Contes héroïques/07


Nonoche



Après s’être caché pendant dix mois dans les forêts des Ardennes et avoir vécu, avec quelques douzaines de camarades, une effroyable vie de privations et de fatigues, Jacques Ordineau, sergent de chasseurs à pied, réussit, au prix de quels périls ! à traverser les lignes ennemies et à gagner une tranchée française. Son aventure intéressa le commandant du corps d’armée à tel point qu’il fut expédié au grand quartier général dans l’automobile d’un officier de liaison.

Or la voiture filait entre deux rangées d’arbres frissonnants à travers les campagnes multicolores, lorsque Jacques, qui semblait encore sous l’action du long cauchemar où il se débattait depuis si longtemps, s’écria :

— Mon capitaine !… mon capitaine !… je viens de voir sur un poteau : Amiens, 12 kilomètres ! Est-ce possible ?

— Certes.

— Mais, mon capitaine, j’habite Amiens ! J’y ai laissé, ma femme ! Elle doit y être ! Elle y est sûrement ! Et alors…

— Et alors, sergent, vous voudriez qu’on s’y arrêtât ? Entendu, mais quelques minutes seulement.

La joie de Jacques fut extrême. Marié depuis un an, très amoureux de sa femme, il l’avait quittée le soir même de la mobilisation.

La tristesse des adieux, l’angoisse qu’il éprouvait à laisser Marceline sans ressources, le souvenir de ce pauvre visage désespéré et de ces mains tremblantes, tout cela l’avait bien souvent obsédé durant les longues heures de l’exil. Qu’était-elle devenue, sa pauvre Marceline, si faible devant la vie, si insouciante, un peu frivole même, et qui ne savait qu’aimer et se laisser aimer ? Deux fois il lui avait écrit par l’intermédiaire d’un camarade qui tentait de s’enfuir à travers la Belgique. Mais comment supposer qu’elle eût reçu ces deux lettres et qu’elle pût le croire encore vivant ?

Les faubourgs d’Amiens. Une rue bordée de petits jardins qui précèdent de vieilles maisons à un seul étage. L’une d’elles est plus coquette avec ses volets peints et ses pots de géraniums aux fenêtres… C’est là que, Jacques fit arrêter l’auto.

— Dix minutes, n’est-ce pas ? dit l’officier.

— Oui, mon capitaine.

Jacques franchit le jardin. La porte du vestibule n’était pas fermée. Il entra. Comme il n’y avait personne en bas et aucun bruit dans la maison, il pensa que Marceline était sortie et que la bonne s’occupait des provisions. La salle à manger et la cuisine s’ouvraient à droite et à gauche toutes deux bien en ordre et bien propres.

Au même étage, une porte était entre-baillée en face de lui. Il la poussa. Et une émotion soudaine l’envahit. Dans la jolie pièce claire où il avait l’habitude de se tenir, Marceline était assise, la tête entre ses mains et les coudes sur une table qui s’appuyait au mur opposé, entre les deux fenêtres.

Craignant une surprise trop violente, il appela doucement :

— Marceline…

Elle ne répondit pas. En approchant, il vit qu’il y avait devant elle une machine à écrire et des liasses de papiers, et, lorsqu’il fut tout à côté, il s’aperçut qu’elle dormait.

Elle dormait d’un gros sommeil d’enfant que la fatigue a surpris en plein travail. Il lui trouva le teint pâli et la figure un peu lasse, et il avait un grand désir de la serrer tout de suite contre lui, de l’embrasser éperdument, et peut-être plus encore de soulever ses paupières et de se griser au tendre regard de ses beaux yeux bleus.

Mais il n’osa l’éveiller. Il attendait, frissoninant et timide, touché par le spectacle de sa femme endormie et par le spectacle des choses qui l’entouraient. Trois lettres — les lettres qu’il avait écrites de là-bas — étaient épinglées au mur, ainsi que sa photographie. Puis, à côté, plusieurs articles de journaux, donnant des nouvelles de soldats disparus et rassurant les familles. Puis une photographie, très mal faite, d’un tout petit enfant qu’il ne connaissait pas.

Sur la table, des feuillets dactylographiés portaient comme titre : « Société métallurgique, rapport annuel ». Une page d’agenda montrait des chiffres écrits par Marceline, des comptes de dépenses et, au bas de la page, cette note datée du jour même, 10 juillet : « Reçu 25 francs pour trois copies sur papier carbone, Versé 15 francs à valoir sur le prix de la machine à écrire. »

Alors Jacques comprit que sa femme avait appris le métier de dactylographe, qu’elle avait acheté à tempérament une machine à écrire, et qu’elle travaillait pour vivre. « Oh ! ma chérie… ma chérie… » balbutiait-il, tout en lisant sur l’agenda les autres notes. Petites sommes données à la femme de ménage, factures payées… C’était l’effort humble et quotidien de l’épouse livrée à elle-même, et qui fait face à la vie avec ses propres moyens et son courage tenace.

