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Contes d’une grand’mèreMichel Lévy frères1 (p. 155-200).


LE NUAGE ROSE


À MA PETITE-FILLE
GABRIELLE SAND


Ma chérie, ayant déjà dédié un conte à ta sœur aînée, je veux te dédier celui-ci. Tu ne sauras le lire que l’année prochaine, mais Aurore te le racontera dès à présent. Pourtant, l’année prochaine, il y aura encore bien des mots que tu ne comprendras pas toujours. C’est ta sœur qui te les expliquera, car, si je vous fais ces contes pour vous amuser, je veux qu’ils vous instruisent un peu en vous faisant chercher une petite partie de la quantité de mots et de choses que vous ne savez pas encore.

Quand toutes deux vous comprendrez tout à fait sans qu’on vous aide, je n’y serai peut-être plus. Souvenez-vous alors de la grand’mère qui vous adorait.

George Sand.

Nohant, 15 juillet 1872.


I


Catherine avait trois brebis à garder. Elle ne savait encore ni lire ni écrire ; mais elle ne causait pas trop mal, et c’était une très-bonne fille, seulement un peu curieuse et changeant de caprice volontiers, ce qui prouve qu’au moins elle n’était pas têtue.

Un peu après la Noël, ses trois brebis lui donnèrent trois agneaux, deux très-forts et le troisième si petit, si petit, qu’on eût dit un petit lapin. La maman de Catherine, qui s’appelait Sylvaine, méprisa beaucoup ce pauvre agneau et dit que ce n’était pas la peine qu’il fût venu au monde, qu’il ne s’élèverait pas, ou qu’il resterait si chétif qu’il ne vaudrait pas l’herbe qu’il mangerait.

Ces paroles firent de la peine à Catherine, qui trouvait cette petite bête plus jolie, plus à son gré et à sa taille que toutes les autres. Elle se promit d’en avoir grand soin, et lui donna le nom de Bichette, car c’était une agnèle. Elle la soigna si bien qu’elle manqua bien des fois de la faire mourir. Elle l’aimait trop, elle la caressait sans cesse, elle la portait dans ses bras, elle la faisait dormir sur ses genoux. Les petits chiens et les petits chats aiment beaucoup qu’on s’occupe d’eux et se laissent dorloter ; mais les moutons, quand on les a bien fait manger, aiment mieux qu’on les laisse tranquilles, dormir quand ils veulent, marcher ou se coucher où il leur plaît. Sylvaine disait à sa fille qu’au lieu de faire grandir Bichette, elle l’en empêchait en la maniant trop ; mais Catherine ne souhaitait point que Bichette grandît, elle l’eût souhaitée plus petite encore pour pouvoir la tenir dans sa poche. Elle menait tous les jours les mères brebis au pré pendant deux heures le matin, et dans le jour pendant trois heures. Les deux gros agneaux supportaient fort raisonnablement l’absence de leurs mères ; ils avaient l’air de savoir qu’elles allaient chercher du lait dans le pré, Bichette était moins patiente ou plus affamée, et, quand sa mère rentrait, elle avait des bêlements si plaintifs en l’entendant venir, que Catherine en avait le cœur tout attendri, et pour un peu elle en eût pleuré.

Il lui était défendu de faire sortir les agneaux. Ils étaient trop jeunes, l’herbe était trop fraîche ; mais elle pria tellement pour sa Bichette que Sylvaine lui dit : — Fais donc comme tu veux ! si elle en meurt, ce ne sera pas une grosse perte, et même j’aimerais autant en être débarrassée ; elle te rend folle, et tu n’as plus souci de rien que d’elle seule. Tu ramènes les brebis trop tôt et tu les sors trop tard, pour ne pas séparer Bicbette de sa mère. Emmène-la donc, et advienne que pourra.

Catherine emmena Bichette aux champs, et, tout le temps qu’elle y fut, elle la tint sous son tablier pour l’empêcher d’avoir froid. Cela alla bien pendant deux jours ; mais, le troisième, elle se rassasia d’être ainsi l’esclave d’une bête, et elle recommença de jouer et de courir comme auparavant. Bichette ne s’en trouva pas plus mal ; mais elle ne s’en trouva pas mieux non plus et continua d’être un petit avorton.

Un jour que Catherine avait plus songé à chercher des nids dans les buissons qu’à garder ses bêtes, elle trouva vers le soir un nid de merles avec trois gros petits déjà bien emplumés. Ils ne paraissaient guère farouches, car, lorsqu’elle leur montrait le bout de son doigt en imitant le cri de la merlesse, ils ouvraient leurs becs jaunes et montraient leurs larges gosiers tout roses.

Catherine fut si contente qu’elle ne fit que leur parler et les embrasser tout en rentrant ses bêtes, et ce ne fut que le lendemain matin qu’elle s’aperçut d’un grand malheur. Bichette n’était pas dans la bergerie. Elle avait été oubliée dehors, elle avait couché à la belle étoile, sans doute le loup l’avait mangée. Catherine maudit ses merles qui l’avaient rendue cruelle et négligente. Toute son amitié pour Bichette lui revint au cœur, et, tout en pleurant, elle courut au pré pour savoir ce qu’elle était devenue.

C’était alors le mois de mars, le soleil n’était pas encore levé, et sur la mare qui était au milieu du pré il y avait une vapeur blanche très-épaisse. Catherine, après avoir regardé partout, cherché en vain dans tous les creux, dans toutes les haies, se rapprocha de la mare, pensant que la pauvre Bichette y était tombée ; elle vit alors une chose qui l’étonna beaucoup, car c’était la première fois de sa vie qu’elle se trouvait là de si grand matin. Le brouillard, qui avait dormi en nappe toute la nuit sur l’eau, s’était déchiré à l’approche du soleil et roulé en petites boules qui essayaient de monter ; quelques-unes avaient l’air de s’accrocher aux branches des saules et d’y être retenues. D’autres, rabattues et secouées par le vent du matin, retombaient sur le sable ou semblaient trembler de froid sur l’herbe humide. Un moment Catherine crut voir un troupeau de moutons blancs ; mais ce n’était pas un tas de moutons qu’elle cherchait, c’était Bichette, et Bichette n’était point là. Catherine pleura encore et mit sa tête sur ses genoux et son tablier sur sa tête, comme une personne désespérée.

Heureusement, quand on est une enfant, on ne peut pas pleurer toujours. Quand elle se releva, elle vit que toutes les petites boules blanches avaient monté au-dessus des arbres et qu’elles s’en allaient dans le ciel, sous la forme de jolis nuages roses qui avaient l’air d’être attirés et emmenés par le soleil, comme s’il eût voulu les boire.

Catherine les regarda longtemps s’émietter et s’effacer, et quand elle abaissa ses regards, elle vit sur la rive, assez loin d’elle, car la mare était grande, sa Bichette immobile, endormie ou morte. Elle y courut, et sans penser qu’elle fût morte, car les enfants ne croient guère d’avance aux choses qui leur feraient une trop grosse peine, elle la prit dans son tablier et se dépêcha de courir pour la rapporter à la maison ; mais, tout en courant, elle s’étonna de sentir son tablier si léger qu’on eût juré qu’il n’y avait rien dedans. — Comme la pauvre Bichette a souffert et maigri en une nuit ! se disait-elle. Il me semble que mon tablier est vide. — Elle l’avait attaché autour d’elle et n’osait l’ouvrir, crainte de refroidir la petite bête qu’elle voulait réchauffer.

Tout d’un coup, au tournant du sentier qu’elle suivait, elle vit le petit Pierre, le fils de Joyeux le sabotier, qui accourait à elle, portant dans ses bras, devinez quoi ? Bichette bien vivante et bien bêlante. — Tiens, dit le petit Pierre à Catherine, voilà ton agnèle que je te rends. Hier soir, elle s’est mêlée avec mes bêtes comme tu rentrais en me montrant ton nid de merles. Tu n’as pas voulu me donner un de tes merlots, dont j’avais pourtant grande envie ; mais je suis meilleur que toi. Quand j’ai vu dans ma bergerie que ta Bichette avait suivi une de mes brebis, qu’elle prenait pour sa mère, je l’ai laissée têter tant qu’elle a voulu et passer la nuit à l’abri. Je te la rapporte ce matin, pensant que tu es en peine, car tu la croyais bien perdue, pas vrai ?

