Contes d’un buveur de bière/L’Hôtellerie des Sept Péchés Capitaux

Librairie internationale (p. 49-56).

L’Hôtellerie des Sept Péchés Capitaux




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Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868 (page 7 crop).jpgu temps jadis, il advint une fois que les Sept Péchés Capitaux allèrent de compagnie rendre leurs devoirs à messire Satanas, leur compère. Chemin faisant, les pèlerins menèrent si joyeuse vie qu’au retour l’idée leur vint de ne plus se quitter.

Comme d’aventure ils passaient alors sur la place de Lille en Flandre, ils entrèrent, pour en deviser à l’aise, dans l’eſtaminet de la Grand’Pinte & s’assirent en rond autour d’un pot de bière brune.

« Mes enfants, dit l’Orgueil en bourrant sa pipe, — car je suis votre père, de même que madame la Paresse eſt votre mère, — je veux bien condescendre à ce que désormais nous fassions ménage ensemble, mais en ce cas il eſt bon de choisir sur-le-champ notre demeure. D’abord il me paraît que des gens de notre rang ne doivent point se loger à l’auberge comme une troupe de saltimbanques.

— D’autant plus que cela nous coûterait de l’argent, remarqua judicieusement l’Avarice.

— Et qu’il faudrait prendre la peine d’en gagner, ajouta la Paresse.

— Donc, choisissons, reprit l’Orgueil, une honnête maison où l’on puisse nous héberger gratuitement, & avec toute la considération qu’on doit à des personnes de notre condition.

— Par la double bière des Pays-Bas ! s’écria la Gourmandise, voici juſtement M. le bourgmeſtre qui vient digérer en fumant sa pipe. Si nous lui demandions l’hospitalité ? M’eſt avis que nous serons royalement chez lui, à en juger par sa panse.

— Parlez pour vous, ma belle, siffla l’Envie. Quel contentement voulez-vous que j’aie chez un mynherr qui eſt le plus gros bonnet de l’endroit & qui voit tout le monde à ses pieds ? Suivons plutôt ce bon paysan dont les os carillonnent sous sa jaquette & qui louche en regardant de ce côté.

— Un joli hôte, ma foi ! vociféra la Colère. Un gueux dont la misère a usé l’âme jusqu’à la corde & qui ose à peine remuer quand on l’écrase ! Vive ce beau capitaine qui entre l’œil terrible & la mouſtache en croc ! Voilà un brave homme qui ne nous laissera point marcher sur le pied !

— Un brave homme ! bâilla la Paresse, un homme qui, en temps de paix, se lève avec les coqs pour faire l’exercice, & qui, en campagne, couche sur le carreau & finira par y reſter. Ce ne sera jamais moi qui ferai société avec un traîneur de sabre.

— J’entrevois, mes enfants, reprit l’Orgueil, qu’un gîte à trouver eſt chose plus malaisée que nous ne pensions. Tredame ! je n’aurais jamais cru que les bons fils d’Adam nous fussent aussi rétifs.

— Parbleu ! s’écria la Luxure, nous cherchons parmi les gens de vie réglée. Que voulez-vous qu’ils fassent pour nous, emmaillotés comme ils sont dans leurs devoirs ? Parlez-moi des têtes folles & des cœurs joyeux que le monde repousse & qui n’ont pour règle que le caprice. Voyez-vous s’avancer là-bas cette jolie fille de théâtre ? Femme, coquette & comédienne, — partant excommuniée, — voilà notre affaire. Vaine, amoureuse, jalouse, gourmande, colère & paresseuse, rien n’empêche qu’elle ne soit avaricieuse : cela s’eſt vu. Quand je vous dis que cette demoiselle eſt un vrai nid à péchés…

— Où je ne couverai point, pour sûr, répliqua la Paresse. Si vous croyez que je vas me casser la tête à apprendre des fariboles toute la sainte journée pour faire rire le soir les badauds & me coucher à matines… Merci bien ! Ne l’oubliez point, mes filles, ce n’eſt pas pour des prunes que messire Satanas me fit votre mère, & on ne vous donnera des merles que là où votre mère aura des grives.

