se battre, pour qui, pour quoi on se battra ? Vous ne voulez pas qu’on s’abstienne quand on craint de se battre pour des gens en qui l’on n’a pas confiance ? Mais il n’est pas besoin d’être socialiste pour s’accorder à soi-même ce droit-là. Eût-on mille fois tort de se méfier, la méfiance est légitime parce qu’elle est involontaire. Je vous assure que votre accusation est une énigme d’un bout à l’autre ; relisez-la avec calme, et vous verrez que, quand on n’a pas d’intérêt personnel dans la question, quand on ne se sent entamé par aucun de vos reproches, il est impossible de comprendre pourquoi vous nous traduisez ainsi au ban de l’Europe, comme bavards, vaniteux, crétins, poltrons et matérialistes. Est-ce un anathème sur la France parce qu’elle s’est donné un dictateur ? Bon, si la France était socialiste ; mais, mon ami, si vous dites cela, vous nous faites, sans vous en douter, une atroce plaisanterie ; si vous le croyez, vous connaissez la France moins que la Chine. Est-ce un anathème sur la doctrine matérialiste, selon vous, qui se résume par ces mots de Louis Blanc : À chacun selon ses besoins ? Les besoins sont de plus d’un genre. Il y en a d’intellectuels comme de matériels, et Louis Blanc a toujours placé les premiers avant les seconds.

Louis Blanc a demandé sur tous les tons que toute la récompense du dévouement fût dans les moyens de prouver son dévouement, et, en cela, il est parfaitement d’accord avec vous, qui dites : À chacun selon son dévouement.

N’avez-vous pas lu d’excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc, sur le développement des récompenses dues au dévouement ? C’est exactement le même thème. Que l’homme ne soit récompensé ni par l’argent ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s’adresse directement à l’action de se dévouer.

Voilà qu’au moins, en flétrissant les sectaires du pot-au-feu, comme vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes d’un ordre très élevé, dont les travaux n’ont qu’un malheur, celui de ne pouvoir être répandus à profusion dans les masses.

Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste ? Ne pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d’abstraction quand il pèche ? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n’y a-t-il pas un ensemble d’idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi bien prouvés par l’histoire de la philosophie et l’essence des religions qu’il est possible de prouver ?

Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le matérialisme.

Cabet, que je n’admire pas comme intelligence, — c’est peut-être une faute, mais enfin je ne l’admire pas, — n’est pas plus matérialiste que spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n’a jamais prêché rien que de bon et d’honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement inoffensive et si peu répandue, que, lui aussi, méritait une exception.

Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.

La doctrine de Fourier est tellement l’opposé de la doctrine de Leroux, qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu’il n’eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n’a pas produit tout le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine ésotérique, il y a un matérialisme immonde ; mais, si Leroux ne nous l’avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l’eût fait comprendre qu’à un petit nombre d’adeptes, et vous avez tort de dire qu’il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas.

La doctrine de Proudhon n’existe pas. Ce n’est pas une doctrine : c’est un tissu d’éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n’aura jamais d’adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique ; aussi n’a-t-il de pouvoir, d’influence que sur ce terrain-là. Il a rendu des services très actifs à la cause de l’action dans son journal le Peuple ; il ne faut donc pas l’accuser d’impuissance et d’indifférence. Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques ; hors de là, c’est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par l’isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu’il n’appuie ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris Proudhon dans vos anathèmes ? Je n’y conçois rien du tout.

Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n’ai jamais lu une seule ligne de lui. Je n’ai donc pas le droit d’en parler. Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables, quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain que ce que nous subissons aujourd’hui. Est-ce là la pensée de Blanqui ? est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes ? Avant de juger Blanqui, je voudrais le lire ou l’entendre ; ne le connaissant que par des on dit, je ne me permettrais jamais de le traduire devant l’opinion socialiste ou non socialiste. J’ignore si vous êtes mieux renseigné que moi. Mais, s’il est homme d’action, de combat et de conspiration comme on le dit, qu’il soit ou non socialiste, vous ne devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants avant tout.

Plus j’examine ces diverses écoles, moins je vois qu’aucune d’elles en particulier mérite d’avoir été accusée par un homme aussi juste, aussi bon, aussi impartial que vous, d’avoir perdu la France par le matérialisme.

