Ouvrir le menu principal

Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 76-80).

MYRTILLE


I


Tout au bout du village de Dosenheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s’élève une jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée.

Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg ; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne grimpent à la façade et vont s’épanouir jusque sous le toit.

Si vous gravissez l’escalier, vous découvrez, au fond de la petite allée, la cuisine avec ses plats fleuronnés, ses soupières rebondies ; si vous ouvrez la porte à droite, vous entrez dans la grande salle aux vieux meubles de chêne, au plafond rayé de poutres brunes, à l’antique horloge de Nuremberg qui bat la cadence.

Une femme de trente-cinq ans, la taille serrée dans un long corset de taffetas noir, la tête surmontée de la toque de velours aux grands rubans tremblotants, file et rêve.

Un homme en habit de peluche et culotte de drap marron, le front large, osseux, le regard calme et réfléchi, fait sauter sur ses genoux un gros garçon joufflu, en sifflant le boute-selle.

Le village s’aperçoit au fond de la vallée, comme encadré dans les petites fenêtres de la maisonnette : la rivière saute par-dessus l’écluse du moulin et traverse la grande rue tortueuse ; les vieilles maisons, avec leurs échoppes sombres, leurs hangars, leurs lucarnes, leurs filets étendus au soleil ; les jeunes filles qui lavent, agenouillées sur la pierre de la rive ; les bœufs qui s’abreuvent et mugissent gravement au milieu des grands saules ; les jeunes pâtres qui font claquer leur fouet ; les cimes des montagnes, où se découpe la flèche grêle des sapins, tout cela se mire dans le flot bleu qui passe, emportant des flottilles de canards, ou quelques vieux arbres déracinés sur la côte.

En voyant ces choses, avec l’attendrissement convenable, vous pensez : « Le Seigneur Dieu est bon !… Tout ce qu’il a fait est parfait, excellent… Rendons-lui grâces et célébrons ses louanges dans les siècles des siècles. Amen !

Eh bien, mes chers amis, telle était la maison de Brêmer, tels étaient Brêmer lui-même, sa femme Catherine et leur fils, le petit Fritz, en l’an de grâce 1820.

Je me les représente exactement comme je viens de vous les dépeindre.

Christian Brêmer avait servi dans les chasseurs de la garde impériale. Après 1815, il avait épousé Catherine, son ancienne amoureuse, un peu vieille, mais toujours fraîche et pleine de grâce. Avec son propre bien, sa maison, ses quatre ou cinq arpents de vigne, et les terres qu’il tenait de Catherine, Brêmer se trouvait être un des meilleurs bourgeois de Dosenheim ; il aurait pu devenir maire, adjoint, conseiller municipal, mais il se souciait peu des honneurs, et son unique plaisir, une fois le travail des champs terminé, était de décrocher son fusil, de siffler son chien Friedland, et de faire un tour au bois.

Or il advint que le brave homme, rentrant un jour de la chasse, rapporta dans sa grande gibecière une petite bohémienne de deux à trois ans, vive comme un écureuil et brune comme une groseille noire. Il l’avait trouvée dans le sac d’une malheureuse femme gypsie, morte de fatigue et peut-être de faim au pied d’un arbre.

Je vous laisse à penser les cris de Catherine et ses protestations. Mais, comme Brêmer avait l’habitude de commander chez lui, il déclara simplement à sa femme que la petite serait baptisée sous les noms de Suzanne-Frédérique-Myrtille, et qu’on l’élèverait avec le petit Fritz.

Il va sans dire que toutes les commères du village vinrent contempler tour à tour la petite bohémienne, dont la physionomie grave et rêveuse les étonnait.

« Ce n’est pas une enfant comme les autres, disaient-elles, c’est une païenne… une vraie païenne !… On voit dans ses yeux noirs qu’elle comprend tout !… Elle nous écoute… Prenez garde, maître Christian, les bohémiens ont les doigts crochus… Quand on élève de petites fouines, un beau matin elles étranglent votre coq et prennent la clef des champs.

