Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/1

Imprimerie Bénard (2p. 5-10).
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À propos du Concours d’Aviation Pékin-Paris




Un Miracle de demain


C’était un vieux paysan chinois qui se nommait Pou, tout simplement. En nos pays, ce nom serait fort désagréable à porter. Mais comme Pou ne s’en doutait même pas, ça lui était bien égal, et c’eût été, somme toute, un gaillard fort heureux s’il n’avait fait la bêtise d’épouser une femme beaucoup plus jeune que lui.

Elle se nommait Li-Li. (Décidément il n’y a que les Chinois pour inventer des noms pareils.) Quand Pou manifesta son intention de l’épouser, ses voisins, ses amis accoururent pour lui donner sur la jeune fille de détestables renseignements.

Mais Li-Li avait de beaux gros cheveux si épais et si raides, une peau d’un si beau jaune, de jolis yeux si finement bridés, noirs et petits comme des trous de vrille, que le pauvre Pou, ensorcelé, traita tous les voisins, tous les amis, de menteurs et de jaloux, se brouilla avec eux, hâta la cérémonie du mariage, emmena triomphalement sa jeune femme chez lui, et devint aussitôt très malheureux.

La maison de Pou était située au bord de la route qui va de Pékin à Kalgan. Sans doute, le vieux barbon avait constaté de tout temps que c’était une route très fréquentée. Mais, jusqu’à son mariage, il n’avait jamais remarqué que les jeunes gens y fussent en proportion anormale. Depuis cette époque, au contraire, il répétait vingt fois par jour :

— C’est incroyable, c’est inouï ce qu’il passe de jeunes gens sur cette route !

C’est que plus un seul jeune homme n’y passait sans attirer l’attention de Pou, car Li-Li, toujours à se promener, coquetait avec tous, échangeait tout le long du jour, avec chaque passant qui en valait la peine, des œillades, des sourires, des propos badins qui navraient le cœur du pauvre mari.

Il avait prié, grondé, menacé. Elle avait fait l’étonnée, protesté doucement, puis pleuré comme une pauvre petite fille qu’on punit injustement. De sorte que Pou avait pleuré à son tour, très malheureux et très repentant d’avoir osé faire de la peine à sa chère petite Li-Li. Alors elle l’avait consolé, en le caressant, en l’appelant grande bête, tandis qu’une mince lueur amusée et triomphante passait dans ses petits yeux noirs. Il y avait eu des scènes pareilles tous les jours, pendant quelques mois. Puis, au moment où Pou commençait à être moins malheureux, à se persuader que sa femme était sans doute un peu frivole, un peu coquette, un peu paresseuse, mais pas méchante au fond et bien incapable de le tromper, à ce moment Li-Li avait disparu soudain, sans explication préalable et sans un mot d’adieu. Les voisins, réconciliés avec Pou pour la circonstance, lui apprirent d’un air apitoyé et un peu railleur qu’on avait vu sa femme s’en aller en compagnie d’un jeune homme de Kalgan, qui, depuis quelques semaines, passait sur la route un peu plus souvent que de raison. Et, comme les fugitifs étaient à cheval, qu’ils avaient plusieurs heures d’avance, que le mari ne possédait même pas un mauvais mulet pour les poursuivre, il ne pouvait que pleurer, le pauvre Pou ; il pleurait de tout son cœur, assis au bord de la route, dans une grande plaine déserte où il était allé cacher son chagrin, loin des commentaires railleurs et des consolations hypocrites.

Il pleurait depuis bien longtemps, quand un bruit lointain, étrange et inaccoutumé vint troubler sa douleur. Pou regarda autour de lui : rien ne bougeait ; pas un homme, pas un animal ne se silhouettait sur l’horizon, dans la grande plaine nue et déserte. Pourtant le bruit continuait, augmentait. Le vieillard leva la tête et vit, très haut dans le ciel, du côté de Pékin, un grand oiseau blanc qui volait rapidement vers lui, bien que ses ailes demeurassent immobiles. L’animal grandissait à vue d’œil avec une clameur monotone qui devenait assourdissante. Et Pou comprit soudain que ce n’était pas un oiseau, mais un dragon, un de ces monstres ailés, terribles et gigantesques, qui pullulaient autrefois sur la terre et dont on peut voir encore l’effigie terrifiante sur les paravents et les coffrets de laque.

La clameur de la bête s’arrêta. Un grand souffle secoua la robe du vieillard. Il y eut un choc sourd, des grincements de métal, un frôlement brusque et soudain ralenti…

Alors une voix s’éleva, une voix humaine, forte et impérieuse, qui clamait des mots incompréhensibles.

