Correspondance (d’Alembert)/Correspondance avec Voltaire/095

Œuvres complètes de D’AlembertBelinTome V (p. 182).


Paris, 6 décembre 1768.


Vous ne m’écrivez plus que de petits billets, mon cher et ancien ami ; je vous sais fort occupé, et je respecte votre temps. Je crois vous avoir remercié du Siècle de Louis XIV. Vous en avez envoyé un exemplaire à notre secrétaire M. Duclos, qui, étant malade d’une fluxion de poitrine, m’a chargé de vous en remercier pour lui. Quant à notre pauvre Damilaville, il est dans un état affreux, ne pouvant ni vivre ni mourir, et n’ayant de connaissance que pour sentir toute l’horreur de sa situation. Il reçut l’extrême-onction, il y a quelques jours, sans savoir ce qu’on lui faisait. Je vais le voir tous les jours, et j’ai besoin de tout mon attachement pour lui pour soutenir ce spectacle. J’ai bien peur que son agonie ne soit longue et affreuse. Que le sort de la condition humaine est déplorable !

Le roi de Danemarck a été samedi dernier aux Académies. Il donnera son portrait à l’Académie Française, comme la reine Christine. Je lui ai fait de mon mieux les honneurs de celle des sciences, par un discours dont mes confrères m’ont fort remercié, et où j’ai tâché de faire parler la philosophie avec la dignité qui lui convient. J’avais vu, il y a quinze jours, ce prince chez lui avec plusieurs autres de vos amis. Il me parla beaucoup de vous, des services que vos ouvrages avaient rendus, des préjugés que vous avez détruits, des ennemis que votre liberté de penser vous avait faits ; vous vous doutez bien de mes réponses.

Adieu, mon cher et illustre maître, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.