Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/Alindor et Laure


ALINDOR ET LAURE,
ou
Le triomphe de la vertu.


CONTE.


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Malgré la dépravation de notre siècle, il se trouve encore des cœurs droits et vertueux. L’histoire que j’écris en présentera plusieurs, que l’homme le plus pervers ne pourrait s’empêcher de respecter ; car la vraie vertu force l’estime, excite le remords, et conduirait, à l’imitation si on ne mettait des obstacles, aux sentimens involontaires qu’elle inspire. Le coupable, en comparant la cruelle situation où le réduisent des passions indomptées, envie le sort de ceux qui ont su les réduire : il soulève alors les chaînes dont il est accablé ; mais, effrayé de leur pesanteur, il n’a pas le courage de les briser, et s’efforce de se persuader que cette entreprise est au-dessus des forces de la nature. Pour n’avoir point à rougir de sa faiblesse à les surmonter, il traite de fiction fout ce qu’on peut lui dire de la possibilité de vaincre ses penchans, et cette incrédulité fera regarder l’histoire qui va suivre, comme un roman où l’on s’est attaché à peindre les hommes tels qu’ils devraient être, et non tels qu’ils sont. Quoiqu’elle n’offre que des événement vraisemblables, elle ne sera point crue : cette incrédulité aura sa source dans la faiblesse du cœur de ceux qui ne voudront pas se donner la peine d’imiter les héros dont je publie les victoires.

Alindor ne reçut de ses parens que des vertus aussi antiques que sa noblesse. Les premières étaient comme héréditaires dans sa famille, où les chefs bornaient leur ambitions à les transmettre à leurs descendans. Son père, presqu’aussi pauvre que les paysans du bourg où il faisait son séjour, en était comme le roi ; et, aux sentimens de respect et d’obéissance que ce titre impose, ses voisins, ajoutaient ceux d’amour, qui devraient toujours les accompagner. C’est l’éloge le plus complet qu’on puisse faire d’un noble campagnard, qui ordinairement se rend odieux à ses pauvres compatriotes, par son orgueil et ses vexations. Alindor ne fut point en danger d’éprouver un pareil malheur ; c’en est toujours un d’être redouté, haï ; et c’est le comble du malheur de mériter de l’être. Notre héros avait appris de son respectable père que tous les hommes, égaux par nature, n’ont de titres réels que ceux que donne la vertu. Les exemples de bonté et de bienfaisance, joints à son heureux naturel, l’avaient tellement affectionné à l’exercice de ces belles vertus, qu’il regardait comme perdus les jours où il n’avait pas eu l’occasion d’en produire des actes. La familière bonté avec laquelle cette famille traitait ses pauvres voisins, n’engendra jamais le mépris que produit celle qui n’a pour principe que le caprice. Leurs actions semblaient lui dire : Nous vous respectons en qualité d’hommes, de chrétiens, d’honnêtes gens, de pauvres soumis à leur état ; méritez ce sentiment, et gardez-vous de tout ce qui pourrait l’altérer en nous. Ils réussirent par ce moyen à les engager à se respecter eux-mêmes : la grossièreté, l’injustice, le murmure furent bannis de leurs cabanes ; il n’y resta que la paix et l’innocente simplicité.

Un de ces paysans fut invité à quitter ses tranquilles foyers pour aller servir chez une dame à qui l’on avait vanté ses talens pour la culture des potagers. Alindor eut bien de la peine à le déterminer à se rendre à l’invitation qu’on lui faisait. C’est la paresse qui dépeuple les campagnes, pour fournir des domestiques aux riches ; et on ne connaissait point ce défaut dans un lieu où la famille d’Alindor avait mis le travail en honneur ; mais cette dame était veuve du seigneur de la paroisse ; elle avait succédé à ses droits, et passait pour bienfaisante. Le bien des habitans demandait donc qu’ils eussent auprès d’elle un homme en état d’obtenir des soulagemens pour les pauvres, et Jacques fut destiné à être dans sa maison comme l’agent du bourg. Il est nécessaire de faire connaître cette dame qui va jouer, le plus beau rôle dans cette histoire.

Armire avait quarante ans, et n’avait pas été belle à vingt ; les années même semblaient s’être appesanties sur elle, et elle en paraissait cinquante. Le désagrément de la figure et la qualité d’héritière lui ouvrirent les yeux sur les motifs des empressemens de ceux qui la recherchaient ; et, comme ils jouaient l’amour, elle conçut pour eux un mépris, qui l’éloigna long-tems du mariage. Sa mère, craignant qu’elle ne suivît l’exemple de sa sœur aînée qui s’était fait religieuse, la pressait de prendre un parti, et la laissait maîtresse du choix. Un homme de cinquante ans, fort riche, qui estimait et respectait sa délicatesse, s’offrit de la prendre sans dot : cette preuve de désintéressement lui fit obtenir la préférence ; il passa cinq années avec elle dans l’union la plus parfaite, et la laissa veuve à vingt-cinq ans. La mère d’Armire survécut peu après son gendre ; et, comme la passion de cette dame était la postéromanie, elle ôta à sa fille la propriété de son bien, en cas qu’elle voulût rester veuve, et appela pour lui succéder des collatéraux dont Armire avait sujet de se plaindre, persuadée que la crainte de voir passer un si riche héritage à des gens qu’elle ne pouvait aimer, la forcerait à de secondes nôces. Cette dame connaissait peu sa fille. Armire avait le cœur droit, l’esprit juste, mais borné. Le christianisme étendit ses lumières : ceux qui en connaissent les devoirs et qui les pratiquent, ont toujours l’à-propos que les passions dérangent, et Armire n’est pas la seule à qui on a soupçonné plus d’esprit qu’elles n’en ont en effet, parce qu’elles agissent toujours comme si elles étaient guidées par le génie, quoiqu’elles ne le soient que par le devoir. Cette dame ne crut pas devoir se sacrifier à la crainte du mauvais usage qu’on pourrait faire de son bien, quand elle ne serait plus ; et, n’ayant pas trouvé dans ceux qui s’offrirent pour remplacer son époux, les qualités qu’elle croyait nécessaires à son bonheur, était restée dans l’état de viduité, sans s’y fixer absolument. Ses héritiers lui donnaient pourtant le désir de changer de situation ; leurs empressemens, leurs flatteries lui dévoilaient la faiblesse de leur ame, et elle ne pouvait se dissimuler que la cupidité avait ajouté à tous leurs vices, celui qu’elle détestait le plus ; c’était la fausseté. Telle était la disposition d’Armire, lorsque Jacques fut déterminé par Alindor à entrer à son service. Cette dame, qui se connaissait en vrai mérite, et qui le respectait dans quelqu’état qu’elle l’aperçut, découvrit bientôt celui de son jardinier : surprise de trouver en ce jeune homme, outre les vertus de son état, une douceur qui pouvait passer pour politesse, elle voulut savoir comment il avait acquis une qualité si rare dans un villageois. Jacques, plein de respect et de reconnaissance pour Alindor, auquel il croyait devoir tout ce qui était estimable en lui, saisit avec avidité l’occasion de faire son panégyrique, et ce fut avec tant de force et de naïveté, qu’il fit passer dans le cœur d’Armire une partie des sentimens dont le sien était pénétré, et lui fit naître un grand désir de vérifier, par ses yeux, si l’éloge qu’on lui faisait du jeune gentilhomme n’était pas outré : elle n’avait été qu’en passant dans une fort belle terre qu’elle avait à un quart de lieue du bourg où vivait Alindor ; elle déclara qu’elle voulait y passer la belle saison, et partit peu de jours après.

La vue d’Alindor n’était pas propre à la guérir de l’estime un peu trop vive qu’elle avait conçue pour lui : sa belle ame était logée dans un corps qui lui était assorti : la simplicité de ses mœurs n’avait point nui aux lumières de son esprit ; son respectable père avait vécu quelques années dans le grand monde, et n’en avait rapporté que la politesse et le goût des sciences. Semblable aux anciens Romains, il se délassait, en cultivant son champ, des fatigues de la guerre, et ses mains accoutumées à porter des armes, ne dédaignaient point de conduire la charrue : il ne quittait ces pénibles travaux que pour s’entretenir avec les muses, et l’éducation de son fils était le but de son travail comme de ses études, auxquelles il associait alternativement le jeune homme. La docilité et les talens d’Alindor suppléaient à la brièveté du tems qui lui restait pour l’étude, et sa modestie donnait un nouveau lustre à ses connaissances, lorsque l’occasion se présentait d’en faire usage. Armire, après l’avoir examiné, crut voir en lui tout ce qu’il fallait pour s’assurer du bon emploi de ses grands biens : elle eut souhaité pouvoir lui en donner la possession par toute autre voie que par celle du mariage, que la disproportion des âges rendait ridicule : cela étant impossible par les dernières dispositions de la mère, elle se crut assez philosophe pour mépriser les railleries dont elle allait devenir le sujet, et ne s’aperçut pas que l’amour donnait de nouvelles forces à sa philosophie ; car, enfin, Armire était femme, et la vertu, ne ferme pas l’entrée du cœur à une passion tendre, quand elle se présente voilée de motifs honnêtes, spécieux, et qu’elle peut, aboutir à une union légitime.