Catherine eut tant de joie qu’elle embrassa le petit Pierre et l’emmena chez elle pour lui donner deux de ses merlots, ce dont il fut si content qu’il en sautait comme un cabri en s’en allant.

Quand elle eut vu avec quel plaisir Bichette et sa mère se retrouvaient, elle songea enfin à dénouer son tablier, et seulement alors elle se souvint d’y avoir mis ou cru mettre quelque chose qu’elle avait pris pour son agnèle ; qu’est-ce que cela pouvait être ? — Je n’en sais rien, se disait-elle ; mais il n’est point possible que j’aie ramassé une chose qui n’existe point.

La peur la prit et la curiosité aussi. Elle s’en alla sur le toit de la bergerie, qui descendait, tout moussu, jusqu’à terre, et où il poussait un tas de petites fleurs semées par le vent, voire de jeunes épis verts déjà formés. Ce toit était petit, mais très-joli, bien doux parce qu’il était en vieux chaume, et bien exposé au soleil levant. Plus d’une fois pendant l’été, Catherine y avait oublié l’heure d’aller au pré et fait u» bon somme pour parfaire sa nuitée, toujours trop courte à son gré. Elle monta donc au faîte de ce tect, c’est ainsi qu’en ce pays-là on appelle l’abri des troupeaux, et, avec grande précaution, elle dénoua son tablier. Qu’est-ce qu’il pouvait donc y avoir, mon Dieu ! dans ce tablier ?



II


C’était un tablier de cotonnade bleue, qui avait été taillé dans un vieux tablier de la mère Sylvaine, et qui n’était ni frais ni beau ; mais dans ce moment-là, si on eût demandé à Catherine de l’échanger contre beaucoup d’argent, elle n’y eût pas consenti, tant elle était curieuse de voir ce qu’il contenait. Elle l’ouvrit enfin, et n’y vit rien du tout. Elle le secoua tant qu’elle put, rien ne tomba ; mais il se fit autour d’elle comme une fumée blanche, et en moins d’une minute il se forma au-dessus de sa tête un petit nuage en forme de boule, blanc comme neige, puis jaune doré à mesure qu’il monta, puis rose pâle, puis enfin rose comme la plus belle des roses, dès qu’il eut dépassé la tête des noisetiers et des sureaux qui entouraient la bergerie, et qu’il eut reçu la pleine lumière du soleil.

Catherine ne songea point trop à s’étonner d’avoir pu ramasser et emporter un nuage. Elle ne pensait qu’à le trouver joli et à regretter de le voir s’envoler si vite. — Ah ! petit ingrat, lui cria-t-elle, voilà comment tu me remercies de t’avoir remis dans le ciel !

Alors elle entendit une toute petite voix qui sortait du nuage rose et qui chantait des paroles, mais quelles paroles !



III


Catherine n’en comprit pas le moindre mot. Elle continuait à le regarder, et il grandissait en montant, mais il devenait tout mince et se déchirait en une quantité de petits nuages roses, — Allons ! lui cria Catherine, voilà que tu t’en vas follement te faire boire par le soleil, comme il a bu tous ceux qui étaient dans le pré ! Moi, je t’aurais gardé dans mon tablier, tu ne me gênais point ; ou bien je t’aurais mis dans notre jardin, au frais, sous le gros pommier, ou enfin sur le lavoir, puisque tu aimes à dormir sur l’eau pendant la nuit. Je n’ai jamais soigné un nuage, mais j’aurais appris, et je t’aurais fait durer, tandis que te voilà tout à l’heure emporté en miettes par M. le Vent ou avalé par M. le Soleil !

Catherine écouta si le nuage lui répondrait. Elle entendit alors, au lieu d’une petite voix, une quantité de voix encore plus petites qui chantaient comme des fauvettes, mais sans qu’il fût possible de deviner ce qu’elles disaient. Et, ces voix devenant toujours plus faibles en s’éloignant, Catherine n’entendit plus rien. Elle ne vit plus rien non plus que le ciel beau et clair, sans trace d’aucun nuage. — Maman, dit-elle à sa mère, qui l’avait appelée pour déjeuner, je voudrais savoir une chose.

— Quelle chose, ma fille ?

— C’est ce que les nuages disent quand ils chantent.

— Les nuages ne chantent pas, petite niaise ; ils grognent et ils jurent quand le tonnerre se met dedans.

— Ah ! mon Dieu ! reprit Catherine, je ne pensais pas à cela… Pourvu qu’il ne se mette pas dans mon petit nuage rose !

— Quel nuage rose ? dit Sylvaine, étonnée.

— Celui qui était dans mon tablier.

— Tais-toi, dit Sylvaine : tu sais que je n’aime pas qu’on parle au hasard pour dire des bêtises qui n’ont pas de sens. C’est bon pour les enfants de deux ans ; mais te voilà trop grande pour faire la folle.

Catherine n’osa plus rien dire et s’en fut aux champs quand elle eut déjeuné. Il ne lui restait qu’une petite merlesse, elle l’emporta et s’en amusa une heure ou deux ; mais, comme elle s’était levée de grand matin, elle s’endormit au beau milieu du pré. Elle n’avait plus peur de perdre Bichette ; elle l’avait laissée avec les autres agneaux à la bergerie.

Quand elle s’éveilla, se trouvant, couchée tout de son long sur le dos, elle ne vit que le ciel, et, juste au-dessus de sa tête, le petit nuage qui s’était reformé au plus haut de l’air, et qui tout seul, absolument seul dans le bleu d’une belle journée, brillait comme de l’argent rose.

— Il est bien joli tout de même, pensa Catherine qui dormait encore à moitié ; mais comme il est loin ! S’il chante encore, je ne peux plus l’entendre. Je voudrais être où il est ; je verrais toute la terre et je marcherais dans tout le ciel sans me fatiguer. S’il n’était pas un ingrat, il m’aurait emmenée là-haut, je me serais couchée sur lui comme sur un duvet, et à présent je verrais de tout près le soleil, je saurais en quoi il est fait.

Les roitelets des buissons chantaient pendant que Catherine divaguait ainsi, et il lui sembla que ces oisillons se moquaient d’elle et lui criaient en riant : Curieuse, fi, la curieuse ! Bientôt ils firent silence et se retirèrent, tout tremblants de peur, sous la feuillée. Un grand épervier passait dans le ciel et volait en rond juste au-dessous du nuage rose. — Ah ! se dit encore Catherine, ils ont beau se moquer et m’appeler curieuse, je voudrais être sur le dos de ce grand oiseau de proie. Je reverrais de plus près mon nuage rose, et peut-être que je pourrais voler jusqu’à lui, — Elle s’éveilla tout à fait et se rappela qu’il ne fallait pas dire de sottises, et pour cela ne pas penser à des choses folles. Elle prit sa quenouille et fila de son mieux en tâchant de ne penser à rien ; mais, malgré elle, à tout instant elle relevait la tête et regardait le ciel. L’épervier n’y était plus, mais le nuage rose y était toujours.

— Qu’est-ce que tu regardes donc là-haut à toute minute, petite Catherine ? lui dit un homme qui passait sur la traquette du pré.

C’était le père Bataille, qui venait d’abattre un arbre mort dans le pré voisin et qui rapportait la branchée sur ses épaules. Il y en avait lourd, et il s’appuyait contre un saule pour se reposer un moment.

— Je regarde le nuage là-haut, lui répondit Catherine, et je voudrais savoir de vous, qui avez voyagé et qui êtes savant, pourquoi il est tout seul et ne bouge point.

— Ah ça ! ma fille, répondit le vieux, c’est ce que, du temps que je voyageais sur la mer dans un vaisseau, j’aurais appelé un grain, et pour moi ç’aurait été mauvais signe.

— Signe de quoi, père Bataille ?



IV


— Signe de grande tempête, mon enfant. Quand on voit cela en mer, on dit : Il va y avoir de l’ouvrage, et du dur ! Ça n’a l’air de rien du tout ; c’est quelquefois gros et blanc comme un petit mouton ; on s’imaginerait qu’on va le mettre sous son bras. Et puis ça grossit, ça noircit, ça s’étend sur tout le ciel, et alors va te promener ! les éclairs, le tonnerre, les coups de vent et toute la boutique du diable ! On se démène pour n’être pas désemparé, et on en réchappe, si on peut !

