Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/Bienfaisante, reine des fées

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BIENFAISANTE,

REINE DES FÉES.


CONTE.


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Si nous en croyons les vieilles chroniques et nos gouvernantes, il fut des tems où des créatures d’une nature plus excellente que la nôtre, dispensaient à leur gré les dons de la nature et de la fortune et pouvaient opérer les plus étonnantes métamorphoses. Notre siècle, fécond en merveilles, est absolument privé de celles-là, sans qu’aucune personne se soit donné la moindre peine pour rechercher la cause de cette privation. Je m’étais occupée de cette pensée en me couchant, et il me sembla, pendant mon sommeil, voir une dame d’une figure majestueuse qui, me regardant avec un sourire gracieux, me montrait sur une table un gros rouleau de papiers, qu’elle semblait m’inviter à lire. Ce songe fut suivi de plusieurs autres qui n’y avaient aucun rapport, et je n’y fis la moindre attention à mon reveil ; mais, quelle fut ma surprise de trouver sur ma table les papiers que j’avais aperçus en dormant ! Je me hâtai de les lire, et voici ce qu’ils contenaient.

Il y a environ trois siècles que la couronne du royaume de Féerie tomba sur la tête d’une princesse, que son humeur fit nommer Bienfaisante. Ce n’était pas une de ces femmes faibles qui font le bien sans savoir pourquoi ; la bonté de Bienfaisante était sage, prudente, modérée. Son premier soin fut d’examiner l’usage que ses sujettes faisaient de leurs talens, et elle ne put s’empêcher de frémir à la vue des désordres qu’elles causaient dans le monde : ce n’était pas seulement quelques vieilles hargneuses et pleines de malices, qui s’étaient rendues coupables en abusant de leur art ; mais celles même qui avaient causé tous les malheurs des personnes mêmes qu’elles avaient eu dessein de douer, en le faisant tout de travers. Bienfaisante entrevit la source du mal ; et, déterminée à y apporter remède, elle commença par suspendre le pouvoir de toutes les fées, et voulut éprouver par elle-même, si c’était rendre un service réel aux mortels, que de leur procurer ce qu’ils souhaitaient le plus passionnément, et s’il ne serait pas plus sage d’abandonner à la nature le soin de leurs intérêts. Pleine de cette idée, Bienfaisante sort de son royaume, et s’impose la loi de ne refuser aucune des demandes raisonnables qu’on lui ferait. Elle n’avait pas fait beaucoup de dépense en équipages, quoiqu’elle se proposât de faire un long voyage. Son bâton, sur lequel elle appuyait un corps qui paraissait décrépit, lui servait tout-à-la-fois de carrosse, de trésor et de garderobe ; elle n’avait qu’a le secouer, il lui fournissait sur le champ tout ce qu’elle pouvait désirer. Elle arriva un soir dans un petit hameau, dont tout les habitans paraissaient extrémement pauvres : elle vit sur la porte de la première cabane qui s’offrit à ses yeux, un jeune homme dont les habits couvraient à peine la nudité. N’y aurait-il pas moyen, lui dit Bienfaisante, de trouver dans ce hameau quelqu’ame charitable qui voulut me donner le couvert ? N’allez pas plus loin, ma bonne mère, lui répondit le paysan ; je ne puis vous offrir qu’un mauvais gîte ; mais, comme vous ne trouveriez pas mieux dans tout le village, je vous demande la préférence. La fée ne se fit pas prier : elle vit une cabane qui ressemblait parfaitement à celle de Philémon et de Beaucis : même pauvreté, même charité de la part des maîtres, que ne différaient de l’heureux couple que je viens de citer, que par l’âge. Comment vivez-vous dans cette solitude, lui demanda la fée ? Quel est votre travail ? suffit-il à vos besoins ? Nous y vivons heureux, lui répondit son hôte ; la forêt prochaine nous fournit un travail pénible, à l’aide duquel nous soutenons notre vie d’alimens grossiers ; mais nous jouissons de la paix, de la santé ; nous nous aimons réciproquement ; que pourrions-nous demander davantage ? Et n’avez-vous jamais rien souhaité, lui demanda la fée ? Pardonnez-moi, ma bonne mère, répondit le paysan : j’ai quelquefois envié le bonheur des riches qui peuvent, à leur gré, soulager les malheureux ; le ciel m’a donné un cœur bienfaisant qui souvent me cause des peines ; je partage le peu que j’ai avec ceux qui sont plus indigens que moi ; mais ce peu est bien peu de chose, et je suis souvent réduit à ne faire que d’inutiles vœux pour ceux qui auraient besoin d’un soulagement plus réel. Jouissez pleinement du plaisir d’en faire, lui dit la fée, en reprenant sa figure naturelle ; les richesses ne devraient être possédées que par ceux qui pensent comme vous. En disant ces paroles, Bienfaisante avait secoué son bâton ; il en était sorti une si grande quantité d’or, de diamans et de perles, que le pavé de la cabane en était tout couvert. Le paysan et sa femme cherchèrent en vain la fée, à qui ils voulaient témoigner leur reconnaissance ; elle avait disparu, et marcha plusieurs jours, sans rencontrer aucune aventure.

Un matin qu’elle entrait dans un petit bois fort agréable, elle vit une jeune fille richement vêtue, assise au pied d’un arbre, et fort occupée à lire. La fée eut toutes les peines du monde à s’empêcher de faire un cri, tant la laideur de cette fille l’avait surprise. Elle résolut de lui parler, pour connaître si ce n’était point là une de ces méprises de la nature, qui souvent loge la plus belle ame dans le plus vilain corps. Il y avait entre elle et cette fille un grand bourbier qu’on franchissait à la faveur d’une petite planche : la fée feignit d’avoir fait un faux pas, et s’étendit tout de son long dans la boue, en jetant des cris épouvantables. La jeune demoiselle, touchée de compassion, appela ses gens qui n’étaient pas fort éloignés ; mais, comme ils tardaient trop au gré de son impatience, elle entra elle-même dans le bourbier, et donna la main à la vieille, pour l’aider à se relever. Laidronette, c’était le nom de cette demoiselle, ne se contenta pas d’avoir rendu ce service à la fée ; elle la fit monter dans son carrosse ; et étant arrivées à un village qui n’était pas loin de là, et où Laidronette avait sa maison de campagne, elle lui fit donner un de ses habits, pendant qu’on nettoyait celui de la vieille, qui était gâté : elle poussa même l’humanité jusqu’à la faire dîner avec elle. Pendant le repas, la fée, selon sa coutume, lui fit des questions. Oserai-je vous demander, ma belle demoiselle, lui dit-elle, comment l’on nomme la ville que nous voyons au pied de cette montagne ? Laidronette fit un grand éclat de rire, en s’entendant appeler belle ; c’était la première fois de sa vie qu’on s’était avisé de lui donner ce nom. Ou vous voulez vous moquer de moi, ou vous n’avez pas la vue bonne, dit-elle à la vieille. Je n’ai jamais rien vu qui approche de ma laideur, et l’on ne peut, sans chercher à m’insulter, me donner l’épithète de belle. Je n’ai pas la vue des meilleures, répondit la vieille ; mais, comme je crois que tout ce qui est bon, est beau, je croyais ne rien risquer en vous donnant ce titre. Au reste, mademoiselle, voudriez-vous me dire si vous regardez comme un malheur, cette laideur que vous assurez être choquante ? Non, en vérité, ma bonne, répondit Laidronette ; je ne vois pas qu’on me compte pour moins qu’une autre dans la société. J’ai tâché de compenser ce qui me manque de ce côté-là, par la douceur de mes mœurs, et par l’agrément de l’esprit ; et, j’ai quelquefois la vanité de croire que j’y ai réussi : ce n’est pas que je fusse fâchée d’être belle ; mais je ne suis pas fille à me désespérer, parce que cela n’est pas. Vous n’avez plus rien à désirer de ce côté, lui dit la fée ; regardez-vous dans votre miroir. En disant ces paroles, Bienfaisante disparut, en se félicitant d’avoir rendu service à une personne qui le méritait si bien.

