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Michel Lévy (2p. 12-23).

XLI.

« Ô ma mère, s’écria-t-elle, ouvre-moi tes bras ! Ô Anzoleto, je t’ai aimé ! Ô mon Dieu, dédommage-moi dans une vie meilleure ! »

À peine avait-elle jeté vers le ciel ce cri d’agonie, qu’elle trébuche et se frappe à un obstacle inattendu. Ô surprise ! ô bonté divine ! c’est un escalier étroit et raide, qui monte à l’une des parois du souterrain, et qu’elle gravit avec les ailes de la peur et de l’espérance. La voûte s’élève sur son front ; le torrent se précipite, heurte l’escalier que Consuelo a eu le temps de franchir, en dévore les dix premières marches, mouille jusqu’à la cheville les pieds agiles qui le fuient, et, parvenu enfin au sommet de la voûte surbaissée que Consuelo a laissée derrière elle, s’engouffre dans les ténèbres, et tombe avec un fracas épouvantable dans un réservoir profond que l’héroïque enfant domine d’une petite plate-forme où elle est arrivée sur ses genoux et dans l’obscurité.

Car son flambeau s’est éteint. Un coup de vent furieux a précédé l’irruption de la masse d’eau. Consuelo s’est laissée tomber sur la dernière marche, soutenue jusque-là par l’instinct conservateur de la vie, mais ignorant encore si elle est sauvée, si ce fracas de la cataracte est un nouveau désastre qui va l’atteindre, et si cette pluie froide qui en rejaillit jusqu’à elle, et qui baigne ses cheveux, est la main glacée de la mort qui s’étend sur sa tête.

Cependant le réservoir se remplit peu à peu, jusqu’à d’autres déversoirs plus profonds, qui emportent encore au loin dans les entrailles de la terre le courant de la source abondante. Le bruit diminue ; les vapeurs se dissipent ; un murmure sonore, mais plus harmonieux qu’effrayant, se répand dans les cavernes. D’une main convulsive, Consuelo est parvenue à rallumer son flambeau. Son cœur frappe encore violemment sa poitrine ; mais son courage s’est ranimé. À genoux, elle remercie Dieu et sa mère. Elle examine enfin le lieu où elle se trouve, et promène la clarté vacillante de sa lanterne sur les objets environnants.

Une vaste grotte creusée par la nature sert de voûte à un abîme que la source lointaine du Schreckenstein alimente, et où elle se perd dans les entrailles du rocher. Cet abîme est si profond qu’on ne voit plus l’eau qu’il engouffre ; mais quand on y jette une pierre, elle roule pendant deux minutes, et produit en s’y plongeant une explosion semblable à celle du canon. Les échos de la caverne le répètent longtemps, et le clapotement sinistre de l’eau invisible dure plus longtemps encore. On dirait les aboiements de la meute infernale. Sur une des parois de la grotte, un sentier étroit et difficile, taillé dans le roc, côtoie le précipice, et s’enfonce dans une nouvelle galerie ténébreuse, où le travail de l’homme cesse entièrement, et qui se détourne des courants d’eau et de leur chute, en remontant vers des régions plus élevées.

C’est la route que Consuelo doit prendre. Il n’y en a point d’autre : l’eau a fermé et rempli entièrement celle qu’elle vient de suivre. Il est impossible d’attendre dans la grotte le retour de Zdenko. L’humidité en est mortelle, et déjà le flambeau pâlit, pétille et menace de s’éteindre sans pouvoir se rallumer.

Consuelo n’est point paralysée par l’horreur de cette situation. Elle pense bien qu’elle n’est plus sur la route du Schreckenstein. Ces galeries souterraines qui s’ouvrent devant elle sont un jeu de la nature, et conduisent à des impasses ou à un labyrinthe dont elle ne retrouvera jamais l’issue. Elle s’y hasardera pourtant, ne fût-ce que pour trouver un asile plus sain jusqu’à la nuit prochaine. La nuit prochaine, Zdenko reviendra ; il arrêtera le courant, la galerie sera vidée, et la captive pourra revenir sur ses pas et revoir la lumière des étoiles.