Et, s’étaient aussi, sur les pages précédentes qu’il put examiner, c’étaient des prescriptions de docteur, des formules, des recettes, des phrases où revenait à chaque instant le même nom singulier : Nonoche… Peser Nonoche… Laine à tricoter pour Nonoche… Qu’était-ce donc que ce personnage mystérieux ?

Marceline n’avait pas bougé. L’excès de fatigue la tenait profondément endormie. Jacques se releva et marcha sur la pointe des pieds vers la chambre voisine, qui était leur chambre. Il lui avait semblé entendre un soupir, puis un cri léger.

Il entra et, tout de suite, il avisa la chose la plus extraordinaire : un berceau, près du lit ; un berceau voilé de mousseline et qui remuait. Il avança, écarta la mousseline. Dans le berceau, il y avait un gros garçon de quelques mois, presque nu, et qui s’éveillait en bâillant.

Jacques demeura un instant déconcerté. Il se rappelait soudain que Marceline, au moment de la mobilisation, se plaignait de malaises. Il supputa les dates. Il compta les mois. Et alors la plus troublante des questions se posait à lui, devant cet enfant en qui il lui semblait retrouver sa propre image mêlée à l’image de Marceline.

Jamais dans les forêts de l’Ardenne, jamais aux heures de désespoir les plus accablantes, il n’avait permis aux larmes qui gonflaient son cœur de monter jusqu’à ses yeux, Mais il ne put les retenir en voyant ce petit être qui était né de son amour.

— « Nonoche, pensa-t-il, c’est donc à lui qu’elle a donné ce surnom ? »

L’enfant détendait ses membres, se tournait et se retournait ; puis, tâchant de se dresser, dirigeait vers lui ses yeux bleus et vagues encore. Il fit un effort pour regarder, et se mit à sourire.

Ah ! ce sourire, comme il pénétra, loin dans l’âme de Jacques, le remuant tout entier et l’imprégnant d’une joie surhumaine ! C’était le sourire de Marceline. Il le reconnaissait. Et il reconnaissait la bouche de Marceline, les yeux de Marceline…

Dans le silence, une sorte de dialogue se poursuivait entre le père et le fils. L’enfant souriait toujours et le père lui disait :

— J’ignore ton vrai nom, mais c’est bien toi qu’elle appelle Nonoche, n’est-ce pas ? C’est bien toi ? Tandis que je me battais là-bas, elle t’a porté dans ses flancs, et elle t’a mis au monde, et elle t’a donné son lait. Car elle te nourrit elle-même, n’est-ce pas ? N’est-ce pas, mon petit Nonoche, elle travaille pour que tu vives, pour que tu ne manques de rien, et pour qu’à mon retour je trouve un gaillard solide, qui a une bonne mine et qui est d’aplomb sur ses jambes…

L’enfant ne cessait de sourire. Il jeta quelques balbutiements. Jacques lui dit à voix basse :

— Maman dort, Nonoche. Ne la réveillons pas. Je reviendrai d’ici quelques jours, mais il ne faut pas qu’elle me voie aujourd’hui. Elle n’y est pas préparée, et ça lui ferait du mal. À bientôt, Nonoche. Dépêche-toi de grandir et de devenir un homme ; il y aura tant à faire pour toi, mon petit Nonoche, tant à faire, et de si belles choses !

Il se pencha et lui mit un baiser au front.

L’enfant tendait ses bras. Il répéta :

— Reste là, maman va venir… Ne bouge pas, mon chéri.

S’étant éloigné, il retourna près de Marcel, et durant quelques secondes hésita. Mais non, il ne fallait pas la réveiller. Il fallait partir avant que l’enfant ne l’appelât. Demain il écrirait ou il ferait écrire. Et cependant, combien c’était douloureux d’attendre !…

Il détacha du mur la photographie de l’enfant, prit une plume et inscrivit la date, 10 juillet, et, au-dessous, ces mots : « Vu et approuvé, le père de Nonoche. »

Il mit la photographie bien en vue, sur la page que Marceline n’avait pas achevée, regarda une dernière fois sa femme et partit.

Et il pensait que tout allait bien. La maison avait son enfant. Le père pourrait retourner à la bataille ; un fils était là qui le remplacerait plus tard…