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Michel Lévy (tome 3p. 1-11).

LXXIII.

Dès que le comte Hoditz se trouva seul avec ses musiciens, il se sentit plus à l’aise et devint tout à fait communicatif. Sa manie favorite était de trancher du maître de chapelle, et de jouer le rôle d’impressario. Il voulut donc sur-le-champ commencer l’éducation de Consuelo.

« Viens ici, lui dit-il, et assieds-toi. Nous sommes entre nous, et l’on n’écoute pas avec attention quand on est à une lieue les uns des autres. Asseyez-vous aussi, dit-il à Joseph, et faites votre profit de la leçon. Tu ne sais pas faire le moindre trille, reprit-il en s’adressant de nouveau à la grande cantatrice. Écoutez bien ; voici comment cela se fait. »

Et il chanta une phrase banale où il introduisit d’une manière fort vulgaire plusieurs de ces ornements. Consuelo s’amusa à redire la phrase en faisant le trille en sens inverse.

« Ce n’est pas cela ! cria le comte d’une voix de stentor en frappant sur la table. Vous n’avez pas écouté. »

Il recommença, et Consuelo tronqua l’ornement d’une façon plus baroque et plus désespérante que la première fois, en gardant son sérieux et affectant un grand effort d’attention et de volonté. Joseph étouffait, et feignait de tousser pour cacher un rire convulsif.

« La, la, la, trala, tra la ! » chanta le comte en contrefaisant son écolier maladroit et en bondissant sur sa chaise, avec tous les symptômes d’une indignation terrible qu’il n’éprouvait pas le moins du monde, mais qu’il croyait nécessaire à la puissance et à l’entrain magistral de son caractère. »

Consuelo se moqua de lui pendant un bon quart d’heure, et, quand elle en eut assez, elle chanta le trille avec toute la netteté dont elle était capable.

« Bravo ! bravissimo ! s’écria le comte en se renversant sur sa chaise. Enfin ! c’est parfait ! Je savais bien que je vous le ferais faire ! qu’on me donne le premier paysan venu, je suis sûr de le former et de lui apprendre en un jour ce que d’autres ne lui apprendraient pas dans un an ! Encore cette phrase, et marque bien toutes les notes. Avec légèreté, sans avoir l’air d’y toucher… C’est encore mieux, on ne peut mieux ! Nous ferons quelque chose de toi ! »

Et le comte s’essuya le front quoiqu’il n’y eût pas une goutte de sueur.

« Maintenant, reprit-il, la cadence avec chute et tour de gosier ! Il lui donna l’exemple avec cette facilité routinière que prennent les moindres choristes à force d’entendre les premiers sujets, n’admirant dans leur manière que les jeux du gosier, et se croyant aussi habiles qu’eux parce qu’ils parviennent à les contrefaire. Consuelo se divertit encore à mettre le comte dans une de ces grandes colères de sang-froid qu’il aimait à faire éclater lorsqu’il galopait sur son dada, et finit par lui faire entendre une cadence si parfaite et si prolongée qu’il fut forcé de lui crier :

« Assez, assez ! C’est fait ; vous y êtes maintenant. J’étais bien sûr que je vous en donnerais la clef ! Passons donc à la roulade, vous apprenez avec une facilité admirable, et je voudrais avoir toujours des élèves comme vous. »

Consuelo, qui commençait à sentir le sommeil et la fatigue la gagner, abrégea de beaucoup la leçon de roulade. Elle fit toutes celles que lui prescrivit l’opulent pédagogue, avec docilité, de quelque mauvais goût qu’elles fussent, et laissa même résonner naturellement sa belle voix, ne craignant plus de se trahir, puisque le comte était résolu à s’attribuer jusqu’à l’éclat subit et à la pureté céleste que prenait son organe de moment en moment.