Alindor avait l’ame trop noble pour se vendre lui-même ; ce ne furent point les grandes richesses d’Armire qui le déterminèrent à accepter l’offre qu’elle lui fit de sa fortune et de sa main ; et, quoiqu’il fût flatté d’une situation qui le mettrait en état de suivre les penchans de son cœur généreux, il n’aurait pas hésité à sacrifier ce goût, s’il se fût senti quelque répugnance pour la personne d’Armire ; mais, pénétré de respect, d’estime et de reconnaissance pour cette dame, il crut pouvoir lui promettre une amitié tendre, et, c’était tout ce qu’elle exigeait de lui ; le mariage s’acheva, et deux années de familiarité ayant fait connaître à Armire la solidité des vertus de son époux, elle lui fit, malgré lui, la donation de tout son bien, ne se réservant que mille livres par année, pour des aumônes particulières. Elle n’eut point occasion de se repentir de cette démarche. Alindor n’oublia jamais ses sermens ; et, malgré la tentation la plus délicate, fut toujours ce qu’il devait être pour elle.

Il y avait près du château un hameau où habitait un paysan assez pauvre, et qui ne pouvait trouver que dans un travail assidu un superflu propre à soulager l’indigence : il n’avait point d’enfans ; mais il s’était chargé d’une petite orpheline que sa femme avait nourrie, et qui était restée sans ressource. Cette jeune fille, malgré la pauvreté de ses habits, était éblouissante, et paraissait plus faite pour orner les cités, que pour vivre dans l’obscurité où le sort l’avait réduite ; elle se nommait Laure ; son occupation ordinaire était de garder les bestiaux de son bienfaiteur ; et, quoiqu’elle ne connût pas d’autre état que le sien, son imagination n’avait pas manqué de lui peindre, avec les plus vives couleurs, les avantages qu’elle aurait retirés d’une éducation plus conforme à sa naissance. Ces idées se développant à mesure qu’elle avançait en âge, lui faisaient regarder comme le plus grand malheur l’ignorance à laquelle elle était condamnée, et, soumise à une pauvreté qui ne lui aurait laissé aucune ressource, si elle eût perdu les bonnes gens qui lui partageaient leur nécessaire, elle en eût sacrifié de bon cœur la moitié pour apprendre à lire. La concierge du château d’Armire était la seule, dans le hameau où elle habitait, qui sût lire ; elle la conjura de lui donner quelques leçons, et l’esprit de la jeune fille suppléant à l’incapacité de la maîtresse, Laure se crut au comble du bonheur, lorsqu’elle se vit en état de comprendre ce qu’elle lisait. La concierge s’était servie de ses heures pour enseigner son écolière, déjà elle les savait par cœur, et eut bien souhaité un autre livre pour constater son talent : il y en avait un grand nombre dans le château, et Laure jetait souvent d’avides regards sur une bibliothèque dont elle aurait préféré la clé à une bourse pleine d’or. Vains désirs ! Déjà trois années s’étaient écoulées sans qu’Armire et Alindor fussent venus au château, et on ne savait quand ils reviendraient. Un jour, la concierge cherchant quelques linges dans une armoire, y trouva, les Aventures de Télémaque, en assez mauvais ordre, ce qui n’empêcha pas Laure de le recevoir de ses mains, avec autant de joie que si c’eût été un trésor ; mais sa joie, qui d’abord avait été si vive, fut bientôt changée en tristesse ; il excitait en elle une curiosité que personne ne pouvait satisfaire. Elle fatiguait de ses questions tous ceux qu’elle rencontrait, et vingt fois elle eut envie de s’échapper pour aller interroger au bourg des personnes plus savantes : la timidité la retint.

Laure était au dernier période de son impatiente curiosité : déjà elle avait perdu toute sa gaîté : les roses de son teint s’effaçaient, et son père adoptif en conçut un tel chagrin, qu’il s’en prit à la concierge. Pourquoi, lui dit-il, avez-vous donné à notre enfant ce livre de malédiction qui l’afflige si fort ? Il y a de la magie, j’en suis sûr, car on y voit des revenans, un certain Apollon, qui sans doute était un sorcier, qui envoya un pauvre jeune homme dans les enfers, où il est au milieu des diables, Alindor, qui était arrivé la veille, entendit cette conversation, et, ayant appris ce qui occasionnait la colère du paysan contre sa concierge, voulut voir la jeune fille qui était l’objet de cette querelle : il se rappelait bien de l’avoir vue dans son enfance ; mais la pauvreté de Ses habits, et la négligence de son ajustement, avaient voilés ses charmes naissans, et il fut ébloui, lorsqu’elle parut en sa présence. Alindor ignorait les surprises de l’amour : une tendre reconnaissance l’attachait si fortement à son épouse, qu’il se croyait à couvert d’une passion aussi contraire à l’honneur, qu’à ce qu’il devait à cette vertueuse femme. Il regarda donc l’intérêt qu’il prit au sort de la belle Laure, pour un sentiment louable, que devait exciter la situation de cette fille infortunée, dans tous les cœurs amis de l’humanité. Il l’interrogea avec bonté, et n’en put tirer d’abord que des monosyllabes, tant sa timidité l’avait saisie ; mais, bientôt rassurée par l’intérêt qu’il paraissait prendre à son sort, elle lui montra tant d’esprit, et un si grand désir de savoir qu’il regarda comme un devoir, le soin de réparer l’injustice du sort à son égard, et, comme un amusement, celui de cultiver son ame. Armire n’avait pu le suivre à la campagne : une affaire importante devait la tenir éloignée pendant deux mois. Alindor lui rendit compte de cette petite aventure ; et, en lui disant qu’il lui abandonnait la bonne œuvre de tirer cette aimable enfant d’une situation si triste pour une fille qui avait de la naissance, il ajouta qu’il se ferait son maître en l’attendant, pour la mettre en état de la prendre auprès d’elle à son arrivée, afin de la produire ensuite dans le monde, où sa beauté et son esprit pourraient lui procurer un établissement. Armire applaudit à ce projet si digne de son grand cœur, et Alindor, pour procurer à son écolière plus de tems pour s’appliquer à l’étude, mit son nourricier en état d’avoir une servante. Laure, parvenue au comble de ses désirs, et, flattée de pouvoir entrer auprès d’Armire, dont tout le monde vantait les vertus, ne pensa plus qu’à se rendre digne de ses bontés. Alindor fut obligé de modérer son application, et elle fit de tels progrès, qu’on ne remarquait plus en elle aucun reste de son éducation grossière, lorsqu’Armire arriva à son château. Cette dame fut enchantée de la bonne grâce avec laquelle elle se jeta à ses pieds pour la remercier des bontés qu’elle lui préparait ; impatiente de la voir auprès d’elle, elle pressa son mari de récompenser les bonnes gens qui l’avaient élevée, pendant qu’elle écrivait à un de ses amis qui était de la ville où cette fille était née, afin de constater sa noblesse ; car elle craignait que le nourricier, mal instruit, n’eût pris une bourgeoise pour une fille de qualité, et voulait régler l’état qu’elle lui faisait prendre sur celui de ses parens. Ce fut alors qu’Alindor apprit ce qui se passait dans son cœur : il avait attendu avec une sorte d’impatience le moment où sa belle écolière retirée au château, pourrait jouir d’un état digne d’elle ; et, lorsqu’il apprit de la bouche de son épouse que cette aimable enfant, appartenant à une des meilleures ; maisons de la province, elle voulait lui faire une dot capable de la remettre dans son état naturel, un mouvement jaloux lui fit connaître que ce qu’il avait pris pour une simple bienveillance, était un amour réel : l’idée de se voir bientôt une foule de rivaux l’accabla, et il se repentit mille fois d’avoir tiré cet enfant de l’état obscur où elle eût pu n’exister que pour lui. C’est ainsi qu’une confiance téméraire jette, dans le péril l’homme le plus vertueux, lorsqu’il manque du secours de l’expérience sur sa propre faiblesse. Heureux celui qui, comme Alindor, est assez courageux pour profiter du premier rayon de lumière qui lui découvre les bords dé l’abîme où la sécurité l’a conduit, et qui s’en éloigné avec une célérité qui peut seule assurer sa victoire.

Alindor ignorait l’art de feindre : effrayé du sentiment dont il était agité, le trouble de son ame parut sur son visage, et, dans ce premier, instant, ne sachant à quoi se déterminer, il feignit un besoin, de sortir de l’appartement de son épouse, et ce fut d’une manière si mal-adroite, qu’il excita ses soupçons : sa longue absence la confirma dans l’idée qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans l’ame d’Alindor. Trop prudente pour lui laisser entrevoir qu’elle eût remarqué son trouble, elle sortit elle-même de son appartement sous un prétexte spécieux, et lui laissa tout le tems nécessaire pour se remettre de son émotion.

Alindor était trop occupé de ses pensées, pour s’apercevoir du motif de l’absence d’Armire ; il s’enfonça dans un bosquet pour examiner en juge sévère les replis de son cœur, et, ce qu’il y découvrit, faillit à le faire mourir de honte et de douleur. Il aimait Laure avec cette ardeur qu’on ne ressent qu’une fois dans sa vie, et qui accompagne toujours une première passion ; il était donc coupable d’ingratitude envers l’épouse qu’il s’était acquise par ses vertus et ses bienfaits, le droit de régner seule dans son ame. Quelle vue pour une ame vertueuse ! mais le tourment qu’elle lui fit souffrir n’était que le prélude de ceux qu’il devait éprouver. En jetant les yeux sur ce qui s’était passé entre lui et Laure, il reconnut en frémissant que cette innocente fille, partageait les sentimens qu’elle lui avait inspirés. Il avait donc troublé, et, peut-être pour toujours, la paix dont jouissait ce cœur vertueux et tranquille : quelle source de remords et de craintes ! Alindor ne se fit, point illusion sur ce qu’il avait à craindre de leurs sentimens mutuels : une prompte fuite pouvait seule les arracher au péril ; il s’y détermina. Il rentra chez Armire, si changé, qu’il l’effraya ; et, comme elle ouvrait la bouche pour lui demander ce qu’il avait, il la prévint, et lui dit, qu’il ne lui conseillait pas de garder Laure auprès d’elle ; que ses compagnes, jalouses du nouvel état dans lequel elle allait entrer, la puniraient de ses bontés pour elle par des reproches ; qu’il conviendrait mieux de la dépayser pendant quelques années, pour cacher l’état misérable dans lequel elle avait passé son enfance.