Les unes ont prêché le spiritualisme le plus pur. Les autres n’ont prêché que dans le désert. Donc, ce n’est pas le matérialisme socialiste qui a perdu la France. Ou je suis une imbécile, je ne sais pas lire, je n’ai jamais rien vu, rien compris, rien apprécié, dans mon pays, ou le socialisme, en général, a combattu de toutes ses forces le matérialisme inoculé au peuple par les tendances bourgeoises orléanistes.

Quand, par exception, le matérialisme a été prêché par de prétendus socialistes, il n’a produit que peu d’effet, et ce n’est pas la faute du socialisme s’il a servi de prétexte à des doctrines contraires, pas plus que ce n’est sa faute s’il sert de prétexte aujourd’hui à nos bourreaux pour nous déporter et nous traiter en forçats réfractaires. Il y aurait, de la part des partisans du National, une grande lâcheté à lui reprocher les malheurs communs. Le socialisme n’aurait-il pas le droit de faire le même reproche à ceux qui ont donné aux mœurs publiques l’exemple de la mitraillade dans les rues et de la dictature ? S’il le fait, il est assez pardonnable de le faire ; car il est provoqué sur tous les tons et par tous les partis depuis dix ans avec une rage qui n’a pas de nom.

Il est le bouc émissaire de tous les désastres, la victime de toutes les batailles, et je ne peux pas imaginer que vous arriviez, vous, le saint de l’Italie, pour lui jeter la dernière pierre et lui crier : « C’est toi qui es le coupable, c’est toi qui es le maudit ! »

Pour moi, mon ami, ce que vous faites là est mal. Je n’y comprends rien. Je crois rêver, en voyant cette dissidence de moyens que je connaissais bien, mais que j’admettais comme on doit admettre toute liberté de conscience, aboutir à une colère, à une rupture, à une accusation publique, à un anathème. On vous a répondu cruellement, brutalement, injustement, ignominieusement ? Cela prouve que cette génération est mauvaise et que les meilleurs ne valent rien ; mais, vous qui êtes parmi les meilleurs, n’êtes-vous pas coupable aussi, très coupable d’avoir soulevé ces mauvaises passions et provoqué ce débordement d’amertume et d’orgueil blessé ?

Si j’avais été à Londres ou à Bruxelles alors que votre attaque a paru, et qu’on ne m’eût pas prévenue par une réponse injurieuse qui me ferme la bouche, j’aurais répondu, moi. Sans égard pour l’exception trop flatteuse que vous faites en me nommant, j’aurais pris ouvertement contre vous le parti du socialisme. Je l’eusse fait avec douceur, avec tendresse, avec respect ; car aucun tort des grands et bons serviteurs comme vous ne doit faire oublier leurs magnanimes services. Mais je vous aurais humblement persuadé de rétracter cette erreur de votre esprit, cet égarement de votre âme ; et vous êtes si grand, que vous l’auriez fait, si j’avais réussi à vous prouver que vous vous trompiez.

Comme écrit, votre article a le mérite de l’éloquence accoutumée ; mais il est faible de raisonnement, faible contre votre habitude et par une nécessité fatale de votre âme, qui ne peut pas et ne sait pas se tromper habilement. Il faut le deviner ; car, au point de vue du fait, on ne peut pas le comprendre. En principe, il est tout aussi socialiste que nous. Mais il nous accuse de l’être autrement, et c’est en cela qu’il est injuste ou erroné. Il devrait se résumer ainsi : « Républicains de toutes les nuances, vous vous êtes divisés, vous avez discuté au lieu de vous entendre ; vous vous êtes séparés au lieu de vous unir ; vous vous êtes laissé surprendre au lieu de prévoir ; vous n’avez pas voulu vous battre, quand il fallait combattre à outrance. »

C’est vrai : on s’est divisé, on a discuté trop longtemps. Il y a eu souvent de mauvaises passions en jeu. On est devenu soupçonneux, injuste. Il y a trois ans que je le vois, que j’en souffre, que je le dis à tout ce qui m’entoure. Après cette division, il était impossible de se battre et de résister.

