Contes de terre et de mer/Point-du-Jour

Contes de terre et de merG. Charpentier (p. 238-247).


Le joli petit oiseau, dit-il. (Page 243.)

POINT-DU-JOUR


Il était une fois un veuvier[1] qui avait trois enfants : deux filles et un petit garçon ; il aimait bien ses deux filles, leur donnait de beaux habits et tout ce qu’il leur plaisait ; mais souvent il frappait le petit garçon qui se nommait Point-du-Jour et parfois il l’envoyait se coucher sans souper ; ses sœurs ne le traitaient pas mieux, et il avait beau faire toute la besogne de la maison, il ne recevait que des coups de pied pour récompense.

Un jour il se dit :

— Je ne saurais être plus malheureux que je ne le suis, je veux aller chercher des aventures.

Le voilà parti ; il marcha toute la journée, et, quand arriva le soir, il se trouvait dans une forêt ; mais il s’éleva un orage terrible, la pluie tombait à torrents, le vent soufflait, un éclair n’attendait pas l’autre ; il se cacha dans le creux d’un rocher, mourant de peur. Le vent était si violent qu’il déracinait les arbres ; il y en eut un qui tomba auprès de lui, et un nid de fauvettes, qui était construit sur une branche, roula par terre avec les petits qui étaient dedans et n’avaient pas encore de plumes ; le père et la mère volaient autour d’eux en poussant de petits cris, et ils essayaient en vain de leur porter secours.

Point-du-Jour en eut pitié et se dit :

— Voilà de pauvres petits oisillons qui sont perdus s’ils restent par terre ; leurs parents les abandonneront, et ils seront mangés par les éperviers.

Il sortit de son rocher, et, avec un peu de ficelle qu’il avait dans sa poche, il refit le nid de son mieux, puis il ramassa les petits, les essuya et les mit tout doucement dans leur nid. Les deux fauvettes étaient si contentes, qu’en signe de joie, elles venaient se frotter contre sa figure comme si elles avaient voulu l’embrasser. Il monta dans un arbre et plaça le nid entre deux branches où il était bien caché.

La fauvette lui dit :

— Mon pauvre petit Point-du-Jour, tu as vraiment bon cœur ; sans toi mes oisillons seraient morts ou auraient été mangés par les éperviers ; prends une des plumes de ma queue et ramasse-la, tu verras qu’elle te portera chance.

Point-du-Jour arracha une des plumes de la fauvette, et la ramassa soigneusement, puis il se remit en route. Au bout de quelque temps, il vit un lézard qui était sous une pierre, et qui faisait tous ses efforts pour s’en retirer ; auprès de lui un autre lézard allait et venait et essayait aussi de le dégager.

— Ah ! pauvre bête, dit Point-du-Jour, comme tu souffres !

Il ôta la pierre qui l’écrasait ; mais le lézard ne pouvait se traîner, Point-du-Jour avait une petite bouteille d’eau-de-vie : il en mit une goutte dans la bouche du lézard qui aussitôt commença à marcher.

— Au revoir, Point-du-Jour, lui dit-il, ton bon cœur sera récompensé.

Voilà Point-du-Jour qui partit à l’aventure ; quand il eut cheminé toute la journée, il monta dans un arbre pour tâcher de découvrir un endroit où passer la nuit ; il aperçut une lumière, et se mit à marcher de ce côté. Il arriva auprès d’une maison, et frappa à la porte.

— Qui est là ? lui dit une voix.

— C’est un pauvre petit malheureux qui ne sait où coucher ; ma bonne mère, ayez le bon cœur de me loger.

Il leva les yeux sur la femme qui était venue lui ouvrir : elle était hideuse à voir, ses yeux étaient de travers, et elle avait des dents longues comme la main.

— Mon pauvre petit gars, lui dit-elle, ne restez pas ici ; ceux qui sont entrés dans cette maison n’en sont jamais sortis vivants.

— Tant pis, répondit Point-du-Jour, je ne sais où aller ; autant mourir ici qu’ailleurs.

Elle le fit entrer et le cacha sous un lit. Peu après on entendit un grand bruit, c’était l’ogre qui rentrait et qui cria :

— Je sens la chair fraîche.

— Non, répondit la femme, c’est une tête de veau qui cuit dans la marmite.

— Je sens la chair fraîche, te dis-je ; si tu ne me dis pas ce que c’est, je vais te manger.

— Eh bien ! répondit-elle, j’ai ramassé un petit garçon qui est venu demander à coucher ; il est mignon comme tout, mais si maigre, si maigre qu’avant de le manger, il faudra le mettre à engraisser. Il est caché sous le lit.

L’ogre se baissa et prit Point-du-Jour dans le creux de sa main :

— Le joli petit oiseau, dit-il ; il a des plumes dorées sur la tête (c’étaient les cheveux blonds du petit gars).

Point-du-Jour se mit à crier, car il avait peur.

— Chante-t-il bien ! dit l’ogre ; j’en ferai tout de même une gibelotte.

Pour le mieux écouter, il l’approcha de son oreille ; elle était si grande que Point-du-Jour crut voir la gueule d’un puits.

L’ogre le posa sur un lit, et lui dit :

— Dors bien, petit oiseau.

Et pour l’engraisser il ordonna à sa servante de lui donner de la nourriture autant qu’il voudrait.