Ce prétexte était pitoyable, et confirma les soupçons d’Armire ; c’est-à-dire, qu’il l’instruisit de l’amour d’Alindor. Malgré cet amour, il voulait l’éloigner du château : ce désir pouvait avoir deux motifs différens ; et il importait à cette dame de les pénétrer ; celui d’un cœur vertueux qui craint le danger et l’éloigne, et celui d’un amant qui tremble d’exposer ce qu’il aime, et qui veut cacher son secret à des yeux intéressés à le découvrir. Dans le premier cas, son époux ne méritait que sa compassion, et elle devait payer ce généreux sacrifice qu’il lui faisait en répandant ses bienfaits sur sa rivale. Dans le second, il était digne de tout son mépris, ainsi que sa complice. Armire, accoutumée à commander à ses mouvemens, fut assez maîtresse d’elle-même pour renfermer ses soupçons, et se procurer par-là le moyen de les éclaircir.

Elle parut donc entrer dans les vues de son époux, et lui promit de placer Laure, ou dans un couvent, ou auprès de quelques-unes de ses amies, jusqu’au moment où elle pût l’établir.

Il y avait au milieu du jardin un salon isolé, qui était le centre de plusieurs allées : c’était dans ce lieu ouvert de toute part, que l’époux d’Armire se rendait chaque jour pour instruire Laure ; elle en vit prendre le chemin à Alindor, avant l’heure où cette jeune fille devait s’y trouver ; et, comme il n’y resta qu’un instant, et qu’elle le vit sortir du château, elle s’y rendit par une allée opposée à celle où la jeune fille devait y entrer. Son embarras ne fut pas médiocre ; lorsqu’elle aperçut qu’Alindor revenait sur ses pas, et qu’elle le vit s’asseoir tristement dans un lieu d’où il pouvait découvrir tous ceux qui entreraient dans le salon. Elle se cacha dans une charmille, et y resta un quart-d’heure, avec un battement de cœur et une inquiétude aisée à concevoir ; mais son époux ayant vu une femme-de-chambre qui, en se promenant, prenait le chemin du salon, se leva avec précipitation pour l’empêcher d’en approcher, et donna le tems à Armire d’y entrer, et de se placer dans des enfoncemens qu’on y avait ménagés. En entrant dans ce lieu, elle vit sur la table une lettre à demi-fermée, dont le dessus était pour Laure, elle s’en saisit avec frémissement, et lut ce qui suit :


Lettre d’Alindor à Laure.

Mademoiselle,

« Vous m’avez conjuré, de vous servir de père, de maître, de guide et d’ami : ces titres respectables que j’ai acceptés, m’imposent des devoirs que je né pourrais blesser sans devenir le plus lâche de tous les hommes, et voici ce qu’ils me forcent de vous découvrir. Vous êtes sur le bord du plus affreux précipice, fille trop innocente : vous avez laissé entrer dans votre cœur un ennemi cruel de votre gloire, de votre honneur, et de votre repos : en un mot, vous aimez, et qui ? un homme que des liens sacrés attachent à la plus respectable de toutes les femmes, à une épouse à laquelle il doit tout ; un homme qui ne pourrait partager vos sentimens sans devenir un monstre d’ingratitude, digne de votre mépris et de celui de toute la terre. Que le funeste secret que je vous découvre ne vous alarme point assez pour vous jeter dans un abattement qui serait dangereux ; ce qui est passé n’a pu vous rendre coupable : il était involontaire : c’est de l’avenir seul que vous devez répondre. Élevez-vous au-dessus d’une faiblesse qui ne dégrade que ceux qui y cèdent lâchement. Fuyez le malheureux objet qui l’a causée, et qui vous estime assez pour vous croire capable de cet effort. Oui, charmante Laure, il faut ne me revoir jamais ; en vous perdant de vue, je ne négligerai rien de ce qui peut vous rendre heureuse ; laissez-moi quelques jours pour prendre, des mesures à cet égard, et, en attendant, feignez une indisposition, pour ne point sortir. Vous me serez toujours chère, parce que vous serez toujours vertueuse. Ah ! je ne pourrais survivre aux regrets de vous avoir appris à connaître l’amour, si ce funeste essai ne vous servait pas à vous précautionner contre cette passion pour le reste de votre vie ».

Armire ne put lire cette lettre sans se sentir pénétrée d’admiration pour son époux ; il aimait, elle en était presque sûre, et, cependant, il ne lui était pas échappé un seul mot qui pût faire connaître, ou même soupçonner à Laure, qu’il partageait ses sentimens. C’eût été donner des nouvelles forces à la passion de cette fille, au moment même qu’il paraissait chercher à la détruire. Pour le payer en quelque sorte du généreux effort qu’il faisait sur lui-même, elle résolut de seconder ses desseins, en faisant un sort heureux à sa rivale, sur-tout si elle était aussi courageuse qu’Alindor le supposait ; elle voulut s’en instruire par ses yeux, ainsi elle se cacha dans un lieu d’où elle pouvait la voir sans être vue, et elle n’y attendit pas long-tems sans voir paraître Laure. Elle marchait avec la légèreté que donne à une amante l’espoir de voir ce qu’elle aime ; sa respiration était oppressée, et il était aisé à voir que ce n’était pas l’effet de sa course. Elle s’assit à côté de la table, et rêva tristement quelques instans : ayant entendu du bruit, elle se leva avec vivacité, et courut à la porte. Là, ses regards avides parcouraient les allées qui conduisaient au salon, et semblaient y chercher quelle chose qui lui manquait.

Après avoir resté à cette porte environ un quart-d’heure, elle revint à sa place beaucoup plus lentement qu’elle n’en était sortie, et, ce fut alors qu’elle aperçut la lettre d’Alindor, dont elle reconnut l’écriture. Un rayon de joie parut dans ses yeux, elle se, hâta de l’ouvrir ; mais, lorsqu’elle en fut à l’endroit où il lui dévoilait, son propre cœur, les forces lui manquèrent, elle fut forcée de s’asseoir, et ses yeux se remplirent d’une telle abondance de larmes, qu’elle ne put sitôt achever la lecture de cette lettre fatale. Elle levait de tems en tems ses beaux yeux vers le ciel, d’une manière si douloureuse, qu’Armire en fut attendrie, et se serait montrée pour la consoler, si elle n’eût craint d’augmenter sa confusion. Laure avait jeté la lettre sur la table avec un mouvement de frayeur, elle la reprit d’une main tremblante ; et, après l’avoir achevée, elle se précipita, pour ainsi dire, à genoux, et remercia Dieu de lui avoir fait connaître son erreur, dans un tems où elle était encore en état de la guérir. Comme elle se croyait seule, elle ne gênait pas le ton de sa voix, en sorte qu’Armire ne perdit pas une seule de ses paroles. Oh ! Dieu, disait-elle ; que serais-je devenue, si je n’avais rencontré le plus vertueux de tous les hommes ! Oh ! Alindor, ajouta-t-elle, après quelques momens de silence, je ne tromperai point votre attente ; je mériterai, je justifierai votre estime, et l’opinion que vous avez de mon cœur. Elle se releva ensuite, et s’assit pour essuyer ses larmes : elle souffla dans sa main pour dissiper, s’il était possible, la rougeur de ses yeux ; et, lorsqu’elle crut avoir rendu à son visage une ombre de sérénité, elle se leva pour sortir, et serra la lettre dans son sein, après en avoir machinalement baisé le caractère.

Armire était sur le point de céder à son attendrissement, et fut forcée de rester quelque tems dans la salle, pour se remettre ; elle apprit, quand elle retourna au château, que son époux en était sorti aussitôt qu’il s’était assuré que Laure était entrée dans la salle.

Ce vertueux amant avait depuis ce tems erré dans la campagne, sans dessein prémédité, et sans s’apercevoir même des lieux où il portait ses pas. Le sacrifice qu’il venait de faire lui donnait à la vérité une satisfaction indicible ; cependant quelques nuages s’élevaient de tems en tems dans son ame, et troublaient la paix qui suit toujours une action vertueuse. Il soupirait malgré lui, et sentait en certains momens des retours vers Laure, qui le forçaient à déchirer son ame. Cent fois il s’en rendit maître, et cent fois la passion essaya de le surmonter. Il triompha enfin, et revenait au château, lorsqu’il rencontra son épouse qui parlait au nourricier de Laure. Venez, dit-elle à Alindor, rassurer ce bon homme. Il dit que sa pupille est rentrée chez lui, si changée qu’il en a été effrayé : elle s’est mise au lit en assurant qu’elle n’avait qu’une légère incommodité : cependant il veut absolument croire qu’elle est bien malade. Pour moi, dit, Armire, je suppose qu’elle n’a besoin que de changer d’air, sans cela, je la prendrais chez moi ; et, lorsqu’elle sera rétablie, nous verrons ensemble ce qui lui conviendra le mieux. En attendant, je veux eu faire un présent à la marquise de Bellefond. C’est une amie dont je respecte les vertus : du caractère dont elle est, elle chérira Laure comme sa fille. Cette enfant a de la naissance ; j’ai toujours eu intention de la remettre dans son état naturel. Abandonnez-la moi, mon bon homme, dit-elle au nourricier ; vous n’aurez pas sujet de vous en repentir non plus qu’elle. N’approuvez-vous pas mon dessein, mon cher, dit-elle en se retournant vers Alindor ?

