Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/Betsi et Laure


BETSI ET LAURE.


CONTE.


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Il y avait une fois un fermier qui avait été très-riche, et qui était devenu bien pauvre. Il avait deux filles, nommées Betsi et Laure. Betsi qui était l’aînée était parfaitement belle ; mais elle était fière de sa beauté : elle n’aimait qu’elle, et par conséquent elle était dure aux pauvres, et n’avait aucune complaisance pour les autres. Elle n’aimait pas non plus à travailler, crainte de gâter ses mains, et elle n’allait jamais dans les champs que quand son père le lui avait commandé vingt fois, parce qu’elle disait que cela lui hâlerait le teint. Sa cadette, Laure, avait été fort jolie avant la petite vérole ; mais cette maladie l’avait gâtée sans l’affliger, parce qu’elle n’était pas attachée à sa beauté. Elle était aimée de tout le voisinage, parce qu’elle cherchait a obliger tout le monde ; et, bien souvent, elle s’ôtait le pain de la bouché pour le donner aux pauvres. Quoique sa sœur aînée ne l’aimât point, elle cherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, et se chargeait volontiers de tout l’ouvrage de la maison, pour lui en épargner la peine.

Un jour que les deux sœurs étaient occupées à traire les vaches, un gentilhomme qui était fort riche, passa par-là, et fut charmé de la beauté de l’aînée. Il lui fit quelques questions ; et, trouvant qu’elle avait de l’esprit, il en devint éperduement amoureux. Betsi fut charmée de cette rencontre, parce qu’en épousant ce gentilhomme, elle pensait qu’elle viendrait demeurer à la ville où elle se divertirait beaucoup. Le gentilhomme lui demanda quelle était cette fille si laide qui s’était retirée aussitôt qu’elle avait paru (car Laure pensait qu’il n’était pas honnête à une fille de s’amuser avec ces beaux messieurs de la ville, qui ne cherchent qu’à tromper les villageoises) ? c’est ma sœur, lui répondit Betsi. C’est une pauvre imbécille qui n’est propre qu’au tracas de la campagne ; pour moi, je m’y ennuie à mourir ; on n’y trouve que des gens grossiers, et je pleure de regret tous les jours de n’être pas née à la cour. Vous êtes trop belle pour rester ici, lui dit le gentilhomme ; je vais mettre ordre à quelques affaires ; et, si vous m’aimez, je viendrai vous demander en mariage à votre père. Betsi pensa mourir de joie à cette proposition, et assura ce gentilhomme qu’elle l’aimait à la folie. Cependant le fermier s’impatientait de ce que sa fille aînée ne revenait pas, et jurait qu’il voulait la battre quand elle reviendrait. Laure s’échappa de la maison, et vint lui dire que son père était fort en colère. Dans le moment une pauvre femme qui avait trois petits enfans, s’approcha des deux sœurs, et leur dit qu’il y avait vingt-quatre heures que ses trois pauvres enfans n’avaient mangé, et qu’elle les conjurait de lui donner quelque chose. Passez votre chemin, lui dit l’aînée ; on ne voit que des gueux qui ne laissent pas un moment de repos aux gens. Doucement, ma sœur lui dit Laure ; si vous, ne voulez rien donner à cette femme, ne la maltraitez pas. En même tems elle tira un schelling de sa poche ( c’était tout ce qu’elle avait dans ce monde), et le donna à cette femme. Betsi se moqua d’elle, et lui dit : vous êtes bien stupide ; il y a trois mois que vous amassez ce schelling pour aller aux marionnettes, et vous le donnez à cette misérable ? Je puis me passer des marionnettes, dit Laure, et cette femme ne peut se passer de pain pour ses enfans. Vous êtes une sotte de la croire, lui dit Betsi ; peut-être a-t-elle plus d’argent que vous, et qu’elle se divertira avec votre schelling. Cela pourrait bien arriver, dit Laure ; mais, comme il se pourrait faire aussi qu’elle eût dit la vérité, j’aime mieux m’exposer à être trompée, que d’être barbare.

Le gentilhomme écoutait cela avec attention, et il dit aux deux sœurs : Ne disputez plus, mes belles filles, voilà chacune quatre guinées ; vous pourrez aller aux marionnettes, tant que vous voudrez. Je vous suis bien obligée, dit Laure en faisant une grande révérence ; cependant, comme je n’ai pas besoin d’argent, permettez-moi de ne pas prendre le vôtre ; une fille sage ne doit jamais rien recevoir des hommes : si pourtant vous avez tant d’envie de me faire un présent, parce que vous êtes généreux, donnez cet or à cette pauvre femme ; je vous en aurai autant d’obligation que si vous me l’aviez donné à moi-même. En finissant ces mots, elle s’en alla. Gardez-vous-en bien, dit Betsi ; je vous avais bien dit que ma sœur était une sotte. Qui a jamais vu donner quatre guinées à une telle femme, pendant que nous avons mille choses à acheter ? Tenez, monsieur, donnez-moi cet argent que ma sœur refuse, et je donnerai mon schelling à cette femme.

Le gentilhomme lui dit : Vous aurez les huit guinées ; mais cela ne m’empêchera pas d’en donner quatre ; elles sont à votre sœur, puisque je lui en avais fait présent ; elle a été la maîtresse d’en disposer selon son goût.

