Contre l’antisémitisme/06

P.-V. STOCK (p. 27-30).


IV

LA QUATRIÈME À M. DRUMONT




Il faut savoir reconnaître ses erreurs. J’avais dit dans mon dernier article que sans doute le concours organisé par la Libre Parole sur les moyens « d’anéantir la puissance juive » était indéfiniment remis. Je m’étais trompé. Le concours aura lieu. M. Édouard Drumont a bien voulu me le faire savoir, et il m’a écrit que je faisais toujours partie du jury. Je l’en ai remercié, lui déclarant que j’étais fort heureux de cela, et que j’espérais trouver dans les travaux qui me seront soumis une réponse aux questions que je pose.

Je vois, en effet, que je ne dois pas compter pour cela sur M. Drumont lui-même. Je ne lui en veux pas. Peut-être a-t-il des préoccupations plus pressantes que celle de discuter sur la doctrine ou le but même de l’antisémitisme. J’aime mieux penser cela que de le croire gêné par mes demandes. Un homme qui a consacré sa vie à une cause ne doit évidemment pas être embarrassé par les interrogations d’un Juif assez indiscret pour demander ce que l’on veut faire de lui. S’il ne répond pas, c’est qu’il a ses raisons. Je ferai bien de ne pas m’obstiner. Quelques personnes me l’ont conseillé. Les unes m’ont dit : Comment, vous qui êtes un révolutionnaire, un socialiste, pouvez-vous vous occuper de ce problème si restreint de l’antisémitisme, qui sera résolu le jour où l’on résoudra tous les autres ? J’examinerai cette objection quelque jour — chaque chose doit avoir son temps — je me justifierai aux yeux de ces sincères doctrinaires et leur prouverai que les Juifs ne peuvent pas cependant se laisser manger en souhaitant uniquement l’âge d’or où tous les hommes seront frères. D’autres ont ajouté : Vous qui êtes un athée, qu’allez-vous faire dans cette galère, cela ne vous est-il pas indifférent de voir attaquer les Juifs ? À cela j’ai répliqué qu’il m’était absolument indifférent d’entendre attaquer la religion juive, mais que les bons antisémites, le jour où ils m’enlèveront mes droits de citoyen et d’homme ne me demanderont pas si je pratique ou non les rites du judaïsme. Alors, que voulez-vous que je fasse ? Je ne puis pas me convertir, puisque je trouve toute confession absurde quand elle n’est pas abjecte, et d’ailleurs les amis de Drumont me diraient que cette palinodie basse ne peut servir à rien et ils me considéreraient comme faisant toujours partie de la tribu d’Israël. Je dois donc défendre mes prérogatives d’individu. Je suis Juif, étant né tel. Il ne me plaît ni de changer de nom, ni de m’affilier à une église, ou à un temple, ou à une mosquée. J’ai le droit de rester tel et je soutiendrai ce droit. Qui peut me donner tort ?

Mais tout cela m’éloigne de M. Drumont. J’y reviens. Je constate qu’il n’a jamais répondu aux questions que j’ai posées. Il pourra protester et dire : J’ai écrit là-dessus dix livres et mille articles ; je répliquerai qu’il n’a pas répondu en mille articles et dix livres et nous ne serons pas plus avancés qu’avant.

La vérité est sans doute que tout ce que j’ai écrit ne l’intéresse pas. Assurément, s’il prenait un intérêt à ce dont je parle, il aurait voulu retorquer mes erreurs et m’éclairer en même temps qu’éclairer ses disciples. J’ai lu attentivement la Libre Parole depuis une quinzaine pour savoir ce qui pouvait intéresser M. Drumont. De quoi veut-il donc que je lui parle ?

De Karl Marx ? Il ne l’a jamais lu. Des mauvais amis de Champrosay, de M. Jacques Lebaudy et de Max même ou du malheureux M. de Cesti que ses familiers ont abandonné ? Tout cela me laisse très froid et je cède volontiers à d’autres le soin d’en disserter. Aimerait-il mieux que je contasse des anecdotes ? Sur ma famille ou sur mes débuts dans les lettres ? Comme a dit Drumont, je ne suis pas encore assez célèbre. Je le deviendrai peut-être ; mais, en attendant, je ne puis passer mon temps à parler des débuts de mes confrères. Cela n’a aucun attrait pour moi. Je ne sais pas dire les historiettes, et ce n’est pas la renommée d’un Tallemant que j’ambitionne. À chacun son œuvre. Les chroniqueurs de menus faits ne manqueront pas, je ne suis pas du nombre.

Ainsi, il faut que je cesse d’interpeller M. Drumont ; que d’autres continuent s’ils le veulent. Pour moi, la question antisémite ne peut se réduire à un dialogue avec le directeur du journal officiel de ce parti, encore moins à un monologue que je débiterais devant lui. M. Drumont n’est pas la cause de l’antisémitisme ; il n’en est même pas un facteur réel ; il en est un écho et peut-être un instrument. Quel peut être désormais mon but ? Il doit être de montrer les origines multiples de ce mouvement, d’en faire voir les moteurs cachés, d’exposer les intérêts qu’il sert, de faire comparaître les individualités ou les groupes dont il émane. Derrière le décor antisémite, derrière les théories pseudo-scientifiques de l’aryanisme et du sémitisme, il importe de trouver les causes réelles. Il faut exposer les vrais mobiles de la nouvelle croisade, celle qui était dirigée hier contre les Juifs seuls, qui est dirigée en même temps aujourd’hui contre les libres-penseurs, les francs-maçons et les protestants. Je ne m’adresserai plus, par conséquent, aux antisémites ; j’ai reconnu la vanité de cette tentative et la difficulté de causer avec des gens qui sont décidés à rester muets et à se dérober quand on les met au pied du mur. Je parlerai à ceux qui ont des oreilles pour entendre et, qui sait, je pourrai délier bien des langues.


Le lendemain même de la publication de cet article je recevais de M. Édouard Drumont une lettre m’informant que la réunion du jury aurait lieu le mercredi 10 juin. J’ai assisté à cette réunion et j’ai siégé lors de la première séance de ce jury, dont M. Drumont ne fait pas partie. Je n’ai pas cru que le fait d’avoir franchi la porte de la Libre Parole devait enchaîner ma liberté et me mettre dans l’obligation de cesser une polémique courtoise, engagée depuis plus de trois semaines. Il importait d’ailleurs pour moi d’apprécier une controverse engagée entre M. Jaurès et M. Drumont sur l’antisémitisme ; je publiai donc dans le Voltaire du 14 juin, toujours sur la même question, un cinquième article que voici :