— Ah ! mon Dieu, dit Catherine tout effrayée, est-ce que mon nuage rose va devenir méchant comme ça ?

— Dans nos pays et dans la saison où nous sommes, les grains sont bien rares, et, à mon avis, il n’y a point de vrais dangers sur terre ; c’est égal pourtant, il est drôle, ton nuage rose !

— Pourquoi drôle, père Bataille ?

— Dame ! reprit le vieux marin, je lui trouve une drôle de mine, et j’aime autant me dépêcher de faire mon ouvrage avant le soir. J’ai encore trois charges de branchée à rentrer.

Il repartit, et Catherine essaya de se remettre à filer ; mais elle regardait toujours en haut, et ce n’était pas le moyen d’avancer sa tâche et d’arrondir son fuseau. Il lui semblait que son nuage grossissait et changeait de couleur. Elle ne se trompait pas, il devenait bleu, et puis il devint couleur d’ardoise, et puis il devint noir, et petit à petit s’étendit jusqu’à ce qu’il eût rempli tout un côté du ciel. Tout devint sombre et triste, et le tonnerre commença enfin à gronder.

Catherine fut contente d’abord de voir son petit nuage devenir si gros, si grand et si fort. — À la bonne heure ! dit-elle, je vois bien que ce n’est pas un nuage comme les autres. Le soleil n’a pas pu le boire, et mêmement on dirait que c’est lui qui va manger le soleil. Et dire que j’ai tenu ce matin un pareil nuage dans mon tablier ! — Elle en était toute fière ; mais les éclairs sortirent du plus épais de ce terrible nuage ; elle eut peur, et se dépêcha de ramener ses brebis.

— J’étais en peine de toi, lui dit sa mère, voilà un drôle de temps. Je n’ai jamais vu pareil orage se faire si vite et s’annoncer si mauvais dans la saison où nous voilà.

L’orage fut terrible en effet, La grêle brisa les vitres de la maison ; le vent emporta les tuiles du toit, la foudre tomba sur le gros pommier du jardin. Catherine n’était guère brave, elle eût voulu se cacher sous le lit, et elle ne pouvait s’empêcher de dire tout haut : — Méchant nuage rose, si j’avais connu ta malice, je ne l’aurais pas mis dans mon tablier ! — Sylvaine recommençait à la gronder, mais l’enfant ne pouvait plus se retenir de parler. — Hélas ! ma petite est folle ! disait Sylvaine à ses voisins. — Bah ! bah ! ce n’est rien, répondaient-ils ; c’est l’orage qui l’a épeurée. Ça sera passé demain.

Le lendemain, en effet, c’était passé. Le soleil se leva tout joyeux. Catherine fit comme le soleil et monta en même temps que lui sur le chaume de sa bergerie. La maison était endommagée, mais la bergerie, plus basse et mieux abritée, n’avait pas souffert. Les petites fleurs du toit, que la pluie avait un peu couchées, les jolies chélidoines jaunes, les orpins blancs et les joubarbes se relevaient et semblaient dire au soleil, en tournant leurs petites figures de son côté : Te voilà donc revenu ? Bonjour, cher père, ne t’en va plus ; nous ne savons que devenir quand tu te caches.

Catherine eut envie de dire bonjour aussi au père soleil ; mais elle avait peur de l’avoir fâché en laissant échapper le nuage qui s’était tant battu avec lui la veille. Elle n’osa point demander à sa mère, qui passait au-dessous d’elle dans le jardin, si on pouvait fâcher et défâcher le soleil. Sylvaine n’aimait pas les rêvasseries, et Catherine, qui était obéissante, résolut de ne plus en avoir.

Elle en vint à bout ; sa merlesse l’occupa tous les jours suivants, jusqu’à ce qu’elle mourût pour avoir mangé trop de pâtée au fromage blanc. Catherine eut du chagrin et éleva un moineau qui fut croqué par le chat. Autre chagrin. Elle se dégoûta des bêtes et voulut aller à l’école, et puis elle prit goût à sa quenouille, et en grandissant elle devint une fillette très-aimable et une fileuse très-habile.


V


Quand elle eut douze ans, sa mère lui dit : — Serais-tu contente de voyager un peu, ma fille, et de voir des pays nouveaux ?

— Certainement, répondit Catherine ; j’ai toujours eu envie de voir les pays bleus.

— Que me chantes-tu là, petite ? Il n’y a pas de pays bleus !

— Si fait, je les vois tous les jours du toit de la bergerie ; tout autour de notre pays qui est vert, il y a un grand pays qui est bleu.

— Ah ! je vois ce que tu veux dire ; ça te paraît comme ça parce que c’est loin. Eh bien ! tu peux contenter ton envie ; ta grand’tante Colette, qui demeure loin d’ici dans la montagne et que tu ne connais pas, parce qu’elle n’est pas revenue chez nous depuis plus de trente ans, demande à nous voir. La voilà très vieille, et elle est seule, n’ayant jamais été mariée. Elle n’est pas bien riche, et tu auras soin de ne lui rien demander ; au contraire il faut lui offrir ce qu’elle pourra désirer de nous. J’ai peur qu’elle ne s’ennuie et qu’elle ne meure faute de soins ; allons la trouver, et, si elle veut que nous la ramenions au pays, je suis prête à lui obéir, comme c’est mon devoir.

Catherine se souvint vaguement d’avoir entendu quelquefois ses parents parler entre eux de la tante Colette ; elle n’avait jamais bien compris ce qu’on en disait, elle ne chercha pas à en savoir davantage. L’idée de changer de place et de voir du nouveau lui faisait bouillir le sang ; elle avait beau être devenue sage, les roitelets avaient eu raison de la traiter de curieuse ; elle l’était toujours, et ce n’était pas un mal : elle aimait à s’instruire.

La voilà partie en diligence avec sa mère ; elles voyagèrent pendant un jour et une nuit et arrivèrent tout étonnées dans la montagne. Sylvaine trouvait cela fort vilain, Catherine n’osait pas lui dire qu’elle le trouvait fort beau.

Quand elles descendirent de voiture et demandèrent le village où demeurait madame Colette, on leur montra un chemin aussi rapide que le toit de la bergerie de Catherine, et on leur dit : — Il n’y en a pas d’autre, suivez-le.

— Eh bien ! voilà un drôle de chemin, dit Sylvaine, c’est le monde à l’envers. Il faudrait avoir quatre pattes comme une chèvre pour marcher dans ce pays-ci. Le voilà, ton pays bleu, Catherine ! Le trouves-tu à ton gré ?

— Je t’assure qu’il est bleu, répondit Catherine. Regarde le haut de la montagne, maman, tu vois bien que c’est bleu !

— C’est de la neige que tu vois, ma pauvre enfant, et de près elle est blanche.

— De la neige en été ?

— Oui, parce qu’il fait si froid là-haut que la neige n’y fond pas.

Catherine pensa que sa mère se trompait et n’osa pas la contredire ; mais elle était impatiente d’aller s’assurer de la vérité et elle grimpait comme une petite chèvre, encore qu’elle n’eût point quatre pattes à son service.

Quand elles furent rendues au village, Sylvaine bien lasse et Catherine un peu essoufflée, on leur dit que la tante Colette n’y demeurait pas l’été ; mais elle était de la paroisse, et sa maison n’était pas bien loin. Alors on leur montra un petit toit de planches couvert de grosses pierres, avec des sapins tout autour, et on leur dit : — C’est là ; vous n’avez plus qu’une petite heure à marcher, et vous y serez. — Sylvaine manqua perdre courage. Il y avait autant à monter pour arriver à cette maison qu’on avait déjà monté pour gagner le village, et c’était encore plus raide et plus effrayant.