Elle descendit vers Paris ; c’était la ville dont elle avait demandé le nom, et s’assit vis-à-vis d’une grosse ferme. Le maître qui était debout sur la porte, les bras croisés, paraissait enseveli dans la tristesse. Bienfaisante le pria de lui faire donner un verre d’eau. Volontiers, ma bonne, lui dit cet homme ; entrez, vous dînerez avec nos gens. Je n’ai pas besoin de manger, lui dit la vieille ; mais oserais-je vous demander la cause de votre chagrin ? Une bagatelle, répondit cet homme ; et je suis honteux d’y être si sensible. Voyez-vous cet arbre, continua-t-il, en faisant remarquer qu’il y en avait un devant la porte ; je l’ai planté moi-même, étant encore enfant, et je l’ai vu croître avec un plaisir inexprimable. Il me garantissait en été des ardeurs du soleil, et produisait les meilleurs fruits du monde, des poires d’une beauté, d’une grosseur sans égale ; hélas ! mon pauvre arbre est mort ; j’eusse donné la moitié de mon bien pour le sauver ; mais il n’y a plus de remède. Cet homme, en achevant ces paroles, ne put s’empêcher de répandre quelques larmes. Consolez-vous, lui dit la fée, vous mangerez cette année de son fruit : en même tems, elle toucha l’arbre qui, dans l’instant, reprit sa première vigueur, et parut chargé de f‍leurs ; car on était au milieu du printems.

Il faut bien peu de chose pour troubler la félicité d’un homme, dit la fée, en s’éloignant du fermier. Elle continua ensuite son chemin vers la ville, et vit en y entrant une figure assez extraordinaire. C’était un grand homme sec, vêtu d’un habit dont la couleur avait été noire autrefois ; mais qui alors était gris. Une grande perruque à moitié rongée par le tems, lui couvrait la tête ; sa chemise sale était ornée de manchettes à moitié déchirées ; ses bas étaient troués en plusieurs endroits ; en un mot, cet homme présentait une image vive de l’indigence. Il entra dans un chétif cabaret, où il se fit apporter un ordinaire de cinq sous, qu’il dévora plutôt qu’il ne le mangea. Bienfaisante qui s’était mise à table vis-à-vis de lui, l’invita à joindre leur dîner, et cela, dans un tems où celui de son voisin tirait à sa fin ; ainsi, la proposition ne pouvait pas manquer d’être bien reçue. Une poularde qu’elle avait fait apporter, fut dépêchée en un instant, aussi bien qu’un énorme morceau de bœuf à la mode. Cet homme, étant un peu rassasié, rompit le silence qu’il avait observé fort religieusement, et dit à la vieille : vous êtes, sans doute étonnée, madame, de mon appétit ; mais je ne fais qu’un repas en vingt-quatre heures, et je le fais bon quand je puis. Bienfaisante ne put s’empêcher de rire de la franchise de cet homme, et lui demanda quelle était sa profession. Hé ne la devinez-vous pas à ma figure, lui répondit-il, en fourrant ses mains dans un manchon pelé qu’il avait quitté pour dîner ? Je suis auteur, pour mes péchés, madame. Je ne me serais jamais imaginé que ce talent ne fût pas suff‍isant pour faire vivre celui qui le possède, lui dit Bienfaisante ; ne vous procure-t-il pas des ressources gracieuses, des connaissances honorables et utiles ? Il y a auteurs et auteurs, répartit cet homme. Je n’ai pas assez de talent pour produire ces ouvrages brillans qui nourrissent leurs maîtres ; un Angola, par exemple, un Acajou, un Sopha. Je ne puis tirer de ma cervelle que du bon, de l’utile ; et cela ne donne pas de l’eau à boire. Vous me surprenez de plus en plus, lui dit Bienfaisante : et de quoi traitent, s’il vous plaît, ces brillans ouvrages dont vous venez de me dire les titres ? Comment, morbleu ! dit l’auteur, de quel pays venez-vous, pour ignorer le contenu de ces livres ? Ce sont des bagatelles obscènes, débitées avec esprit, légèreté, dans un langage fleuri. Les éditions disparaissent et se multiplient ; et un ouvrage de morale, dont un libraire hardi me donna dix pistoles l’année passée, est encore tout entier dans sa boutique, si on en excepte une vingtaine d’exemplaires, dont je dois encore la relieure, et que je distribuai à quelques-uns de mes amis, qui s’étaient charges de prôner l’ouvrage ; mais ils perdirent leur latin ; et cet ouvrage m’a tellement décrié, que mon seul nom est capable de faire bailler et dormir tout un café. Ne pourriez-vous pas, dit la fée, qui mourait d’envie de rire, trouver quelque imprimeur honnête homme et charitable, qui connût le prix de vos ouvrages, et qui se chargeât de les faire imprimer sans vous nommer, puisque votre nom est si fort décrié ? Vous venez, sans doute, du Monomotapa, ma bonne mère, répondit l’auteur, à demi en colère. Un imprimeur charitable et honnête homme ! j’aimerais autant qu’on me parlât d’un procureur désintéressé. Apprenez donc, puisqu’il vous plaît d’ignorer ce qui est connu de tout le genre humain, qu’un imprimeur est un animal ignorant par essence, voleur comme un arabe, et dur comme un juif, vis-à-vis d’un auteur indigent. Si vous pouviez imaginer à quelles bassesses je me suis trouvé contraint de descendre, pour obtenir l’honorable emploi de correcteur d’imprimerie, vous vous étonneriez qu’un honnête homme ait pu y survivre : aussi, ne suis-je plus qu’un squelette ; et, si le ciel ne met bientôt fin aux peines que j’endure, il faudra que je succombe. Mais enf‍in, poursuivit la fée, ne pourriez-vous pas vous procurer l’appui de quelques grands seigneurs, à la faveur d’une épitre dédicatoire ? Oh ! pour le coup, vous avez résolu de me faire devenir fou, avec vos ne pourriez-vous pas, dit l’auteur en se levant brusquement de sa place ; non, madame, je ne puis rien : l’on est revenu des épîtres dédicatoires, on ne les paie plus ; et, dans le fond, on fait fort bien : cela multipliait les mauvais ouvrages ; et, tel ne s’avisait de devenir auteur en dépit de la nature, que parce qu’il comptait sur le bénéf‍ice de l’épître. Je n’ai pas prétendu vous fâcher, lui dit Bienfaisante ; je serais même charmée de vous rendre service. Oserai-je vous prier de me lire quelques-unes de vos productions ? Mais il fait froid ici, ne pourriez-vous pas me conduire chez vous ? Je ne vous réponds pas, lui dit l’auteur, que ma chambre soit plus chaude que cette boutique ; car de l’hiver il n’y a pas de feu. J’écris dans mon lit, faute de pouvoir mieux faire ; mais à coup sûr, vous vous échaufferez en montant, car le grenier que j’occupe est au septième étage. Bienfaisante suivit l’auteur ; qui lui donna galammant la main pour monter, et lui offrit la seule chaise qui était dans la chambre ; encore était-elle si démantibulée qu’on n’y était pas trop en sûreté. Quelques ais couverts de livres et de papiers poudreux, une table boîteuse, un pot a bière, une bouteille qui servait de chandelier, un mauvais châlit, voilà l’inventaire exact de monsieur Biendisant ; c’est ainsi que se nommait le maître du logis, qui fut contraint de s’asseoir sur le pied de son lit. Il lut quelques manuscrits à Bienfaisante, qui ne put s’empêcher d’admirer les talens de cet auteur disgrâcié de la fortune. Voyez-vous, madame, lui dit-il, au milieu de ma misère, peu s’en faut que je ne sois plus heureux qu’un roi. Si mes ouvrages me procuraient seulement de quoi vivre comme le plus austère anachorète, je ne demanderais rien davantage : j’aime le travail, et toute mon ambition se borne à m’y livrer sans distraction ; mais je sèche sur pied de me voir destiné tout le jour à corriger les sottises d’autrui, sans pouvoir y trouver à redire.

Pendant que Biendisant soulageait sa douleur par ses plaintes, Bienfaisante se livrait à ses réflexions. Est-il possible, disait-elle, qu’au milieu d’une ville où régne le goût, un homme d’un mérite solide soit oublié, réduit à une situation misérable, et que ses talens restent ensevelis, faute de trouver une main qui le tire de la poussière ? C’est pour soulager le mérite indigent que le ciel m’a fait dispensatrice de ses dons : hâtons—nous de les répandre. Les fées ne font jamais d’inutiles souhaits : à peine Bienfaisante avait-elle achevé de faire le sien, que le taudis de Biendisant prit une autre face. Les misérables meubles dont j’ai fait le détail, disparurent, et firent place à un ameublement simple, mais commode. Une bibliothèque bien garnie attira sur-tout l’attention de Biendisant, à qui Bienfaisante dit ces paroles : Livrez-vous sans contrainte au goût que vous avez pour l’étude ; toutes les fois que vous prendrez le petit coffre, qui est au côté droit de la bibliothèque, vous y trouverez la somme que vous aurez souhaitée. Biendisant voulut se jeter aux pieds de sa bienfaitrice ; mais elle était déjà disparue, et cherchait de nouvelles occasions de faire des heureux.

