Contes héroïques/08

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Vins, Liqueurs et Spiritueux



Blessé à la tête, Victor Quimbel tomba. Les troupes avaient couru trop vite à l’assaut des positions ennemies et, mal soutenues, revenaient sur leurs premières lignes.

Il y avait eu un peu de désordre, de sorte que certaines compagnies, appartenant à des unités différentes, s’étaient mêlées. Quelques hommes, laissés en arrière-garde, se battirent auprès de Victor, puis lâchèrent pied. Pourtant l’ennemi ne semblait pas poursuivre. La nuit approchait.

Aveuglé par le sang, se croyant près de mourir, Victor dit adieu à son père et à sa mère. Il les voyait distinctement dans la petite maison de province où ils tenaient une boutique de « vins, liqueurs et spiritueux » : sa mère, grande, forte, active ; son père, petit, gros, d’une santé mauvaise et qui demeurait toujours assis derrière le comptoir. Ils pleuraient en apprenant sa mort, et de cela surtout il était triste, car tous trois s’aimaient beaucoup, bien qu’ils ne fussent point de ceux dont la tendresse s’exprime en paroles et en lettres affectueuses.

Une plainte cependant qui s’élevait, à quelque distance, d’un entonnoir où gisaient une douzaine de cadavres, le tira de sa rêverie, et il se rendit compte alors qu’il avait gardé toute sa conscience et que sa blessure ne devait pas être bien grave. En effet, il put se bander la tête d’un linge. Le sang ne coula plus. Et, d’aplomb sur ses jambes, il marcha vers l’entonnoir.

Un homme en sortait à ce moment, un petit homme dont le ventre pointu tendait l’uniforme et dont une épaisse barbe grisonnante couvrait le visage. Celui-ci était blessé à la jambe, et il avait pu, lui aussi, tout en gémissant, déchirer l’étoffe et panser la plaie tant bien que mal.

Victor lui dit :

— Ça va, camarade ?

Tandis que l’autre interrogeait :

— Sais-tu où est la 4e compagnie ?…

Ils s’arrêtèrent tous deux, stupéfaits par le son de leurs voix, et leurs yeux cherchaient à percer le masque de poils, de hâle, de crasse et de boue qui les défigurait.

Après un instant, Victor murmura :

— C’est toi, papa ? C’est bien toi ?

Et le vieux dit à plusieurs reprises :

— Victor… Victor… Est-ce Dieu possible !

Une même émotion les étreignit qu’ils manifestaient en se serrant les mains et en hochant la tête d’un même air d’égarement. Ils ne songeaient pas à s’embrasser, d’ailleurs, n’en ayant guère l’habitude. Et puis c’était un tel miracle de se rencontrer ainsi !

À la fin, Victor balbutia :

— Comment ça se fait-il, papa ? On t’a donc mobilisé ?

— Non, non, je n’étais pas d’âge, tu sais bien.

— Alors ?

— Alors je me suis engagé.

— Tu t’es engagé, toi ! toi, papa !

C’était la chose du monde la plus incroyable. Le père Quimbel, engagé volontaire ! le père Quimbel, que ses rhumatismes enfouissaient été comme hiver, sous la cloche vitrée de son comptoir ! le père Quimbel partant comme soldat, couchant dans les tranchées et se battant comme un poilu ! Un tel acte était si anormal que lui-même paraissait gêné de l’avoir accompli et qu’il s’excusa en disant :

— Eh bien, voilà, la maison me semblait un peu vide. Tu sais que ta mère s’en allait chaque jour soigner les blessés à l’hôpital. Je m’ennuyais. Autour de moi, les gens partaient au front…

— Les gens ! protesta Victor, pas ceux de ton âge, en tout cas, ni de ta santé.

— Oui, Sans doute. Seulement, peut-être que j’y faisais trop attention, à ma santé et à mes vieilles douleurs. Toujours est-il que ça va mieux, beaucoup mieux. Tu ne croirais jamais combien je me sens solide. Vrai, j’en fais autant qu’un autre. Je vais être cité…

Victor l’écoutait avec un certain malaise. Il y avait dans l’intonation et dans l’attitude de son père quelque chose qui ne lui semblait pas naturel, et il éprouvait une inquiétude confuse à chercher sous les paroles du bonhomme ce qui pouvait être l’exacte vérité.

— Il y a longtemps de cela ? demanda-t-il.