Elle avait peur que Catherine n’eût pas la force d’aller jusque-là, et l’endroit lui paraissait si laid et si sauvage qu’elle pensa à redescendre et à retourner vite dans son pays, sans faire savoir à la vieille tante qu’elle était venue dans le sien ; mais Catherine n’était point lasse ni effrayée, elle rendit le courage à sa mère, et, quand elles eurent déjeuné, elles se remirent à grimper. Il n’y avait pas à choisir le bon chemin, il n’y en avait qu’un, et elles n’avaient pas besoin de guide ; elles n’eussent pu se distraire en causant avec lui ; les gens de ce pays-là ne savaient que quelques mots de français. Ils parlaient un patois que ni Catherine ni sa mère ne pouvaient comprendre. Enfin, quoique le sentier fût dangereux, elles arrivèrent sans accident à la maison couverte en planches ; il y avait, tout autour, des bois de sapins très-jolis qui laissaient à découvert une espèce de prairie en pente douce, creuse au milieu, sans fossés ni barrières, mais abritée des avalanches par des roches très-grosses, et tout de suite au-dessus commençait la neige, qui semblait monter jusqu’au ciel, d’abord en escaliers blancs soutenus par le rocher noir, et puis en cristaux de glace d’un beau bleu verdâtre, et cela finissait dans les nuages.

— Cette fois nous y sommes bien, dans le pays bleu ! pensa Catherine toute joyeuse, et, si nous montions encore un peu, nous serions dans le ciel. — En ce moment, elle pensa à une chose qu’elle avait oubliée depuis longtemps : elle se dit qu’on pouvait monter dans les nuages, et elle se souvint de son nuage rose comme d’un rêve qu’elle aurait eu. L’enfant était si ravie par la vue du glacier qu’elle ne fit pas d’abord grande attention à la tante Colette. Pourtant elle était curieuse de la voir, et plus d’une fois en voyage elle s’était demandé quelle femme ce pouvait être.



VI


C’était une grande femme pâle avec des cheveux d’argent et une figure assez belle. Elle ne montra pas grand étonnement de voir Sylvaine. — Je t’attendais presque, lui dit-elle en l’embrassant, j’avais rêvé de toi et de ta fille. Voyons si elle est comme je l’ai vue dans mon rêve.

Catherine s’approcha ; la tante Colette la regarda avec de grands yeux gris très-clairs qui semblaient voir les gens jusqu’au fond de l’âme, puis elle l’embrassa en lui disant : — C’est très-bien, très-bien ! Je suis contente que cette enfant soit venue au monde.

Quand les voyageuses furent un peu reposées, elle leur montra toute sa résidence.

La maison qui paraissait petite de loin était grande, vue de près. Elle était tout en bois, mais en si beau bois de sapin et si bien bâtie qu’elle était très-solide. Les grosses pierres posées sur le toit empêchaient le vent d’enlever ou de trop secouer la charpente. Tout était fort propre à l’intérieur et les meubles cirés et reluisants faisaient plaisir à voir. Il y avait beaucoup de vaisselle et d’ustensiles de cuivre, pour lits, des caisses de bois remplies de laine et de crin avec de beaux draps blancs et de bonnes couvertures, car il ne faisait jamais chaud dans cet endroit-là. On y faisait du feu tout l’été, et le bois ne manquait point. Une bonne partie des arbres qui entouraient la prairie appartenait, comme la prairie elle-même, à la tante Colette, et dans cette prairie qui était fort grande, elle nourrissait de belles vaches, quelques chèvres et un petit âne pour faire les transports. Il y avait un jeune garçon pour soigner les bêtes et une jeune fille pour faire le ménage et aller aux commissions, car la tante Colette aimait à bien vivre, et deux fois par semaine elle envoyait au village chercher la viande ou le pain ; en un mot, elle était riche, très-riche pour une paysanne, et la Sylvaine, qui ne s’était point doutée de cela, car elle était venue pour l’assister si besoin était, ouvrait de grands yeux et se sentait intimidée comme devant une dame fort au-dessus d’elle. Catherine était un peu confuse aussi, non pas d’être plus ou moins pauvre que sa grand’tante, mais de voir que celle-ci lui était supérieure par l’éducation. Pourtant, en la trouvant bonne et aimable, elle se tranquillisa et sentit même pour elle une amitié comme si elle l’eût toujours connue.

Alors, dès le premier jour, elle se mit à la questionner sans façon et apprit qu’elle avait été femme de confiance d’une vieille dame qu’elle avait soignée jusqu’à sa mort et qui lui avait laissé de quoi vivre. — Mais elle n’était pas bien riche, ma vieille dame, ajouta la tante Colette, et ce n’est pas avec ce qu’elle a pu me donner que je me suis procuré les aises que vous voyez chez moi. C’est avec mon travail et mon industrie.

— C’est avec le beau bétail que vous savez élever ? dit Sylvaine.

— Mon bétail entretient mes affaires, répondit Colette ; mais avec quoi ai-je acheté de la terre pour le loger et le nourrir ? le devineras-tu, petite Catherine ?

— Non, ma tante, je ne le devine point.

— Sais-tu filer, mon enfant ?

— Oh ! certainement, ma tante ; si à mon âge je ne savais pas filer, je serais bien sotte. — Sais-tu filer très-fin ?

— Mais… oui, assez fin.

— Elle est la première fileuse de chez nous, dit Sylvaine avec orgueil, et on lui apporterait n’importe quoi à filer qu’elle en viendrait à bout.

— Filerait-elle bien des toiles d’araignée ? dit la tante Colette.

Catherine pensa qu’elle se moquait et répondit en riant : — Dame ! dame ! je n’ai jamais essayé.

— Voyons comment tu files, reprit la grand’tante en lui mettant au côté une quenouille d’ébène et en lui donnant un petit fuseau monté en argent.

— Voilà bien de jolis outils ! dit Catherine en admirant la finesse de la quenouille, qui était droite comme un jonc, et le fuseau, léger comme une plume ; mais pour filer, ma tante, il faut avoir quelque chose à mettre sur la quenouille.

— On trouve toujours quelque chose quand on a de l’invention, répondit la tante.

— Je ne vois pourtant rien ici à filer, reprit Catherine, car vous parliez de toile d’araignée, et votre maison est trop bien époussetée pour qu’il y en ait un brin.

— Et dehors, Catherine ? puisque te voilà sur le pas de la porte, ne vois-tu rien du tout à mettre sur ta quenouille ?

— Non, ma tante, car il faudrait que l’écorce des arbres fût broyée et la laine des moutons cardée… et à moins de filer ces nuages qui sont là haut sur le glacier et qui ont l’air de grosses balles de coton… — Eh bien ! qui te dit qu’on ne puisse pas filer les nuages ?

— Excusez-moi, je ne savais pas, dit Catherine, devenue toute pensive et toute sotte.



VII


— Tu vois bien, lui dit Sylvaine, que ta grand’tante se moque de toi ?

— Pourtant, reprit la tante, vous savez comment on m’appelle dans le pays ?

— Je l’ignore, répondit Sylvaine ; nous ne comprenons pas le langage de la montagne, et vous pouvez vous gausser de nous tant qu’il vous plaira.

— Je ne gausse point. Appelez Benoît, mon petit valet, qui sert le dîner sous le berceau ; il parle français, demandez-lui comment je m’appelle.

Sylvaine appela Benoît, et bien honnêtement lui fit la question : — Comment, dans le pays d’ici, appelle-ton madame Colette, ma tante ?

— Eh pardi, répondit Benoît, on l’appelle la grande fileuse de nuages !

On questionna de même la petite servante, qui répondit sans hésiter la même chose.

— Voilà qui est étonnant par exemple ! dit Catherine à sa mère, filer des nuages ! Eh bien ! pourtant, ma tante, ajouta-t-elle, vous m’apprenez une chose dont je m’étais toujours doutée ; c’est qu’on peut manier ces choses-là. Quand j’étais petite, une fois… elle s’arrêta en voyant sa mère lui faire de gros yeux, comme pour lui dire : ne recommence pas cette sornette-là !

Madame Colette voulut tout savoir, et Sylvaine lui dit : — Excusez une enfant, ma tante. C’est encore si jeune ! Son idée n’est point de se moquer de vous comme vous vous êtes moquée d’elle ; c’était votre droit, elle sait bien que ce ne serait pas le sien.

— Mais enfin, reprit la vieille, ça ne me dit pas ce qu’elle voulait dire !

— Ma chère grand’tante, dit Catherine avec des yeux pleins de larmes, je ne me permettrais pas de me moquer, et pourtant maman me croit menteuse. Je vous assure qu’une fois, étant petite, j’ai ramassé un petit nuage blanc dans mon tablier !