— Allez-vous-en au diable ! criait Brêmer ; mêlez-vous de vos affaires. J’ai vu des Russes, j’ai vu des Espagnols, j’ai vu des Italiens, des Allemands et des Juifs ; les uns étaient bruns, ; les autres noirs, les autres roux ; les uns avaient le nez crochu, les autres le nez camard, et partout, oui, partout, j’ai rencontré de braves gens.

— C’est possible, disaient les commères, mais tous ces gens-là vivaient dans des maisons, tandis que les bohémiens vivent en plein air. »

Alors il les mettait poliment à la porte par les épaules :

« Allez, allez ! faisait-il, je n’ai pas besoin de vos conseils. Il est temps de renouveler l’air de la ferme, de vider les étables et de laver le plancher. »

Cependant les commères n’avaient pas tout à fait tort, comme ou s’en aperçut malheureusement une douzaine d’années plus tard.

Autant Fritz aimait à donner le fourrage au bétail, à conduire les chevaux à l’abreuvoir, à suivre son père aux champs pour labourer, semer, faucher, lier les gerbes et les ramener en triomphe au village ; autant Myrtille se souciait peu de traire les vaches, de battre le beurre, d’écosser les pois, de peler les pommes de terre.

Quand les jeunes filles de Dosenheim, le matin à la lessive, l’appelaient la païenne ! elle se regardait avec complaisance dans la fontaine, et, voyant ses beaux cheveux noirs, ses lèvres pourpres, ses dents blanches, son collier de baies d’églantier, elle souriait et murmurait :

« On m’appelle la païenne, parce que je suis plus jolie que les autres. »

Et, du bout de son petit pied, elle agitait l’onde en riant aux éclats.

Catherine, s’apercevant de ces choses, s’en plaignait amèrement :

« Myrtille, disait-elle, n’est bonne à rien… elle ne veut rien faire. J’ai beau la prêcher, la conseiller, la reprendre, elle fait tout de travers. L’autre jour encore, lorsque nous rangions des pommes au fruitier, ne s’avisa-t-elle pas de mordre dans les plus belles, pour voir si elles étaient bien mûres !… Son plus grand talent est de croquer tout ce qu’elle trouve. »

Brêmer lui-même ne pouvait s’empêcher de reconnaître que l’esprit des païens était en elle, et, lorsqu’il entendait sa femme crier du matin au soir : « Myrtille ! Myrtille ! où es-tu ?… Oh ! la malheureuse ! elle s’est encore sauvée cueillir des mûres dans les ronces ! » il riait en lui-même et pensait : « Pauvre Catherine, te voilà comme une poule qui a couvé des œufs de canards ; les petits sont à l’eau, tu voles autour, tu les appelles, et c’est comme si tu chantais. »

Tous les ans, après les récoltes, Fritz et Myrtille passaient des journées entières loin de la ferme à faire paître le bétail, chantant, sifflant, cuisant des pommes de terre sous la cendre, et descendant le soir la côte rocailleuse, au son de la trompe d’écorce.

C’étaient les plus beaux jours de Myrtille.

Assise près du feu de chènevottes, sa belle tête brune inclinée sur sa petite main, elle restait immobile des heures entières, comme perdue dans d’immenses rêveries.

Les bandes d’oies et de canards sauvages qui traversent vers la fin de l’automne, le ciel désert, d’une montagne à l’autre par-dessus les grands bois, semblaient l’attrister jusqu’au fond de l’âme. Elle les suivait d’un long… long regard dans les profondeurs sans bornes de l’infini ; et, tout à coup elle se levait, étendait les bras et s’écriait :

« Il faut partir… Il faut partir… Ah ! je m’en vais. »

Puis elle pleurait la tête entre les genoux, et Fritz, debout près d’elle, pleurait aussi, disant :

« Pourquoi pleures-tu, Myrtille ? Qui est-ce qui t’a fait de la peine ? Est-ce un garçon du village ?… Kasper, Wilhelm, Heinrich ? Dis… Je tombe dessus… Dis seulement !

— Non !

— Mais pourquoi pleures-tu donc ?

— Je ne sais pas.

— Veux-tu courir au Falberg ?

— Non… ce n’est pas assez loin.

— Mais où veux-tu donc aller, Myrtille ?

