Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/11

Imprimerie Bénard (2p. 69-78).


Un Début


Pour la onzième fois, Gaston Menuisot recommençait le nœud de sa cravate. C’est qu’il ne s’agit pas de porter une cravate nouée en corde, lorsqu’on doit se jeter aux pieds d’une femme en criant : « Je vous aime ! »

Car Gaston avait décidé que c’était pour aujourd’hui.

Sorti depuis un mois du collège anglais où son père l’avait confiné jusqu’à l’âge de dix-huit ans, le jeune Menuisot, le soir même où il rentra dans sa famille, avait compris qu’il n’aimerait jamais d’autre femme que Mme Cocheroy, la meilleure amie de sa mère. Elle était un peu mûre, disaient les mauvaises langues, mais ça ne rebutait pas Gaston, ça ne le rebutait pas du tout. Sa profonde connaissance du cœur humain, et surtout masculin, dont elle se targuait volontiers, était le résultat de nombreuses expériences, affirmait-on encore. Mais Gaston n’en concluait pas moins, au contraire, que c’était tout à fait la femme qu’il lui fallait. Ce qui le faisait penser avec orgueil : « Je suis un gaillard déjà terriblement dépourvu de préjugés. »

Dès la première semaine, il crut voir que Mme Cocheroy l’avait deviné, et ne s’en montrait que plus bienveillante. S’étant un jour trouvé seul avec elle, face à face et de très près, il eut l’intuition très nette qu’elle allait lui prendre la tête à deux mains et l’embrasser sur la bouche. Mais elle ne fit que parler de choses banales, de sa raie, qu’elle lui conseilla de porter au milieu de la tête, et elle lui avait passé les doigts dans les cheveux, légèrement, pour indiquer la place, tandis que son souffle tiède frôlait la joue du jeune homme. Puis elle était allée s’asseoir sur un canapé, les yeux perdus dans le vague, répondant à peine, en de brefs monosyllabes, tandis qu’il continuait, par politesse, à l’interroger sur la meilleure façon de se coiffer. Il avait même craint de l’ennuyer, tant elle semblait penser à autre chose, et s’était senti très heureux de voir entrer quelqu’un.

Gaston avait conclu, de ce qu’elle ne l’embrassait pas spontanément sur la bouche, que Mme Cocheroy ne pensait pas à lui, et n’était pas du tout ce que l’on disait. Puisqu’elle n’était pas femme à le séduire, comme il l’avait espéré, c’était donc à lui d’oser, hélas ! et de la conquérir.

Dès les premiers jours, elle lui avait dit une de ces phrases que l’on répète à tout le monde : « Je reçois le mardi les gens que je n’aime pas, et le jeudi ceux que j’aime. J’espère vous voir le jeudi. » Et l’amoureux avait décidé : « Chez elle ! C’est chez elle que je la séduirai ! Chez papa, c’est trop dangereux. »

Mais le sort s’était acharné sur Gaston. La première semaine, il avait eu sur la joue un petit bouton qui le défigurait complètement. Allez donc avouer votre amour à une femme, avec un bouton sur la joue ! Il avait profité de ce répit pour se commander des vêtements neufs, dignes d’une circonstance aussi solennelle. Le jeudi suivant, le tailleur, manquant à la foi jurée, avait fait dire que monsieur n’aurait son costume que le lendemain. Et Gaston, bien qu’il essayât d’être furieux, ne se sentait pas trop fâché de voir reculer l’instant décisif. Il s’en donnait pour raison la nécessité de combiner un plan d’attaque ingénieux et foudroyant. Il avait donc décidé d’attendre encore au jeudi suivant.

Le mercredi, il la rencontra rue de la Paix, seule et à pied. Et il la jugea un peu fantasque, car elle accourut vers lui en disant : « Quelle bonne rencontre ! Je suis seule, je m’ennuie, j’ai tout cet après-midi à moi, et je ne sais qu’en faire. Où me conseillez-vous d’aller ? » Il suggéra une visite à l’exposition de l’Épatant, très intéressante, affirmait-il. Mais elle n’aimait pas la peinture. Une conférence d’Émile Faguet ne la séduisit pas davantage. Et elle répétait avec une insistance vraiment singulière, en le regardant en plein dans les yeux : « Alors, pour tout de bon, vous ne devinez pas ce qui me plairait ? »