— Ah ! oui-dà ! dit la tante sans paraître ni fâchée, ni surprise. Et qu’en as-tu fait, ma mignonne ? As-tu essayé de le filer ?

— Non, ma tante, je t’ai laissé s’envoler, et il est devenu tout rose, et même il est parti en chantant.

— As-tu compris ce qu’il disait dans sa chanson ?

— Pas un mot ! Dame, j’étais si jeune !

— Après qu’il s’est envolé, ne s’est-il pas changé en tonnerre ?

— Vous dites justement la vérité, ma tante ; il a effondré notre toit, et il a cassé notre gros pommier, qui était tout en fleurs.

— Voilà ce que c’est que de ne pas se méfier des ingrats ! reprit madame Colette, toujours très-sérieuse. Il faut se méfier de tout ce qui change, et les nuages sont ce qu’il y a de plus changeant dans le monde ; mais je pense que vous avez faim, voilà le dîner prêt. Aidez-moi à tremper la soupe, et nous nous mettrons à table.

Le dîner fut très-bon, et Catherine y fit honneur. Le fromage et la crème étaient exquis ; il y eut même du dessert, car la tante avait dans un bocal des macarons au miel qu’elle faisait elle-même, et qui étaient délicieux. Ni Sylvaine ni sa fille n’avaient jamais fait un pareil repas.

Quand on eut dîné, la nuit étant venue, madame Colette alluma sa lampe et apporta un petit coffre qu’elle posa sur la table. — Viens çà, dit-elle à Catherine. Il faut que tu saches pourquoi on m’appelle la fileuse de nuages. Approche aussi, Sylvaine, tu apprendras comment j’ai gagné ma petite fortune.

Qu’est-ce qu’il y avait donc dans ce coffret dont la tante Colette tenait la clé ? Catherine mourait d’envie de le savoir.



VIII


Il y avait quelque chose de blanc, de mou et de léger, qui ressemblait si bien à un nuage, que Catherine poussa un cri de surprise, et que Sylvaine, s’imaginant que sa tante était sorcière ou fée, devint toute blême de peur. Ce n’était pourtant pas un nuage, c’était une grosse floche d’échevaux de fil fin, mais si fin, si fin, qu’il eût fallu couper un cheveu en dix pour faire quelque chose d’aussi fin. C’était si blanc qu’on n’osait y toucher, et si fragile qu’on craignait de l’emmêler en soufflant dessus.

— Ah ! ma grand’tante, s’écria Catherine toute ravie, si c’est vous qui avez filé cela, on peut bien dire que vous êtes la première filandière du monde, et que toutes les autres sont des tordeuses de ficelle.

— C’est moi qui ai filé cela, répondit madame Colette, et tous les ans je vends plusieurs de ces bottes. Vous n’avez pas remarqué en venant ici que toutes les femmes font de la dentelle très-fine, qui se vend très-cher. Je ne peux pas les fournir toutes, et il y a beaucoup de fileuses qui travaillent fort bien, mais aucune n’approche de moi, et on me paie mon fil dix fois plus que celui des autres ; c’est à qui aura du mien, parce qu’avec le mien on fait des ouvrages qu’on ne pourra plus faire quand je ne serai plus de ce monde. Me voilà bien vieille, et ce serait grand dommage que mon secret fût perdu ; n’est-ce pas vrai, Catherine ?

— Ah ! ma tante, s’écria Catherine, si vous vouliez me le donner ! Ce n’est pas pour l’argent ; mais je serais si fière de travailler comme vous ! Donnez-moi votre secret, je vous en prie.

— Comme ça, tout de suite ? dit la tante Colette en riant. Eh bien ! je te l’ai dit, il s’agit d’apprendre à filer les nuages.

Elle serra son coffret, puis, ayant embrassé Sylvaine et Catherine, elle se retira dans sa chambre. Elles couchèrent dans celle où elles se trouvaient et où il y avait un troisième lit pour Renée, la petite servante.

Comme ce lit se trouvait tout près de celui de Catherine, elles babillèrent tout bas avant de s’endormir. Sylvaine était si lasse qu’elle n’eut pas le temps de les écouter. Catherine faisait mille questions à Renée, qui était à peu près de son âge. Elle n’avait qu’une chose en tête, elle voulait savoir si elle connaissait le secret de sa grand’tante pour filer les nuages. — Il n’y a pas d’autre secret, lui répondit Renée, que d’avoir beaucoup d’adresse et de patience.

— Pourtant, pour saisir un nuage, le mettre sur une quenouille, l’empêcher de vous fondre dans les doigts, en tirer un fil…

— Ce n’est pas là le difficile ; le tout, c’est de faire le nuage.

— Comment ! de faire le nuage ?

— Eh oui, c’est de le carder !

— Carder le nuage ! avec quoi ?

Renée ne répondit pas ; elle s’endormait.

Catherine essaya de s’endormir aussi, mais elle était trop agitée ; le sommeil ne venait pas. La chandelle était éteinte, et dans la cheminée il n’y avait plus que quelques braises. Cependant Catherine voyait une petite clarté dans le haut de la chambre. Elle sortit sa tête du lit et vit qu’au haut de l’escalier par où la tante Colette s’en était allée, il y avait, le long de la porte, un filet de lumière. Elle n’y put tenir, et, marchant pieds nus avec précaution, elle gagna l’escalier. Il était en bois, et Catherine craignait bien de le faire craquer. Elle était si légère qu’elle réussit à atteindre sans bruit la dernière marche et à regarder dans la chambre de sa tante par la petite fente de la porte. Devinez ce qu’elle vit ?


IX


Elle ne vit rien qu’une chambrette très-propre, avec une petite lampe pendue dans la cheminée. Il n’y avait personne dans cette chambre, et Catherine se retira toute confuse, car elle sentait bien qu’elle venait de faire quelque chose de très-mal en voulant s’emparer par surprise d’un secret qu’elle ne méritait plus d’apprendre. Elle retourna à son lit en se faisant des reproches qui furent cause qu’elle eut de mauvais rêves. Elle se promit en s’éveillant de n’être plus si curieuse et d’attendre le bon plaisir de sa tante. Renée l’emmena traire les vaches, et puis elles les menèrent au pré, si l’on peut appeler pré un ressaut de montagne tout herbu naturellement et point du tout cultivé. C’était tout de même un endroit bien joli. Une belle eau bien froide qui suintait du glacier se détournait en suivant le rocher et allait tomber en cascades au bout de l’herbage, Catherine, qui n’avait jamais vu de cascade que dans l’écluse des moulins, trouvait cette eau si belle qu’elle s’éblouissait les yeux à regarder tous les diamants qu’elle charriait au soleil. Elle n’osait pourtant pas la traverser en sautant de pierre en pierre comme faisait Renée ; mais elle s’y habitua vite, et au bout de deux heures c’était un jeu pour elle.

Elle voulut aussi monter un peu sur le glacier. Renée lui montra jusqu’où on pouvait aller sans danger de rencontrer des crevasses et lui enseigna la manière de marcher sans glisser. À la fin de la journée, Catherine était tout enhardie, et même elle savait quelques mots du patois de la montagne.

Comme tout était nouveau pour elle, elle s’amusa beaucoup et prit la montagne en si grande amitié qu’elle eut un vrai chagrin quand Sylvaine lui parla le lendemain de s’en retourner dans son pays. La tante Colette était si douce, si indulgente ! Catherine l’aimait encore plus que la montagne.

— Eh bien ! ma fille, lui dit Sylvaine, il y a un moyen de te contenter, c’est de rester ici. Ta grand’tante désire te garder et elle m’a promis de t’apprendre à carder et à filer aussi bien qu’elle ; mais il faut du temps et de la patience, et, comme je te connais un peu trop vive et sujette à changer d’idées, j’ai dit non. Pourtant, si tu te crois capable d’apprendre à filer aussi bien que ta tante, comme tu as déjà réussi à filer aussi bien que moi, je ne dois pas m’opposer à ce que tu deviennes riche et heureuse comme elle. C’est à toi de te consulter.

