Contes de Pantruche et d’ailleurs/Apparitions

F Juven et Cie (p. 21-23).


Apparitions


Quelques mois après la mort de ma tante Coromandel, je fus pris d’un grand désir de revoir la chère dame. On me donna l’adresse d’un médium de Vaugirard, la veuve Amédée.

C’était une personne de forte taille, remarquable par un énorme nez crochu.

On me fit écrire sur un registre mes nom et prénoms et ceux de mes père et mère. Puis on me conduisit dans une assez grande pièce tendue de noir, où la veuve Amédée me demanda quelques renseignements sur ma pauvre tante Coromandel.

Ne se coiffait-elle pas de bandeaux noirs ? Je répondis que je l’avais toujours connue avec des cheveux blancs.

Ces renseignements obtenus, la veuve Amédée, que les esprits travaillaient, parut soudain défaillir et promena autour d’elle des yeux égarés. Elle eut encore assez de force pour me prier de m’asseoir auprès d’une petite table.

La lumière s’éteignit et des mains me garrottèrent dans l’ombre. Deux ou trois minutes s’écoulèrent.

Puis, j’entendis de faibles gémissements. Une blanche clarté prit une forme dans un angle de la pièce. Et je distinguai bientôt, à quelques pas de moi, une dame bien bâtie, pourvue d’un grand nez et coiffée de cheveux blancs crespelés. Cette dame me dit d’une voix chantante : Bonjour, cher enfant !

Je pensai alors que cette personne de forte structure pouvait bien être la tante Coromandel, que son séjour dans l’autre monde avait changée considérablement, modifiant par des influences funèbres jusqu’à la forme de son nez, qui, d’humblement camard, était devenu impérieux et crochu.

Nous entamâmes, le fantôme et moi, une conversation assez banale. Je demandai à la tante Coromandel si elle se plaisait dans l’autre monde. Elle me confessa qu’elle y était mystérieusement tracassée par des embarras d’argent. Elle me demanda donc de lui prêter cent vingt-cinq francs, que je dus déposer à côté de moi sur une petite table, en me servant de mon bras droit qu’en me garrottant, on avait précisément laissé libre.

L’ombre prononça alors des paroles vagues et sembla s’enfoncer dans le mur. Quand la lumière se fit dans la chambre, tout vestige avait disparu de la tante Coromandel et des cent vingt-cinq francs.

Quelques instants après, Mme Amédée rentra dans la chambre et m’avoua qu’elle se sentait travaillée par de nouveaux esprits. Tout retomba dans l’obscurité, et j’aperçus bientôt un vieillard au nez crochu, lequel se fit connaître comme feu mon grand-père. Lui aussi, malheureusement, avait des embarras d’argent, et me pria de lui laisser cent vingt-cinq francs sur la petite table. Il me demanda, en bloc, des nouvelles de la famille, d’une voix chantante, et disparut dans le mur.

Lorsque revint Mme Amédée, je la remerciai, secouai vigoureusement mes ficelles, et m’apprêtai à prendre congé. Mais le médium encore une fois parut en proie à un trouble étrange.

— Ah ! ah ! dit-elle, j’entends votre grand’mère qui s’approche à pas rapides.

— Eh bien ! me hâtai-je de répondre, vous lui présenterez mes excuses. J’avais, certes, le plus vif désir de la voir, mais il est quatre heures moins le quart, et un rendez-vous très urgent m’appelle loin d’ici à quatre heures.