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Imprimerie coloniale (p. 37-43).


III

TABONG LE PARESSEUX[1]


En ce temps-là, il y avait un homme qui était paresseux depuis qu’il était sorti du ventre de sa mère. Il était quarante fois paresseux, au point qu’il ne raclait jamais la crasse sur son corps et qu’en un an il n’allait se baigner qu’une fois. Dans ce monde, sous le ciel, il n’y avait personne qui l’égalât (en paresse). Un jour, je ne sais comment, il eut une idée. Il prit sa serpe pour tailler une canne à pêche, acheta une aiguille qu’il recourba pour en faire un hameçon et alla à la pêche. Arrivé au fleuve il se mit à pêcher.

Il jeta sa ligne à l’eau et un poisson klwa vint mordre, il retira vivement la ligne et prit un klwa. Il cassa alors un brin de jonc, enfila le poisson par les ouïes et le mit derrière lui. Il jeta ensuite de nouveau sa ligne à l’eau et pêcha.

Mais un corbeau qui était je ne sais où vola vers lui et enleva le poisson. Le paresseux injuria le corbeau. Il prit encore un autre poisson qui était aussi un klwa. Il cassa un brin de jonc, enfila le poisson par les ouïes et le plaça devant lui. Ensuite il jeta sa ligne à l’eau et se remit à pêcher. Le corbeau vola de nouveau vers lui, enleva son poisson. Le paresseux se mit en colère contre le corbeau et le poursuivit en lui jetant (des pierres). Il chassa le corbeau loin du lieu où il pêchait. Mais le corbeau revint droit à ce lieu et lui enleva encore un poisson qu’il avait placé à côté de lui. Il fut furieux contre le corbeau et ayant pris encore un poisson il lui ouvrit la bouche, urina dedans et le laissa là pour que le corbeau l’emportât.

Le corbeau enleva le poisson et le paresseux l’injuria..... Corbeau qui sais si bien enlever un poisson, maintenant tu enlèves mon urine pour te la faire couler sur la tête. Tu es plus malin que moi, n’est-ce pas ? Après avoir injurié le corbeau il resta à pêcher.

Le corbeau emporta ce poisson à un bassin où se lavait la fille du roi. Là il lui échappa du bec et il le laissa tomber dans le bassin. Le corbeau le chercha et ne le vit plus. Alors il s’envola. Les trois filles du roi étaient venues s’amuser et se laver en cet endroit. L’aînée marchait devant, la seconde au milieu, la plus jeune derrière. La plus jeune ramassa le poisson que le corbeau avait laissé tomber, elle le rapporta à la maison et le fit cuire pour le manger.

Après avoir mangé ce poisson elle devint enceinte. Le roi réfléchit en lui-même et se dit : Ma fille est toute jeune, je ne l’ai jamais laissée aller nulle part, comment se fait-il qu’elle soit enceinte ? Le roi réfléchit et envoya des ordres dans tout le pays, fixant un jour pour que dans tout le pays tous les hommes grands et petits, mariés et célibataires vinssent ce jour-là au palais du roi.

Le roi ordonna à la princesse de préparer un mouchoir de feuilles de bétel[2], il fit sur ce mouchoir une cérémonie magique, il fit ensuite entrer tous les hommes dans le palais, donna le mouchoir à sa fille, ordonna à ses serviteurs d’étendre une natte où tous les hommes pussent se tenir, et à ceux-ci de s’accroupir tous sur une ligne. Ensuite le roi ordonna à la princesse de jeter le mouchoir de feuilles de bétel qu’elle avait préparées droit dans cette troupe d’hommes. Mais le mouchoir vola par dessus et ne toucha aucun de ces hommes.

Le roi dit : Si ce mouchoir de feuilles de bétel vole droit à quelque homme et entre dans le nœud de sa ceinture, cet homme sera le mari de ma fille. Le roi demanda : De tout le pays êtes-vous tous venus ici, ou reste-il encore quelqu’un ? Tous les hommes répondirent : Poussière des pieds sacrés de votre Majesté, nous sommes venus tous, seigneur ! Il n’y a plus personne à venir sauf le seul Tabong le paresseux.

