Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/10

Imprimerie Bénard (2p. 64-68).
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La Tomate


Sur le plateau, parmi le va-et-vient des machinistes, Marbrerot contemplait mélancoliquement son dolman de colonel, fourni par le magasin du théâtre, et dont il lui avait été impossible d’attacher les deux derniers boutons.

Parti à vingt ans pour la Comédie-Française, où devait le conduire un organe baptisé par lui-même et par lui seul « le premier creux de France », Marbrerot s’était trompé de route, et, à travers des flots d’absinthe et d’innombrables parties de manille, il était arrivé, en qualité de régisseur, sur cette petite scène de province, vouée à la revue, et que le directeur dénommait, modestement et véridiquement, « mon pince-grues ». Pour pallier l’insuffisance des appointements qu’il lui versait, le patron permettait au régisseur, de temps à autre, de monter en lever de rideau une petite pièce à tirades déclamatoires, où le premier creux de France pouvait se dérouiller un peu. Et c’est ainsi qu’on donnait, ce soir-là, Pour le Drapeau, un acte en quinze cents vers, dont douze cent cinquante pour le grand premier rôle.

La petite Rosemonde, que tout le monde appelait la Petite Rosse, par abréviation, et parce que ça lui allait parfaitement, se faufila entre un décor et un canapé posé sur bout, et vint se camper devant le régisseur en demandant : « J’ suis bien ? » Elle jouait, dans Pour le Drapeau, le brave jeune homme qui veut s’engager malgré sa mère, et n’avait pas cru trouver un costume mieux assorti à son rôle que celui de Champion du diabolo, qui lui avait valu tant de succès dans la dernière revue. Elle portait donc une culotte bouffante et une veste courte en velours mordoré, des chaussettes de soie mauve, une large ceinture rouge, un vaste col blanc de baby et une petite perruque blondine et poupine, frisée à l’Enfant-Jésus.

Le régisseur esquissa une moue dubitative. Mais Rosemonde pensait déjà à autre chose, et, de très près, avec ces gestes frôleurs et peloteurs qu’elle avait toujours pour quémander ou s’excuser, elle dit, très doucement : « M’sieur Marbrerot, dans les nouvelles scènes de la revue, je voudrais bien jouer la Tomate. »

L’autre eut un haut-le-corps. « Mais, mon enfant, tu sais bien que tous les rôles sont distribués. C’est Josette qui l’a, la Tomate. »

Chaque fois que Rosemonde travaillait à mériter son surnom de Petite Rosse, elle baissait les yeux avec un air si candide, si ingénu, qu’on mourait d’envie de lui flanquer des calottes. Ce fut donc les yeux baissés, la mine angélique, qu’elle susurra d’une voix calme : « Justement, c’est pour ça. »

Pour toute réponse, le régisseur tourna le dos, et clama vers l’escalier des loges : « En scène pour le Drapeau ! »

Vêtue de soie noire, la grosse Pauline descendit lentement, avec les allures solennelles et résignées d’une martyre entrant dans la fosse aux lions. Songez donc : on lui faisait jouer un rôle de vieille, parce qu’il n’y avait pas de duègne dans l’établissement ! Et ce gredin de régisseur l’obligeait à se dessiner des rides, sans se demander quel effet ce crime de lèse-beauté pourrait produire sur le petit vieux si cossu qui, depuis trois jours, occupait chaque soir le quatrième fauteuil du premier rang, pour elle, rien que pour elle, Pauline le sentait à n’en pouvoir douter. D’une voix tragique, la grosse dondon s’écria : « Voyez, monsieur, je vous ai obéi ! » Et, penchant la tête, elle montra, sur sa tempe, une patte d’oie tracée d’un crayon si énergique, qu’il n’était pas impossible de la distinguer encore, à trois mètres de distance, en se servant d’une excellente lorgnette. Marbrerot faillit jurer. Mais il était trop tard pour changer quoi que ce fût, et il se contenta de son habituel haussement d’épaules. « En scène, répéta-t-il. En scène ! »