— Là-bas !… là-bas !… faisait-elle, montrant bien loin au-delà des montagnes ; où vont les oiseaux !… »

Fritz alors levait les yeux et restait bouche béante.

Un jour de septembre qu’ils se trouvaient ainsi sur la lisière des bois, vers midi, la chaleur était si grande, l’air si calme, que la fumée de leur petit feu, au lieu de monter en colonne grisâtre, se répandait comme de l’eau sous les ronces desséchées. La cigale avait suspendu son chant monotone ; pas un insecte ne bourdonnait, pas une feuille ne murmurait, pas un oiseau ne gazouillait. Les bœufs et les vaches, la paupière close, les genoux ployés sous le ventre, se reposaient à l’ombre d’un grand chêne au milieu de la prairie, et parfois l’un d’eux mugissait d’une voix sourde et lente comme pour se plaindre.

Fritz avait d’abord voulu tresser la corde de son fouet, puis il s’était étendu dans l’herbe, le chapeau sur les yeux, et Friedland venait de se coucher près de lui, bâillant jusqu’aux oreilles.

Myrtille seule ne se ressentait pas de cette chaleur accablante. Accroupie près du feu, les bras noués autour des genoux, en plein soleil, elle restait immobile, et ses grands yeux noirs parcouraient les sombres colonnades de la forêt.

Le temps s’écoulait lentement. — La cloche lointaine du village avait tinté midi, puis une heure, puis deux heures, et la jeune bohémienne ne bougeait pas. Ces bois, ces crêtes arides, ces rochers, ces lignes de sapins descendant au revers de la côte, semblaient revêtir pour elle un sens profond, mystérieux.

« Oui, se disait-elle en elle-même, j’ai vu cela… il y a longtemps… longtemps ! »

Tout à coup, regardant Fritz qui dormait de toute son âme, elle se leva doucement et se prit à fuir. Ses pieds légers effleuraient à peine le gazon ; elle courait, courait, remontant la côte. Friedland retourna la tête nonchalamment et fit mine de la suivre, puis il s’étendit de nouveau comme accablé de lassitude.

Myrtille venait de disparaître au milieu des ronces qui bordent la forêt communale. Elle franchit d’un élan le fossé bourbeux, où grasseyait dans les joncs une grenouille solitaire, et vingt minutes après, elle atteignait la crête de la Roche-Creuse, d’où l’on découvre le pays d’Alsace et les cimes bleuâtres des Vosges.

Alors elle se retourna pour voir si personne ne la suivait : Fritz, son chapeau sur les yeux, dormait toujours au milieu de la grande prairie verdoyante, Friedland aussi, et les bœufs sous leur arbre.

Elle regarda plus loin le village, la rivière, le toit de la ferme, où tourbillonnaient des pigeons, que la distance faisait paraître petits comme des hirondelles ; la grande rue tortueuse où se promenaient quelques paysannes en jupe rouge ; la petite église moussue où le bon curé Niclausse l’avait baptisée, puis confirmée dans la foi chrétienne.

Et quand elle eut vu tout cela, se tournant vers la montagne, elle contempla les flèches innombrables des sapins pressées sur la pente des abîmes, comme l’herbe des champs.

En présence de ce spectacle grandiose, la jeune bohémienne sentit sa poitrine se dilater, son cœur battre avec une force inconnue, et, reprenant sa course, elle s’élança dans une crevasse tapissée de mousse et de fougères, pour gagner le sentier des pâtres à travers les bois.

Toute son âme, toute sa nature sauvage éclatait alors dans son regard avec une puissance inouïe ; elle était comme transfigurée : ses petites mains s’accrochaient au lierre, ses pieds nus aux fissures du rocher.

Elle repartit bientôt sur l’autre pente de la montagne, courant, bondissant, s’arrêtant aussi parfois brusquement et regardant les objets d’alentour, — un arbre, un ravin, une mare isolée, un paquis aux grandes herbes odorantes, — comme frappée de stupeur.

