Contes héroïques/05


Sainte Blandine



Tenez — nous dit le capitaine — c’était le lendemain du jour où la cathédrale de Reims fut bombardée pour la première fois. Ma compagnie progressait lentement sur la gauche de la ville, à l’abri d’un petit bois que nous avions ordre d’explorer, et c’est de la lisière même que nous aperçûmes, cinq cents mètres en avant, ce soldat qui venait à notre rencontre en courant d’une meule à une autre meule.

Je remarquai qu’il était ployé en deux sous le poids d’un fardeau qu’il portait par-dessus son sac. Impossible d’aller à son secours, tellement, autour de lui, les balles et les éclats d’obus faisaient rage ; et deux fois il s’affaissa dans le chaume, de sorte que nous pouvions le croire atteint. Mais les deux fois il se releva, et, à la fin, épuisé, trainant la jambe, de plus en plus, courbé, il vint assez près de nous pour que trois de mes hommes pussent le saisir et le mettre en sûreté.

On l’étendit. On le soigna. On lui offrit des aliments. Et sans doute n’avait-il pas mangé depuis longtemps, car il y fit honneur avec une véritable voracité.

C’était un enfant presque, imberbe, au pâle visage amaigri par les privations et dont les cheveux noirs retombaient par boucles emmêlées, — un air, d’ouvrier parisien mais d’expression fine, distinguée, un peu ingénue même.

Il me regarde en souriant et me dit :

— C’est bon, mon capitaine.

— Eh bien, m’écriai-je, curieux de connaître son aventure, d’où viens-tu ?

— De plus loin encore, mon capitaine. Voilà un mois que je bats en retraite. Ça a commencé un jour où j’étais d’arrière-garde dans un village avec ma section, sur la frontière belge. Au moment même où on se repliait, un éclatement d’obus auprès de moi m’a étourdi. Le soir j’étais recueilli par le curé, Un brave homme de curé comme on en voit dans les livres, et qui m’a dorloté et gobergé, à ne pas croire ! Seulement, voilà qu’au bout de deux jours le canon se rapproche. Il fallait partir.

» — Mon petit, qu’il m’a dit, ces sauvages-là vont brûler et piller tout dans église. Soit. Mais il y a des choses que je voudrais sauver. Tiens, j’ai fait deux paquets… tous les objets du culte qui ont de la valeur d’une part, et puis, de l’autre, la vieille statue de sainte Blandine, patronne de mon église. Emporte-les, mon petit, veux-tu ? et tâche de les mettre en lieu sûr… si tu peux.

» Alors, mon capitaine, je suis parti avec ça par-dessus mon sac. Et puis des uhlans m’ont dépassé, et toute l’armée des Boches. Il a fallu se terrer, marcher la nuit, manger je ne sais pas quoi… »

— Mais tes paquets ?

— Ah ! ma foi, mon Capitaine, il y en a un qu’est resté en route. J’étais fourbu, la fièvre, tout le diable et son train. Plus moyen d’avancer. Alors, n’est-ce pas ?…

— Et depuis ?

— Depuis, il a fallu continuer, des jours et des jours, et je croyais bien que j’en sortirais pas, tellement il y avait de Boches autour de moi, quand tout à coup, la semaine passée, j’en ai vu qui fichaient le camp en arrière… et toute l’armée a défilé… Enfin ! J’étais tranquille, mais dans quel état, mon capitaine ! Bref, me voici. Ah ! j’en ai fait du chemin ! Misère ! Et toujours cette machine-là sur le dos !

Je lui demandai :

— Pourquoi ne t’en es-tu pas déchargé, comme de l’autre ? Quelques bibelots dorés ne valaient pas…

Il rougit un peu.

— C’est que, mon capitaine, ce n’est pas cela que j’ai gardé… non… Puisque j’avais le choix, il m’a semblé…

— Enfin, quoi ! Je suppose que tu ne t’es pas crevé pour un morceau de bois ?

— Eh bien, voilà… justement…

— Mais c’est de la folie ! Qui t’obligeait ? Tes idées religieuses ?

— Non, non, mon capitaine, murmura-t-il, très embarrassé… non, je ne suis guère croyant…

— Alors ?

— Alors voilà… vous allez comprendre…

Il attira contre lui le paquet, coupa les ficelles, déplia la toile et en sortit une petite sainte en fort mauvais état, haute de trois quarts de mètre environ. C’était sainte Blandine.

Et il me dit, d’un air d’extase :

— Hein ! mon capitaine, qu’est-ce que vous en pensez ? Regardez-la. Est-ce beau ? Regardez le mouvement de la tunique… son attitude naïve… ses bras emprisonnés dans des liens… Comme elle est charmante ! Et l’ondulation de la chevelure ?… Et son pauvre sourire d’agonie ?…

J’étais stupéfait. Il contemplait la statue avec des yeux d’artiste qu’éblouit le spectacle de la beauté, et comme si, vraiment, il eût compris tout ce que la vieille sainte, usée par les siècles, contenait de grâce et de noblesse touchante.

Je l’interrogeai.

— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Ouvrier, mon capitaine. Je travaille chez un ébéniste, au faubourg Saint-Antoine.

— Mais tu as suivi des cours ? des cours de dessin, de sculpture ?

— Non… non… répondit-il avec étonnement.

— Soit, mais on t’a indiqué…

— Indiqué quoi, mon capitaine ?

— Enfin, pour quelle cause, entre les objets d’or et cela, est-ce cela que tu as choisi ?

Il m’observait d’un air d’inquiétude, comme un enfant qui a peur d’être en faute.

— Je ne sais pas… Il m’a semblé… sans doute ai-je eu tort, n’est-ce pas ?… J’ai pensé que les objets d’or, on les remplace… tandis que ça, mon capitaine… Ah ! non, l’idée de leur laisser ça entre les mains… l’idée qu’ils auraient pu la démolir ou l’emporter… non, mon capitaine, je n’ai pas pu…

J’avais la gorge serrée. J’ai vu bien des actes de courage, bien des soldats portant leurs camarades sur leur dos, bien des blessés soignant de plus blessés qu’eux. Mais rien peut-être ne m’a bouleversé plus profondément que l’héroïsme de ce petit gars de France faisant sa retraite tout seul, dans les ténèbres et parmi les balles, obéissant à un devoir qu’il ne peut pas comprendre, ployant comme un martyr sous le poids d’un fardeau trop lourd, bravant vingt fois la mort, et tout cela pour sauver quoi ? une vieille statue dont son instinct lui a révélé l’humble et naïve beauté.

Je lui dis, tout ému :

— Tu es un brave soldat.

— Il protesta en riant :

— Moi, mon capitaine ? je ne me suis seulement pas battu.

— Si, mon petit, tu t’es battu à ta manière, et qui n’est pas mauvaise, je t’assure. Embrasse-moi, et viens. Nous retournons à Reims.

On s’en alla.

C’était la fin du jour. Les canons du kaiser tonnaient là-bas. Au-dessus de Reims, au-dessus des tours merveilleuses et du grand Chef-d’œuvre, les obus éclataient.

Soudain une lueur immense monta vers le ciel.

La cathédrale flambait…