Consuelo s’enfonça donc dans les mystères du souterrain avec un nouveau courage, attentive cette fois à tous les accidents du sol, et s’attachant à suivre toujours les pentes ascendantes, sans se laisser détourner par les galeries en apparence plus spacieuses et plus directes qui s’offraient à chaque instant. De cette manière elle était sûre de ne plus rencontrer de courants d’eau, et de pouvoir revenir sur ses pas.

Elle marchait au milieu de mille obstacles : des pierres énormes encombraient sa route, et déchiraient ses pieds ; des chauves-souris gigantesques, arrachées de leur morne sommeil par la clarté de la lanterne, venaient par bataillons s’y frapper, et tourbillonner comme des esprits de ténèbres autour de la voyageuse. Après les premières émotions de la surprise, à chaque nouvelle terreur, elle sentait grandir son courage. Quelquefois elle gravissait d’énormes blocs de pierre détachés d’immenses voûtes crevassées, qui montraient d’autres blocs menaçants, retenus à peine dans leurs fissures élargies à vingt pieds au-dessus de sa tête ; d’autres fois la voûte se resserrait et s’abaissait au point que Consuelo était forcée de ramper dans un air rare et brûlant pour s’y frayer un passage. Elle marchait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu’au détour d’un angle resserré, où son corps svelte et souple eut de la peine à passer, elle retomba de Charybde en Scylla, en se trouvant face à face avec Zdenko : Zdenko d’abord pétrifié de surprise et glacé de terreur, bientôt indigné, furieux et menaçant comme elle l’avait déjà vu.

Dans ce labyrinthe, parmi ces obstacles sans nombre, à la clarté vacillante d’un flambeau que le manque d’air étouffait à chaque instant, la fuite était impossible. Consuelo songea à se défendre corps à corps contre une tentative de meurtre. Les yeux égarés, la bouche écumante de Zdenko, annonçaient assez qu’il ne s’arrêterait pas cette fois à la menace. Il prit tout à coup une résolution étrangement féroce : il se mit à ramasser de grosses pierres, et à les placer l’une sur l’autre, entre lui et Consuelo, pour murer l’étroite galerie où elle se trouvait. De cette manière, il était sûr qu’en ne vidant plus la citerne durant plusieurs jours, il la ferait périr de faim, comme l’abeille qui enferme le frelon indiscret dans sa cellule, en apposant une cloison de cire à l’entrée.

Mais c’était avec du granit que Zdenko bâtissait, et il s’en acquittait avec une rapidité prodigieuse. La force athlétique que cet homme si maigre, et en apparence si débile, trahissait en ramassant et en arrangeant ces blocs, prouvait trop bien à Consuelo que la résistance était impossible, et qu’il valait mieux espérer de trouver une autre issue en retournant sur ses pas, que de se porter aux dernières extrémités en l’irritant. Elle essaya de l’attendrir, de le persuader et de le dominer par ses paroles.

« Zdenko, lui disait-elle, que fais-tu là, insensé ? Albert te reprochera ma mort. Albert m’attend et m’appelle. Je suis son amie, sa consolation et son salut. Tu perds ton ami et ton frère en me perdant. »

Mais Zdenko, craignant de se laisser gagner, et résolu de continuer son œuvre, se mit à chanter dans sa langue sur un air vif et animé, tout en bâtissant d’une main active et légère son mur cyclopéen.

Une dernière pierre manquait pour assurer l’édifice. Consuelo le regardait faire avec consternation. Jamais, pensait-elle, je ne pourrai démolir ce mur. Il me faudrait les mains d’un géant. La dernière pierre fut posée, et bientôt elle s’aperçut que Zdenko en bâtissait un second, adossé au premier. C’était toute une carrière, toute une forteresse qu’il allait entasser entre elle et Albert. Il chantait toujours, et paraissait prendre un plaisir extrême à son ouvrage.