Il est digne de vous, répondit Alindor. Laure mérite vos bontés : une seule chose m’afflige ; c’est de ne pouvoir être témoin de la reconnaissance de cette belle fille. Je viens de recevoir une lettre de Villefroid : c’est un ami de la jeunesse : il m’invite à venir passer chez lui quelques jours pour des affaires importantes, et qui demandent célérité : ainsi, madame, je suis obligé de partir sur-le-champ, et d’abandonner Laure à vos soins. Croyez-moi, mon bon homme, imitez mon exemple : vous l’aimiez avec tendresse, ne refusez pas son bonheur ; il est sûr, puisque madame veut bien la prendre sous sa protection.

À peine le nourricier fut-il parti, qu’Alindor pria son épouse de lui permettre de se rendre à l’invitation de son ami, et de ne point différer l’accomplissement de ses bons desseins par rapport à Laure. Il partit quelques momens après, et ne fut point surpris des marques d’attendrissement qu’il vit en son épouse. Elle l’aimait avec tant de tendresse qu’elle ne pouvait le perdre sans douleur dans les plus courtes absences ; mais cette fois il se méprit sur la cause de ses larmes. Ce n’était point l’amour qui les faisait couler ; elles avaient leur source dans le respect et l’amour qu’excitait une vertu si héroïque.

Alindor étant monté à cheval, Armire se transporta chez le nourricier de Laure, pour confirmer à cette belle fille les promesses que cet homme lui avait faites de sa part. Laure parut soulagée, lorsqu’elle apprit le départ d’Alindor, et elle obéit aux ordres d’Armire qui lui commandait de la suivre au château. À peine y fut-elle entrée, que cette dame choisit dans sa garde-robe, celles de ses robes qui pouvaient convenir à Laure, et les fit ajuster à sa taille. Elle lui fournit aussi le linge dont elle ne pouvait se passer dans ce commencement, et écrivit aux ouvriers dont elle se servait à Paris, pour ordonner qu’on lui fournît ce qui lui. manquerait en arrivant. Ces habits ne parurent point du tout gêner la belle Laure qui eut, sous cette décoration, l’air aussi libre que si elle les eût portés toute sa vie : ils n’étaient que décens ; elle les trouvait trop magnifiques. Ce n’était point par une stupide admiration, comme une paysanne qui n’en eût jugé que par comparaison avec ceux qu’elle venait de quitter. C’était par la réflexion d’une fille sensée qui, ne prévoyant pas comment elle pourrait soutenir cet état, si les bontés d’Amure venaient à lui manquer, sentait qu’il était plus disgracieux de décheoir que de rester dans une condition obscure. Elle n’eut pas long-tems cette crainte ; Armire lui annonça, qu’elle partirait le lendemain, et le soir même elle lui remit entre les mains un contrat de mille livres de rente qu’elle s’était réservée en se mariant. C’est tout ce dont je puis disposer, lui dit-elle ; mais je ne puis borner mes désirs à cette bagatelle. Mon époux est généreux ; je veux, et j’espère qu’il vous tiendra lieu de père ; et, dès ce moment, je vous adopte pour ma fille : j’aurai pour vous les sentimens que cette qualité exige : je me flatte que vous ne me refuserez pas ceux que vous auriez eu pour les auteurs de votre naissance. Si le ciel, en les conservant, vous eût accordé le bonheur de les connaître, vous n’auriez pas voulu disposer de vous sans l’aveu de vos parens : promettez-moi de ne prendre aucun engagement, sans m’avoir consultée. Laure s’était jetée aux pieds d’Armire. Les larmes qu’excitait sa reconnaissance, l’empêchaient d’exprimer les sentimens de son cœur. Armire entendait, ou plutôt sentait toute l’éloquence de cette expression muette : elle goûtait le fruit de sa générosité, et ne pouvait presser Laure, ni de se relever, ni de parler, tant elle avait de plaisir à jouir des sentimens de sa nouvelle fille. Enfin Laure, avec une voix entrecoupée par les sanglots, lui fit deviner plutôt qu’entendre le vœu qu’elle faisait de lui être toujours soumise, et de n’admettre jamais dans son cœur que les sentimens qui pourraient mériter son approbation.

On pourrait croire que la reconnaissance avait excité les pleurs de Laure, qui s’était jetée une seconde fois aux pieds d’Armire, ou que La nécessité de se séparer d’Alindor les faisait couler ; un sentiment plus noble en était le principe. Sa malheureuse passion l’empêchait de consacrer ses jours au service de sa bienfaitrice, et la forçait de consentir à un exil qui la priverait de sa vue. Sans cet amour, un trône n’aurait pu l’engager à se séparer d’elle : elle aurait donc voulu, dans cette occasion, anéantir son cœur, qui, rebelle à ses désirs, conservait tous ses sentimens pour l’époux et pour l’épouse. Le dépit qu’elle en sentit sécha ses larmes, et lui donna une sorte d’horreur pour elle-même ; elle se releva avec précipitation. Non, madame, dit-elle à Armire, je ne mérite pas vos bontés, j’en suis absolument indigne ; je ne puis les accepter : que si votre cœur bienfaisant ne peut consentir à m’abandonner à mon mauvais sort, obtenez de lui du moins, de mettre des bornes à ses bontés : diminuez ma confusion, je n’en conserverai, pas moins la reconnaissance la plus vive. Procurez-moi un asyle dans le cloître, le plus ignoré, c’est le seul endroit qui convienne à une infortunée, qui trouve en elle-même des obstacles invincibles au bonheur de vous consacrer ses jours. Oui, madame, je mettrais toute ma félicité à vous voir, à vous servir, à vous donner dans tous les momens les preuves de l’attachement le plus respectueux, et je me vois forcée à renoncer à ce bonheur. Hâtez-vous d’éloigner une fille criminelle, qui ne paraît à vos pieds qu’accablée de honte et de remords ; ils m’arrachent l’aveu. Je ne veux rien savoir, aimable Laure, lui dit Armire, en lui portant sur sa bouche une main que cette charmante fille baisa vingt fois. Gardez votre secret, vous n’êtes pas indigne de mon amitié, vous ne le deviendrez jamais, à moins que, suivant un désir que je désapprouve, vous ne vous engagiez dans le cloître, pour lequel vous n’avez point de vocation. Adieu, ma fille ; je ne vous reverrai point avant votre départ ; croyez que je partage la douleur que vous ressentez de notre séparation. Armire, n’avait pas cru qu’il fût convenable de laisser Laure dans le danger de lui ouvrir son ame toute entière, et, cependant elle fut charmée d’avoir eu à lui faire violence à cet égard : cet aveu, qui était venu sur le bord de ses lèvres, et qui avait été prêt à s’échapper, était une preuve si certaine du désaveu que sa volonté faisait de ses sentimens, qu’elle ne pouvait qu’en être satisfaite. Laure partit le lendemain avec une femme-de-chambre qui devait la remettre entre les mains de la marquise de Bellefond, et Alindor revint le même soir. Il n’osait demander des nouvelles de cette fille. Son épouse le prévint, lui peignit les transports de la reconnaissance de Laure, et lui fit une sorte d’excuse d’avoir disposé sans son aveu du contrat dont j’ai parlé. Alindor transporté, crut ressentir à ce moment pour Armire tous les sentimens qu’il avait pour Laure, et eut besoin de toute sa prudence pour modérer les transports de sa joie. Il se flatta d’y avoir réussi, et se trompait tellement qu’ils eussent suffi pour éclairer son épouse, si elle eût eu quelque chose à apprendre sur ce sujet. Toutefois, elle lui sut gré de la contrainte qu’il s’imposait, parce qu’elle en connaissait les motifs, qui étaient la crainte de déchirer son cœur, et d’empoisonner toute la douceur de sa vie. Laure fit son voyage sans prononcer un seul mot ; l’abondance de ses sentimens suffisait pour l’occuper toute entière, et ; cependant il s’y en joignit un nouveau. De qui allait-elle dépendre ? Les lectures qu’elle avait faites lui avaient appris que le nombre de ceux qui ressemblaient à ses protecteurs, était extrêmement borné. Une marquise, domiciliée à Paris, devait, être une dame du bel air : on lui avait annoncé qu’elle était jeune ; elle devait donc être dissipée, livrée à tous les amusemens d’usage : faudrait-il partager sa dissipation, et renoncer à des occupations plus louables ? Quel maintien faudrait-il avoir dans ces sociétés, où l’on porte toujours un masque, pour ainsi dire, et où le naturel parait ridicule ? Une seule chose la rassurait : on se lie par la conformité des goûts et des mœurs : la marquise était l’amie d’Armire ; elle devait donc lui ressembler en quelque chose. Il est vrai que Laure connaissait peu sa bienfaitrice ; elle ne l’avait vue qu’à une trop grande distance, pour pouvoir décider de son caractère. Sa générosité à son égard n’était point équivoque ; mais cette qualité n’est point incompatible avec de grands défauts. Elle n’avait pourtant garde de lui en supposer : une telle pensée lui eût paru un crime ; elle la sentait machinalement, sans s’en douter, pour ainsi dire, et cette impression occulte la jetait dans un trouble qui lui laissait à peine la faculté de respirer librement, tant elle en était oppressée ; la présence, de la marquise la rassura.