La ville où elle était alors, était capitale d’un grand royaume ; on la nommait Paris. Bienfaisante, après avoir marché fort long-tems, vit une jeune fille qui marchait assez vite, à qui elle demanda si elle ne pourrait lui indiquer une auberge où elle pût passer la nuit. Volontiers, ma bonne mère, lui répondit la fille d’un air gracieux ; vous n’avez qu’à me suivre, et je vous conduirai chez mon hôtesse ; c’est une brave femme qui a des chambres garnies, et chez laquelle vous serez parfaitement bien. Mais, dites-moi, je vous prie, vous n’êtes donc pas de Paris, et vous n’y connaissez personne ? Non, ma belle enfant, lui répondit la fée, je ne fais qu’y arriver. Dieu soit loué, lui dit la fille, de m’avoir conduite par cet endroit ! Paris est plein de méchantes gens. Mais, madame, je marche peut-être bien vite pour vous ; prenez mon bras : j’irais plus doucement ; mais je viens d’essayer une robe qu’il faut rendre demain matin, sans quoi je n’aurais pas de quoi faire un bouillon à ma pauvre mère qui est malade. Ne vous gênez point, lui dit la fée. Je marche bien, malgré mon âge, et je suis en état de vous suivre. Pendant le reste du chemin, cette fille apprit à Bienfaisante que son père était cordonnier, et qu’il avait eu autrefois beaucoup de pratiques ; mais que, comme il servait des gens de qualité, il avait fait tant de crédit qu’il s’était ruiné, en sorte qu’il avait laissé sa mère fort pauvre et fort infirme. Heureusement, dit la jeune fille, je sais un bon métier ; mais les loyers sont si chers ; on gagne si peu, que j’ai bien de la peine à nourrir cette pauvre femme, à qui je ne puis procurer les commodités que sa maladie exige. Je veux la voir, dit Bienfaisante ; j’ai de bons remèdes, et peut-être pourrai-je la guérir. Que je vous aurais d’obligation, lui dit la jeune fille en pleurant de joie, et en lui serrant les mains ! C’est une si bonne femme ; elle m’aime avec tant de tendresse, que je donnerais ma vie pour la soulager. Elles arrivèrent comme elle disait ces paroles : Réjouissez-vous, ma mère, lui dit la jeune fille ; je vous amène une bonne dame qui espère vous rendre la santé. Bienfaisante s’approcha de la malade, la consola ; et, lui ayant fait prendre quelques gouttes d’un excellent élixir, cette bonne femme se trouva guérie dans le moment. On ne peut exprimer les transports de la mère et de la fille ; cette dernière courut à une armoire, d’où elle tira quatre sous qui étaient enveloppés dans du papier, et descendit chercher une chopine de vin. Pendant son absence, la mère dit à la fée, je crains que ma fille ne meure de joie. Cette pauvre enfant m’est tellement attachée, qu’elle travaille jour et nuit pour me nourrir, et ne respire que pour m’adoucir ma misère. Bienfaisante, attendrie, félicita la fille qui rentrait dans le moment, et qui se hâtait de lui rincer un verre. Elle but un doigt de vin ; et, touchant de son bâton un grand coffre qui était dans la chambre : Jouissez, lui dit-elle, de la récompense qui est due à votre piété, et puisse le ciel vous conserver long-tems pour votre consolation mutuelle ! En achevant ces paroles, le coffre se trouva plein de pièces d’or, et la fée disparut.

Quelques heures après, Bienfaisante se trouva à la porte d’une maison, où elle entendit pousser de grands cris. Tout y paraissait dans le désordre ; plusieurs personnes entraient et sortaient avec précipitation, paraissaient si fort occupées, que la fée passa jusques dans le principal appartement, sans qu’on lui demandât ce qu’elle voulait. Elle aperçut contre terre une femme bien mise, qui s’arrachait les cheveux ; un homme assis à côté d’elle, insensible en apparence à la douleur de cette dame, avait les mains croisées, et les yeux fixés contre terre. Plusieurs autres personnes entouraient le lit d’un enfant de quatre ans qui tirait à sa fin, et jetaient des hurlemens épouvantables. Bienfaisante s’approcha de l’homme qui paraissait si tranquille, et le pria de lui dire quelle était la maladie de cet enfant : J’ai, dit-elle, d’excellens remèdes : peut-être pourrais-je apporter du soulagement à votre peine. Cet homme, ayant jeté les yeux sur la fée, lui répondit tristement : Si vous saviez faire des miracles, j’espérerais quelque chose ; mais… Il n’eut pas le tems d’achever : la dame, au premier mot que la fée avait prononcé, s’était assise sur son séant ; ses larmes s’étaient taries ; et, lorsqu’elle eût entendu que cette femme se vantait d’avoir de bons remèdes, elle se leva avec précipitation, la serra dans ses bras, et la conjura de lui rendre la vie, en sauvant celle de son enfant : puis, sans lui donner le temps de répondre, elle la mena auprès du lit, et recommença ses cris, en voyant que l’enfant était près de rendre le dernier soupir. Les fées, sans avoir jamais étudié la médecine, sont plus savantes que les plus habiles médecins, pour la connaissance exacte qu’elles ont de toutes les parties du corps, qu’elles voient comme à découvert. Elle connut bientôt que la maladie de cet enfant était causée par un ver d’une prodigieuse grosseur, dont les piqûres lui causaient d’étranges convulsions. Elle demanda une cuillerée d’eau fraîche, et y mit une poudre dont elle connaissait l’efficacité. L’enfant, après quelques agitations, rendit ce ver, et parut aussitôt beaucoup mieux. Donnez-lui à manger, lui dit la fée ; vous pouvez compter qu’il est guéri. À ces mots, le père qui n’avait pas daigné sortir de sa place, courut vers l’enfant ; mais, lorsqu’il eut aperçu le ver qu’on trouva dans le lit, il tomba comme troublé aux pieds de la fée, lui serrait les mains, puis il se levait pour regarder son fils, et revenait prendre la même posture. Après que les premiers transports furent passés, il prit Bienfaisante par la main ; et, l’ayant conduite dans son cabinet : Madame, lui dit-il, je vous dois tout ; heureusement je suis assez riche pour vous prouver ma reconnaissance : ne mettez pas de bornes à vos désirs : quand il m’en coûterait tout mon bien, je ne croirais pas trop payer le service que vous venez de me rendre. Je suis charmée de votre gratitude, lui dit la fée ; mais, monsieur, je ne cherche en obligeant que le plaisir de faire du bien. Il voulut répliquer ; mais Bienfaisante était allée chercher d’autres aventures.