Ne sachant plus que lui conseiller, Gaston aurait voulu prendre congé, car sa jeune expérience craignait, pour Mme Cocheroy, les racontars que pouvait susciter une trop longue conversation dans cette rue si fréquentée. Mais elle l’avait retenu en s’exclamant : « Et chez moi ? Pourquoi n’êtes-vous pas venu chez moi ? C’est très incorrect ! Je vous avais dit de venir le jeudi, il n’y a jamais personne. Puis-je compter sur vous demain ? »

Il avait promis, et pensait en s’en allant : « Il n’y a jamais personne… Ça veut dire qu’on sera quinze au plus, chez une femme aussi mondaine. »

Mais il avait échafaudé ce plan ingénieux : « J’arriverai

tard. Je resterai le dernier, coûte que coûte, 

dût-on le remarquer. Et dès que je serai seul avec elle, je me jetterai à ses pieds en criant : Je vous aime ! »

Le jeudi était arrivé. Nul cataclysme n’avait bouleversé Paris, nul bouton ne fleurissait la joue de l’amoureux, ses vêtements neufs l’attendaient, étalés sur un fauteuil, et il avait passé une heure à chercher s’il n’existait pas de raisons impérieuses pour remettre la chose à la semaine suivante, sans pouvoir découvrir le plus petit obstacle.

C’était donc pour aujourd’hui.

Et voilà pourquoi Gaston tortillait et détortillait sa cravate, en répétant à satiété, comme s’il apprenait un rôle par cœur : « J’attends que tout le monde soit sorti, et je me jette à ses pieds en criant : Je vous aime ! »

Son douzième nœud de cravate ne valait ni plus ni moins que les précédents, mais Gaston en fut satisfait, parce qu’il n’avait plus le temps d’en recommencer d’autres. Il acheva de se vêtir avec un soin méticuleux, fit appeler un taxi, sauta dedans et cria l’adresse d’une voix si résolue, que le chauffeur sursauta et le regarda d’un air méfiant et un peu craintif.

Dans le salon de Mme Cocheroy, où le jeune homme fut introduit de suite, il n’y avait personne ! Pas un seul visiteur ! Ayant décidé qu’il y en aurait quinze au moins, et qu’il attendrait la sortie du dernier, Gaston pensa avec un profond dépit que son plan ne tenait plus debout. Et il n’était pas encore remis de sa déconvenue quand Mme Cocheroy entra.

Autre tuile ! Elle était en peignoir. Donc, elle n’attendait personne, et avait oublié qu’il lui avait promis une visite. Il fallait même qu’elle fût bigrement coquette pour porter des peignoirs aussi décolletés, aussi fanfreluchés, pour son seul plaisir personnel.

Elle fit asseoir le jeune homme sur un canapé, et s’installa à côté de lui. Gaston pensait, très perplexe : « Puisqu’il n’y a personne, je ne puis évidemment attendre que tout le monde soit sorti. Donc, quel parti dois-je prendre ? » Mais il eût désiré, pour y réfléchir, pouvoir se recueillir pendant quelques minutes, et la dame parlait avec tant de volubilité qu’il avait déjà beaucoup de peine à la suivre, et ne pouvait songer à l’indispensable modification de son plan.

Après s’être informée de la santé de ses parents, amis et connaissances, le tout en moins de deux minutes, Mme Cocheroy lui posa soudain cette question :

— Et vos petites maîtresses ?

Gaston sentit sa gorge se serrer, tant l’angoisse l’étreignit. Et dire qu’il avait cru, un instant, que cette femme l’aimait ! Fallait-il qu’elle fût loin d’y penser, pour parler avec tant d’enjouement de ses maîtresses !

— « Je vous jure »… dit-il. Mais elle n’en permit pas davantage, et le fit taire en lui mettant la main sur la bouche. Comme à un enfant ! Oui, un enfant, le mot n’était pas trop dur, et il se le répétait avec une douleur profonde, tandis qu’elle continuait à se moquer de lui, il le comprenait bien, maintenant.

