Contes coréens/La scolopendre

Traduction par Serge Persky.
Librairie Delagrave (p. 67-71).

LA SCOLOPENDRE[1]


Nim-San vivait à I-djoou.

Il était très pauvre et avait un grand nombre d’enfants qui tous exigeaient de lui non seulement de la nourriture, mais encore de l’argent et de beaux vêtements.

Une veille de nouvel an, les enfants l’avaient tant harcelé pour qu’il leur donnât des costumes neufs que le malheureux père s’enfuit de la maison, décidé à ne jamais y revenir.

Il avait tout bonnement résolu de se suicider et comme l’hiver était très rigoureux, il s’en alla dans les montagnes pour y mourir de froid.

Mais quoique bien décidé à périr, il se choisit cependant un endroit abrité, et il s’assit en attendant sa fin.

C’est alors qu’il vit venir deux femmes : l’une jeune et richement habillée, l’autre esclave.

Elles le saluèrent en passant, et la maîtresse lui demanda ce qu’il faisait là par ce froid cruel.

Nim la mit au fait de sa fatale résolution.

« On ne se donne pas la mort pour si peu, dit la jeune femme ; suis-moi et je te viendrai volontiers en aide. »

Il la suivit et ils arrivèrent à I-djoou dans une très riche habitation.

La jeune femme lui donna de l’argent, des étoffes, du millet et l’invita à venir souvent chez elle, non sans lui avoir recommandé de toujours frapper à la porte avant d’entrer.

Nim, tout heureux, apporta à ses enfants les vêtements neufs, l’argent et le grain. Le nouvel an leur parut aussi joyeux qu’il l’est pour ceux qui ont, en abondance, du millet, de l’argent et de beaux habits.

Nim alla revoir la jeune femme ; bientôt ils s’aimèrent et résolurent de se marier.

Un soir, comme Nim sortait de chez lui pour aller chez sa fiancée, un fantôme immense se dressa devant lui dans l’obscurité.

« Je suis ton ancêtre, dit le spectre, et je suis venu pour te prévenir : celle que tu aimes n’est pas une femme, mais une bête immonde. Si tu veux t’en convaincre, tu n’as qu’à ouvrir la porte sans prévenir et tu verras non pas ta bien-aimée, mais une scolopendre. »

Et l’esprit disparut.

Garine - Contes coréens, adaptés par Persky, 1925 (page 71 cropped).jpg
Un soir, un immense fantôme se dressa devant lui.

Nim assez troublé, se disposait à obéir à son ancêtre ; mais quand il fut à la porte, il eut pitié de la scolo­pendre et il frappa avant d’entrer.

Quand il eut franchi le seuil de la demeure, la jeune femme s’inclina jusqu’à terre devant lui et dit :

« Je vois maintenant que tu m’aimes, et je t’en suis reconnaissante. Je n’ignore rien. Un fantôme se disant ton ancêtre vient de t’apparaître. Ce n’était pas ton aïeul, mais mon ennemi personnel, le serpent, qui fut jadis mon époux. L’un de nous deux devait devenir créature humaine ce soir. L’heure fixée était celle où tu as frappé à ma porte. Si tu m’avais surprise en cachette, je serais restée scolopendre pour dix siècles en­core, et mon ancien mari se serait transformé en homme. »

Bientôt après, ils célébrèrent joyeusement leurs noces et vécurent en s’aimant.

L’ancienne scolopendre apporta beaucoup de bonheur à la race de Nim. Et quoique plus de mille ans aient passé depuis lors, la famille de Nim-San est maintenant encore la plus riche d’I-djoou.


  1. Une scolopendre est une femme transformée pendant mille ans en bête. Trois mois avant le terme de son châtiment, elle reprend par moments l’apparence d’une femme. Pendant cette période, elle doit trouver un homme qui l’aime, mais l’homme ne doit pas découvrir sa véritable nature.