Cette dame avait une de ces physionomies propres à inspirer la confiance ; son ame était peinte sur son visage, et cette ame eût été capable d’embellir la laideur même. Quel effet devait-elle produire sur des traits d’une régularité admirable ? Laure lui remit, en rougissant, la lettre dont Armire l’avait chargée, et elle avait craint de trembler. La marquise interrompit plusieurs fois la lecture de cette lettre, pour jeter des regards dérobés sur Laure, qu’elle avait forcée de s’asseoir, et, à peine l’eut-elle achevée, qu’elle l’embrassa, en lui disant qu’elle savait un gré infini du dépôt qu’elle lui confiait, et qu’elle n’oublierait rien pour entrer dans ses vues ; mais quelles étaient ces vues ? Il n’était pas tems de les expliquer à Laure. Alindor, comme je l’ai dit, n’avait rien oublié pour former l’esprit et le cœur de cette fille, et pourtant il avait oublié l’essentiel. L’honneur, l’estime des hommes, la satisfaction intérieure que produit l’accomplissement du devoir avaient été les seuls motifs dont il s’était servi pour inculquer l’amour de la vertu dans l’ame de son élève : ce n’est pas qu’il ne fût pénétré de respect et d’estime pour la religion : il en remplissait exactement les pratiques, quoiqu’il n’en eût qu’une connaissance très superficielle, qu’il croyait suffisante. Le plus heureux naturel l’avait affectionné à ses devoirs : il n’avait jamais été tenté de les violer qu’une fois ; et, comme la probité lui avait fourni des armes contre le premier ennemi, il était persuadé qu’elle suffisait pour garantir l’ame dans les occasions les plus dangereuses, et ses sentimens étaient à peu près ceux de son écolière.

Armire connaissait leurs dispositions à cet égard, et c’était la principale raison qui l’avait portée à confier Laure à la marquise. Cette dame, que la suite de cette histoire vous fera mieux connaître, conduisit Laure, après souper, dans un appartement richement meublé, et lui laissa sa femme-de-chambre pour lui en montrer les commodités. Laure voulait s’excuser de garder cette femme, qui la pria poliment de lui permettre de s’acquitter des ordres de sa maîtresse. Madame veut toujours être obéie lorsqu’elle commande quelque chose qui peut faire plaisir, et être utile aux personnes pour qui elle s’intéresse, lui dit-elle. Je lui obéirai donc, reprit Laure ; vous resterez ici ; mais assurément je ne recevrai vos services ; mon état les rendrait ridicules ; et, malgré la bonté de ces dames, je n’oublierai point que la médiocrité de ma fortune ne me permet point de les accepter. On en est bien digne, dit cette femme, quand on en avoue le défaut de si bonne grâce, et vous semblez deviner que vous êtes dans une maison où l’on compté pour rien tout ce qui n’est pas la vertu. Laure, enhardie par une réponse si sensée, prit de la confiance pour celle qui la lui avait faite, et la pria de vouloir bien lui apprendre ce qu’il fallait faire pour se rendre digne des bontés de la marquise. Finir comme vous commencez, lui répondit-elle, vous montrer, telle que vous êtes, vous y gagnerez, ou je me trompe beaucoup. Laure remercia cette femme de la bonne opinion qu’elle avait d’elle ; elle eût fort souhaité continuer ses questions ; mais la fatigue du voyage lui rendait le sommeil nécessaire ; elle se coucha, et dormit tranquillement jusqu’à cinq heures, qui était le tems où elle avait coutume de s’éveiller. Elle avait ouï-dire que les dames de qualité se couchent lorsque le soleil se lève : le bruit qu’elle entendit dans la maison lui fit croire que la marquise se mettait alors au lit, et elle pensait qu’elle aurait tout le tems de s’ennuyer, en attendant son réveil. Elle regretta de n’avoir point fait provision de livres : elle espéra d’en trouver dans un cabinet qui était à côté de sa chambre, et elle se leva pour y entrer. À peine eut-elle fait quelques mouvemens, qu’on frappa à la porte : un moment après, elle vit entrer la femme qui l’avait couchée la veille, et qui la félicita sur sa vigilance. Je suis indiscrète d’avoir fait du bruit, lui dit Laure ; mais, si vous voulez me procurer du travail, ou quelques livres, je me tiendrai tranquille ici jusqu’au réveil de madame. Elle est levée, dit la femme-de-chambre, et elle est prête à sortir. Laure s’était approchée de la fenêtre. Quelle fut sa surprise d’apercevoir la marquise en robe brune et en coiffe de nuit, qui tenait une autre femme sous le bras, qui effectivement sortait avec elle ! je ne sais si elle l’aurait reconnue sous cette espèce de déguisement, si la femme-de-chambre ne la lui eût fait remarquer. Voilà, lui dit-elle, l’habit de madame, quand elle se livre à son goût ; elle consacre à Dieu et au service des pauvres, les premières heures de la journée : elle rentrera sur les dix heures, et vous lui verrez reprendre, en soupirant, les riches habits qu’elle portait hier : son état la force à suivre cet usage, et elle croit devoir s’y assujettir, pour éviter une singularité capable de fixer les regards sur elle : malgré la complaisance qu’elle a à cet égard, je puis vous assurer qu’elle ignore la vanité, si ordinaire aux personnes de son âge ; je préside despotiquement à sa toilette, et à peine pourrait-elle dire la couleur de l’habit qu’elle porte. Une bonne lecture l’occupe pendant qu’elle s’habille, et je ne crois pas qu’elle se regarde au miroir quatre fois l’année. Ce discours excita la curiosité de Laure, et elle demanda à cette femme si la marquise était veuve ou mariée. Elle est l’une ou l’autre, lui répondit-on ; son époux, assez aveugle pour ne pas connaître le mérite d’une telle femme, passe sa vie éloigné d’elle. Il y a trois mois qu’il est à Versailles, sous prétexte d’affaires ; il paraît ici, de tems en tems, comme un éclair, y passe quelques heures, et disparaît les semaines entières. Comme madame ignore le moment de ses visites, elle s’habille exactement chaque jour, le reçoit avec un visage égal, et dévore en sa présence le chagrin que lui cause sa conduite. S’il daigne lui donner un jour entier, elle se hâte de rassembler les plaisirs honnêtes dans la maison : inutiles soins ; ceux-là sont peu du goût du maître, et souvent, au moment de se mettre à table, il imagine, pour s’en aller, un prétexte auquel il ne daigne pas donner de la vraisemblance, et court chez une actrice à ses gages, où il se livre, sans contrainte, à son penchant pour la licence. Je ne vous parlerais pas si librement de ces choses, ajouta cette femme, si le marquis ne les eût rendues publiques, et n’eût affecté de faire parade de ses déréglemens. Ah ! mon Dieu, s’écria Laure, en levant les yeux et les mains au ciel, quel monstre ! Et la marquise, sans doute, le déteste ? Hélas ! elle le devrait, répondit cette femme qui se nommait Elvire : mais, malheureusement, pour son repos, elle l’aime : sa première inconstance a failli lui coûter la vie. La religion a calmé son désespoir ; cependant il est aisé de comprendre combien il lui en coûte encore pour soutenir ce malheur, sans y succomber.

Laure ne se lassait point d’entendre parler de la vertu et des malheurs de la marquise ; et ce que lui en apprit cette femme, la toucha tellement, qu’elle eut bien de la peine à s’empêcher de se mettre à genoux devant elle, lorsquelle la revit. La marquise ne rapportait point de ses exercices pieux, un air gênant et sévère : on la voyait gaie, libre sans indécence, vive sans étourderie ; en un mot, sa dévotion était propre à en inspirer le goût. Laure passa trois années avec elle, et fit, sous ses yeux, des progrès dans la piété, qui la rendirent chère à cette dame. Elle n’avait point hésité à lui ouvrir son cœur, et ne lui avait rien appris. Armire, en lui confiant cette charmante fille, avait cru devoir l’instruire des motifs qui l’avaient intéressée en sa faveur. Cette connaissance ne diminua point le prix de sa confiance aux yeux de la marquise, qui eut la satisfaction de la voir triompher des mouvemens qui l’avaient subjuguée à son insu. L’amitié la plus tendre avait rempli le vide que la destruction de son amour avait laissé dans son cœur : cette amitié lui causait les seules peines qu’elle éprouvât ; elle ne pouvait voir sans indignation les mauvais procédés du marquis, pour lequel elle avait la haine la plus complète de ce qu’il négligeait son épouse.

Un jour, étant entrée dans l’appartement de la marquise, elle la trouva toute en larmes : le sentiment de la douleur qui était peinte sur son visage, passa tout-à-coup dans le cœur de la tendre Laure ; et, sans pouvoir lui demander la cause de son état, elle se jeta dans ses bras, et mêla ses larmes avec les siennes. La marquise, se faisant un effort, lui déclara qu’elle venait d’apprendre que son époux s’était engagé dans une affaire qui pouvait avoir des suites terribles ; qu’il était arrêté, et qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour essayer de suspendre les poursuites, en appaisant les parties intéressées. C’était en s’habillant, pour sortir, qu’elle lui tint ce discours ; et elle ajouta qu’il était question d’un rapt d’une fille de famille, et que les circonstances en étaient telles, que son époux risquait de porter sa tête sur un échafaud. Cette vertueuse femme, ayant fini ce triste récit, sortit sur-le-champ, et fut se jeter aux pieds des parens de cette fille : ils étaient pauvres. Elle abandonna à leur discrétion le choix des moyens qu’on pourrait prendre pour réparer le tort que son mari leur avait causé ; et, quoiqu’ils abusassent de sa situation pour demander une somme exorbitante, la marquise signa aveuglément tout ce qu’ils voulurent, et en obtint parole de discontinuer leurs poursuites. Le plus difficile restait à faire : la partie publique allait être instruite de cette aventure, par le moyen d’un magistrat, parent de la fille abusée, et qui s’était chargé des poursuites. Il fallait l’empêcher d’aller plus loin : la marquise se rendit chez lui. Il parut surpris du vif intérêt qu’elle prenait au sort d’un époux qui le méritait si peu ; et, voulant profiter du désir qu’elle avait de le sauver, il lui fît entendre qu’elle n’en avait qu’un moyen. La marquise frémit d’horreur à cette proposition, et, quittant brusquement ce juge inique, elle revint chez elle, dans un état capable d’inspirer de la pitié aux cœurs les plus barbares. Jugez des sentimens de Laure en cette occasion : elle ne s’amusa point à plaindre son amie ; c’était du secours, et non de la pitié qu’il lui fallait. Laure avait entendu parler avec éloge du fils de cet indigne magistrat, qui exerçait lui-même une charge considérable. Elle fut le trouver, se jeta à ses pieds, et ne lui dissimula aucune circonstance de cette malheureuse affaire.