Une inspiration merveilleuse vint enfin à Consuelo. Elle se rappela la fameuse formule hérétique qu’elle s’était fait expliquer par Amélie, et qui avait tant scandalisé le chapelain.

« Zdenko ! s’écria-t-elle en bohémien, à travers une des fentes du mur mal joint qui la séparait déjà de lui ; ami Zdenko, que celui à qui on a fait tort te salue !  »

À peine cette parole fut-elle prononcée, qu’elle opéra sur Zdenko comme un charme magique ; il laissa tomber l’énorme bloc qu’il tenait, en poussant un profond soupir, et il se mit à démolir son mur avec plus de promptitude encore qu’il ne l’avait élevé ; puis, tendant la main à Consuelo, il l’aida en silence à franchir cette ruine, après quoi il la regarda attentivement, soupira étrangement, et, lui remettant trois clefs liées ensemble par un ruban rouge, il lui montra le chemin devant elle, en lui disant :

« Que celui à qui on a fait tort te salue !

— Ne veux-tu pas me servir de guide ? lui dit-elle. Conduis-moi vers ton maître. »

Zdenko secoua la tête en disant :

« Je n’ai pas de maître, j’avais un ami. Tu me le prends. La destinée s’accomplit. Va où Dieu te pousse ; moi, je vais pleurer ici jusqu’à ce que tu reviennes. »

Et, s’asseyant sur les décombres, il mit sa tête dans ses mains, et ne voulut plus dire un mot.

Consuelo ne s’arrêta pas longtemps pour le consoler. Elle craignait le retour de sa fureur ; et, profitant de ce moment où elle le tenait en respect, certaine enfin d’être sur la route du Schreckenstein, elle partit comme un trait. Dans sa marche incertaine et pénible, Consuelo n’avait pas fait beaucoup de chemin ; car Zdenko, se dirigeant par une route beaucoup plus longue mais inaccessible à l’eau, s’était rencontré avec elle au point de jonction des deux souterrains, qui faisaient, l’un par un détour bien ménagé, et creusé de main d’homme dans le roc, l’autre, affreux, bizarre, et plein de dangers, le tour du château, de ses vastes dépendances, et de la colline sur laquelle il était assis. Consuelo ne se doutait guère qu’elle était en cet instant sous le parc, et cependant elle en franchissait les grilles et les fossés par une voie que toutes les clefs et toutes les précautions de la chanoinesse ne pouvaient plus lui fermer. Elle eut la pensée, au bout de quelque trajet sur cette nouvelle route, de retourner sur ses pas, et de renoncer à une entreprise déjà si traversée, et qui avait failli lui devenir si funeste. De nouveaux obstacles l’attendaient peut-être encore. Le mauvais vouloir de Zdenko pouvait se réveiller. Et s’il allait courir après elle ! s’il allait élever un nouveau mur pour empêcher son retour ! Au lieu qu’en abandonnant son projet, en lui demandant de lui frayer le chemin vers la citerne, et de remettre cette citerne à sec pour qu’elle pût monter, elle avait de grandes chances pour le trouver docile et bienveillant. Mais elle était encore trop sous l’émotion du moment pour se résoudre à revoir ce fantasque personnage. La peur qu’il lui avait causée augmentait à mesure qu’elle s’éloignait de lui ; et après avoir affronté sa vengeance avec une présence d’esprit miraculeuse, elle faiblissait en se la représentant. Elle fuyait donc devant lui, n’ayant plus le courage de tenter ce qu’il eût fallu faire pour se le rendre favorable, et n’aspirant qu’à trouver une de ces portes magiques dont il lui avait cédé les clefs, afin de mettre une barrière entre elle et le retour de sa démence.