Le monstre reposait sur le sol, immobile. Auprès de lui, deux êtres étranges, à peu près semblables à des hommes ou à de grands singes, mais qui parurent gigantesques et extraordinaires au pauvre Chinois terrifié, deux êtres faisaient de grands signes d’appel, des gestes qui ordonnent.

Aussitôt Pou se leva et marcha vers eux, car la pensée ne lui vint même pas de désobéir à ces fils du Ciel, anges ou démons, assez puissants pour chevaucher les dragons dans l’azur inaccessible. Quand il fut tout près, il se prosterna humblement, mais une poigne solide le remit debout, tandis qu’un des voyageurs célestes demandait, en montrant un point de l’horizon :

— Kalgan ?

Dès que, de son doigt tendu, Pou leur eut indiqué la bonne direction, les deux fils du Ciel échangèrent quelques phrases mystérieuses et incompréhensibles. Puis, soudain, l’un d’eux empoigna le pauvre Pou qui ferma les yeux, croyant sa dernière heure venue. Tiraillé, s’imaginant déjà sentir l’haleine ardente d’une gueule formidable prête à le dévorer, il se trouva assis, sans savoir comment, sur un petit siège fort incommode…

Les fils du Ciel emmenaient Pou sur les ailes du dragon…

Terrifié, se cramponnant à tout ce qui était à portée de sa main, il vit défiler les rivières, les montagnes, les villages, tous les sites connus depuis son enfance et qu’il reconnaissait à peine, défigurés, aplatis, diminués par l’altitude et la distance.

Soudain la ville de Kalgan apparut à l’horizon, grandit, se précisa. Dans la plaine voisine, hérissée d’étendards, une foule immense grouillait autour d’un terrain découvert. Et le dragon se tut, s’abattit, comme un aigle sur le lièvre caché au creux du sillon, à quelques pas des innombrables curieux que retenait une rangée de policiers.

Hagard, éperdu, s’étonnant de vivre encore, Pou regarda autour de lui. Et que vit-il, au premier rang de la foule ? Li-Li, sa chère petite Li-Li, clouée au sol par la stupeur, le regardant de tous ses yeux, ses chers petits yeux si finement bridés d’habitude, mais pour l’instant presque arrondis par la stupéfaction. Alors Pou comprit le miracle, le merveilleux miracle de ces deux fils du Ciel descendant vers lui, pauvre vieillard si malheureux et si désolé, et l’emportant à travers l’azur, sur le dos d’un dragon terrible et gigantesque, droit vers la brebis égarée qu’il allait ramener au bercail.

Et Li-Li comprit de même, car elle s’en vint vers son mari, humble, soumise et repentante, tandis qu’un jeune homme qui se tenait à côté d’elle s’empressait de disparaître dans la foule.

Ivre de bonheur, Pou se prosterna devant le fils du Ciel en s’écriant :

— Dis-moi ton nom, ô bienfaiteur du pauvre ! Dis-moi ton nom pour que je t’adresse chaque jour ma reconnaissante prière.

Le bienfaiteur du pauvre, qui avait vu d’autres dragons arrivés avant le sien, paraissait d’assez méchante humeur et repoussa d’abord le vieillard. Puis se ravisant, il tira de sa poche un tael, un beau gros tael d’argent qu’il lui mit dans la main. Pou n’osa refuser, mais il clama de nouveau :

— Ton nom, bienfaiteur du pauvre ? Dis-moi ton nom, je t’en supplie !

Alors le fils du Ciel prit le vieillard par les deux épaules, et bien en face, en articulant chaque syllabe pour qu’il comprît bien, hurla cette réponse :

— Fou-Moua-La-Pê !

Et Pou, tout heureux, alla faire marché avec un voiturier qui les reconduisit au village, lui et sa chère petite femme si miraculeusement retrouvée, grâce à l’intervention céleste.

Quinze jours plus tard, il est vrai, Li-Li disparut de nouveau. Pou alla bien vite s’asseoir à la place où le dragon était venu le chercher la première fois. Mais il attendit en vain pendant tout un jour et toute une nuit ; le dragon ne vint pas, le dragon ne revint jamais.

Li-Li non plus ne revint jamais, et le pauvre Pou essaya vainement d’obtenir de ses nouvelles. C’est pourquoi il déclara à qui veut l’entendre :

— Fou-Moua-La-Pê est le plus puissant des dieux. Mais il n’y a pas de dieu assez puissant pour empêcher une femme de quitter son mari quand elle a envie de s’en aller !