Ce jeune homme, que je nommerai Dorval, rougit de la faiblesse de son père, rassura Laure, et lui promit qu’avant la nuit, il aurait l’honneur de voir la marquise, pour lui rendre compte de ses démarches ; elles eurent un heureux succès. Dorval fit à son père une confusion qui lui fut salutaire, et en tira parole d’ensevelir dans le silence tout ce qui s’était passé. Comme les parties intéressées étaient satisfaites, le marquis fut élargi ; et ce fut Dorval qui, l’ayant tiré de prison, le ramena chez lui. Malgré l’espérance que Laure avait donnée à la marquise de l’heureuse issue de cette affaire, elle n’avait pu parvenir à la rassurer ; et lorsque le marquis l’aperçut, en rentrant chez lui, il recula d’effroi, tant il la trouva changée.

Après ce que j’ai dit de la conduite de cet indigne époux, vous jugez sans doute qu’il était un de ces naturels pervers, en qui il n’y a nulle ressource, et que monsieur de Bellefond n’avait jamais aimé une épouse qu’il avait toujours si fort négligée. Point du tout, le marquis n’était que faible et jeune ; son cœur n’était entré pour rien dans les infidélités qu’il avait faites à la marquise, et elle était la seule femme qu’il estimât, qu’il aimât même ; mais, lié avec ce que la cour et la ville avaient de plus licencieux, il n’avait pu résister au torrent, et s’était chargé de tous les vices de ses faux amis, par habitude, faiblesse, air, prêt à jouer les personnages, les plus opposés pour suivre la mode. Ces sortes de caractères sont aisés à émouvoir ; et, quand ils le sont une fois, il est un moyen de les fixer que la marquise n’ignorait pas. Un mouvement machinal conduisit le marquis à ses pieds, où il lui fit amende honorable de sa conduite passée, promit des merveilles pour l’avenir, et donna pour garans, de ces promesses Dorval et Laure. Après les premiers transports, la marquise se souvint qu’elle devait son bonheur à ces deux personnes, et se reprocha de n’avoir point encore satisfait à ce que la reconnaissance, et même la politesse exigeaient d’elle. On reçut les excuses qu’elle en fit d’un air à lui témoigner qu’on ne s’était point aperçu de cet oubli. Dorval fut prié de leur donner le reste du jour, et il y consentit d’autant plus volontiers, qu’il avait trouvé dans Laure tout ce qu’il fallait pour fixer son cœur. Quelqu’occupée que fût la marquise du bonheur de sa nouvelle situation, les mouvemens de Dorval ne lui échappèrent point ; elle en sentit redoubler sa joie : c’était un moyen qui s’offrait de payer à ces deux personnes les dettes que la reconnaissance venait de lui imposer. Laure n’avait qu’un défaut qui, très-considérable aux yeux du vulgaire, n’en paraissait peut-être pas un à Dorval, qui avait eu occasion, dans de fréquentes visites, de connaître plus particulièrement le mérite de Laure : il vint donc prier son amie de s’intéresser pour lui, et elle le lui promit de bon cœur. J’ai dit que l’amitié avait rempli dans le cœur de Laure la place qu’y tenait Alindor ; elle s’en flattait ; mais ce sentiment qu’elle croyait éteint, n’était qu’assoupi ; ou plutôt il s’était déguisé sous le masque d’une reconnaissance et d’une estime qu’il avait si justement méritées. Au moment où on lui proposa d’en aimer un autre, ses sentimens pour Alindor se, réveillèrent avec une vivacité dont elle fut effrayée : ses larmes décélèrent les secrets de son cœur ; et, se jetant dans les bras de son amie, elle essaya de s’y cacher pour ainsi dire, et lui déclara l’étrange révolution qui venait de se faire en elle. La marquise connaissait les passions ; elle avait été en danger d’en devenir elle-même la victime ; elle crut ne pouvoir offrir à Laure un remède plus efficace à son mal, que le récit de ce qui lui était arrivé. Cet exemple frappa Laure d’une vive terreur : elle eut recours au remède qui avait sauvé la marquise ; il produisit le même effet, et elle se détermina au mariage qui lui était proposé. Ce ne fut pas sans amertume ; son cœur déchiré éprouva des tourmens qui ne peuvent être conçus que par ceux qui les ont éprouvés, et qui suffiraient pour préserver le cœur des passions, si on pouvait prévoir les cruelles peines auxquelles elles exposent.

Je ne vous ai rien dit de ce qui s’était passé chez Armire, depuis le jour où Laure en était sortie. Cette dame qui avait, pour ainsi dire, la clé du cœur de son époux, en avait intercepté tous les mouvemens : une tristesse profonde avait été sa situation habituelle pendant la première année ; une douce langueur y avait succédé, et lui avait fait perdre, la vivacité de son âge et de son caractère. Armire laquelle il inspirait une tendre compassion, était à peu près dans la même situation : Alindor s’en aperçut, et, s’accusant du malheur de son épouse, il redoubla ses soins et son attention pour elle, et se rappelait, à chaque instant, et ses vertus et ses bienfaits. Il tomba dans la même erreur que Laure ; et, tout occupé de ce qu’il devait au devoir, il crut avoir étouffé son amour, et son épouse même s’en flattait quelquefois ; elle en fut bien désabusée, lorsque la marquise lui eût fait part de l’établissement qui s’offrait peur cette aimable fille, et du consentement qu’elle y donnait. Alindor, comme si ce consentement eût été sa sentence de mort, devint pâle, tremblant, et fut forcé de s’appuyer sur une table qui était proche : les violences qu’il se fit pour se surmonter, furent telles qu’il y succomba, et tomba sur le plancher sans sentiment. Son premier soin, lorsqu’il eut repris ses sens, fut de chercher un prétexte ; à l’accident qui lui était arrivé ; et, croyant en avoir imposé à son épouse, il la pria, de le laisser reposer quelques heures, en lui disant que l’épuisement seul l’avait mis dans cette situation. Que ne souffrit-il pas dans ce court espace ? Les violences qu’il se fit pour plier son cœur à la générosité de ses sentimens, lui causèrent une fièvre violente. Armire n’en fut pas moins alarmée que si elle eût ignoré la cause de son mal. Cent fois elle fut sur le point de lui dire qu’elle avait des raisons pour désapprouver le mariage de Laure : la pitié que lui inspirait son époux lui donnait cette faiblesse ; cette même pitié lui dicta une conduite plus ferme : elle savait qu’on ne peut détruire les passions qu’en coupant dans le vif ; elle eut donc la force de lui causer une douleur passagère, pour lui procurer une guérison radicale ; car il est rare que l’amour se soutienne quand on parvient à lui ôter tout espoir. Elle voulait pourtant attendre la convalescence d’Alindor, pour porter le coup mortel au sentiment funeste qui troublait son repos : il la prévint. Vos bontés, respectable amie, lui dit-il, m’ont accoutumé à tout oser avec vous : vous aimez Laure, elle le mérite ; permettez-moi de vous prier de lui en donner une preuve solide, en la mettant par vos bienfaits en état de conclure un mariage si avantageux. Armire soupira de la violence que se faisait son époux ; et, voulant l’en payer autant qu’il était en son pouvoir de le faire, elle lui dit qu’il était le maître de son bien, et qu’il pouvait en disposer à son gré. Madame, lui répondit Alindor, le ciel m’est témoin que le plus cher de mes souhaits est celui de n’avoir point à pleurer votre perte ; mais, si j’avais ce malheur, on ne me verrait point chercher à me consoler dans de nouveaux liens ; j’en atteste… Ne faites point de sermens, lui dit Armire, en l’interrompant : ils sont toujours indiscrets : il serait imprudent de vous dépouiller en faveur de Laure ; assurons lui une dot honnête, j’y consens, à condition que vous vous réserverez la liberté de disposer du reste, et il faut que vous me promettiez de ne vous en dépouiller qu’à la mort.

Cette singulière contestation étant finie, Armire écrivit à Laure, pour lui envoyer son consentement et celui d’Alindor ; elle y joignit le don d’une terre qui produisait 3, 000 livres de rente, et tous ses diamans quittaient très-beaux. Alindor eut le courage d’écrire de sa main, dans la lettre d’Armire, qu’il la priait de presser son union avec Dorval, parce qu’il ne pouvait recevoir une plus grande satisfaction que celle d’apprendre qu’elle était heureuse.