Le roi demanda : Pourquoi n’est-il pas venu ? Les gens répondirent : Cet individu-là est très paresseux, nul en ce monde n’est paresseux autant que lui ; il a quarante couches de crasse sur le corps, et ne se lave qu’une fois par an. Il est paresseux depuis qu’il est sorti du ventre de sa mère.

Le roi ordonna à ses serviteurs d’aller le chercher ; ils le trouvèrent étendu à la renverse sur un lit. Il demanda aux serviteurs : Frères, que venez-vous faire ici ? Les serviteurs répondirent : Le roi nous a envoyés inviter Tabong le paresseux à venir au palais pour que la princesse lui jette le mouchoir de feuilles de bétel. Si le mouchoir vole droit à Tabong le paresseux il sera le mari de la princesse. Tabong le paresseux répondit : Je n’irai pas. Qu’irait faire là un homme comme moi ? j'ai paresse d'y aller. Avez-vous jamais entendu dire jusqu'ici que je sois allé m'amuser chez les gens ? je mange et je me couche, voilà comment j'ai toujours fait. Vous, retournez au palais, quant à moi, je suis trop las, je n'y vais pas.,

Les serviteurs revinrent au palais et rapportèrent au roi que Tabong le paresseux n'était pas venu et qu'il disait qu'il était liés las, qu'il ne viendrait pas, qu'il avait grande paresse de venir. Le roi ordonna aux serviteurs de prendre un palanquin pour le porter. Les serviteurs prirent le palanquin et allèrent chercher Tabong le paresseux. Ils portèrent le palanquin droit à sa maison. Tabong leur demanda : Frère, où allez-vous avec ce palanquin ? Les serviteurs répondirent : Le roi nous a ordonné de prendre ce palanquin pour te porter. Tabong le paresseux leur répondit : Si vous me portez, j'irai, mais vous prenez de la peine bien inutilement, la princesse ne me jettera pas le mouchoir.

Les serviteurs dirent aux paresseux de monter dans le palanquin, l'emportèrent et le déposèrent avec les voitures. Ensuite ils entrèrent pour rendre compte au roi. Le roi ordonna à sa fille de prendre le mouchoir de feuilles de bétel et de le jeter une fois encore au milieu de la troupe d'hommes. Or le mouchoir vola à Tabong le paresseux et se glissa dans le nœud de sa ceinture.

Le roi réfléchit et eut honte dans son cœur. Il ordonna à ses serviteurs de gauche et à ses serviteurs de droite de prendre sa fille et Tabong le paresseux et d'aller les décapiter. Tous les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite voyant la beauté de la princesse n'eurent pas le cœur assez dur pour la tuer. Ils prirent un chien et le tuèrent à la place de la princesse. Ils donnèrent à la princesse et à Tabong le paresseux un panier de riz et leur dirent de monter dans la montagne et de se sauver dans la forêt. Les serviteurs prirent ensuite le sang du chien, en frottèrent la lame de leurs sabres et les montrèrent au roi. Le roi, voyant ces sabres souillés de sang, crut ses serviteurs.

La princesse et Tabong le paresseux rencontrèrent un manguier au milieu de la forêt. Ce manguier avait des fruits mûrs qui chargeaient l'arbre et les branches. Le paresseux et la princesse ramassèrent des mangues pour les manger. La princesse ramassait des mangues, mais le paresseux se coucha à la renverse sous le manguier. Si une mangue tombait à côté de lui, il ne la ramassait pas, si la mangue lui tombait dans la bouche alors il la mangeait.