La première idée de Catherine fut d’embrasser sa mère en lui jurant qu’elle ne voulait pas la quitter ; mais le lendemain, Sylvaine lui ayant dit que c’était un grand tort de négliger l’occasion de s’instruire elle hésita. Le jour d’après, Sylvaine lui dit : — Nous ne sommes pas riches. Ta grande sœur a déjà trois enfants et le frère aîné en a cinq ; moi, veuve, je crains pour mes vieux jours. Si tu étais riche et savante, tu sauverais toute ta famille. Reste ici ; la tante Colette t’aime beaucoup, tes petits défauts ne la choquent pas, et je la vois disposée à te gâter. L’endroit te plaît, je reviendrai te chercher dans trois mois, et si tu veux revenir avec moi au pays, nous reviendrons. Si c’est le contraire, tu resteras, et qui sait si la tante ne te donnera pas un jour tout ce qu’elle possède ?

Catherine pleura encore à l’idée de quitter sa mère. — Reste avec moi, lui dit-elle, je te jure que j’apprendrai à carder et à filer dans la perfection.

Mais Sylvaine avait déjà le mal du pays. — Si je restais ici, dit-elle, j’y mourrais ou j’y deviendrais folle. Vois si tu veux cela ! Et d’un autre côté vois si, pouvant nous enrichir, tu crois devoir t’y refuser.

Catherine s’en alla coucher en sanglotant, mais en promettant à sa mère de faire ce qu’elle lui dirait de faire.

Le lendemain, Renée ne l’éveilla pas et elle dormit jusqu’à neuf heures du matin. Alors elle vit auprès de son lit la tante Colette qui lui dit en l’embrassant : — Ma petite Catherine, tu vas être courageuse et raisonnable ! Ta mère est partie de grand matin ; elle t’a embrassée de tout son cœur pendant que tu dormais et m’a chargée de te dire qu’elle reviendrait dans trois mois. Elle n’a pas voulu t’éveiller, tu aurais eu trop de chagrin de la voir partir. — Et comme Catherine pleurait très-fort, tout en demandant à sa tante de lui pardonner son chagrin : — Je ne trouve pas mauvais que tu regrettes ta mère, reprit la tante Colette ; cela doit être, et tu ne serais pas une bonne fille, si tu ne la regrettais pas ; mais je te prie, dans ton intérêt, mon enfant, d’avoir le plus de courage que tu pourras, et je te promets de faire de mon mieux pour que tu sois heureuse avec moi. Tu dois te dire que ta mère a beaucoup de chagrin aussi et qu’une seule chose peut la consoler, c’est d’apprendre que tu te soumets de bonne grâce à sa volonté.

Catherine fit un effort sur elle-même et embrassa sa tante en lui promettant de bien travailler.

— Pour aujourd’hui, répondit la tante, tu vas te distraire et te promener. Demain nous commencerons.



X


Le lendemain en effet, Catherine prit sa première leçon ; mais ce ne fut pas ce qu’elle attendait. Il ne lui fut révélé aucun secret ; sa tante lui donna une quenouille chargée de lin et lui dit : — Fais-en le fil le plus fin que tu pourras. — C’était bien assez pour la première fois, car, au pays de Catherine, on ne filait que du chanvre pour faire de la toile forte. Elle ne s’y prit pas trop mal, et pourtant c’était si loin, si loin, de ce qu’elle eût voulu faire, qu’elle craignait de montrer son ouvrage. Elle s’attendait à des reproches ; mais la tante lui fit au contraire des compliments, disant que c’était très-bien pour un premier jour, et que ce serait mieux encore le lendemain. Catherine demandait à rester à la maison, elle eût voulu voir travailler sa tante, — Non, dit celle-ci, je ne peux pas travailler quand on me regarde. Je ne travaille d’ailleurs que dans ma chambre, et à ton âge on ne peut pas rester enfermée. Tu travailleras en te promenant ou en regardant mes vaches, comme il te plaira. Je ne t’oblige à rien, car je vois que tu n’es pas une paresseuse et je sais que tu feras de ton mieux.

Certainement Catherine n’était point paresseuse ; cependant elle était impatiente, et cette manière d’apprendre toute seule ne répondait pas à l’idée d’un grand secret qu’elle aurait reçu comme on avale une tasse de lait sucré. Elle faisait bien tous les jours un petit progrès, chaque soir elle rapportait bien son fuseau chargé d’un fil plus fin que celui de la veille ; mais elle ne s’en apercevait pas beaucoup, et au bout d’une semaine elle sentit de l’ennui et du dépit contre sa tante, dont les encouragements l’impatientaient. Renée, toute aimable et complaisante qu’elle était, la fâchait aussi par sa tranquillité. Elle avait pour devoir de soigner les animaux et le laitage. Elle ne s’intéressait pas à autre chose. Benoît n’était presque jamais là ; il vivait dans les bois, et, quand il avait du temps de reste, il chassait et n’aimait pas d’autre compagnie que celle de son chien. Catherine se trouvait souvent seule, elle ne voyait sa grand’tante qu’aux heures des repas ; le soir, madame Colette se retirait de bonne heure dans sa chambre pour travailler. Renée ronflait aussitôt qu’elle avait la tête sur le traversin ; Catherine songeait, rêvassait et pleurait quelquefois. Elle se disait qu’au train dont madame Colette menait les choses, elle aurait des cheveux blancs comme elle avant de savoir filer aussi bien qu’elle, et, songeant à sa mère, elle craignait ses moqueries quand, au bout de trois mois, celle-ci ne la trouverait guère plus avancée que le premier jour.

Un matin, Catherine sortit de bonne heure. Elle avait pris la résolution de filer si bien ce jour-là que la tante se verrait forcée de lui donner son secret. Elle alla s’asseoir dans les rochers pour ne rien voir autour d’elle et n’être pas distraite ; mais peut-on ne rien regarder ? Elle leva les yeux malgré elle, et vit le glacier qui montait au-dessus d’elle et le haut de la montagne qui se trouvait à découvert. Jusqu’à ce moment, Catherine ne l’avait pas vu, parce qu’il y avait toujours eu une vapeur qui le cachait. Le ciel étant enfin très-pur, elle admira ces belles neiges dentelées en blanc sur l’air bleu, et fut reprise du désir d’aller jusque-là ; mais c’était très-dangereux. Renée l’en avait avertie, et la tante Colette lui avait défendu d’essayer, disant que cela était bon pour des garçons.

Catherine se contenta de regarder en soupirant cette chose si belle qu’elle aurait voulu toucher, et qui paraissait tout près, bien qu’elle fût très-loin. Elle vit alors ce qu’elle n’avait pas encore vu dans le ciel de ce pays-là, des flocons de petits nuages dorés qui s’amassaient autour de la plus haute dent du glacier et qui lui faisaient comme un collier de grosses perles. — Comme c’est joli, se disait-elle, et comme je voudrais savoir faire un fil assez menu pour enfiler des perles si légères !

Comme elle pensait cela, elle vit sur la dent du glacier quelque chose de petit, mais de brillant, un point rouge qui se mouvait aux rayons du soleil, juste au-dessus du collier de petits nuages. Qu’est-ce que cela pouvait-être ? Une fleur, un oiseau, une étoile ?



XI


— Si j’avais, pensait-elle, les lunettes d’argent de ma grand’tante, je verrais certainement ce que c’est, car elle m’a dit qu’avec ces lunettes-là elle voyait tout ce que les yeux ne voient pas.

Il lui fallut bien se contenter de ses yeux, et, regardant toujours, elle vit le petit point rouge attirer à lui tous les petits nuages dorés, jusqu’à ce qu’il en fut si enveloppé qu’on ne le voyait plus du tout. Tous les petits nuages réunis n’en faisaient plus qu’un gros qui brillait et tournait en boule d’or au sommet le plus élevé, comme le coq d’une girouette sur un clocher.

Au bout d’un moment, cette boule s’enleva et monta en se faisant toujours plus petite jusqu’à ce qu’elle devînt toute rose, et Catherine l’entendit chanter d’une voix pure comme le cristal, et sur un air le plus joli du monde : « Bonjour, Catherine ; Catherine, me reconnais-tu ? »

— Oui, oui, s’écria Catherine : je te reconnais, je t’ai porté dans mon tablier ! Tu es mon petit ami, le nuage rose, celui qui parle et dont j’entends à présent les paroles. Cher petit nuage, tu es un peu fou, tu as cassé mon beau pommier fleuri, mais je te pardonne ! tu es si rose, et je t’aime tant !