— D’où il suit, conclut l’Orgueil, qu’il faut de toute nécessité trouver un hôte qui n’ait rien à faire. Donc, cherchons derechef. »

Les bonnes gens cherchèrent, cherchèrent longtemps, mais toujours & partout ils rencontraient quelque obſtacle qui leur fermait la porte.

Ils faillirent demander l’hospitalité à un très-riche seigneur qui vivait de ses rentes ; mais le seigneur se donnait plus de mal pour surveiller son intendant que l’intendant n’en avait à le voler.

L’Avarice proposa bien de se retirer chez l’intendant, qui thésaurisait pour son compte ; mais l’Orgueil se refusa net à demeurer chez un domeſtique, voire un domeſtique de bonne maison.

Ce que voyant, de guerre lasse :

« Mes chers enfants, dit l’Orgueil, j’avoue que j’y renonce. Voici qu’il se fait tard ; buvons le coup de l’étrier, &, quoi qu’il en coûte à nos cœurs, tirons chacun du nôtre. »

Déjà ils s’embrassaient sur le pas de la porte, quand la Paresse s’écria tout à coup : Euréka ! Ce qui en langue grecque signifie : J’ai trouvé.

« J’ai trouvé ce phénix des mortels qui ne fait rien & n’a rien à faire. Mes filles, voyez-vous ce bon moine qui passe les yeux baissés ? Voilà notre hôte.

— Un capucin ! Oh !… fit la Luxure scandalisée. Ce bon père n’a-t-il point fait vœu de chaſteté ?

— De pauvreté ? continua l’Avarice.

— Et d’obéissance ? ajouta l’Orgueil.

— C’eſt bien pour cette raison qu’il va nous accueillir à bras ouverts. Rien n’excite à violer un vœu comme de l’avoir fait.

— Ce raisonnement n’eſt point tant sot, remarqua l’Orgueil.

— Écoutez bien mon argumentation : qui dit vœu dit privation volontaire ; or, qui dit privation dit besoin, & par conséquent désir violent.

— Tu parles d’or, ma femme, s’écria l’Orgueil, suivons le révérend père. »

Et ils le suivirent. Le bon moine tourna la tête au bruit des pas & bientôt il enfila une ruelle qui n’avait point de réverbère. Le révérend ralentit alors sa marche & les pèlerins l’atteignirent.

Ils allaient lui présenter humblement leur requête, quand lui-même, d’un ton doux, leur adressa ainsi la parole :

« Mes petites dames, je me doute bien de ce que vous me voulez, & je vous ai vues en passant, quoique je ne vous aie point regardées. Malheureusement, je ne puis rien pour votre service. Il ne m’eſt guère loisible de recevoir que M. votre père & madame votre mère, qui ne sont pas compromettants… Ah ! je le regrette fort, ajouta-t-il en prenant le menton de la Luxure, car, par ma barbe, c’eſt une vérité que vous êtes toutes bien gentilles.

— Puisque tu nous trouves si gentilles, mon gros père, dit celle-ci en jouant de la prunelle, qu’eſt-ce qui t’empêche de nous loger ?

— Ce qui m’en empêche, ma mignonne, c’eſt mon ennemi mortel qui marche toujours à votre suite.

— Qui donc ?

— Le Scandale !

— Eh bien ! on lui jettera la porte au nez.

— Et qui, myn God ?

— Moi ! dit une voix inconnue. »

En ce moment une lumière brilla par hasard à une fenêtre, éclaira toute la rue & permit aux pèlerins de diſtinguer la personne qui venait de parler. Elle avait la figure couverte d’un masque & les bras en croix sur la poitrine.

« L’Hypocrisie ! firent en chœur les six femmes.

— Oui, mesdames, l’Hypocrisie, votre sœur. que notre sainte mère l’Église, — on n’a jamais su pourquoi, — a oublié de reconnaître comme membre de la famille. Messire Satanas, qui m’apprécie mieux, me dépêche vers vous pour tirer ce bon père d’embarras. Ne craignez rien, mon révérend, je réponds de tout ; & malheur à qui tentera de me démasquer !…

— Amen ! » dit le père, &, tout gaillard, il conduisit ses hôtes en l’hôtellerie de son couvent, où, depuis lors, ils mènent joyeux déduit à la garde d’Hypocrisie.


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