Quoiqu’elle ne se rappelât pas avoir jamais vu ces halliers, ces taillis, ces bruyères, à chaque détour du sentier elle se disait : « Je le savais !… l’arbre était ici… le rocher là… le torrent au-dessous ! » Quoique mille souvenirs étranges, pareils à des visions, reparussent à son esprit avec la vivacité de l’éclair, elle n’y comprenait rien et ne s’en rendait pas compte. Elle ne s’était pas encore dit : « Ce qu’il faut à Fritz et aux autres pour être heureux, c’est le village, c’est la prairie, c’est le toit de la ferme, les arbres à fruits du verger, la vache qui donne le lait, la poule qui pond l’œuf ; ce sont les provisions de la cave et du grenier, et la chambre chaude en hiver ! Mais moi, je n’ai pas besoin de tout cela, car je suis païenne, vraiment païenne ! Je suis née dans les bois, comme l’écureuil sur le chêne, l’épervier sur le roc, la grive sur le sapin. »

Non, elle n’avait jamais réfléchi à ces choses, mais l’instinct la guidait ; et c’est ainsi que, poussée par cette force étrange, elle atteignit, au coucher du soleil, le plateau déboisé de la Kohle-Platz, où les bohémiens qui vont d’Alsace en Lorraine s’arrêtent d’habitude pour passer la nuit, et suspendent leur marmite au milieu des bruyères.

Là, Myrtille, fatiguée, les pieds meurtris, sa petite jupe rouge déchirée par les ronces, s’assit au pied d’un chêne.

Longtemps elle resta immobile, le regard perdu dans l’espace, écoutant le vent bruire dans les hautes sapinières, heureuse de se sentir seule dans cette solitude.

La nuit vint. Les étoiles apparurent par milliers dans les sombres profondeurs du ciel, puis, la lune s’étant levée, ses rayons limpides argentèrent doucement les bouleaux épars aux flancs de la côte.

Le sommeil commençait à gagner la jeune bohémienne, sa tête s’inclinait, quand, au loin, dans les bois, des clameurs l’éveillèrent.

Elle prêta l’oreille, les mêmes voix traversèrent la nuit : Brêmer, Fritz, tous les gens de la ferme étaient à sa recherche.

Alors, sans hésiter, Myrtille s’élança plus avant dans la forêt, ne s’arrêtant que de loin en loin, pour écouter encore.

Les cris s’affaiblissaient.

Bientôt elle n’entendit plus que les battements précipités de son cœur, et poursuivit sa marche d’un pas moins rapide.

Enfin, bien tard, lorsque la lune retire ses derniers rayons du feuillage, n’en pouvant plus, elle s’affaissa dans les bruyères et s’endormit profondément.

Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel ; les recherches de Brêmer ne pouvaient s’étendre jusque-là.


II


Il faisait grand jour quand Myrtille s’éveilla dans la solitude du Schlossberg, sous un vieux sapin rongé par la mousse. Une grive chantait au-dessus d’elle, une autre lui répondait au loin, bien loin dans la vallée. La brise matinale agitait le feuillage comme un frisson, mais l’air, déjà chaud, se chargeait des mille parfums du lierre, de la verveine, des mousses et du chèvrefeuille sauvage.

La jeune bohémienne ouvrit les yeux tout émerveillée ; elle regarda, puis se rappelant qu’elle n’entendrait plus Catherine crier : « Myrtille !… Myrtille !… où donc es-tu, malheureuse ? » elle sourit, et prêta l’oreille au chant de la grive.

Près de là murmurait une source ; l’enfant n’eut qu’à tourner un peu la tête, pour voir l’eau vive jaillir le long du rocher et se répandre dans l’herbe. Au-dessus de la roche pendait un arbousier tout chargé de grappes rouges.

Myrtille avait soif, mais elle se sentait si paresseuse, si contente d’entendre l’eau bruire et la grive chanter, qu’elle n’eut pas le courage de déranger cette harmonie, et laissa retomber sa jolie tête brune, souriant et regardant le jour à travers ses paupières :

« Voilà comme je serai toujours, se disait-elle. Que voulez-vous ?… je suis paresseuse… C’est le bon Dieu qui l’a voulu ! »

En rêvant ainsi, elle se représentait la ferme avec son grand coq, les poules, et puis les œufs cachés au fond de la grange, sous quelques brins de paille.

