Contes héroïques/04


Le Portefeuille



— Et alors, demanda Renard, oùs qu’on va tous deux ?

Duvauchel répliqua :

— Guigne le p’tit bois qu’est collé à la crête devant nous. Le capiston m’a donné la consigne : « Fais-en le tour. Il faut savoir s’il y a des chemins et si on peut l’occuper. »

— Et les Boches ?

— Rien à craindre, qu’il m’a dit. Les Boches sont pas par là.

Duvauchel et Renard continuèrent à monter la côte, le fusil sur l’épaule, un mouchoir déplié sous leur képi. C’étaient dés poilus, hirsutes et farouches, l’air de bandits. Derrière eux, le village où leur compagnie venait de prendre ses cantonnements disparut.

On avait marché toute la matinée. La chaleur était lourde et le soleil mordait la peau, petits inconvénients auxquels Duvauchel et Renard commençaient à s’accoutumer. La soif pourtant, une soif ardente et tenace, les tourmentait. Et l’un d’eux soupira :

— Bon sang ! Qu’est-ce que tu dirais d’un amer-citron à l’eau de Seltz ?

— Et toi, d’une chopine de vin blanc ?

— Par malheur, pas d’auberge sur la route.

— Et pas de pognon dans la poche.

Au bout de quarante minutes, ils arrivèrent à la pointe de la colline, puis, tout en longeant le bois, ils descendirent en pente douce vers un carrefour qui s’ouvrait sur la lisière, à cent pas en avant.

Et soudain ils s’arrêtèrent net. De ce carrefour débouchait une petite troupe de uhlans, officier en tête.

— Flambés ! murmura Duvauchel

— Je comprends ! répondit Renard.

D’un coup d’éperon l’officier avait enlevé son cheval et chargeait, le sabre haut. Ses hommes le suivirent. Il y en avait huit.

Vivement Duvauchel et Renard inspectèrent les alentours. À gauche, la plaine. À droite, au-dessus d’un talus abrupt, le bois, que ceignait un quadruple fil de fer barbelé. Impossible de fuir.

Duvauchel épaula son fusil. Renard épaula le sien.

— Feu ! commanda Duvauchel.

Les deux détonations retentirent à la fois.

L’officier, qui s’était abattu sur l’encolure de son cheval, se dressa, agita son sabre, jeta quelques paroles rauques et tomba à la renverse, désarçonné. Le cheval s’enfuit.

Un uhlan aussi avait été touché. Son cheval l’emporta an galop. Et les autres hommes tournèrent bride, rentrèrent dans le bois et disparurent.

Duvauchel et Renard demeurèrent un instant immobiles, suffoqués. Cela n’avait pas duré trente secondes.

— Eh ben, vrai, en voilà une histoire ! déclara Duvauchel.

— Je comprends, répondit Renard. Et maintenant, pas de temps à perdre, hein ? Les uhlans vont revenir en quête de leur gradé. Trottons-nous.

— Minute. Faut d’abord lui donner des soins.

— Et si on se fait pincer ?

— Tant pis.

C’était un lieutenant tout jeune, la figure imberbe, et qui ne semblait pas souffrir. Duvauchel l’examina et conclut :

— Il est mort.

Ils se signèrent tous deux. Après quoi, Renard insista :

— Détalons !

— Minute, fit l’autre. Et sa galette ? Alors quoi, tu laisserais sa galette aux Boches ? Non, mais ce qu’ils la barboteraient, les sauvages ! Un coup de main, Renard, que je le fouille.

Ils déboutonnèrent la tunique. La poche intérieure contenait un portefeuille dans lequel il y avait des papiers et une liasse de billets de banque.

— Mince de fortune ! plaisanta Duvauchel. Monsieur avait de quoi s’envoyer des amers-citron à l’eau de seltz.

— Et des chopines de vin blanc, approuva Renard. Et alors ?

— Alors, dans ces cas-là, faut faire les choses en règle, comme par-devant le notaire. Tiens, voilà un crayon et du papier. Je dicte. Inscris : « Trouvé dans le portefeuille du lieutenant… (Comment s’appelle-t-il, le défunt ?) du lieutenant Lanterfeld, de Hambourg, un portefeuille avec huit billets de cinq cents marks, quatre billets de cent, dix pièces d’or, trois pièces d’argent et une montre en idem. Le tout a été pris en garde par les fantassins Duvauchel et Renard, de la deuxième du cent vingt-huitième, et sera remis par eux à leur capitaine pour être renvoyé à la famille du lieutenant Lanterfeld. » Ça y est ?

Il plia le papier et l’épingla à la tunique de l’Allemand.

— Pour qui qu’técris ça ? demanda Renard.

— Pour les uhlans, quand ils vont revenir. Faudrait pas qu’ils croient qu’on a détroussé leur galonné. Le papier est en règle, signé par deux poilus de France : ça vaut de l’or en barre.

— Et maintenant ?

— Maintenant, la retraite. On va rendre compte de l’affaire au capiston. Écoute… un bruit de galop… C’est les Boches !… Pas gymnastique, Renard. Une, deuss !… Une, deuss !…

Et, empochant le portefeuille, Duvauchel s’élança, flanqué de son camarade.


Quelques minutes après, les deux soldats, certains de n’être pas poursuivis, redescendaient l’autre versant de la colline. Essoufflés, ils reprirent haleine un moment, s’épongèrent le front et repartirent. Le soleil tombait d’aplomb sur la campagne et chauffait la route blanche. On respirait un air de feu qui brûlait la gorge.

Ils voulurent prendre un raccourci qui les mènerait au village. Mais ils se trompèrent, revinrent sur leurs pas, et, au croisement de deux chemins, ils aperçurent une petite auberge, accueillante avec ses volets mi-clos et l’ombre fraîche de son bosquet.

— Crebleu ! soupira Duvauchel, une auberge. Dix ans de ma vie pour un amer-citron à l’eau de Seltz !

— Ou pour une chopine de vin blanc, rectifia Renard.

— Amer-citron ou chopine, faudrait de quoi payer.

— Je comprends.

— Et alors, ta fortune ?

— Au-dessous de zéro.

— Voyons, Renard, t’es sûr et certain d’être à sec ?

— Plus qu’à sec. Et toi, Duvauchel, en grattant le fond de tes poches, t’y cueillerais pas une malheureuse pièce dix sous ?

Duvauchel haussa les épaules.

— Une pièce dix sous. T’en as de bonnes, Renard. Tu me prends donc pour un millionnaire ? Une pièce dix sous ! Mais pas seulement le quart d’un demi-centime, mon pauvre vieux !

Et, sans tourner la tête, traînant un peu la jambe, les deux poilus filèrent droit leur chemin, hirsutes, farouches, l’air de deux bandits…