— Vraiment, vous n’avez pas de maîtresses ? Je ne puis vous croire ! Vous n’avez pas une petite garçonnière, un entresol bien discret où vous recevez de jolies filles… des femmes mariées, peut-être, vilain séducteur ! Allons, dites-moi où c’est, donnez-moi l’adresse, je ne me fâcherai pas… »

Le coup lui sembla si dur qu’il déclara d’un ton fort sec : « Je vous jure, madame, que je n’ai pas la moindre garçonnière. »

Mais elle ne le lâchait pas, et continuait : « Vous préférez les hôtels, sans doute ? Mais vous êtes terrible ! C’est très compromettant, les hôtels ! Est-on bien, au moins, dans le vôtre ? Y a-t-il un peu de confort ?

Il répondit, d’une voix que le dépit faisait trembler un peu : « Je vous répète, madame, que vous vous trompez complètement. »

Sans pitié, elle reprit : « Alors, il reste les voitures, mais c’est bien incommode. »

Et elle le regarda d’un air désapprobateur. Elle croyait donc qu’il mentait, qu’il avait des maîtresses ! Comment lui dire qu’il l’aimait, qu’il l’adorait, puisqu’elle était persuadée de cela ! Un instant, il eut l’idée de risquer le tout pour le tout, de se jeter à ses pieds en criant : « Je vous aime ! » avec l’intonation qu’il avait répétée deux ou trois cents fois depuis le matin. Mais au moment où il la répétait encore une fois ou deux, intérieurement, pour ne pas rater son effet, Mme Cocheroy posa par mégarde une main sur la sienne. Elle s’inclinait vers lui, fortement appuyée sur cette main, son bras pressé contre celui du jeune homme, et, penchée sur sa poitrine, elle regardait longuement son épingle de cravate, après avoir demandé : « C’est l’émeraude que votre mère vous a donnée, je crois. »

Fallait-il qu’elle fût à cent lieues de soupçonner son amour, pour oser de telles attitudes ! Leurs genoux se touchaient. À travers le mince tissu du peignoir, il sentait contre sa jambe la tiédeur de cette chair tant désirée. Une boucle de cheveux frôlait son menton, un parfum troublant montait à ses narines, et il devait se rejeter en arrière, retenir son haleine, pour que son souffle n’allât pas caresser la nuque ambrée et ronde, l’oreille si rose, si rose, qu’il contemplait de ses yeux dilatés, à moins de dix centimètres de sa bouche.

Allez donc vous jeter à genoux, dans des conditions pareilles !

Ah ! certes non, elle ne se doutait de rien ! Si elle avait pu soupçonner le trouble, l’affolement où le jetaient ce tiède contact, ce parfum grisant, cette nuque adorable mise à la portée de sa bouche, elle se serait enfuie en claquant les portes, avec des clameurs d’épouvante ! Mais elle ne se doutait de rien, car elle restait là, tranquille, tournant la pierre du bout de son doigt fin, pour la faire briller, en disant d’une voix paisible : « J’en ai une pareille montée en bague, mais la vôtre a plus d’éclat. »

Elle se pencha encore, pour mieux voir. Sa poitrine, un instant, toucha celle de Gaston. Ce ne fut qu’un contact très doux et très léger, le frôlement à peine perceptible d’une chair vivante et animée que soulève un rythme harmonieux et lent. Mais ce fut si délicieux, si exquisement doux, que Gaston sentit un grand frisson monter en lui, et le nuage des suprêmes extases passer devant ses yeux. Et c’était une torture aussi, une torture effroyable et douloureuse, de penser qu’elle ne se doutait de rien, et de devoir rester calme, immobile, en retenant ses gestes et son souffle, comme dans un fauteuil de dentiste, sous ce contact adorable et affolant.

Mme Cocheroy se redressa enfin. D’une voix machinale, elle répétait : « Oui, la vôtre a plus d’éclat. » Puis elle se tut, et ses dents blanches mordirent sa lèvre rouge que fendait un pli voluptueux. Gaston respira longuement, trop bouleversé encore pour penser nettement à autre chose qu’à la douceur de cet air frais qui entrait en lui, calmant la fièvre de son âme et le frisson de sa chair.

Le silence dura. Mme Cocheroy réfléchissait. Gaston respirait. Puis il sentit son impolitesse, fit un grand effort de pensée, et murmura :

— Vous avez là un bien joli peignoir.