Le marquis et son épouse devaient trop à Laure, pour ne pas saisir cette occasion de lui donner des preuves de leur gratitude ; ils lui firent présent d’une somme considérable qui la rendait un très-bon parti, indépendamment de ses bonnes qualités. Hélas ! elle était peu en état de goûter ces avantages qui eussent transporté de joie toute autre qu’elle ; elle régardait avec terreur le moment de son engagement, ce qui la rendait froide et sérieuse. Dorval, qui ne pouvait pénétrer ce qui se passait dans son ame, attribuait sa froideur à sa modestie. Elle essaya pourtant de se contraindre, et de lui marquer plus de satisfaction, lorsque le jour de son mariage fut fixé : elle l’estimait véritablement, et était déterminée à faire tous ses efforts pour l’aimer ; elle parut à ses fiançailles, et au souper qui les suivit, d’un air à persuader qu’elle irait le lendemain à l’autel sans violence, et Dorval en fut si transporté, qu’il se crut, en la quittant, le phis heureux de tous les hommes. Il était plus de minuit, quand on se sépara, et Laure commençait à se déshabiller, lorsqu’elle reçut une lettre qui lui fut remise par le valet-de-chambre d’Armire qui, avant de la lui rendre, avait appris de la marquise qu’elle n’était pas encore mariée. La tristesse de cet homme, l’heure indue à laquelle il était arrivé, la firent frémir, et elle ouvrit cette lettre avec une émotion qui semblait îui présager ce qu’elle contenait. Le caractère ne lui était pas connu ; les, dernières lignes étaient de l’écriture d’Armire, et paraissaient avoir été tracées d’une main tremblante ; elle y lut ce qui suit :


Lettre d’Armire à Laure.

« Lorsque vous recevrez cette lettre, ma chère fille, je n’existerai plus ; je touche à mes dernières heures : fasse le ciel que les seuls vœux que je forme en ce moment soient exaucés ! Votre cœur m’est plus connu que vous n’avez pu le croire ; j’avais lu, avant vous, la lettre par laquelle mon époux vous y dévoilait des sentimens que vous ignoriez, et que vous eûtes le courage de sacrifier au devoir ; c’est cet acte héroïque de vertu qui vous a mérité mon estime et ma tendresse. L’espoir de vous en procurer une digne récompense, adoucit l’amertume de mes derniers momens ; ma vie était un obstacle à votre félicité et à celle d’un époux qui m’est cher ; il vous aime, ma chère Laure, et il s’est toujours flatté que sa passion m’était aussi inconnue qu^à vous qui en étiez l’objet. On ne vous rendra cette lettre qu’après s’être assuré que vous êtes libre encore : auriez-vous la cruauté de vous engager après l’avoir lue ? Non, votre cœur m’est connu ; le seul devoir vous conduisait à l’autel ; un devoir plus sacré vous en éloignera. Votre reconnaissance à mon égard est une dette plus ancienne que celle de la marquise et de monsieur Dorval ; je le plains bien sincèrement. Vous perdre est un malheur difficile à soutenir : cependant, si ce qu’on m’a mandé de son caractère est vrai, il rendra justice aux droits d’Alindor. Victime, depuis plusieurs années, d’une passion qu’il a vainement essayé de détruire, quel serait son malheur, si, au moment qu’il devient libre, vous consentiez à cesser de l’être. Je lui cache ce que je fais pour lui, et il doit l’apprendre de la marquise, que je charge du soin de lui annoncer mes dernières volontés. Adieu, ma chère Laure ; adieu pour jamais. Si, dans une vie plus heureuse, on est encore sensible à ce qui se passe sur la terre, j’aurai de la satisfaction de l’union de deux cœurs vertueux, que le ciel avait faits l’un pour l’autre, et qu’il n’avait séparés pour un tems, qu’afin de leur donner moyen d’exercer les plus héroïques vertus ».

Laure ne put achever cette lettre, sans jeter des cris qui attirèrent, dans sa chambre, la marquise et son époux ; ils avaient été alarmés à la vue du domestique d’Armire, et craignirent d’abord pour elle ou pour son époux. Laure, au lieu de répondre aux questions qu’ils lui firent tous deux à la fois, leur présenta la lettre qu’elle venait de recevoir. La marquise fut sensiblement touchée de la mort de son amie ; et cependant, comme on aime à se flatter, elle pensa que peut-être la maladie n’était pas sans ressource ; et Laure, qui eut la même pensée, demanda au domestique, avec une voix entrecoupée de sanglots, s’il n’y avait aucune espérance de sauver Armire. Notre malheur est consommé, répondit cet homme ; j’ai pris la poste au moment où elle est expirée : d’ailleurs sa mort a été occasionnée par une chute qui n’a pas laissé le plus léger espoir ; elle n’y a survécu que six heures qu’elle a employées à recevoir les sacremens, à vous faire écrire par son confesseur, et à consoler son époux. Le reste de la nuit se passa dans les larmes. Laure n’était capable d’aucun sentiment étranger à celui de sa douleur. La marquise fut forcée de l’en distraire, pour lui demander quelle conduite elle devait tenir avec Dorval. Comme Laure ne faisait pas même la plus légère attention à ce qu’elle lui disait, le marquis lui dit que la perte qu’elle venait de faire, étant une raison légitime de différer le mariage, on aurait le tems de délibérer sur ce sujet. Il était jour, et Lame ne pensait pas à se coucher : la marquise la força de se mettre au lit ; et, s’étant retirée avec son époux, ils tinrent ensemble un petit conseil, dont le résultat fut que le marquis partirait sur-le-champ, pour se rendre à la terre d’Armire, et ferait tous ses efforts pour engager Alindor à venir à Paris, où la marquise se réservait à l’instruire des dernières volontés de son épouse.

Laure était dans le dernier épuisement, à force de répandre des larmes : un sommeil bienfaisant vint suspendre ses douleurs pour quelques heures. La marquise profita de cet intervalle pour faire avertir Dorval du malheur qui était arrivé, elle fit prier de passer chez elle. Cet amant infortuné regardait ce jour comme le plus beau de sa vie, et celui qui lui fut envoyé, le trouva tout occupé des préparatifs de la fête qu’il voulait donner à cette occasion. Il courut chez la marquise, qui eut besoin de tout son courage pour lui annoncer le sort fatal qu’il était menacé de subir. Il demanda à voir Laure : la marquise s’excusa de le conduire à son appartement, sous prétexte du besoin qu’elle avait de prendre quelque repos ; et, y étant entrée elle-même quelques momens après, le bruit qu’elle fit interrompit un sommeil qui n’était guère tranquille. Chère amie, lui dit elle, Dorval demande à vous voir : que déterminez-vous par rapport à lui ? Hé ! suis-je en état de vous répondre, lui dit Laure ? Puis-je manquer à des engagemens si solennels ? puis-je désobéir aux ordres d’Armire ? puis-je déchirer le cœur d’Alindor, s’il est vrai qu’il m’aime ? Et serais-je capable de goûter un bonheur qui troublerait celui dont Dorval jouissait avant le moment fatal qui m’offrit à sa vue ? Ah ! je suis faite pour ruiner la félicité de tout ce qui me veut du bien : je saurai m’en punir.

La marquise ne savait elle-même quel parti prendre : elle se fixa à gagner du tems ; et, retournant auprès de Dorval, elle lui fit entendre que Laure souhaitait quelques heures de repos pour se remettre du trouble qu’elle avait éprouvé en recevant une nouvelle si inattendue. Elle n’avait garde de soupçonner le dessein de son amie qui, se levant aussitôt que la marquise l’eût quittée, fut à une abbaye dont elle connaissait l’abbesse ; et la pria si instamment de la recevoir, que cette damé lui accorda sa demande. Elle écrivit aussitôt à la marquise pour lui apprendre le lieu où elle s’était retirée, et lui demander pardon du mystère qu’elle lui avait fait de son dessein, dans la crainte que son amitié pour elle n’y mît obstacle. Elle ajouta que, ne pouvant prendre aucune résolution qui la satisfit dans les circonstances critiques où elle se trouvait, elle était résolue de se faire religieuse, pour ne donner sujet de se plaindre d’elle, ni à Dorval, ni à Alindor. Dorval était encore avec la marquise, lorsqu’elle reçut cette lettre : il entrevoyait dans le discours de cette dame un embarras qui lui faisait soupçonner un secret fatal à son amour ; et, comme l’incertitude d’un mal est souvent plus cruelle que le mal même, il la pressa de lui découvrir ce qu’elle s’efforçait vainement de lui cacher. La marquise, qui crût ne pouvoir dissimuler plus longtems, lui remit la lettre de Laure, et lui apprit en même tems tout ce qui s’était passé dans le château d’Armire, avant le départ de cette fille pour Paris.