« Comme cela s’éclaircit, à mesure que je lui montre comment il faut ouvrir la bouche et porter la voix ! disait-il à Joseph en se retournant vers lui d’un air de triomphe. La clarté de l’enseignement, la persévérance, l’exemple, voilà les trois choses avec lesquelles on forme des chanteurs et des déclamateurs en peu de temps. Nous reprendrons demain une leçon ; car nous avons dix leçons à prendre, au bout desquelles vous saurez chanter. Nous avons le coulé, le flatté, le port de voix tenu et le port de voix achevé, la chute, l’inflexion tendre, le martèlement gai, la cadence feinte, etc., etc. Allez prendre du repos ; je vous ai fait préparer des chambres, dans ce palais. Je m’arrête ici pour mes affaires jusqu’à midi. Vous déjeunerez, et vous me suivrez jusqu’à Vienne. Considérez-vous dès à présent comme étant à mon service. Pour commencer, Joseph, allez dire à mon valet de chambre de venir m’éclairer jusqu’à mon appartement. Toi, dit-il à Consuelo, reste, et recommence-moi la dernière roulade que je t’ai enseignée. Je n’en suis pas parfaitement content. »

À peine Joseph fut-il sorti, que le comte, prenant les deux mains de Consuelo avec des regards fort expressifs, essaya de l’attirer près de lui. Interrompue dans sa roulade, Consuelo le regardait aussi avec beaucoup d’étonnement, croyant qu’il voulait lui faire battre la mesure ; mais elle lui retira brusquement ses mains et se recula au bout de la table, en voyant ses yeux enflammés et son sourire libertin.

« Allons ! vous voulez faire la prude ? dit le comte en reprenant son air indolent et superbe. Eh bien, ma mignonne, nous avons un petit amant ? Il est fort laid, le pauvre hère, et j’espère qu’à partir d’aujourd’hui vous y renoncerez. Votre fortune est faite, si vous n’hésitez pas ; car je n’aime pas les lenteurs. Vous êtes une charmante fille, pleine d’intelligence et de douceur ; vous me plaisez beaucoup, et, dès le premier coup d’œil que j’ai jeté sur vous, j’ai vu que vous n’étiez pas faite pour courir la pretantaine avec ce petit drôle. J’aurai soin de lui pourtant ; je l’enverrai à Roswald, et je me charge de son sort. Quant à vous, vous resterez à Vienne. Je vous y logerai convenablement, et même, si vous êtes prudente et modeste, je vous produirai dans le monde. Quand vous saurez la musique, vous serez la prima-donna de mon théâtre, et vous reverrez votre petit ami de rencontre, quand je vous mènerai à ma résidence. Est-ce entendu ?

— Oui, monsieur le comte, répondit Consuelo avec beaucoup de gravité et en faisant un grand salut ; c’est parfaitement entendu. »

Joseph rentra en cet instant avec le valet de chambre, qui portait deux flambeaux, et le comte sortit en donnant un petit coup sur la joue de Joseph et en adressant à Consuelo un sourire d’intelligence.

« Il est d’un ridicule achevé, dit Joseph à sa compagne dès qu’il fut seul avec elle.

— Plus achevé encore que tu ne penses, lui répondit-elle d’un air pensif.

— C’est égal, c’est le meilleur homme du monde, et il me sera fort utile à Vienne.

— Oui, à Vienne, tant que tu voudras, Beppo ; mais à Passaw, il ne le sera pas le moins du monde, je t’en avertis. Où sont nos effets, Joseph ?

— Dans la cuisine. Je vais les prendre pour les monter dans nos chambres, qui sont charmantes, à ce qu’on m’a dit. Vous allez donc enfin vous reposer !

— Bon Joseph, dit Consuelo en haussant les épaules. Allons, reprit-elle, va vite chercher ton paquet, et renonce à ta jolie chambre et au bon lit où tu prétendais si bien dormir. Nous quittons cette maison à l’instant même ; m’entends-tu ? Dépêche-toi, car on va sûrement fermer les portes. »

Haydn crut rêver.

« Par exemple ! s’écria-t-il : ces grands seigneurs seraient-ils aussi des racoleurs ?