Elle passait un jour sur une place où l’on louait des voitures pour aller à quelques lieues de-là : un homme fort bien mis, et d’une figure assez intéressante, demandait au commis une chaise à deux places. Il prit envie à la fée d’être du voyage : l’usage lui permettait de s’associer avec cet homme ; car, dans ces sortes de voitures, on se met sans façon auprès du premier venu ; on se parle comme si on se connaissait depuis long-tems, et l’on s’oublie entièrement en mettant pied à terre. Bienfaisante ne fut pas long-tems sans s’apercevoir que son compagnon de voiture avait du chagrin ; il soupirait souvent, et ne répondait à ce qu’elle lui disait, qu’avec des distractions qui prouvaient qu’il était occupé de quelque chose qui lui tenait au cœur. Vous me paraissez rêveur, lui dit la fée ; oserais-je vous demander ce qui vous occupe. Ma demande paraît indiscrète ; mais le cœur me dit que je puis quelque chose pour votre soulagement. Cet homme, l’ayant regardée en souriant, lui dit : Vous seriez bien habile si vous pouviez me rendre ma tranquillité : je veux bien vous avouer que ma tristesse a sa source dans une cause si ridicule, que je n’ai jamais eu le courage de la déclarer à personne. Je suis marchand ; et, outre le gain que me procure mon commerce, je possède un revenu honnête. Je me porte bien, Dieu merci : j’ai une femme et trois enfans que j’aime, et dont je suis aimé. Il semblerait, après cela, que je devrais être heureux : point du tout. L’incertitude des évènemens de la vie, se présente à chaque moment à mon imagination. Je ne puis gagner sur moi de jouir du présent que je laisse échapper, pendant que je me livre à la craint de ce qui peut m’arriver de fâcheux à l’avenir. Chaque jour me paraît être la veille de celui où je dois perdre ma femme, mes enfans, mes biens, ma santé ou ma vie. Vous sentez bien qu’avec une telle inquiétude, qui, quelque ridicule qu’elle paraisse, est pourtant fondée, il ne m’est pas possible d’être heureux. Je pourrais devenir roi, sans l’être davantage ; il semble même que je ne puisse acquérir de nouveaux biens, sans sentir augmenter ma peine, puisque la crainte d’en être privé m’en pêcherait de les goûter. Effectivement, dit la fée, votre situation est singulière : les hommes, pour l’ordinaire, ne cherchent à pénétrer dans l’avenir que pour y trouver une situation plus douce que celle dont ils jouissent ; et l’espérance de cet avenir plus heureux, a le pouvoir d’adoucir la situation présente des plus grands malheureux. Je ne puis m’empêcher, dit cet homme, de regarder l’incertitude dans laquelle nous vivons pour l’avenir, comme une des plus grandes misères de la condition humaine. Nous marchons ici-bas comme à tâtons ; environnés de précipices, les pas que nous faisons pour les éviter, nous y conduisent le plus souvent. L’homme serait moins à plaindre s’il voyait d’un coup-d’œil les malheurs dont il est menacé pendant le cours de sa vie : il saurait sur quoi compter, et pourrait prendre des mesures pour les éviter ou les réparer. Je ne sais, dit la fée, si ce moyen serait bien propre à rendre l’homme heureux ; toutefois il ne tiendra qu’à vous d’en faire l’épreuve. Vous connaîtrez, au commencement de chaque année, les malheurs qui doivent vous arriver ; je souhaite, que cette connaissance vous procure autant de tranquillité que vous vous en êtes promis. Cet homme crut que la fée était folle, et s’apprêtait à rire de la promesse qu’elle lui faisait ; mais il se trouva seul.

Bienfaisante eut encore un grand nombre d’occasions d’exercer la bonté de son cœur. Mais il serait trop long d’en faire le détail, je m’arrête à sa dernière aventure. Un jour elle trouva à la porte d’un temple un pauvre qui se soutenait sur deux potences, et dont les haillons annonçaient l’indigence : elle connut à la pâleur de son visage qu’il était malade : cependant, il avait une physionomie tranquille, contente, qui surprit la fée. Bon jour, mon ami, lui dit-elle, en lui donnant quelque argent. Je n’ai jamais eu de mauvais jour, répondit le pauvre en la remerciant. Une telle réponse étonna Bienfaisante. Vous me surprenez, lui dit-elle ; j’aurais cru, au contraire, que dans la situation où vous êtes, vous n’en auriez jamais connu d’autres. Vous ne connaissez pas toute l’horreur de mon état, dit le pauvre : mes maux sont peu de chose en comparaison de ceux que je souffre, en voyant la misère d’une famille que j’aime, et que je suis hors d’état de soulager. Cependant, je n’ai jamais eu de mauvais jours, parce que je n’ai jamais regardé mes peines que comme des moyens dont la Providence se sert pour me conduire au vrai bonheur. Bienfaisante, curieuse d’avoir un long entretien avec ce pauvre, lui proposa de la conduire à son gîte. Volontiers, lui répondit-il ; mais je crains que vous ne vous repentiez de votre curiosité. Je n’ai que des objets bien tristes à présenter à vos yeux. En disant ces paroles, il marcha jusqu’au fond d’une petite rue, et la fit monter dans un galetas, où elle vit deux enfans couverts de plaies, que pansait une pauvre femme, dont le corps était à moitié nu. Il n’y avait que de la paille dans la chambre, et la fée fut contrainte de s’asseoir sur le plancher. Y a-t-il long-tems que vous êtes dans cette situation, demanda Bienfaisante ? Depuis deux ans, répondit cet homme : j’étais cordonnier de ma profession ; et, sans avoir jamais été fort riche, je nourrissais honnêtement ma famille. Le feu prit à ma maison, et je perdis dans une nuit tout ce que je possédais ; je devins ensuite perclus des deux jambes, et mes pauvres enfans furent couverts de lèpres. Depuis ce tems-là, il ne me reste de ressource que la charité des f‍idèles, et je la sollicite chaque jour pour pouvoir donner du pain à mes pauvres enfans. Je m’étonne, lui dit la fée, que vous ayez pu conserver votre tranquillité au milieu de tant de malheurs. Et pourquoi ne l’aurais-je pas conservée, lui dit cet homme ? J’appartiens à un père infiniment bon, et puissant ; je sais bien qu’il m’aime, qu’il peut et qu’il veut me rendre heureux : je m’abandonne donc avec une aveugle conf‍iance à sa conduite ; et je suis intimement persuadé que ma pauvreté, mes maux et ceux de mes enfans, sont préférables à notre égard, à la santé et aux richesses, puisque ce Dieu, plein de bonté, nous les envoie. N’avez-vous jamais manqué du nécessaire, lui dit la fée ? Non, madame, répondit le pauvre, et il m’est arrivé aujourd’hui, peut-être pour la centième fois, d’avoir passé tout le jour sans recevoir aucune aumône, et cela, dans le tems où nous n’avions pas un morceau de pain pour le lendemain : je ne vous dirai pas que je ne fusse tenté de me défier de la Providence ; mais je me rappelais aussitôt ces paroles, qui m’apprennent que les lis des champs, qui ne travaillent, ni ne filent, sont plus parés que Salomon ; et, dans le tems où je me préparais à regagner mon gîte, je recevais en un moment plus que je n’aurais osé demander. Bienfaisante, saisie de respect à la vue d’une vertu si sublime, résolut d’employer son art pour procurer à cet homme une situation brillante. Je ne mets point de bornes à vos desirs, lui dit-elle. Je suis fée ; et, dans cette qualité, il n’est presque rien que je ne puisse faire en votre faveur ; demandez. Le ciel m’en préserve, lui dit le pauvre. Trop aveugle sur ce qui me regarde, j’irais peut-être souhaiter tout de travers. Laissez, s’il vous plaît, à la Providence le soin de choisir ce qu’il me convient : devenez, si vous le voulez, son instrument pour nous assister de tems en tems ; je n’ai d’autre souhait à faire que celui d’être soumis à ses dispositions dans tout ce qu’elle ordonnera à notre égard. Mais, lui dit la fée, ne serais-ce pas tenter Dieu, de refuser les remèdes qui peuvent rétablir votre santé et celle de vos enfans ? Prétendez-vous qu’il fasse un miracle en votre faveur, et qu’il vous guérisse par des voies extraordinaires ? Nullement, ma bonne dame, lui dit le pauvre, et, c’est pour cela que je refuse votre secours : envoyez-nous un médecin, si vous le jugez à propos, nous nous soumettrons à ses ordonnances ; il n’y a rien là qui ne soit dans l’ordre, et Dieu l’éclairera sur nous si cela nous est avantageux ; remettez-moi, si vous le voulez encore, en état de gagner ma vie, je travaillerai sans relâche, en abandonnant à la Providence le soin de faire fructifier mon travail, quand je serais sûr de voir une seconde fois le feu me priver du fruit de ce travail ; voilà tous les souhaits que je puis former. Et tous ceux que je veux remplir, lui dit la fée. Vous m’ouvrez les yeux. Il n’appartient point à des intelligences bornées, de retoucher aux œuvres de l’être infiniment sage. Bornons-nous à nous servir des moyens naturels pour adoucir la situation des malheureux, sans vouloir nous aviser de leur accorder des dons que Dieu ne leur a refusés que, parce qu’ils leur seraient devenus funestes. Que je crains d’avoir fait le malheur de ceux que j’ai doués jusqu’à ce jour ! en achevant ces paroles, Bienfaisante disparut, et laissa dans le galetas une bourse où il y avait cent pièces d’or. Cette somme ayant mis cet homme en état de payer les médecins, il recouvra la santé, aussi bien que ses enfans ; et, tandis que dans sa boutique, il se livrait de nouveau au travail, la fée se rendit dans son royaume, résolue d’y passer quelques années, avant de s’instruire de l’usage qu’on aurait fait des biens qu’elle avait dispersés.