Le huitième jour il devait être mangé ; le matin il était couché, et il pleurait en pensant qu’avant la fin de la journée il allait être dévoré. Un lézard vint lui chatouiller l’oreille et lui dit :

— Te souviens-tu du jour où tu m’as retiré de dessous la pierre qui m’écrasait ?

— Oui, répondit Point-du-Jour.

— Eh bien, dit le lézard ; si tu veux me croire, tu seras délivré. L’ogre va te prendre dans sa main, et te porter auprès de son puits merveilleux ; car c’est là qu’il lave ceux qu’il mange après les avoir saignés ; tu y jetteras la plume de l’oiseau, et tu lui diras ; « Laissez-moi, avant de mourir, regarder votre merveilleux puits. » Il y consentira ; tu te laisseras choir dedans, et, quand tu auras touché le fond, tu te trouveras dans un monde nouveau.

L’ogre vint prendre Point-du-Jour, et le porta auprès du puits ; alors le petit gars lui cria :

— Avant de mourir, permettez-moi de regarder votre merveilleux puits.

— Tu as raison, Point-du-Jour, répondit l’ogre ; tu es malin ; je n’avais pas pensé à te le montrer ; viens voir mon merveilleux puits ; c’est avec son eau que tu seras lavé quand je t’aurai saigné et écorché.

Il posa Point-du-Jour sur le bord ; mais Point-du-Jour s’y laissa tomber ; il alla jusqu’au fond, et, quand il y fut arrivé, il se trouva dans un monde nouveau, où il y avait de belles prairies, des montagnes et des villages.

L’ogre était en colère ; et il s’écriait :

— Il faut que j’aie quelque ennemi qui ait conté cela à Point-du-Jour ; sur soixante-dix hommes que j’ai attrapés, voici le seul qui m’échappe. C’est toi, cria-t-il à sa servante, qui le lui as dit ! Je vais te manger à sa place.

Et il lui montrait les dents en criant qu’il allait la dévorer ; mais je pense qu’il ne le fit pas, parce qu’elle était trop vieille et trop vilaine.

Point-du-Jour errait à l’aventure ; il ne savait pas trop où il se trouvait, mais il lui semblait qu’il n’était pas loin de l’endroit où demeuraient ses parents. Il vit venir un lézard qui lui dit :

— Te rappelles-tu que je t’ai délivré de l’ogre parce que tu m’avais tiré de sous la pierre qui m’écrasait ? Voici encore une petite boîte ; il ne faudra pas l’ouvrir avant d’être chez toi ; c’est du bonbon qu’il y a dedans.

À peine se fut-il remis en route qu’il vit une fauvette qui volait auprès de lui :

— Te souviens-tu, lui dit-elle, du jour où tu as ramassé mes petits qui étaient tombés par terre ?

— Oui, répondit-il.

— Voici un œuf que je te donne ; quand tu auras besoin de vêtements, tu n’auras qu’à le casser, tu y trouveras la plus belle toilette que tu aies jamais vue.

Un peu plus loin il vit une colombe blanche.

— Point-du-Jour, lui dit-elle, tu as tiré de peine un lézard et des fauvettes.

— Oui, répondit-il.

— C’étaient mes sœurs ; pour te récompenser, voici un petit talisman ; tout ce que tu lui demanderas te sera accordé.

Point-du-Jour remercia la colombe et se remit en route ; il arriva à la maison de son père. Quand ses deux sœurs le virent, elles s’écrièrent :

— Ah ! voici ce petit propre à rien qui revient ; est-ce qu’il n’aurait pas mieux fait de rester où il était, puisqu’il s’était sauvé ?

Elles se mirent à le frapper, et il leur disait :

— Laissez-moi tranquille, mes sœurs, j’ai faim.

— Est-ce que tu n’as pas trouvé à manger dans ta tournée ? lui répondirent-elles en continuant de le battre.

— Tenez, leur dit-il, voici une petite boîte qu’on m’a donnée ; je vous en fais cadeau, à condition que vous ne me battrez plus et que vous me couperez un morceau de pain.

Elles ouvrirent la petite boîte ; mais il en sortit de gros crapauds qui sautaient autour des méchantes sœurs et ouvraient la gueule pour les manger.

Elles supplièrent Point-du-Jour de les faire rentrer dans la boîte ; mais, quand ils y furent, elles se mirent à le frapper de plus belle.

— Coquin, lui disaient-elles, c’est toi qui as été chercher ces vilains crapauds pour nous faire peur.

— Tenez, leur dit-il en montrant l’œuf, voici un œuf qui m’a été donné, et qui contient, à ce qu’on m’a dit, de belles toilettes, je vous en fais cadeau si voulez être bonnes avec moi.

Elles cassèrent l’œuf ; mais il en sortit un serpent qui s’élançait sur les méchantes sœurs comme pour les dévorer.

Elles le supplièrent encore de faire rentrer le serpent dans l’œuf ; mais, dès qu’il y fut, elles voulaient tuer Point-du-Jour.

Il leur dit :

— Laissez-moi essayer mon talisman.

Il le mit sur la table, et aussitôt elle fut couverte d’or.

Alors les sœurs se mirent à l’embrasser, et elles lui disaient :

— Ah ! mon petit Point-du-Jour, comme tu es gentil !

Peu de temps après les deux méchantes sœurs moururent : Point-du-Jour resta seul, et vécut toujours heureux.

Et ni, ni,
Mon petit conte est fini.


Conté en 1880 par Joseph Macé, de Saint-Cast, mousse, âgé de 13 ans.

  1. Veuf.