— Je crains encore plus le Hoditz que le Mayer, répondit Consuelo avec impatience. Allons, cours, n’hésite pas, ou je te laisse et je pars seule. »

Il y avait tant de résolution et d’énergie dans le ton et la physionomie de Consuelo, que Haydn, éperdu et bouleversé, lui obéit à la hâte. Il revint au bout de trois minutes avec le sac qui contenait les cahiers et les hardes ; et, trois minutes après, sans avoir été remarqués de personne, ils étaient sortis du palais, et gagnaient le faubourg à l’extrémité de la ville.

Ils entrèrent dans une chétive auberge, et louèrent deux petites chambres qu’ils payèrent d’avance, afin de pouvoir partir d’aussi bonne heure qu’ils voudraient sans éprouver de retard.

« Ne me direz-vous pas au moins le motif de cette nouvelle alerte ? demanda Haydn à Consuelo en lui souhaitant le bonsoir sur le seuil de sa chambre.

— Dors tranquille, lui répondit-elle, et apprends en deux mots que nous n’avons pas grand’chose à craindre maintenant. M. le comte a deviné avec son coup d’œil d’aigle que je ne suis point de son sexe, et il m’a fait l’honneur d’une déclaration qui a singulièrement flatté mon amour-propre. Bonsoir, ami Beppo ; nous décampons avant le jour. Je secouerai ta porte pour te réveiller. »

Le lendemain, le soleil levant éclaira nos jeunes voyageurs voguant sur le Danube et descendant son cours rapide avec une satisfaction aussi pure et des cœurs aussi légers que les ondes de ce beau fleuve. Ils avaient payé leur passage sur la barque d’un vieux batelier qui portait des marchandises à Lintz. C’était un brave homme, dont ils furent contents, et qui ne gêna pas leur entretien. Il n’entendait pas un mot d’italien, et, son bateau étant suffisamment chargé, il ne prit pas d’autres voyageurs, ce qui leur donna enfin la sécurité et le repos de corps et d’esprit dont ils avaient besoin pour jouir complètement du beau spectacle que présentait leur navigation à chaque instant. Le temps était magnifique. Il y avait dans le bateau une petite cale fort propre, où Consuelo pouvait descendre pour reposer ses yeux de l’éclat des eaux ; mais elle s’était si bien habituée les jours précédents au grand air et au grand soleil, qu’elle préféra passer presque tout le temps couchée sur les ballots, occupée délicieusement à voir courir les rochers et les arbres du rivage, qui semblaient fuir derrière elle. Elle put faire de la musique à loisir avec Haydn, et le souvenir comique du mélomane Hoditz, que Joseph appelait le maestromane, mêla beaucoup de gaieté à leurs ramages. Joseph le contrefaisait à merveille, et ressentait une joie maligne à l’idée de son désappointement. Leurs rires et leurs chansons égayaient et charmaient le vieux nautonier, qui était passionné pour la musique comme tout prolétaire allemand. Il leur chanta aussi des airs auxquels ils trouvèrent une physionomie aquatique, et que Consuelo apprit de lui, ainsi que les paroles. Ils achevèrent de gagner son cœur en le régalant de leur mieux au premier abordage où ils firent leurs provisions de bouche pour la journée, et cette journée fut la plus paisible et la plus agréable qu’ils eussent encore passée depuis le commencement de leur voyage.

« Excellent baron de Trenk ! disait Joseph en échangeant contre de la monnaie une des brillantes pièces d’or que ce seigneur lui avait données : c’est à lui que je dois de pouvoir soustraire enfin la divine Porporina à la fatigue, à la famine, aux dangers, à tous les maux que la misère traîne à sa suite. Je ne l’aimais pourtant pas d’abord, ce noble et bienveillant baron !

— Oui, dit Consuelo, vous lui préfériez le comte. Je suis heureuse maintenant que celui-ci se soit borné à des promesses, et qu’il n’ait pas souillé nos mains de ses bienfaits.

— Après tout, nous ne lui devons rien, reprenait Joseph. Qui a eu le premier la pensée et la résolution de combattre les recruteurs ? c’est le baron ; le comte ne s’en souciait pas, et n’y allait que par complaisance et par ton. Qui a couru des risques et reçu une balle dans son chapeau, bien près du crâne ? encore le baron ! Qui a blessé, et peut-être tué l’infâme Pistola ? le baron ! Qui a sauvé le déserteur, à ses dépens peut-être, et en s’exposant à la colère d’un maître terrible ? Enfin, qui vous a respectée, et n’a pas fait semblant de reconnaître votre sexe ? qui a compris la beauté de vos airs italiens, et le goût de votre manière ?