La reine des fées, retournée dans son royaume, y passa huit années à rétablir le bon ordre parmi ses sujettes. Elle attendait avec impatience le moment où, débarrassée de tous autres soins, elle pourrait examiner si les dons qu’elle avait faits, avaient été avantageux ou funestes aux personnes auxquelles elle les avait dispensés : ce moment vint enfin. Elle se transporta d’abord dans le hameau où elle avait reçu l’hospitalité d’une manière si généreuse ; et, le premier objet qui frappa ses yeux, fut un palais superbe, qui avait pris la place de la pauvre cabane où logeait le couple charitable qu’elle avait enrichi. Un équipage leste était à la porte, avec un grand nombre de chevaux, de chiens, et de véneurs. À qui appartient ce palais ? demanda la fée, qui avait pris la figure d’une jeune fille mal vêtue, et couverte d’ulcères. Celui qui demeure dans ce château, lui répondit un vieillard, fut autrefois un de nos égaux. Nous n’avons jamais pu comprendre par quel enchantement il est tout-à-coup devenu riche ; mais nous concevons encore moins comment les richesses ont pu produire en lui un changement aussi subit. Le marquis de Durcy, dans le tems qu’il n’était qu’un pauvre bucheron, se faisait adorer de tous ses voisins ; il était doux, charitable, bienfaisant ; mais, depuis qu’il est devenu grand seigneur, ce n’est plus la même chose. Il est si fier, qu’à peine nous osons le regarder ; et, tandis qu’il dépense des sommes immenses pour nourrir des domestiques, des chiens, des chevaux, il verrait, sans pitié, ses anciens voisins mourir de faim à sa porte. Sa femme fait la princesse, et l’on ne peut rien ajouter à la dureté de tous les deux. Il a acheté le bois où il travaillait autrefois pour gagner sa vie, et, il n’y a pas quatre jours qu’il maltraita l’un de mes fils, et lui cassa sa canne sur le corps, parce que ce pauvre garçon était accusé d’avoir rompu une branche d’arbre. De pauvres gens, comme nous, sommes obligés de souffrir tout cela sans nous plaindre : c’est le seigneur de la paroisse. Le bailli et le procureur-fiscal mangent tous les jours à sa table, aussi bien que monsieur le curé : comment pourrions-nous espérer d’obtenir justice ? À peine ce bon homme avait-il achevé de parler, que le marquis sortit de son palais, suivi d’une petit cour que paraissait empressée à lui plaire. Généreux seigneur, lui cria la fée, ayez pitié d’une pauvre créature dénuée de tout secours. Commandez qu’on me reçoive dans vos écuries ; je serai trop heureuse qu’on m’y nourrisse des restes de vos domestiques. Voilà une impudente créature, dit le marquis de fraîche date, en regardant la fée de travers ; elle prend mon château pour un hôpital. Retire-toi, malheureuse, et, si tu t’avises de reparaître à mes yeux, je te ferai assommer par mes gens. La fée reprit dans ce moment sa figure naturelle. Je ne vous ferai point de reproche, dit-elle à ce mauvais riche, qui était tombé à ses pieds sitôt qu’il l’avait reconnue ; c’est à moi à qui l’on doit reprocher tous vos crimes : devais-je me croire plus sage que la Providence, qui vous avait fait naître pauvre, parce qu’elle prévoyait l’étrange abus que vous feriez des richesses ? Retournez dans votre néant, puissiez-vous y retrouver vos premières vertus ! À ces mots, le palais disparut, aussi bien que toutes les richesses qui y étaient contenues. Les créanciers du marquis se saisirent de ses autres biens, et il ne lui resta que sa chétive cabane, où il fut trop heureux de trouver un asyle, et où il eut tout le tems de se repentir de son trop de dureté.

Bienfaisante ne souhaita qu’en tremblant de se trouver auprès de la jeune fille, à qui elle avait accordé la beauté. Elle était assise au lieu où la fée l’avait vue la première fois ; mais son occupation était bien différente. Elle tenait un miroir de poche ; et, considérant les ravages que la petite vérole venait de faire sur son visage, elle versait un torrent de larmes. Si la fée n’eût pas été sûre que son art ne pouvait la tromper, elle eût craint de s’être méprise, tant cette fille était méconnaissable. Bienfaisante prit la figure de une paysanne qui portait des fruits ; et, s’étant approchée de cette demoiselle, elle lui en offrit de si bonne grâce, qu’elle attira toute son attention. Oserais-je vous demander pourquoi vous pleurez, lui dit la fée, d’un air compatissant ? Pouvez-vous me faire une pareille question ? répondit la demoiselle. Regardez-moi, et vous serez instruite du sujet de mes larmes. Hélas ! il fut un tems où une pareille situation m’était indifférente ; mais aujourd’hui je ne la puis supporter sans horreur. Dans l’instant, Bienfaisante, qui avait repris la forme de la vieille, avez-vous moins de raison aujourd’hui que vous n’en aviez alors ? Cette f‍ille, après s’être rassurée, dit à la fée : quel funeste présent m’avez-vous fait, madame ? ou rendez-moi ma beauté, ou rendez-moi les vertus que je possédais, et qu’elle a fait disparaître. Je ne conçois pas, lui dit la fée, pourquoi votre beauté vous aurait fait perdre vos vertus ; et, je vous serai obligée, si vous voulez bien m’apprendre sur quoi vous fondez les reproches que vous me faites. Volontiers, lui répartit la jeune fille.

Je suis née au milieu d’une famille, où la beauté semblait héréditaire ; et, cadette de trois sœurs qu’on pouvait comparer aux grâces, ma laideur semblait donner un nouveau lustre à leurs agrémens. À peine ai-je commencé à me connaître, que la difformité de mes traits qu’on me reprochait sans cesse, me fit croire que j’étais la plus malheureuse de toutes les créatures. J’avais une gouvernante qui avait beaucoup de mérite. Comme elle me voyait le rebut de ma famille, elle s’attacha à moi plus particulièrement qu’à mes sœurs qui, caressées de tout le monde, se montraient moins dociles. Ma chère enfant, me disait-elle quelque-fois, pourquoi vous affligez-vous d’un mal imaginaire ? il n’est pas nécessaire d’être belle pour être aimable, et il ne tiendra qu’à vous de l’emporter sur vos sœurs, en acquérant une espèce de mérite, que les maladies et les années ne pourront vous ôter. À force d’entendre répéter la même leçon, je fus curieuse de savoir quelle était cette espèce de mérite que ma gouvernante me vantait sans cesse, qui, selon elle, suppléait à la beauté, et que les grâces extérieures ne pouvaient remplacer : je m’abandonnai totalement à sa conduite ; et, par ses sages instructions, j’acquis une douceur, une affabilité, des lumières qui firent oublier ma laideur. Mes sœurs, à la vérité, avaient un grand nombre d’amans ; mais j’avais des amis, et j’étais estimée de tous les honnêtes gens. Je refusai plusieurs partis que mes sœurs se seraient crues heureuses d’accepter ; et, si d’abord elles attiraient la foule dans les compagnies où nous nous trouvions ensemble, j’étais bien sûre qu’on sacrifierait bientôt le plaisir des yeux, à la satisfaction des oreilles. Voilà, madame, les biens que vous m’avez fait perdre. À peine ai-je pu me regarder avec complaisance dans mon miroir, qu’uniquement sensible au plaisir d’être admirée, j’ai négligé toutes les choses qui pouvaient orner mon esprit : plus de lecture, d’entretiens utiles. La moitié du jour se passait à relever, à ma toilette, les agrémens que vous m’aviez donnés, et l’autre moitié à les donner en spectacle, et à recueillir le tribut flatteur des louanges qu’ils m’attiraient. Huit années se sont rapidement écoulées ; et une maladie funeste, en m’enlevant tout-à-coup mes charmes, m’a rendue la fable de toutes les personnes que ma fierté et le changement de mes mœurs avaient indignées contre moi. Je n’ose plus paraître dans ces compagnies, dont je croyais faire tout l’agrément il y a quelques mois. Chacun se fait un mérite de me faire sentir que la solitude est le seul parti qui me convienne. Qu’elle se fasse religieuse, dit-ton, ou qu’elle se marie à quelque cadet de Gasgogne, à qui sa dot fera vaincre de dégoût qu’elle inspire. J’ai voulu suivre le premier de ces conseils ; mais, madame, la solitude qui faisait autrefois mes plus chères délices, m’est devenue insupportable. Mon esprit, ce me semble, s’est rétréci à force de s’être occupé de bagatelles : j’ai perdu le goût du bon, de l’utile. Si je prends un livre, je baille, il me tombe des mains, je m’endors. Je regrette le jeu, les spectacles ; en un mot, je suis la plus malheureuse de toutes les créatures. En achevant ces paroles, cette fille fondit en larmes, se regarda machinalement dans le miroir qu’elle tenait ; et, comme si elle se fut vue pour la première fois, le jeta de dépit à vingt pas d’elle. Bienfaisante en eut pitié, et se reprochant ses malheurs, résolut de les réparer, s’il était possible. Que n’est-il en mon pouvoir, lui dit-elle, de vous accorder tout-à-la-fois, le retour de votre beauté, et celui de votre raison ! mais je ne puis vous rendre que l’un de ces deux avantages ; choisissez. Laidronette, à cette proposition, demeura rêveuse, et parut violemment agitée ; puis se levant tout-à-coup, elle dit à la fée : je ne balance plus, madame ; que ma laideur augmente, s’il le faut, pourvu que je me retrouve dans les heureuses dispositions où j’étais il y a quelques années ; rendez-moi ma vertu, ma raison, je suis contente. Ce que vous me demandez surpasse mon pouvoir, lui répondit Bienfaisante ; il fallait vous-même vous remettre en possession de ces trésors, et vous venez de le faire. Votre choix annonce le retour de votre raison, et désormais vous ne serez plus en danger de la perdre : la nature sera pour vous sans voile ; mais vos connaissances, loin de vous exciter à la vanité, vous rendront plus douce et plus humble, si toutes les fois que vous acquerrez une nouvelle connaissance, vous avez le soin d’ouvrir un in-folio que vous trouverez sur votre table. Vous y trouverez la liste de toutes les choses que vous ignorerez toute votre vie ; et, cette liste immense, en comparaison des choses que vous saurez, rabattra les fumées de vanité qui vous monteront à la tête. Ne croyez pas, au reste, que je veuille vous tirer de l’ordre de la Providence, en vous douant ainsi : elle ne vous avait privée des grâces corporelles, que pour vous donner le tems de cultiver vos talens naturels ; j’avais dérangé mal-à-propos ses vues sur vous, et je vous remets dans l’ordre dont je vous avais malheureusement tirée. Ainsi parla la fée.