Mais n’allait-elle pas trouver Albert, cet autre fou qu’elle s’était obstinée témérairement à croire doux et traitable, dans une position analogue à celle de Zdenko envers elle ? Il y avait un voile épais sur toute cette aventure ; et, revenue de l’attrait romanesque qui avait contribué à l’y pousser, Consuelo se demandait si elle n’était pas la plus folle des trois, de s’être précipitée dans cet abîme de dangers et de mystères, sans être sûre d’un résultat favorable et d’un succès fructueux.

Cependant elle suivait un souterrain spacieux et admirablement creusé par les fortes mains des hommes du Moyen Âge. Tous les rochers étaient percés par un entaillement ogival surbaissé avec beaucoup de caractère et de régularité. Les portions moins compactes, les veines crayeuses du sol, tous les endroits où l’éboulement eût été possible, étaient soutenus par une construction en pierre de taille à rinceaux croisés, que liaient ensemble des clefs de voûte quadrangulaires en granit. Consuelo ne perdait pas son temps à admirer ce travail immense, exécuté avec une solidité qui défiait encore bien des siècles. Elle ne se demandait pas non plus comment les possesseurs actuels du château pouvaient ignorer l’existence d’une construction si importante. Elle eût pu se l’expliquer en se rappelant que tous les papiers historiques de cette famille et de cette propriété avaient été détruits plus de cent ans auparavant, à l’époque de l’introduction de la réforme en Bohême ; mais elle ne regardait plus autour d’elle, et ne pensait presque plus qu’à son propre salut, satisfaite seulement de trouver un sol uni, un air respirable, et un libre espace pour courir. Elle avait encore assez de chemin à faire, quoique cette route directe vers le Schreckenstein fût beaucoup plus courte que le sentier tortueux de la montagne. Elle le trouvait bien long ; et, ne pouvant plus s’orienter, elle ignorait même si cette route la conduisait au Schreckenstein ou à un terme beaucoup plus éloigné de son expédition.

Au bout d’un quart d’heure de marche, elle vit de nouveau la voûte s’élever, et le travail de l’architecte cesser entièrement. C’était pourtant encore l’ouvrage des hommes que ces vastes carrières, ces grottes majestueuses qu’il lui fallait traverser. Mais envahies par la végétation, et recevant l’air extérieur par de nombreuses fissures, elles avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait là mille moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d’un adversaire irrité. Mais un bruit d’eau courante vint faire tressaillir Consuelo ; et si elle eût pu plaisanter dans une pareille situation, elle se fût avoué à elle-même que jamais le baron Frédérick, au retour de la chasse, n’avait eu plus d’horreur de l’eau qu’elle n’en éprouvait en cet instant.

Cependant elle fit bientôt usage de sa raison. Elle n’avait fait que monter depuis qu’elle avait quitté le précipice, au moment d’être submergée. À moins que Zdenko n’eût à son service une machine hydraulique d’une puissance et d’une étendue incompréhensible, il ne pouvait pas faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il était bien évident d’ailleurs qu’elle devait rencontrer quelque part le courant de la source, l’écluse, ou la source elle-même ; et si elle eût pu réfléchir davantage, elle se fût étonnée de n’avoir pas encore trouvé sur son chemin cette onde mystérieuse, cette source des Pleurs qui alimentait la citerne.

C’est que la source avait son courant dans les veines inconnues des montagnes, et que la galerie, coupant à angle droit, ne la rencontrait qu’aux approches de la citerne d’abord, et ensuite sous le Schreckenstein, ainsi qu’il arriva enfin à Consuelo. L’écluse était donc loin derrière elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait de cette source, que depuis des siècles aucun autre homme qu’Albert ou Zdenko n’avait vue. Elle eut bientôt rejoint le courant, et cette fois elle le côtoya sans terreur et sans danger.

Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau limpide et transparente, qui courait avec un bruit généreux dans un lit convenablement encaissé. Là, reparaissait le travail de l’homme. Ce sentier était relevé en talus dans des terres fraîches et fertiles ; car de belles plantes aquatiques, des pariétaires énormes, des ronces sauvages fleuries dans ce lieu abrité, sans souci de la rigueur de la saison, bordaient le torrent d’une marge verdoyante. L’air extérieur pénétrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour entretenir la vie de la végétation, mais trop étroites pour laisser passage à l’œil curieux qui les aurait cherchées du dehors. C’était comme une serre chaude naturelle, préservée par ses voûtes du froid et des neiges, mais suffisamment aérée par mille soupiraux imperceptibles. On eût dit qu’un soin complaisant avait protégé la vie de ces belles plantes, et débarrassé le sable que le torrent rejetait sur ces rives des graviers qui offensent le pied ; et on ne se fût pas trompé dans cette supposition. C’était Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et sûrs les abords de la retraite d’Albert.

Consuelo commençait à ressentir l’influence bienfaisante qu’un aspect moins sinistre et déjà poétique des objets extérieurs produisait sur son imagination bouleversée par de cruelles terreurs. En voyant les pâles rayons de la lune se glisser çà et là dans les fentes des roches, et se briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l’air de la forêt frémir par intervalles sur les plantes immobiles que l’eau n’atteignait pas, en se sentant toujours plus près de la surface de la terre, elle se sentait renaître, et l’accueil qui l’attendait au terme de son héroïque pèlerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres. Enfin, elle vit le sentier se détourner brusquement de la rive, entrer dans une courte galerie maçonnée fraîchement, et finir à une petite porte qui semblait de métal, tant elle était froide, et qu’encadrait gracieusement un grand lierre terrestre.

Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irrésolutions, quand elle appuya sa main épuisée sur ce dernier obstacle, qui pouvait céder à l’instant même, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre main, Consuelo hésita et sentit une timidité plus difficile à vaincre que toutes ses terreurs. Elle allait donc pénétrer seule dans un lieu fermé à tout regard, à toute pensée humaine, pour y surprendre le sommeil ou la rêverie d’un homme qu’elle connaissait à peine ; qui n’était ni son père, ni son frère, ni son époux ; qui l’aimait peut-être, et qu’elle ne pouvait ni ne voulait aimer. Dieu m’a entraînée et conduite ici, pensait-elle, au milieu des plus épouvantables périls. C’est par sa volonté plus encore que par sa protection que j’y suis parvenue. J’y viens avec une âme fervente, une résolution pleine de charité, un cœur tranquille, une conscience pure, un désintéressement à toute épreuve. C’est peut-être la mort qui m’y attend, et cependant cette pensée ne m’effraie pas. Ma vie est désolée, et je la perdrais sans trop de regrets ; je l’ai éprouvé il n’y a qu’un instant, et depuis une heure je me vois dévouée à un affreux trépas avec une tranquillité à laquelle je ne m’étais point préparée. C’est peut-être une grâce que Dieu m’envoie à mon dernier moment. Je vais tomber peut-être sous les coups d’un furieux, et je marche à cette catastrophe avec la fermeté d’un martyr. Je crois ardemment à la vie éternelle, et je sens que si je péris ici, victime d’un dévouement inutile peut-être, mais profondément religieux, je serai récompensée dans une vie plus heureuse. Qui m’arrête ? et pourquoi éprouvé-je donc un trouble inexprimable, comme si j’allais commettre une faute et rougir devant celui que je viens sauver ?

C’est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur, luttait contre elle-même, et se faisait presque un reproche de la délicatesse de son émotion. Il ne lui venait cependant pas à l’esprit qu’elle pût courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la mort. Sa chasteté n’admettait pas la pensée qu’elle pût devenir la proie des passions brutales d’un insensé. Mais elle éprouvait instinctivement la crainte de paraître obéir à un sentiment moins élevé, moins divin que celui dont elle était animée. Elle mit pourtant la clef dans la serrure ; mais elle essaya plus de dix fois de l’y faire tourner sans pouvoir s’y résoudre. Une fatigue accablante, une défaillance extrême de tout son être, achevaient de lui faire perdre sa résolution au moment d’en recevoir le prix : sur la terre, par un grand acte de charité ; dans le ciel, par une mort sublime.