Aussitôt, elle se remit à sourire, et entra dans de longues et confuses explications sur les avantages de ce vêtement : C’était agréable et commode, on n’avait besoin de presque rien porter dessous ; ça ne tenait que par trois agrafes, dont elle indiquait la place d’un doigt discret : Une, deux, trois, c’est ouvert !… Sa main fouillait les dentelles, tiraillait les rubans, avec des gestes brusques et nerveux. Puis elle s’allongea, comme si elle était lasse, sa tête penchée vers l’épaule du jeune homme, qu’elle touchait presque. Dans ce mouvement, la large manche du peignoir glissa, agrandissant encore l’échancrure du décolletage. Mme Cocheroy ne s’était aperçue de rien. Elle se taisait de nouveau, et ses yeux fixaient sur un angle du plafond des regards si étranges, que Gaston regarda aussi de ce côté. Il n’y avait rien, c’était un angle de plafond comme un autre, avec des moulures peintes et dorées. Furtifs et vascillants, les yeux de l’amoureux revinrent vers le peignoir. Il avait glissé encore, découvrant toute l’épaule, toute une moitié de la gorge blanche et mouvante que l’attitude penchée de Mme Cocheroy présentait en enfilade aux regards de Gaston.

Et cette femme continuait à ne se douter de rien ! Elle ignorait que la manche de son peignoir eût glissé, elle était à cent lieues de penser que Gaston fût amoureux d’elle, et qu’elle le rendait à moitié fou, tremblant de désir et d’angoisse… Voilà bien les femmes ! On avait parlé chiffons, toilette, et elle rêvait sans doute à des fanfreluches, à des coupes inédites, à des garnitures nouvelles, sans soupçonner le martyre dont elle était la cause, et ce qu’un être humain endurait à ses côtés.

Alors doucement, Gaston se détourna, pour ne plus voir, pour tâcher de souffrir un peu moins.

Le crépuscule tombait lentement. Des ombres grises descendaient du plafond, une lueur mauve et apaisée filtrait encore entre les guipures des rideaux. Gaston entendit un frisson d’étoffe. Mme Cocheroy était debout. Elle alla vers la muraille, et la lumière rose des lampes électriques envahit le salon. Puis la dame se retourna vers Gaston. Droite et calme, elle souriait d’un air tranquille, et pourtant, il sembla au jeune homme qu’elle n’avait pas son expression habituelle, qu’il n’avait jamais si bien lu, dans les ombres de ses traits un peu empâtés, les signes de la maturité prochaine, les marques des déceptions, des chagrins, du souci de vivre… Sans doute cette lumière crue et soudaine…

Comme elle ne se rasseyait pas, il se leva en murmurant :

— Je crains, madame, d’avoir abusé…

— De rien, dit-elle, vous n’avez abusé de rien. Vous êtes décidément un jeune homme irréprochable.

Dans sa main encore brûlante de fièvre, il prit une petite main qui, par opposition sans doute, lui sembla glacée, et qu’il effleura d’un timide baiser. Il balbutia un « Au revoir », auquel elle répondit d’une voix plus haute que d’habitude, presque stridente :

— Au revoir, monsieur, tous mes compliments à votre mère, mes compliments les plus vifs.

Il sortit, et s’en alla par les rues, au hasard, la tête basse. Il était très malheureux, il pensait que, décidément, elle n’avait jamais songé à lui, et que, de son côté, il était peut-être encore un peu novice pour séduire des femmes du monde. Et il revécut, avec une douloureuse mélancolie, l’heure bienheureuse et mensongère où il s’était cru aimé, où il avait espéré, avec tant de joie et d’émue gratitude, que Mme Cocheroy allait lui prendre la tête à deux mains pour l’embrasser sur la bouche.

Sur le trottoir, une petite blonde le frôla, novice sans doute, et honteuse encore du métier qu’elle faisait, car son regard était triste en implorant celui du jeune homme, et sa voix tremblait, enrouée et rétive, pour devoir murmurer tout bas : « Monsieur… Dites, monsieur… »

Mais Gaston se détourna de cet être sans pudeur et sans poésie, si différent de celle qu’il aimait.

Et, reprenant son chemin, il murmura, dans la sincérité de son âme, avec un peu de pitié et beaucoup de mépris :

— Faut-il qu’une femme soit tombée bas pour oser s’offrir ainsi !