Juste ciel ! s’écria la fée, après avoir quitté Laidronnette, je n’ai fait jusqu’à ce jour que des présens funestes ; ô sagesse des mortels ! vous n’êtes que folie, qu’aveuglement ; et les hommes, en suivant vos lumières, font autant de chutes que de pas. Après cette exclamation, Bienfaisante s’achemina vers la ferme où elle avait rendu la vie à un arbre prêt à mourir. On était alors dans la saison des fruits, et elle ne put s’empêcher d’admirer les belle poires dont il était couvert. Pour le coup, dit-elle, je n’ai rien à me reprocher dans ce lieu-ci ; et le bon fermier, s’il vit encore, a eu tout le tems de jouir des fruits de ce bel arbre, dont il déplorait la mort prochaine. Comme elle achevait ces paroles, elle entendit le vieillard qui jetait de grands cris mêlés de plaintes. Maudit soit la vieille sorcière ! disait-il ; qui la priait de se mêler de mes affaires ? Dieu savait bien ce qu’il faisait, lorsqu’il fit sécher ce malencontreux poirier, qui me donne aujourd’hui des fruits si amers. La fée se hâta d’entrer, pour savoir de quoi ce bonhomme se plaignait. Mais à peine l’eut-il aperçue, qu’il manqua lui sauter aux yeux. Venez-vous encore, lui dit-il, m’apporter quelque malheur ? Vous avez fait une belle besogne, en ressuscitant mon arbre, et en me donnant de si belles poires : hier, il en a tombé une sur la tête de mon petit fils, qui est aussi mon filleul ; l’enfant se meurt, et nous vous avons cette obligation. Montrez-moi cet enfant, dit la fée, et je n’épargnerai rien pour réparer le mal dont je suis la cause innocente. On mena Bienfaisante dans la chambre de cet enfant ; elle appliqua sur la plaie un baume dont les seules fées connaissent la vertu, et le lendemain, il fut hors de danger. Je vous suis bien obligé, lui dit le bonhomme, d’avoir guéri mon enfant ; mais croyez-moi, ma bonne mère, quand vous verriez dessécher tous les arbres du monde, ne vous avisez pas d’en faire revivre aucun, et croyez que Dieu a de bonnes raisons quand il nous ôte les choses auxquelles nous sommes les plus attachés. Mon père (Dieu veuille avoir son ame), mon père, dis-je, qui n’était pas un sot, me répétait souvent que toutes les choses de ce monde iraient pour le mieux, si les hommes ne s’avisaient pas de vouloir y retoucher. Il me contait, qu’un jour un paysan se mêla de trouver à redire à la manière dont Dieu avait arrangé les choses : voyez ce grand arbre, disait-il en lui-même, en regardant un chêne ; n’est-ce pas une honte qu’il ne porte qu’un fruit gros comme le pouce, pendant qu’une chétive racine succombe sous le poids de la citrouille qu’elle produit ? Si j’eusse été chargé de l’arrangement de l’univers, j’eusse mieux proportionné les choses ; la citrouille pendrait au chêne, et le gland se soutiendrait à merveille sur la racine citrouillère. Après ce beau colloque, le manant se coucha à l’ombre d’un chêne, et s’endormit : il faisait beaucoup de vent ; et l’arbre étant agité, il tomba un gland précisément sur le nez du dormeur qui, se réveillant en sursaut, s’écria : soyez bénie, sage Providence, j’avoue que je ne suis qu’un sot. Que serais-je devenu, si ce gland eût été une citrouille ? J’aurais le nez bien plat.

Vous entendez ce que cela veut dire, ajouta le paysan, lorsqu’il eût fini son histoire. Je vous donne le bon jour, madame, et je souhaite que vous profitiez de la leçon.

Il a raison, dit la fée en s’éloignant. Je serais tentée de retourner sur mes pas, car je n’augure rien de bon du reste de mon voyage ; mais, dit-elle en se reprenant, peut-être serai-je plus heureuse à l’avenir que je ne l’ai été par le passé ; continuons ma route. Elle se souhaita dans le moment au lieu où se trouvait monsieur Biendisant, et elle s’y souhaita invisible. Elle se trouva à passer dans un grand jardin, au bout duquel était un sallon. Elle s’avança vers ce lieu, où elle aperçut Biendisant, qui tenait le haut bout à une table environnée de six convives, qui mangeaient et parlaient comme des auteurs, c’est-à-dire, sans se donner un moment de relâche. Quelquefois, Biendisant ouvrait la bouche, alors il se faisait un silence subit ; on l’écoutait avec attention, on applaudissait à ce qu’il venait de dire, et la cohue recommençait aussitôt. Ô siècle ! ô mœurs ! s’écria l’un de ces auteurs ; le mérite gémît dans la poussière ; la pauvreté, le mépris, semble être l’apanage des personnes savantes ; et, à peine entre vingt auteurs, en peut-on nommer un, qui n’ait pas à se plaindre de la fortune. Le mépris qu’on a pour les savans, répondit un autre, d’un ton de prophète, est un présage certain de la décadence des beaux arts ; et on peut assurer, si cela continue, que la France est prête à retomber dans la barbarie, où elle a gémi pendant tant de siècles. Vous êtes dans l’erreur, dit à son tour Biendisant. Le pays des richesses n’est pas le terroir des auteurs ; ils s’y abâtardissent. La pauvreté, l’indigence est, dit-on, la mère de l’industrie ; et, sans chercher à prouver cette vérité par des faits tirés de l’histoire de nos pères, je veux bien vous la confirmer par mon exemple. La nature m’avait doué de quelques talens ; la nécessité de me procurer les besoins de la vie m’engagea à les cultiver. J’étais laborieux ; mais cette inclination que je croyais m’être naturelle, avait son principe dans le besoin où je me trouvais de travailler. Je me disais alors, que je composerais avec plus d’ardeur, si j’étais tranquille du côté des soins du corps ; je me persuadais que les sollicitudes continuelles dont j’étais assiégé, abaissaient mon esprit, et l’empêchaient de s’élever autant qu’il l’eût pu faire dans un état plus heureux. Occupé de ces pensées, ma bonne étoile me f‍it rencontrer une créature au-dessus de la condition humaine, une sylphide, une fée, je ne sais laquelle des deux. Cet être bienfaisant me mit tout-à-coup dans une abondance à laquelle je n’eusse osé prétendre. Qu’arriva-t-il de là ? Je devins paresseux. Je ne m’occupai plus que de bagatelles ; et, depuis ce jour, il n’est pas sorti un bon ouvrage de ma plume. Je pourrais vous alléguer bien d’autres exemples. Examinez un homme qui prétend avoir place parmi les cordons bleux des beaux esprits, qui postule un fauteuil à l’académie. Quelles peines pour limer un écrit qu’il est prêt de donner au public ! Quelle inquiétude sur le succès de cette pièce ! A-t-il obtenu ce qu’il souhaitait avec tant de passion, ce n’est plus le même homme. Il s’endort, et ne bat plus que d’une aîle. D’où je conclus, qu’il est nécessaire, pour l’avantage des belles-lettres de ne point trop engraisser un auteur, et qu’il faut lui laisser un aiguillon qui le pousse au travail. Je suis de votre avis, monsieur, dit la fée en se rendant visible, et je suis comptable au public de plusieurs in-folio qui sont demeurés dans le néant ; mais je veux réparer ma faute. Retournez dans la situation d’où je vous ai tiré : j’y joindrai pourtant un adoucissement, en faveur de la bonne-foi avec laquelle vous êtes convenu qu’il fallait se garder de trop engraisser un auteur. Toutes les fois que vous aurez composé un ouvrage utile dont vous aurez peine à trouver le débit, vous pouvez compter sur la somme que vous aurait procuré cet ouvrage, si les hommes avaient le goût aussi bon qu’ils l’ont maintenant dépravé. Et pour ne point donner sujet de jalousie à vos convives, je les fais participans de la même faveur.