— Deux mois et demi, trois mois bientôt.

— C’est drôle, maman ne m’en a rien dit dans ses lettres.

— Elle ne voulait pas te tracasser. Alors, on t’a dit que je partais en voyage pour affaires. C’est bien ce que ta mère t’a écrit, n’est-ce pas ?

— Oui, ou plutôt une femme qui la soignait. Car elle a été malade, cette pauvre maman ?

— Un peu malade, paraît-il. Mais c’est fini. Alors, tu vois, j’ai eu raison. Il faut bien faire quelque chose pour son pays. Et je ne regrette pas… non… On est bien nourri… Et mon capitaine est un brave type… un marchand de vin comme moi… On cause… on bavarde…

Victor ne le quittait pas des yeux. En face de ce bonhomme, aux épaules rentrées, aux petites jambes, et muni d’un de ces ventres particuliers dont rien n’atténue la rondeur, ni les privations ni l’extrême fatigue, il se sentait, de plus en plus tourmenté. Vraiment il fallait, pour que le vieux boutiquier se fût engagé, il fallait un motif d’une valeur exceptionnelle, et ceux qui lui étaient fournis ne suffisaient pas à Victor.

Et soudain il chancela. Une idée horrible effleurait son cerveau. Il la repoussa. Non, non, ce n’était pas possible. Et pourtant… Il prit son père par les deux épaules et le secoua violemment, tout en essayant de parler. Mais il ne pouvait pas. Des sanglots l’étranglaient. Un désespoir fou le terrassait, et il s’écroula sur un tas de branches en bégayant :

— Maman est morte ! maman est morte !

Tout de suite le père Quimbel s’écria :

— Non, non, ne crois pas ça. En voilà des imaginations ! Comment peux-tu supposer ?…

Mais à quoi bon ? Était-il nécessaire que l’aveu de l’atroce vérité fût fait pour que Victor la connût tout entière ? Quelle autre cause que la mort de sa femme aurait jeté le bonhomme dans une telle aventure ? Cela seul expliquait son coup de tête. D’ailleurs, il ne protesta pas longtemps. Lui-même se mit à pleurer, assis dans la boue, en bredouillant des mots que Victor n’écoutait pas.

— Voilà… voilà… Ta mère était une sainte femme. Elle a voulu soigner les blessés, même les plus dangereux… Un jour, elle s’est fait une mauvaise piqûre…

— Maman est morte !… maman est morte ! gémissait Victor.

— Une sainte qu’elle était, ta mère, poursuivait le bonhomme. Une sainte… Elle ne pensait qu’à toi en mourant. « Il ne faut pas que Victor sache. Tu lui écriras comme si j’étais vivante… Il aurait trop de chagrin, mon petit Victor ! » Une sainte, je te le dis.

— Maman est morte !… maman est morte !…

Ils se turent. Coup sur coup, deux obus éclatèrent à quelque distance. L’ombre de la nuit naissante fut déchirée par la lueur d’un projecteur.

Le pansement de Victor s’était un peu dérangé et des gouttes de sang se mêlaient à ses larmes. Son père rajusta le linge et dit :

— Il va falloir s’en aller.

Victor se laissa conduire par lui, et il soutenait le vieux, qui traînait la jambe et semblait souffrir beaucoup. Des balles sifflèrent autour d’eux et une demi-douzaine de shrapnells explosèrent. Mais ils n’y prêtaient pas attention, et ils marchaient très lentement, appuyés l’un sur l’autre en parlant à voix basse.

Ils arrivèrent ainsi auprès d’un groupe de brancardiers qui leur indiquèrent l’ambulance la plus proche. Victor refusa de s’y rendre. Il voulait rejoindre sa compagnie.

C’était le moment de se séparer.

— Au revoir, mon petit, fit le père Quimbel. On se retrouvera là-bas, si Dieu le veut bien. Au revoir.

Ils s’embrassèrent. Et chacun s’en alla de son côté, le cœur gros, l’un et l’autre courbés sous le poids du destin, blessés, sanglants, fiévreux, le cerveau en détresse et le corps à bout de forces — et tous deux cependant pleins de courage et de confiance en la vie, tous deux soutenus par le sentiment du formidable devoir qui exalte les âmes, apaise les douleurs, domine les égoïsmes et fait un héros avec le plus humble et le plus médiocre des hommes.