Ce raisonnement serait bon, excellent, utile, s’il s’adressait à toutes les nuances du parti républicain. Si vous morigéniez tout le monde, oui, tout le monde indistinctement, vous feriez une bonne œuvre ; si, faisant de doux et paternels reproches aux socialistes, comme vous avez le droit de les faire, vous leur disiez qu’ils ont mis parfois la personnalité en tête de la doctrine, ce qui est malheureusement vrai pour plusieurs ; si vous les rappeliez à vous les bras ouverts, le cœur plein de douleur et de fraternité, je comprendrais que vous dissiez : « Il faut dire en tout temps la vérité aux hommes. »

Mais vous faites le contraire : vous accusez, vous repoussez, vous tracez une ligne entre deux camps que vous rendez irréconciliables à jamais, et vous n’avez pas une parole de blâme pour une certaine nuance que vous ne désignez pas et que je cherche en vain ; car je ne sache pas que, dans aucune, il y ait eu absence d’injustice, de personnalité, d’ambitions personnelles, d’appétits matérialistes, de haine, d’envie, de travers et de vices humains en un mot. Prétendriez-vous qu’il y en eût moins dans le parti qui s’appelle Ledru-Rollin que dans tout autre parti rallié autour d’un autre nom ? Ce n’est pas à moi qu’il faudrait dire cela sérieusement. Les hommes sont partout les mêmes. Un parti s’est-il mieux battu que l’autre dans ces derniers événements ? Je ne sais au nom de qui se sont levées les bandes du Midi et du Centre après le 2 décembre. On les a intitulées socialistes.

Si cela est, il ne faut pas dire que les socialistes ont refusé partout le combat. Mais que cela soit ou non, elles se sont démoralisées bien vite, et les paysans qui les composaient n’ont pas montré beaucoup de foi dans le malheur ; ce qui prouve que les paysans ne sont pas bons à insurger, et que, socialistes ou non, les chefs ont eu grand tort de compter sur cette campagne, source d’une défaite générale et sanction avidement invoquée pour les fureurs de la réaction.

Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves d’égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la bourgeoisie, mais encore les populations ? Je vous dirai d’abord que, depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne, tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France s’intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les autres ; et même ceux de Cavaignac n’osaient pas dire qu’ils ne fussent pas socialistes. C’était le mot d’ordre universel. Faites donc, si vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et nommez-les ; car autrement votre écrit est complètement inintelligible dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s’est montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout autre, je vous répondrai, en connaissance de cause, que ce parti, éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux, intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en province, a fait positivement tout le mal.

Je ne m’en prends pas à son chef nominal, parce qu’il n’était qu’un nom, nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la part des sous-chefs, de misérables petites ambitions ; de la part des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits affreusement grossiers.

Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l’excès de ces choses, et, s’il eût triomphé, j’aurais aujourd’hui à le comparer à Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l’avez pas dite, et je ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu’il faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité, c’est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France, tout ce que vous savez de l’état des idées, des écoles, des nuances, des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre digère et ce que ses épaules supportent.

Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des démarches, des lettres, j’agis nuit et jour pour des hommes que je voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d’avoir tant souffert, que j’aime comme on aime des martyrs quels qu’ils soient, mais que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c’est affreux à dire, serait un bienfait pour l’avenir de nos idées, qu’ils en sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien ! Il y a des exceptions, je n’ai pas besoin de vous le dire ; mais combien peu qui n’aient pas mérité leur sort ! Ils sont victimes d’une effroyable injustice légale : mais, si une république austère faisait une loi pour éloigner du sol les inutiles, les exploiteurs de popularité, vous seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément.

Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail les vaincus, quels qu’ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour drapeau, comme les autres, ni plus ni moins ; je combats de tous mes efforts leur condamnation et leur misère ; je n’aurai pas une parole d’amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont également malheureux, presque tous également coupables ; mais je vous donne bien ma parole d’honneur, et sans prévention aucune, que les plus fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais, si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui juraient le plus haut ont été les plus prudents ; que ceux qui criaient : « Ayez des armes et faites de la poudre ! » n’avaient nulle intention de s’en servir ; enfin que là, comme partout, aujourd’hui comme toujours, les braillards sont des lâches.

Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des braves, par là des endormis ; qu’il existe en France un parti d’union, d’amour, de courage, d’avenir, au détriment de tous les autres ! Osez donc le nommer, ce parti ! Un immense éclat de rire accueillera votre assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée d’hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d’hommes existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent rien. Il faut qu’ils s’unissent. Ils ne le peuvent pas. C’est la faute de celui-ci, tout comme la faute de celui-là ; c’est la faute de tous, parce que c’est la faute du temps et de l’idée. Voyez, vous-même, vous en êtes, vous voulez les réunir, et en criant : Unissez-vous ! vous les indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous recueillez des tempêtes.

Adieu ; malgré cela, je vous aime et vous respecte.