Vivat, s’écria monsieur Biendisant ; avec cette restriction, je ne saurais me plaindre. J’avais besoin d’un aiguillon, et je vous sais meilleur gré de cette dernière grâce, que de l’abondance où vous m’aviez mis assez mal—à—propos.

À peine Bienfaisante fut elle disparue, que ces messieurs se séparèrent, et chacun d’eux se mit en devoir de mériter ses bienfaits. Mais il arriva fort souvent qu’ils travaillèrent à pure perte, faute d’avoir bien pesé ces paroles de la fée : Toutes les fois que vous aurez composé un ouvrage utile. L’auteur de… ; mais arrêtez-vous, ma plume, ne démasquez personne : aussi bien, s’il fallait nommer tous les auteurs qui se mettent en travaillant hors d’état de profiter des dons de Bienfaisante, la liste serait trop grande.

La fée, ayant quitté Passy, se souhaita près de la jeune fille dont elle avait récompensé la tendresse filiale, et se trouva à la porte d’un hôtel magnifique. Elle y entra ; et un suisse lui demanda d’un air rébarbatif, ce qu’elle voulait. Je souhaiterais, dit-elle, parler à la mère de madame. Vous radotez, bonne femme, lui dit ce brutal ; madame n’a point de mère ; depuis près de neuf ans que je suis à son service, je n’ai point entendu dire qu’elle en eût une, d’où je conclus qu’elle est morte depuis long-tems. Bienfaisante ouvrit un livre qu’elle portait toujours sur elle, et où le nom de toutes les personnes qu’elle avait connues était écrit. Ce nom s’effaçait tout seul, lorsque ces personnes payaient le tribut à la nature, et elle connut, par ce livret, que la personne qu’elle demandait était encore existante : elle allait faire au suisse de nouvelles questions, lorsqu’elle aperçut cette bonne vieille qui, appuyée sur un bâton, s’acheminait à pas lents vers l’hôtel. La fée se rendit invisible, et elle vit bientôt que le portier lui avait répondu juste, lorsqu’il lui avait dit qu’il ne connaissait point la mère de sa maîtresse. Ne pourrais-je pas parler à madame ? lui dit la vieille. Elle s’est couchée fort tard, dit le suisse ; mais elle m’a commandé de ne vous renvoyer jamais ; asseyez-vous un moment, je vais la faire avertir que vous êtes ici. La bonne femme soupira ; et, pendant qu’elle se croyait seule, elle laissa couler quelques larmes qu’elle essuya soigneusement, lorsqu’elle vit revenir le portier. Suivez-moi, lui dit cet homme : madame est encore au lit ; mais elle a ordonné qu’on vous fit monter à sa chambre par l’escalier dérobé. Bienfaisante la suivit, et entra dans un appartement superbe. Elle reconnut la jeune fille qui tendit les bras à sa mère aussitôt qu’elle se vit seule. Je suis au désespoir, lui-dit-elle, d’avoir été si long-tems sans vous voir ; mais, ma chère mère, il ne m’a pas été possible de trouver un moment… Dans l’instant on frappa à la porte. Une femme-de-chambre annonça le maître du logis, qui faisait demander s’il était jour chez madame : il entra ; et, voyant la vieille qui s’était levée, et qui se tenait respectueusement à l’écart : c’est votre nourrice, je crois, dit-il à sa femme. Bonjour, ma bonne mère, comment vous portez-vous ? Il n’attendit pas sa réponse, et raconta à son épouse les circonstances d’un souper où il s’était trouvé la veille ; il lui dit qu’elle était au mieux dans son bonnet de nuit, et lui annonça qu’il aurait l’honneur de lui demander sa soupe ; après quoi il sortit, fit une inclination de tête à la prétendue nourrice, et lui mit un écu dans la main. À peine fut-il hors de la chambre, que cette femme ne put s’empêcher de dire à sa fille, en pleurant : voyez, mon enfant, à quoi vous me réduisez ! n’est-il pas bien dur pour moi de faire un tel personnage, et de recevoir l’aumône de la main de mon gendre, dans sa propre maison ? Vous abusez certainement de ma tendresse pour vous, et je suis bien folle, après tout, de me prêter aux sots ménagemens qu’exige votre orgueil. Hé ! pourquoi vous affligez-vous, ma mère, lui dit cette fille ? Pouvez-vous douter de ma tendresse ? Vous ai-je jamais laissé manquer de rien ? Je m’embarrasse fort peu de vivre dans l’abondance, dit la bonne femme. J’étais mille fois plus heureuse dans la pauvreté. J’avais du moins une fille qui ne rougissait point de me reconnaître, qui me donnait ses soins. Je l’ai perdue, cette fille, continua-t-elle en sanglotant. C’est une grosse dame, qui serait déshonorée d’avoir une mère telle que moi. Cette pensée me fend le cœur ; je n’ai pas mangé un morceau d’appêtit depuis votre mariage, et je sens que je meurs à petit feu. Ne nous verrous-nous jamais que pour nous affliger réciproquement, lui dit cette fille qui réellement avait les larmes aux yeux ? Voulez-vous que je m’expose à perdre l’estime de mon mari, et à le rendre l’objet des mépris des personnes comme il faut ? Que dirait-on, si on apprenait qu’il eût épousé une fille du néant ; et pourrions-nous le cacher long-tems si je vous avouais pour ma mère ? Car enfin, vous n’avez point de bonnes manières ; le ton d’une personne de façon, et vous ne le prendrez jamais, et cela m’impose la loi de gêner ma tendresse à votre égard. Bienfaisante, oubliant qu’elle était invisible, se laissa emporter au premier mouvement, et s’écria : quel cœur suis-je parvenu à gâter ? À cette voix, nos deux femmes effrayées, regardant de tous les côtés, et sûres d’être seules, elles allaient appeler du monde, lorsque la fée se montra à leurs yeux. La jeune dame parut confuse en la voyant ; et la fée, connaissant qu’elle se faisait à elle-même les justes reproches que méritait son orgueil, ne voulut point augmenter sa peine. Connaissez votre erreur, lui dit-elle ; une basse naissance ne déshonore jamais ; mais on se rend digne de mépris, lorsqu’on s’efforce de la cacher, et d’en imposer aux autres. Rougissez, non d’avoir une mère pauvre, mais d’avoir pu la méconnaître, et hâtez-vous de réparer votre faute, en l’avouant, non seulement aux yeux de votre époux, mais à la face de l’univers, s’il était possible : ce généreux effort couvrira la bassesse de votre naissance ; l’on est vraiment noble, lorsqu’on sait s’élever au-dessus des préjugés, du vulgaire, et être vertueux dans les occasions les plus pénibles.