Quand Betsi fut partie, le gentilhomme fit de grandes réflexions : Mon Dieu ! disait-il, pourquoi la cadette n’a-t-elle pas le visage de l’aînée ? ou pourquoi l’aînée n’a-t-elle pas le caractère de la cadette ? Après tout, c’est une folie d’épouser un visage ; on doit se marier avec un caractère, cela reste. Si j’épousais Betsi, et qu’elle eût la petite vérole le lendemain de ses noces, il ne me resterait rien du tout.

Cependant Betsi courut vite dire à son père qu’elle allait devenir une grande dame, puisqu’un lord lui avait promis de l’épouser. D’abord son père se moqua d’elle ; mais ayant vu les guinées, et sachant que ce seigneur devait revenir le lendemain, il ne savait plus que penser. Betsi courut vite acheter des rubans, des dentelles, et employa toutes les ouvrières du village après elle. Le soir elle se para, et fut aux marionnettes ; car elle n’attendait son amant que le lendemain, et ne voulait pas perdre une occasion de s’amuser. Pendant ce tems, ce gentilhomme ne savait à quoi se déterminer. Les manières de Betsi lui paraissaient hardies ; il voyait qu’elle avait le cœur dur, intéressé ; et pourtant elle était si belle, qu’il ne pouvait s’empêcher de l’excuser. Elle n’a souhaité avoir de l’argent que pour s’habiller mieux, afin de me plaire, disait-il ; car elle m’aime passionnément ; je l’ai vu dans ses yeux. Ce gentilhomme avait un valet, garçon d’esprit, et qui levait les épaules de pitié, d’entendre son maître parler ainsi tout seul. Qu’as-tu à rire, lui dit le lord ? J’ai plus envie de pleurer que de rire, lui dit ce valet ; vous croyez que cette petite pécore vous aime, et moi je vous dis qu’elle n’aime que votre argent. Prêtez-moi votre plus bel habit, je lui dirai que je suis un duc, et, quoique je sois laid comme un monstre, je suis sûr qu’elle aimera mieux m’épouser que vous. Je le veux bien, dit le maître ; il n’y a que trois milles d’ici à mon château : prends cet habit brodé d’or, que j’avais le jour de la naissance du roi, et reviens me trouver : je t’attendrai dans cette caverne.

Pendant que l’on préparait cette mascarade, la pauvre Laure était dans une grande peine. Elle avait trouvé le gentilhomme fort aimable, et elle l’aimait déjà malgré elle, lorsque sa sœur lui apprit, en la grondant bien fort, l’acte de générosité qu’elle avait fait. Vraiment, lui dit-elle, vous êtes bien plaisante d’être généreuse du bien d’autrui : ces quatre guinées que mon amant a données à cette femme, je ne vous les pardonnerai jamais. Cette connaissance de la charité du gentilhomme acheva de gagner le cœur de Laure ; et, comme elle avait peur de faire connaître à cet homme qu’elle avait de l’inclination pour lui, elle résolut de ne pas se trouver à la maison quand il reviendrait. Elle fut bien attrapée quand elle le vit arriver le soir, et voulait se retirer. Le gentilhomme était seul, parce que son valet, ayant appris que Betsi était aux marionnettes, y était allé dans le carrosse de son maître. Le gentilhomme pria le fermier d’ordonner à Laure de lui tenir compagnie, en attendant que sa sœur fût revenue, et elle fut obligée d’obéir à son père. Il la pria de lui dire les défauts de sa sœur ; et Laure, au lieu de profiter de cette occasion pour le dégoûter de Betsi, lui dit au contraire tout le bien qu’elle pouvait en dire sans mentir, et s’attacha à excuser ses défauts. Pendant ce tems, le faux duc jurait à l’orgueilleuse paysanne qu’elle était la plus belle personne du monde, et qu’il se croirait trop heureux si elle voulait devenir duchesse en l’épousant. Betsi, qui n’avait fait semblant d’aimer son premier amant que par ambition et par intérêt, pensa qu’il était plus avantageux d’être duchesse, que simple lady, et dit au duc de nouvelle fabrique qu’il fallait se hâter de la demander à son père, avant qu’un certain gentilhomme de campagne eût fait ses propositions. Le valet la ramena dans le carrosse ; et, quoiqu’il fît très-froid, elle baissa toutes les glaces pour être vue de tous les gens du village. Elle fut fort surprise de trouver son premier amant chez son père ; et, quand il lui reprocha son inconstance, elle lui dit qu’elle s’était moquée de lui, et quelle ne l’avait jamais aimé. Je vous laisse ma sœur pour vous consoler, lui dit-elle, en lui riant au nez d’une manière insolente. Vous êtes de bon conseil, lui dit le gentilhomme, et, si elle veut y consentir, je me croirai fort heureux de l’obtenir de son père. Laure baissa les yeux ; ce qui n’empêcha pas le gentilhomme de connaître qu’elle n’était pas fâchée de l’épouser ; et le fermier, ayant ordonné à cette cadette de regarder ce gentilhomme comme un homme qui serait son époux, elle lui fit connaître modestement, qu’elle estimait plus sa personne que ses richesses. On signa le contrat de mariage ; et ensuite le valet, reprenant son habit de livrée, apprit à Betsi qu’il s’était moqué d’elle. Elle en conçut un désespoir qui dura autant que sa vie : car aucun homme ne voulut se charger d’une telle femme, et elle devint vieille et laide, sans pouvoir trouver à se marier ; au lieu que sa sœur vécut très-heureuse avec son mari.


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