Le roi des vautours vola en ce lieu pour manger des mangues. Il vit le paresseux couché ainsi tout étendu et crut que c'était un mort. Toute la troupe des vautours s'excitait à dévorer le paresseux. Ils se disaient : Laissons notre roi manger la tête ; quant à nous, nous mangerons les uns le foie, les autres les entrailles, les autres les cuisses. C'est ainsi que se parlaient lez vautours. Le paresseux prêtant l'oreille entendait parler les vautours. Les vautours descendirent enfin du manguier et vinrent pour manger Tabong le paresseux.

Alors Tabong le paresseux empoigna les barbes de la gorge du roi des vautours et le battit à rester demi-mort. Le vautour ne put supporter ce traitement et il donna à Tabong le paresseux une pierre précieuse. Tabong demanda au roi des vautours : Qu'est-ce que cette pierre ? Le roi des vautours répondit : C'est une pierre merveilleuse entre toutes ; par elle, quoi que tu désires, tu l'obtiendras. Tabong le paresseux demanda au roi des vautours : Si j'ai faim et que je veuille du riz, cette pierre en fera-t-elle apparaître ? Le roi des vautours répondit : Quelque chose que tu désires en Ion cœur, elle apparaîtra également. Tabong le paresseux dit alors au roi des vautours de lui faire apparaître du riz, des ragoûts, du riz glutineux, des bananes pour qu'il les mangeât. Le roi des vautours fit apparaître du riz, des ragoûts, des bananes mûres, du riz glutineux. Alors le paresseux crut aux paroles du roi des vautours et le lâcha. Le roi des vautours s'envola.

Le paresseux fit apparaître des gens du peuple et des serviteurs ainsi qu'un palanquin couvert pour la princesse et un cheval blanc pour lui. lis allèrent avec la princesse jusqu'à la partie supérieure du fleuve et là il créa un palais, avec des hommes, des buffles, des bœufs, des serviteurs, des gens du peuple par milliers et dix milliers. Il ordonna à son peuple de barrer l'eau afin qu'elle ne coulât plus vers le bas. Les populations qui habitaient au-dessous du courant n'eurent plus d'eau pour boire. Tous ces gens allèrent faire leur rapport au roi disant : Nous ne savons comment, depuis deux ou trois jours l'eau est à sec et interceptée dans le fleuve, Ô Majesté !

Le roi envoya ses serviteurs de gauche, ses serviteurs de droite examiner le cours supérieur du fleuve. Us remontèrent le fleuve et virent le palais et les hommes et les gens du peuple foisonnant par milliers et par milliers et ils virent un drapeau planté devant le palais, et sur ce drapeau une inscription qui disait : Le nouveau roi.

Les serviteurs revinrent faire leur rapport au roi et lui dirent : Nous avons remonté le fleuve et nous avons vu un drapeau planté devant un palais avec l'inscription : Le nouveau roi. Ils racontèrent tout au roi. Celui-ci prit des hommes par milliers et dix milliers pour monter se battre. En arrivant il vit que Tabong le paresseux avait lancé un autre drapeau avec une autre inscription qui disait : Quand le roi consentira à abandonner le pays au nouveau roi, le nouveau roi lâchera l'eau pour que les peuples boivent. Le roi père de la princesse vit cette inscription, et que leurs gens étaient en plus grand nombre que les siens. ll réfléchit donc et consentit à céder à Tabong le paresseux et à la princesse.

Tabong le paresseux et la princesse lâchèrent l'eau pour que les populations pussent labourer. Le roi père de la princesse, tous les serviteurs de gauche et de droite, tous les notables grands et petits dans le pays s'étonnaient au sujet de la princesse et de Tabong le paresseux. Tous les serviteurs de gauche et de droite félicitèrent la princesse de son heureuse destinée qui n'avait plus à craindre d'infortune. Le lendemain la princesse et son mari firent des gâteaux et descendirent pour visiter le roi leur père, et alors le roi reconnut sa fille.



  1. Voir Contes et Légendes annamites, 62-59.
  2. Voir la note 3 du premier conte.