Le nuage répondit : — Ce n’est pas moi, Catherine, qui ai cassé ton pommier fleuri, c’est le tonnerre, un méchant qui se loge dans mon cœur et qui me force à devenir fou ; mais, vois, comme je suis doux et tranquille quand tu me regardes avec amitié ! ne viendras-tu pas quelque jour sur le haut du glacier ? Ce n’est pas si difficile qu’on te l’a dit ; c’est même très-aisé, tu n’as qu’à vouloir. Je serai là d’ailleurs, et si tu tombes, tu tomberas sur moi, je te soutiendrai pour que tu n’aies pas de mal. Viens demain, Catherine, viens dès le lever du jour. Je t’attendrai toute la nuit, et si tu ne viens pas, j’aurai tant de chagrin que je me fondrai en grosses larmes et qu’il y aura de la pluie toute la journée.

— J’irai ! s’écria Catherine, j’irai, bien sûr !

À peine eut-elle fait cette réponse, qu’elle entendit un bruit comme un coup de canon suivi d’un éclatement de mitraille. Elle eut si grand’peur qu’elle s’enfuit, pensant que le malicieux nuage recommençait à la trahir et à lui rendre le mal pour le bien. Comme elle courait tout éperdue vers la maison, elle rencontra Benoît qui sortait fort tranquillement avec son chien. — Est-ce toi, lui dit-elle, qui as fait ce coup de tonnerre avec ton fusil ?

— Le bruit de tout à l’heure ? répondit-il en riant. Ce n’est ni le tonnerre, ni mon fusil, c’est un lavange.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— C’est la glace qui fond au soleil, qui éclate et qui roule en entraînant des pierres, de la terre et quelquefois des arbres, quand il s’en trouve sur son passage, des personnes par conséquent, si le malheur veut qu’il y en ait qui ne se garent pas à temps ; mais on n’a pas toujours la mauvaise chance, c’est même très-rare, et il faut t’habituer à voir ces accidents-là. À présent que le beau temps est revenu, ça se verra tous les jours, et peut-être à toute heure.

— Je m’y habituerai ; mais puisque te voilà, Benoît, dis-moi donc si tu monterais bien sur la grande dent du glacier, toi qui es un garçon et qui n’as peur de rien ?

— Non, dit Benoît, on ne monte pas sur ces dents-là ; mais j’ai bien été tout auprès et j’en ai touché le pied. Ce n’est pas la saison pour s’amuser à ça, il fait trop chaud, et des crevasses peuvent s’ouvrir à chaque instant.

— Mais pourrais-tu me dire ce qu’on voit par moment de rouge sur la pointe de la grande dent ? — Tu l’as donc vu, le point rouge ? tu as de bons yeux ! C’est un drapeau que des voyageurs avaient planté sur le plus haut rocher de la montagne, il y a environ un mois, pour faire savoir à ceux qui les regardaient d’en bas qu’ils avaient réussi à monter jusque-là. Il est venu un fort coup de vent qui les a forcés de redescendre bien vite en laissant là leur drapeau que la bourrasque a emporté sur la crête du glacier, et qui y est resté accroché en attendant qu’une autre tempête le décroche.

Catherine dut se contenter de l’explication de Benoît ; mais il lui avait passé par la tête une fantaisie qui lui revint en voyant de loin la tante Colette se promener au bas du glacier avec son capulet de laine écarlate sur la tête et sur les épaules. Elle n’était pas si loin que Catherine ne pût la reconnaître, et, bien que la pauvre enfant n’eût pas filé trois aunes de fil ce jour-là, elle alla tout de suite à sa rencontre, sans songer à quitter sa quenouille pleine et son fuseau vide.



XII


Quand elle se vit tout près de la tante, elle s’aperçut de sa distraction ; mais il était trop tard pour reculer. Elle l’aborda résolument en lui demandant si elle ne craignait pas de se fatiguer en allant comme cela sur le glacier. — À mon âge, lui répondit madame Colette, on ne se fatigue plus, on marche avec la volonté, et les jambes suivent sans qu’on sache si elles existent ; mais je ne viens pas du glacier, ma fille. Il n’y fait point bon en ce temps-ci. Je suis les bons sentiers, il y en a toujours quand on les connaît.

— Alors, ma grand’tante, c’est bien vous qui étiez là-haut il y a environ une heure ? J’ai vu votre capulet rouge.

— Là-haut, Catherine ? Qu’appelles-tu là-haut ?

— Je ne sais pas, dit Catherine interdite ; j’ai cru vous voir dans le ciel au-dessus des nuages.

— Qui a pu te faire croire que j’étais capable d’aller si haut que cela ? est-ce que tu me prends pour une fée ?

— Mon Dieu ! ma tante, quand vous seriez fée, qu’est-ce qu’il y aurait d’étonnant ? Je ne veux point vous fâcher. On dit qu’il y a de bonnes et de méchantes fées ; vous ne pouvez être que dans les bonnes, et les gens du village qui montent jusque par ici et que je commence à comprendre, disent avec raison que vous travaillez comme une fée.

— On me l’a dit souvent à moi-même, répondit madame Colette ; mais c’est une manière de parler, et je ne suis pas fée pour cela. Je vois que tu as une petite tête remplie d’imaginations drôles ; c’est de ton âge, et je ne voudrais pas te voir aussi raisonnable que moi, ce serait trop tôt. Pourtant un tout petit brin de raison ne te nuirait pas, ma mignonne. Je vois que tu n’as pas beaucoup appris à filer aujourd’hui ! — Hélas ! ma tante, vous pourriez bien dire que je n’ai pas filé du tout !

— Ne pleure pas, mon enfant, ça viendra, ça viendra avec le temps et la patience…

— Ah ! vous dites toujours comme cela, s’écria Catherine dépitée ; vous en avez vraiment trop, vous, de la patience, ma chère grand’tante ! vous me traitez comme un petit enfant, vous ne me croyez pas capable d’apprendre vite, et si vous vouliez pourtant !…

— Voyons ! dit la tante, tu me fais des reproches comme s’il y avait un secret pour remplacer la volonté et la persévérance. Je te déclare que je n’en connais pas, et qu’il ne m’en a été révélé aucun. Tu fais la moue ? tu as quelque idée que je ne devine pas ; veux-tu m’ouvrir ton cœur et m’y faire lire comme dans un livre ?

— Oui, je le veux, dit Catherine en s’asseyant sur une grosse pierre moussue auprès de madame Colette. Je vous dirai tout, car j’ai une faute sur la conscience ; et je crois que c’est cela qui me rend un peu folle.

Catherine alors se confessa de sa curiosité, et raconta comme quoi elle avait regardé à travers la fente de la porte de sa tante. — Je n’ai rien vu et rien surpris, dit-elle, vous n’y étiez point ; mais, si vous n’eussiez pas été sortie, je vous aurais vue travailler, et j’aurais volé votre secret.

— Tu n’aurais rien volé du tout, répondit madame Colette. Je te répète que je n’ai point de secret. Si tu étais entrée dans ma chambre, tu aurais pu monter dans mon atelier, qui est au-dessus. C’est là que je carde ce qu’on appelle le nuage, et, comme il est malsain de carder dans une maison à cause des petits brins qui entrent dans les narines et dans les poumons, je fais ce travail au plus haut de mon chalet, dans un endroit où l’air circule librement et emporte au loin ces brindilles imperceptibles, qui te nuiraient, à toi comme aux autres. Mais tu ne me dis pas tout, Catherine : quelle idée te fais-tu donc des nuages, puisque tu en parles toujours ? Confonds-tu les nuages du ciel avec la matière fine et blanche que j’extrais du lin, et que dans notre pays de fileuses habiles on appelle nuage pour dire une chose légère par excellence ?

Catherine fut très-mortifiée de voir qu’elle s’était sottement trompée sur le sens d’un mot et qu’elle avait bâti mille chimères sur une métaphore bien simple ; tout cela ne lui expliquait pas ses propres visions, et, voulant en avoir le cœur net, elle revint à son nuage rose, et raconta tout ce qui en était.