« Si j’avais deux œufs, se disait-elle, deux œufs cuits durs comme Fritz en avait hier dans son sac, avec une croûte de pain et du sel, cela me ferait plaisir. Mais bah !… quand on n’a pas d’œufs, les mûres et les myrtilles sont aussi très-bonnes… »

Une odeur de myrtilles lui fit alors ouvrir ses jolies narines :

« Il y en a, murmura-t-elle, je les sens ! »

Elle ne se trompait pas, les bruyères en étaient encore pleines.

Au bout d’un instant, n’entendant plus la grive chanter, elle se leva sur le coude et vit l’oiseau qui becquetait une des grappes de l’arbousier.

Elle alla puiser quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et remarqua que le cresson ne manquait pas aux alentours.

Alors, chose qui ne lui était jamais arrivée, certaines paroles du curé Niclausse lui revinrent en mémoire :

« Considérez les oiseaux : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n’ont ni cellier ni grenier, cependant Dieu les nourrit !

« Considérez les lis et voyez comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux.

« Si Dieu a soin de nourrir l’oiseau et de vêtir l’herbe des champs, combien n’aura-t-il pas soin de vous nourrir et de vous vêtir !

« Ô hommes de peu de foi !… Ne vous inquiétez donc point de ces choses ; ce sont les païens et les gens du monde qui les recherchent : votre père ne sait-il pas que vous en avez besoin ? »

« Hé ! pensa Myrtille, quand la mère Catherine m’appelait païenne, j’aurais bien pu lui répondre : « C’est vous qui êtes des païens, car vous semez, vous récoltez ; et nous sommes de bons chrétiens, puisque nous vivons comme les oiseaux du ciel. »

Elle terminait à peine ces réflexions, qu’un bruit de pas dans les feuilles sèches lui fit lever la tête.

Elle allait fuir, quand un bohémien de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, le teint brun, la tête crépue, les yeux brillants, les grosses lèvres épanouies, se laissa glisser le long du roc, et la regardant d’un œil ravi, s’écria :

« Almâni ?

Almâni ! répondit Myrtille tout émue.

— Hé hé ! fit le garçon, de quelle troupe ?

— Je ne sais pas… je la cherche… »

Et sans détour, elle lui raconta comment Brêmer l’avait élevée, et comment elle s’était échappée la veille de sa maison.

Le jeune bohémien souriait et montrait ses dents blanches.

« Moi, dit-il en étendant le bras, je vais à Hazlach ; c’est demain la fête, toute notre bande y sera : Pfifer-Karl, Melchior, la Mésange-bleue, Fritz le clarinette, Coucou-Péter et la Pie-Noire. Les femmes disent la bonne aventure. Nous autres, nous faisons de la musique. Si tu veux… viens avec moi !

— Je veux bien, » dit Myrtille en baissant les yeux.

Alors il l’embrassa, lui mit son sac sur le dos, et prenant son bâton des deux mains, il s’écria :

« Femme, tu seras à moi… Tu porteras mon sac et je te nourrirai. Marche ! »

Et Myrtille, si paresseuse à la ferme, marcha de bon cœur.

Lui suivait en chantant, et galopant tour à tour sur les mains et sur les pieds, tant il était joyeux !

Depuis ce jour on n’a plus entendu parler de Myrtille.

Fritz faillit mourir en voyant qu’elle ne revenait pas ; mais ayant épousé, quelques années plus tard, Grédel Dick, la fille du meunier, une bonne grosse fille, bien fraîche, bien appétissante, il se consola de son malheur.

Catherine alors parut satisfaite, car Grédel Dick était la plus riche héritière du village.

Brêmer seul resta triste ; il aimait Myrtille comme son propre enfant, et finit par tomber malade.

Un jour d’hiver qu’il s’était levé, et qu’il regardait par la fenêtre, voyant une bohémienne couverte de haillons traverser la vallée encombrée de neige, un sac sur le dos, il s’assit en poussant un long soupir.

« Qu’as-tu donc, Brêmer ? » lui demanda sa femme.

Comme il ne répondait pas, elle s’approcha et vit qu’il était mort.



FIN DE MYRTILLE.