Contes coréens/Le Devin

Traduction par Serge Persky.
Librairie Delagrave (p. 20-24).

LE DEVIN


Il y avait une fois deux camarades : Tori (la pierre) et Toutebi (le crapaud). C’est ainsi qu’on les appelait dans leur enfance.

Toutebi était issu d’une riche famille ; Tori était l’en­fant de pauvres gens.

Toutebi était intelligent, Tori peu actif et d’esprit lent.

Souvent Toutebi taquinait Tori, mais il l’aimait néan­moins. Quand ils eurent tous deux terminé leurs étu­des, Toutebi dit à Tori :

« Qu’importe que tu sois d’humble origine ! Je t’ai­derai à faire ton chemin. »

Voici ce qu’il fit.

Un jour que son père était sorti pour faire des visi­tes, Toutebi lui cacha son sabre préféré.

Lorsque le père rentra et s’aperçut de la disparition de son sabre, il battit son entourage, mais Toutebi lui dit :

« Ne sois pas chagriné, père. J’ai un camarade nommé Tori qui est doué d’une faculté de divination extraordinaire. »

Garine - Contes coréens, adaptés par Persky, 1925 (page 23 cropped).jpg
Sur une branche, un oiseau chanta.

Toutebi se rendit chez Tori, il lui répéta ce qu’il venait de dire à son père, et lui indiqua l’endroit où le sabre était caché.

Le père de Toutebi fit venir Tori et lui demanda :

« Peux-tu deviner où est mon sabre » ?

Tori répondit :

« Oui ! »

Et il désigna la cachette.

Le père de Toutebi lui remit une forte somme d’argent et lui promit sa protection.

Peu de temps après, le sceau de l’empereur de Chine disparut et celui-ci écrivit au roi de Corée pour lui demander de lui envoyer son devin, s’il en avait un.

Le père de Toutebi parla de Tori à son souverain.

« Il faut d’abord le mettre à l’épreuve », dit le roi de Corée.

Lorsque Tori eut été amené devant lui, le monarque lui demanda en désignant un coffret fermé :

« Devine ce qu’il a là-dedans !

— Oh ! Toutebi ! soupira Tori d’un ton de reproche.

— Tu dis juste. C’est bien un crapaud, répondit le roi. Et il montra aux personnes présentes le crapaud enfermé dans le coffret.

— Tu es l’homme qu’il nous faut », ajouta le souverain. Et il ordonna à Tori de se rendre auprès de l’empereur de Chine.

« Cette fois je suis perdu, pensa Tori en chemin. L’empereur de Chine me fera trancher la tête. Ah ! Toutebi ! tu m’as rendu un singulier service » !

Arrivé non loin de Pékin[1], Tori s’assit sous un arbre pour se reposer.

Sur une branche, un oiseau chanta : « Tchi-tchou ! tchi-tchou ! »

Et Tori se mit à répéter sans se lasser : « Tchi-tchou, tchi-tchou ! »

Lorsqu’il fut en présence de l’empereur de Chine, il était tellement certain d’être mis à mort incontinent que, lorsqu’on lui demanda où se trouvait le sceau impérial, il se contenta de répondre :

« Tchi-tchou ! tchi-tchou ! »

Aussitôt un courtisan tomba à genoux et avoua qu’il avait en effet dérobé le sceau de l’empereur.

Le courtisan s’appelait Tchi-Tchou.

« Je reconnais, dit le souverain, que tu es un grand devin. Tu resteras à ma cour. »

Tori ne fut pas satisfait de cette décision, car il trem­blait que son ignorance ne se manifestât un jour ou l’autre.

Aussi demanda-t-il à retourner chez lui auprès de sa femme et de ses parents.

L’empereur hésita un peu ; perdre un si grand devin !

Cependant il se résigna à le laisser partir après l’avoir royalement récompensé.

Les courtisans se moquèrent de Tori : que lui impor­tait leur moquerie ! Il revint au milieu des siens, et vécut longtemps sage, riche et honoré.


  1. Pékin — capitale de la Chine.