Sitôt qu’il eut le dos tourné, Pauline, d’une houpette cachée dans son mouchoir, estompa de son mieux l’odieuse patte d’oie. Et le régisseur gagna le fond, pour attendre son entrée, non sans que Rosemonde, au passage, lui eût murmuré de son air angéliquement obstiné : « Laissez-moi jouer la Tomate, siouplaît, m’sieur ! »

Le nez à une fente du décor, Marbrerot, en attendant sa réplique, suivait le jeu des deux femmes, un pli de dédain aux lèvres. La grosse Pauline jouait un rôle de mère aux pleurnichantes déclamations. Mais elle le jouait pour le quatrième fauteuil de la première rangée, pour lui seul. C’est à lui qu’elle déclarait, avec une œillade assassine, que son cœur était brisé, et c’est à lui qu’elle demandait, avec son sourire le plus engageant : « Reste avec moi ; ne nous quittons jamais ! »

Heureusement, la réplique de Marbrerot arrivait. Sur ces mots de Pauline : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! » il se mit à piétiner in crescendo, pour imiter un pas qui se rapproche, fit trois enjambées sur la scène, puis s’arrêta, fièrement campé, un poing sur la hanche. Et il prit un temps, un long temps, pour permettre au public de l’admirer tout à son aise, mais dont Rosemonde profita pour lui souffler tranquillement : « Donnez-moi la Tomate, m’sieur Marbrerot. »

Le colonel débutait par une tirade de cent cinquante vers, avec deux effets bien marqués. Hélas ! aucun ne porta, car le petit jeune homme qui voulait s’engager, planté derrière le colonel, accompagnait chaque vers de ce murmure obstiné : « Donnez-moi la Tomate, m’sieur… Donnez-la-moi, siouplaît… »

Allez donc soulever l’enthousiasme des foules, dans des conditions pareilles ! Marbrerot faillit se couper à deux reprises. Il sauta trois vers, et ne sut pas graduer à son gré les grondements du premier creux de France. Aussi, pas un applaudissement n’éclata, et le public des troisièmes galeries lui-même, le vrai public pour ceux qui parlent très haut d’honneur et de vertu, le public des apaches et des filles de joie, ne donna pas le moindre signe d’emballement.

C’est alors que se plaçait la grande tirade de trois cent quarante-huit vers, la plus belle, celle que Marbrerot déclamait en serrant le brave petit jeune homme dans ses bras, contre son cœur. Seulement, le brave petit jeune homme y mettait de la mauvaise volonté. Affalé sur le dolman trop étroit, oppressant tant qu’il pouvait le premier creux de France, malgré les coups de coude et les coups de pied, il recommençait à murmurer imperturbablement : « La Tomate, m’sieur Marbrerot… Donnez-moi la Tomate, siouplaît… »

Alors, Marbrerot entrevit le désastre, les manques de mémoire, les bredouillements, les sarcasmes de la salle, le rideau baissé, peut-être ! Résigné à tout, il gronda entre deux phrases, derrière sa main levée en un geste improvisé : « Prends-le, cré vingt dieux ! Prends-le, ton sale rôle ! Mais la ferme, n’est-ce pas, la ferme ! »

Dès ce moment, il n’eut plus dans les bras qu’une petite poupée silencieuse et docile. Le premier creux de France conquit une fois de plus l’âme des apaches et le cœur des filles de joie, et ce fut dans un tumulte d’applaudissements que la grosse Pauline cria au petit vieux du quatrième fauteuil, l’index tendu vers la porte, comme pour chasser un laquais : « Va, mon fils, où le devoir t’appelle ! »

Et tandis que le colonel, radieux, rasséréné, envoyait à pleins poumons les cent quatre-vingt-deux vers de la dernière tirade, le brave petit jeune homme se jetait dans les bras de sa maman et lui bafouillait dans le cou : « J’ai la Tomate, ma vieille !… Je l’ai… et Josette n’a plus que des pannes… Elle m’avait fait une crasse, et j’te l’avais bien dit, qu’elle me le payerait ! »