Les premiers mouvemens de Dorval furent ceux d’un furieux : il jura qu’il ne se dépouillerait jamais des droits qu’il avait sur Laure, la traita d’ingrate, de parjure, menaça les jours de son rival, accusa la marquise de l’avoir trahi, et s’emporta à des excès que cette dame avait prévus. Elle lui laissa évaporer tout son feu, et lui dit ensuite : de qui vous plaignez-vous, je vous prie ? d’une fille qui vous immole tout le bonheur de sa vie, quoiqu’elle soit encore maîtresse dé sa main ; qui veut vous épargner le funeste état dans lequel Armire s’est vue plongée, et que vous éprouveriez sans doute : d’un rival qui ignore ce que son épouse a fait en sa faveur ; qui, fidèle à ses devoirs, n’a pas fait difficulté de vous sacrifier la seule personne qu’il ait jamais aimée ; d’un rival qui, actuellement plus misérable que vous, vous croit en possession d’un bien dont il s’est privé, par excès de générosité. Rappelez la vôtre, Dorval ; voudriez-vous traîner à l’autel une victime que vous immoleriez à votre satisfaction ; et qui ne pourrait vous regarder que comme un tyran barbare ? Forcez-la à vous estimer, à vous plaindre, et non à vous haïr, et à concevoir pour vous le mépris le plus juste. Que me demandez-vous, madame, lui dit Dorval, en joignant les mains ? À quelle, félicité faut-il que je renonce ?… Il se promenait à grands pas, avec une agitation qui faisait connaître la violence et la diversité des passions qui déchiraient son cœur. La marquise augurait bien de ce combat : chez un homme du caractère de Dorval, la nature devait céder à la raison. Son espoir ne fut pas vain ; Dorval fit un généreux effort sur lui-même, et dit à la marquise en soupirant : pardonnez, madame, au plus malheureux de tous les hommes, des mouvemens dont il rougit lui-même, et dont il triomphe. Non, je ne serai point barbare, je ne mettrai point d’obstacle au bonheur de Laure ; courez le lui annoncer, et rapportez-moi, en échange du sacrifice que je lui fais, l’assurance de son amitié, de son estime, ou plutôt hâtez-vous de la ramener dans un lieu d’où je l’ai bannie : je ne m’exposerai à ses yeux qu’au moment où, absolument maître de moi-même, je pourrai ne lui montrer que des sentimens si dignes d’elle. Dorval sortit en prononçant ces paroles, et la marquise s’étant rendue au couvent de Laure, la força d’en sortir sur-le-champ. Cependant, le marquis avait trouvé Alindor plongé dans une affliction dont rien ne pouvait le distraire. Ces cœurs froids, qui n’ont jamais senti les charmes de l’amitié et de la reconnaissance, croiront sans doute qu’il jouait l’excès de la tristesse ; mais il n’en sera pas moins vrai que la sienne était excessive. La liberté qu’il s’était ravie, de s’unir à Laure, aurait peut-être ajouté à cette douleur, si le sentiment de sa perte ne l’eût occupé si entièrement, qu’il en avait oublié tout le reste. L’arrivée du marquis le tira de cet assoupissement, et lui rappela le souvenir de cette aimable fille. Un soupir qui lui échappa fut le seul tribut qu’il paya à ce souvenir et fidèle à la mémoire d’Armire, on eût dit que son ame vertueuse regardait comme un crime tout ce qui pouvait l’en distraire. Le marquis, surpris de n’entendre sortir de sa bouche aucune question sur le sort de cette fille, se persuada qu’Armire s’était trompée, lorsqu’elle l’en avait cru amoureux, et, gardant moins de ménagement, il lui apprit que Laure avait reçu une lettre de son épouse, qui devait lui être communiquée. C’est sans doute à l’occasion de quelques intérêts communs, lui dit Alindor : ma respectable épouse a fait des dispositions qui lui sont avantageuses, et que je remplirai de bon cœur ; vous pouvez l’en assurer, aussi bien que son époux. Elle n’est point mariée, répondit le marquis, en fixant Alindor, qui véritablement changea, de couleur. Un obstacle que vous seul pouvez lever, retardera ce mariage jusqu’à votre arrivée à Paris.

Alindor était si éloigné de penser aux dernières dispositions d’Armire, qu’il se persuada que Dorval avait craint qu’il n’essayât d’invalider quelques présens que son épouse avait faits à Laure, et, gémissant en secret de la voir s’unir à un homme qui avait pu retarder son union avec elle par un motif d’intérêt, il promit au marquis de ratifier, par un consentement formel, tous les dons qu’elle avait reçus ; et la manière froide dont il fit cette protestation, mit la pénétration du marquis en défaut.

Le lecteur trouvera le sang-froid d’Alindor fort extraordinaire dans un pareil cas : voici quel était le principe de la violence qu’il se faisait pour réprimer ses sentimens. Il était persuadé que Laure avait réussi à l’arracher de son cœur, et qu’elle aimait Dorval, par conséquent, cette liberté qu’il venait d’acquérir, et qui lui coûtait si cher, ne pouvait lui faire concevoir une espérance qu’il n’aurait pu écouter sans se préparer de nouveaux tourmens, et tout son soin était de l’éloigner de son cœur. Monsieur, lui dit le marquis, mille raisons vous engagent à quitter votre solitude ; venez passer quelques jours avec des amis, qui, loin de contraindre vos larmes, y mêleront les leurs : Armire l’a souhaité, vous devez respecter ses dernières volontés. Que si ce motif ne vous suffit pas, les bontés que vous avez eu pour Laure doivent vous y engager ; elle ne sera point mariée que vous n’ayez levé l’obstacle qui s’oppose à son mariage, et il est de nature à ne point vous être expliqué ici ; c’est de mon épouse que vous devez l’apprendre ; elle serait venue vous le déclarer elle-même, si la nécessité de consoler Laure ne l’avait retenue à Paris. Vous êtes généreux ; pourriez-vous refuser d’accélérer le bonheur d’une fille qui vous doit tout, et qui mérite vos bontés. Laure sait-elle la démarche que vous faites en sa faveur, demanda Alindor, un peu ému ? En vérité, monsieur, lui dit le marquis, je ne puis vous répondre à cet égard ; je l’ai quittée dans les premiers transports de la douleur que lui causait la perte de sa bienfaitrice ; elle ne voyait rien ; elle n’entendait rien : je suis pourtant persuadé que depuis mon départ, mon épouse lui a fait part des raisons de mon voyage. Je ne sais à quel motif on doit attribuer sa fuite, de chez moi ; mais, depuis une heure, un domestique vient de m’apprendre qu’elle s’est retirée dans un couvent, quelques heures après mon départ, sans m’en dire les raisons.

Alindor rêva un moment : cette retraite fit naître quelques soupçons flatteurs dans son ame, il les étouffa. Peu accoutumé à des sentimens capables de nourrir une passion toujours combattue, ces soupçons ne firent sur lui qu’une impression faible, qui disparut bientôt. Il s’obstina à ne point vouloir aller à Paris : y être sans voir Laure, c’était s’exposer à faire connaître ses sentimens par rapport à elle, ou se faire soupçonner d’un dépit causé par un vil intérêt : revoir les charmes qui l’avaient séduit, était un danger auquel il craignait d’exposer sa vertu. Le marquis revint donc seul à Paris, bien convaincu qu’Alindor n’avait eu, ou n’avait conservé pour Laure, que les sentimens d’un père pour sa fille : il s’en expliqua ainsi avec son épouse. Il n’eut garde de déclarer ses idées à cette fille, et le refus d’Alindor fut attribué à des affaires indispensables qui demandaient sa présence. Laure n’y fut point trompée, et, sans pouvoir être rassurée partout ce que lui dirent ses amis, elle conclut comme avait fait le marquis. Dorval vit alors son espoir prêt à renaître, et, craignant de se préparer de nouvelles peines en s’y abandonnant, il prit une résolution qu’il ne voulut communiquer à personne ; ce fut de s’instruire par lui-même des sentimens d’Alindor. Il partit pour la terre où il demeurait, et, s’étant fait annoncer sous son nom, il ne chercha point de détour pour lui déclarer le sujet de son voyage. Monsieur, lui dit-il, vous êtes instruit de mon amour, et du mérite de celle qui l’a fait naître ; je la préfère encore à toutes les femmes ; et je sacrifierais de bon cœur tout ce que je possède pour parvenir au bonheur d’être son époux. Cependant, je suis prêt de renoncer à cette félicité, si je ne puis l’accepter qu’eu ruinant son bonheur et le vôtre. L’aimez-vous autant qu’elle vous aime ? Les soupçons d’Armire étaient-ils fondés ? Que parlez-vous des soupçons d’Armire, lui dit Alindor en l’interrompant ? Mon épouse a toujours rendu justice à mon attachement pour elle, et jamais… Elle vous trompait, lui dit Dorval, en l’interrompant à son tour. Elle était persuadée que votre cœur était déchiré par une passion violente, trop combattue pour pouvoir être reprochée. Pleine de reconnaissance pour les violences que vous vous faisiez en sa faveur, ses derniers momens ont été employés à vous procurer une félicité que vous ne pouviez espérer, si mon mariage avait été avancé de vingt-quatre heures. Ses ordres, d’accord avec l’inclination de Laure, m’ont dicté un devoir qui me paraît bien pénible, et auquel je me suis pourtant soumis. Décidez de mon sort, monsieur : décidez de celui de Laure ; elle croit, sur la parole d’Armire, que vous l’aimez : aurait-elle été trompée ? Parlez-moi librement, je vous en conjure ; je ne puis supporter l’incertitude où je suis.

Alindor était si surpris de ce qu’il entendait, qu’il ne savait que répondre. Tout-à-coup, il lui vint dans l’esprit qu’une jalouse curiosité pouvait être le principe de la démarche que faisait Dorval. Monsieur, lui dit-il, je suis pénétré de l’effort vertueux que vous faites en ma faveur ; cependant, comme il n’y a guère d’apparence aux sentimens que vous supposez en Laure pour moi, permettez-moi de n’examiner la situation de mon cœur à son égard, qu’après l’avoir entretenue. Je pars avec vous, comblé de reconnaissance d’un procédé tel que le vôtre, et déterminé à ne rien oublier pour vous en marquer ma gratitude.

Dorval comprit le motif de la réserve d’Alindor, et n’en fut point offensé ; il sentait que la prudence ne lui permettait pas de s’ouvrir davantage : il conduisit son rival chez la marquise, qui lui remit la lettre d’Armire. Les dernières marques de la bonté de sa respectable épouse, firent naître dans son cœur le vif regret qu’il avait ressenti en la perdant, en sorte qu’il ne pût se livrer qu’imparfaitement au bonheur qu’elle lui procurait. Laure était dans les mêmes dispositions : leurs regrets se confondirent, et, le tems qui diminua le sentiment douloureux, qu’ils éprouvèrent alors, ne put parvenir à le détruire entièrement. La mémoire d’Armire fut toujours précieuse à ces amans, devenus époux, et l’on peut dire qu’elle conserva dans leur souvenir une vie sur laquelle le tems n’eut point de pouvoir.


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