Madame Colette l’écouta sans la reprendre et sans se moquer. Au lieu de la gronder et de lui imposer silence, comme eût fait Sylvaine, elle voulut savoir tout ce qu’il y avait de rêveries dans cette petite tête, et, quand elle eut tout entendu, elle devint songeuse, resta quelques minutes sans parler, et dit enfin : — Je vois bien que tu aimes le merveilleux, et qu’il faut y prendre garde. Moi aussi, j’ai été enfant et j’ai rêvé d’un nuage rose. Et puis j’ai été jeune fille, et je l’ai rencontré. Il avait de l’or sur son habit et un grand plumet blanc… — Qu’est-ce donc que vous dites, ma tante ? Votre nuage était habillé, il avait un plumet ?

— C’est une manière de parler, mon enfant ; c’était un nuage brillant, très-brillant, mais ce n’était rien de plus. C’était l’inconstance, c’était le rêve. Il apportait l’orage, lui aussi, et il disait que ce n’était pas sa faute, parce qu’il avait la foudre dans le cœur. Et un beau jour, c’est-à-dire un mauvais jour, j’ai failli être brisée comme ton pommier fleuri ; mais cela m’a corrigée de croire aux nuages et j’ai cessé d’en voir. Méfie-toi des nuages qui passent, Catherine, des nuages roses surtout ! Ils promettent le beau temps et portent en eux la tempête ! — Allons ! ajouta-t-elle, reprends ta quenouille et file un peu ou fais un somme, tu fileras mieux après. Il ne faut jamais se décourager. Les rêves s’envolent, le travail reste.

Catherine essaya de filer en causant avec sa tante ; mais ses yeux se fermèrent, et le fuseau s’échappa de ses doigts.



XIII


Elle fût tout d’un coup secouée comme par un tremblement de terre. Elle vit la tante Colette debout auprès d’elle, et pour la première fois en colère. Elle avait son capulet rouge rabattu sur les épaules, et ses cheveux blancs flottaient comme un nimbe autour de sa belle figure pâle. — Tu dors, paresseuse, lui dit-elle d’un air fâché ; je t’ai dit de choisir et tu as choisi : tu rêves sans rien faire ! Allons ! debout, et suis-moi ; je vois bien qu’il faut te donner mon secret. Tu vas l’apprendre…

Catherine se leva, et, dormant encore à moitié, elle suivit la tante Colette ; mais elle la suivait avec peine, car la vieille dame marchait plus vite que le vent et montait un grand escalier de saphirs et d’émeraudes avec une légèreté étonnante. Catherine se trouva dans un merveilleux palais de diamants, où l’on marchait sur des tapis d’hermine, à travers des colonnades de cristal. Elle se trouva vite au faîte de l’édifice merveilleux. — Nous voici sur le haut du glacier, dit alors la tante avec un rire épouvantable ; il faut avoir le courage de me suivre sur la grande dent. Prends-toi à ma robe, allons ! il ne s’agit pas d’avoir peur. Le nuage rose t’attend, et tu lui as donné ta parole.

Catherine prit la jupe de sa tante, mais elle glissa et ne put monter. Alors la tante lui dit : — Prends la corde et ne crains rien !

Elle lui présentait un bout de fil si fin, si fin, qu’on avait de la peine à le voir. Catherine le prit pourtant, et, bien qu’elle tirât très-fort et glissât à chaque pas, le fil ne rompit point.

Elle arriva ainsi à la pointe de l’aiguille de glace, et la tante lui arracha sa quenouille, qu’elle planta dans la neige en lui disant d’une voix terrible : — Puisque tu ne sais pas te servir de cela, voici l’outil qui te convient ! — Et elle lui mit dans les mains un balai aussi long et aussi chevelu qu’un grand sapin. Catherine le prit résolûment et le trouva fort léger.

— À présent, lui dit la tante, il s’agit de balayer. Et elle la poussa rudement dans l’espace.



XIV


Catherine se crut précipitée au bas de la montagne, mais il n’en fut rien ; elle se trouva retenue en l’air par le fil que sa tante avait enroulé autour de son bras, et elle put marcher sur les nuages aussi facilement que si c’eût été la prairie. — Allons, balaie, cria madame Colette ; amène-moi ici tous ces nuages, il me les faut tous, tous, sans qu’il en manque un seul.

Catherine balayait, balayait, mais jamais assez bien et assez vite au gré de sa tante, qui lui criait : — Allons, plus vite et mieux que ça ! Plus loin, plus loin ! Faudra-t-il t’envoyer une charrette et des bœufs pour me rentrer tous ces nuages ?

Catherine parcourait tout le ciel, ramenant en tas les nuages que poussait son grand balai. En un instant, elle eut proprement balayé tout le ciel. — Amène-moi les tas ! criait encore dame Colette ; pousse, pousse ! Il m’en faut faire un seul et que je l’aie là dans les mains ! — Catherine poussait, amassait, et Colette rangeait tout cela en une meule gigantesque qui couvrait toute la dent du glacier. — Reviens, à présent, lui dit-elle, il faut m’aider ; mais attends que je mette mes lunettes ! — Elle mit sur son nez aquilin ses grandes lunettes d’argent : — Que vois-je ? s’écria-t-elle, tu as oublié le nuage rose ! Crois-tu que je veuille faire grâce à ton bel ami ? Cours vite me le chercher et ne souffre pas qu’il échappe !

Le nuage rose fit beaucoup courir Catherine. Entraîné par le vent, il allait disparaître ; Catherine lui jeta le fil qui la retenait dans l’air, et aussitôt il vint se blottir dans son tablier en chantant d’une voix douce et plaintive : — Cher petit tablier qui m’as déjà sauvé, sauve-moi encore ! Catherine, bonne Catherine, prends pitié de moi ; ne me livre pas à la fileuse !

Catherine revint auprès de sa tante. Elle avait relevé et noué son tablier, espérant que dame Colette n’y ferait pas attention. Le fait est qu’elle était très-affairée ; elle avait bien dressé et bien peigné sa meule, et, armée de cardes très-fines, elle commençait à carder les nuages. Elle allait si vite qu’en un moment ce fut fini, et, comme Catherine se baissait pour enlever une charge de cette ouate éclatante, son tablier se dénoua, et le nuage rose roula dans le tas. — Ah ! friponne que vous êtes ! dit la tante en le saisissant dans ses cardes ; vous avez cru que je ne le découvrirais pas ! Au tas, le nuage rose, au tas comme les autres !

— Ma tante ! ma tante ! grâce pour celui-là ! s’écria Catherine, grâce pour mon petit nuage !

— Mets-le sur ta quenouille, répondit dame Colette ; le voilà cardé, fais-en du fil, et vite, et vite ! je le veux !

Catherine reprit sa quenouille, et fila en fermant les yeux pour ne pas voir l’agonie du pauvre nuage ; elle entendit de faibles plaintes, elle faillit jeter la quenouille et se sauver ; mais ses mains s’engourdirent, ses yeux se troublèrent, et elle se retrouva couchée sur la pierre moussue, à côté de sa tante, qui dormait aussi.



XV


Elle se leva et secoua madame Colette, qui lui dit en l’embrassant : — Eh bien ! nous avons été paresseuses toutes deux, nous avons dormi l’une et l’autre. Est-ce que tu as rêvé quelque chose ?

— Oh ! oui, ma tante ; j’ai rêvé que je filais aussi bien que vous ; mais ce que je filais, hélas ! c’était mon nuage rose !

— Eh bien ! mon enfant, sache qu’il y a longtemps que j’ai filé le mien. Le nuage rose, c’était mon caprice, ma fantaisie, mon mauvais destin. Je l’ai mis sur ma quenouille, et le travail, le beau et bon travail, a fait de l’ennemi un fil si léger que je ne l’ai plus senti. Tu feras comme moi : tu ne pourras pas empêcher les nuages de passer ; mais tu auras fait provision de courage. Tu les saisiras, tu les carderas, et tu les fileras si bien qu’ils ne pourront plus faire l’orage autour de toi et en toi-même.

Catherine ne comprit pas beaucoup la leçon ; mais elle ne revit plus le nuage rose. Quand, trois mois plus tard, sa mère vint la voir, elle filait déjà dix fois mieux qu’au commencement, et au bout de quelques années elle était aussi habile que la tante Colette, dont elle était la riche héritière.