Pendant le discours de la fée, la jeune dame avait éprouvé de grandes agitations. À la fin son bon naturel l’emporta sur son ambition ; elle appela ses femmes, et leur commanda de prier son époux de passer chez elle. À peine fut-il entré qu’elle lui dit : Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir abusé jusqu’à ce jour, en me faisant descendre d’une famille noble à qui je n’appartins jamais. Née parmi les derniers du peuple, je gagnais ma vie au moyen d’un travail pénible et assidu. Un petit service que je rendis à celle qui paraît à vos yeux sous la f‍igure d’une vieille femme méprisable, me valut sa protection. Elle me rendit maîtresse des biens immenses qui m’ont fait parvenir au rang de votre épouse ; mais, monsieur, je ne méritais pas ce rang, puisque j’ai eu la faiblesse de méconnaître ma mère, et d’en rougir à vos yeux. Souffrez que je vous la présente, et pardonnez—moi le défaut de conf‍iance que j’ai eu pour vous jusqu’à ce jour. Elle avait pris sa mère par la main en f‍inissant ce discours ; et son mari, qui avait d’abord paru interdit, prit son parti de fort bonne grâce. Il embrassa sa belle-mère ; mais il ne pouvait ôter ses yeux de dessus la fée qui, reprenant sa figure naturelle, le remplit d’admiration et de respect. Je tremblais, lui dit Bienfaisante, que l’orgueil ne fût chez vous le plus fort. J’aurais été bien fâchée de priver votre épouse de mes bienfaits, mais vous les méritez l’un et l’autre. Avouez pourtant, madame, que sans ce dénouement heureux, vous auriez eu sujet de vous plaindre de moi, et que les richesses que je vous avais procurées, ne valaient pas les vertus qu’elles ont été sur le point d’étouffer dans votre cœur. On risque beaucoup en voulant se mêler de tirer les humains de la condition où les a placés la Providence ; faites en sorte, à l’avenir, que je n’aie point à me reprocher la perte de vos bonnes qualités.

Après avoir quitté cet hôtel, la fée se rendit au logis où elle avait séché les pleurs d’un père et d’une mère désespérés d’être au moment de perdre leur fils unique. Elle trouva ces infortunés parens baignés de larmes. La tristesse la plus amère était peinte sur leur visage ; et ils n’eurent pas plutôt aperçu Bienfaisante, que le père, jetant un profond soupir, lui dit : Ah ! madame, que le service que vous nous avez rendu, nous devient funeste ! Plût à Dieu que ce malheureux enfant que vous avez arraché au trépas, eût perdu le jour en naissant ! nous ne serions pas exposés à le voir périr par la main du bourreau. Mais, madame, ajouta ce père affligé, je connais votre puissance : vous pouvez nous rendre une seconde fois ce malheureux fils ; ayez pitié d’une mère désolée ; elle ne pourra survivre à l’infamie dont il va nous couvrir : tirez notre enfant des mains de la justice, et transportez-le, s’il le faut, dans les régions les plus éloignées. Que ne puis-je vous accorder ce que vous me demandez, lui dit Bienfaisante ! avec quel plaisir ne travaillerais-je pas à réparer le mal que j’ai fait ! Mais en prolongeant les jours de votre fils, je me rendrais complice des crimes qu’il commettrait de nouveau. Laissez, monsieur, à la Providence le soin de ce qui le touche, et méritez, par votre soumission à ses volontés, qu’elle le regarde en pitié. Les paroles de la fée, loin de consoler ce couple affligé, redoublèrent leurs peines. Bienfaisante, attendrie, allait oublier la résolution qu’elle avait prise de ne plus employer les moyens surnaturels pour soulager les hommes, lorsqu’on apprit aux parens de ce mauvais fils qu’il était à la dernière extrémité. La mère alors, oubliant tous les sujets qu’elle avait de regarder sa mort comme un bien, osa conjurer Bienfaisante d’employer son art pour lui rendre la santé. La fée n’eut garde de se rendre à ses prières, et ne fut tranquille qu’au moment où elle apprit la mort de ce malheureux.

Il ne restait à Bienfaisante qu’à s’informer si la connaissance de l’avenir avait été salutaire à cet homme qui, n’ayant aucun chagrin réel, s’affligeait de tous ceux qui pouvaient lui arriver. Elle n’eut pas plutôt souhaité d’être transportée chez lui, qu’elle se trouva dans une chétive maison de campagne, où tout respirait la pauvreté. Elle aperçut, à la porte de cette maison, un homme si défiguré, qu’elle eut peine à le reconnaître. Il n’eut pas la même difficulté à se remettre le visage de la fée ; et, ne pouvant résister aux mouvemens d’indignation qui s’élevèrent dans son ame à sa vue, il lui dit tout ce que la colère la plus vive lui put suggérer, et ne cessa de lui prodiguer les épithètes les plus grossières que, lorsque la voix lui manqua. Je ne m’offense point de vos reproches, lui dit Bienfaisante, je les mérite sans doute ; mais daignez m’apprendre quelles ont été les suites de la connaissance des choses futures que je vous ai procurée ; peut-être pourrai-je remédier au mal que j’ai fait sans le vouloir. À ce prix, je vous pardonnerai le passé, lui dit cet homme. Que les mortels sont aveugles, lorsqu’ils veulent percer le voile que la divine Providence a jeté sur l’avenir ! Qu’ils sont insensés lorsqu’ils croient pouvoir éviter les maux qui leur sont destinés ! Les précautions qu’on prend pour se soustraire aux malheurs futurs, les occasionnent le plus souvent : vous en allez juger par ce que je vais vous dire.

Après vous avoir perdue de vue, j’attendis avec beaucoup d’impatience le premier jour de l’an, flottant entre la crainte et l’espérance. Il vint enfin ce jour si désiré ; jugez de mon désespoir, lorsque je découvris que j’étais menacé d’avoir les deux jambes cassées, de perdre mes biens, et le peu de bon sens que j’avais avant la fin de l’an. Comme le premier de ces malheurs m’était annoncé pour le premier mois de cette malheureuse année, je résolus de le prévenir, en ne bougeant de mon lit. J’abandonnai le soin de toutes mes affaires ; et, pour tout au monde, je n’aurais pas voulu sortir de ma place. Le septième jour, lorsque ma femme et mes domestiques s’occupaient du soin de la boutique, la chambre, dans laquelle j’étais couché, s’enfonça tout d’un coup. On me retira à moitié mort de dessous les plâtras ; et j’eus non-seulement les deux jambes cassées, mais le reste de mon corps fut défiguré, comme vous le voyez. Ce qu’il y eut de plus fâcheux dans cet accident, c’est que la frayeur dérangea ma cervelle. J’ai été, pendant plusieurs années, entre les mains des plus habiles médecins : ils m’ont guéri ; mais les dépenses qu’il a fallu faire pour cette cure, ont absorbé la plus grande partie de mon bien, et je me suis trouvé réduit à venir habiter cette chaumière, où je passe mon tems à vous donner au diable, vous et votre science, attendant avec crainte une autre année, qui, en me présageant quelque nouveau désastre, me fera peut-être devenir fou une seconde fois. Ne craignez rien de ce côté-là, lui dit la fée. Désormais vous ne pourrez prévoir vos futurs destins. Apprenez qu’une des plus grandes faveurs que Dieu ait faites à l’homme, est de lui cacher les maux qu’il doit craindre. S’en chagriner avant qu’ils arrivent, vouloir les prévenir, c’est une folie, pour le moins aussi funeste que celle que vous avez éprouvée. Confiez-vous désormais à la Providence qui veille sur nous ; elle garantit toute votre famille qui était restée sous ses soins, et vous fûtes le seul qui, en vous tirant de son ordre, méritâtes d’en être abandonné. Que ceci devienne pour vous une utile leçon. D’ailleurs, je veux réparer le tort que je vous ai causé, et vous remettre dans l’état ou vous étiez avant de m’avoir vue. Vous trouverez sur votre table l’équivalent de ce que vous avez perdu ; faites—le profiter comme auparavant ; et, loin de prévoir des maux imaginaires, jouissez des dons que Dieu vous fait pour le présent.

Bienfaisante, étant donc convaincue, par son expérience, qu’il n’appartient pas à des intelligences bornées de retoucher aux œuvres du Créateur, retourna dans son royaume. Elle y interdit pour jamais à ses sujettes l’exercice de l’art de la féerie, et leur permit seulement d’inspirer aux hommes l’estime et l’amour des choses bonnes et vertueuses ; et elle-même se chargea d’accompagner et de guider les personnes dans qui elle reconnaîtrait les plus heureuses dispositions.


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