— Et le génie de maître Joseph Haydn ? ajouta Consuelo en souriant ; le baron, toujours le baron !

— Sans doute, reprit Haydn pour lui rendre sa maligne insinuation ; et il est bien heureux peut-être, pour un noble et cher absent dont j’ai entendu parler, que la déclaration d’amour à la divine Porporina soit venue du comte ridicule, au lieu d’être faite par le brave et séduisant baron.

— Beppo ! répondit Consuelo avec un sourire mélancolique, les absents n’ont tort que dans les cœurs ingrats et lâches. Voilà pourquoi le baron, qui est généreux et sincère, et qui est amoureux d’une mystérieuse beauté, ne pouvait pas songer à me faire la cour. Je vous le demande à vous-même : sacrifieriez-vous aussi facilement l’amour de votre fiancée et la fidélité de votre cœur au premier caprice venu ? »

Beppo soupira profondément.

« Vous ne pouvez être pour personne le premier caprice venu, dit-il, et… le baron pourrait être fort excusable d’avoir oublié toutes ses amours passées et présentes en vous voyant.

— Vous devenez galant et doucereux, Beppo ! je vois que vous avez profité dans la société de M. le comte ; mais puissiez-vous ne jamais épouser une margrave, et ne pas apprendre comment on traite l’amour quand on a fait un mariage d’argent ! »

Arrivés le soir à Lintz, ils y dormirent enfin sans terreur et sans souci du lendemain. Dès que Joseph fut éveillé, il courut acheter des chaussures, du linge, plusieurs petites recherches de toilette masculine pour lui, et surtout pour Consuelo, qui put se faire brave et beau, comme elle le disait en plaisantant, pour courir la ville et les environs. Le vieux batelier leur avait dit que s’il pouvait trouver une commission pour Mœlk, il les reprendrait à son bord le jour suivant, et leur ferait faire encore une vingtaine de lieues sur le Danube. Ils passèrent donc cette journée à Lintz, s’amusèrent à gravir la colline, à examiner le château fort d’en bas et celui d’en haut, d’où ils purent contempler les majestueux méandres du fleuve au sein des plaines fertiles de l’Autriche. De là aussi ils virent un spectacle qui les réjouit fort : ce fut la berline du comte Hoditz, qui entrait triomphalement dans la ville. Ils reconnurent la voiture et la livrée, et s’amusèrent à lui faire, de trop loin pour être aperçus de lui, de grands saluts jusqu’à terre. Enfin, le soir, s’étant rendus au rivage, ils y retrouvèrent leur bateau chargé de marchandises de transport pour Mœlk, et ils firent avec joie un nouveau marché avec leur vieux pilote. Ils s’embarquèrent avant l’aube, et virent briller les étoiles sereines sur leurs têtes, tandis que le reflet de ces astres courait en longs filets d’argent sur la surface mouvante du fleuve. Cette journée ne fut pas moins agréable que la précédente. Joseph n’eut qu’un chagrin, ce fut de penser qu’il se rapprochait de Vienne, et que ce voyage, dont il oubliait les souffrances et les périls pour ne se rappeler que ses délicieux instants, allait bientôt toucher à son terme.

À Mœlk, il fallut se séparer du brave pilote, et ce ne fut pas sans regret. Ils ne trouvaient pas dans les embarcations qui s’offrirent pour les mener plus loin les mêmes conditions d’isolement et de sécurité. Consuelo se sentait reposée, rafraîchie, aguerrie contre tous les accidents. Elle proposa à Joseph de reprendre leur route à pied jusqu’à nouvelle occurrence. Ils avaient encore vingt lieues à faire, et cette manière d’aller n’était pas fort abréviative. C’est que Consuelo, tout en se persuadant qu’elle était impatiente de reprendre les habits de son sexe et les convenances de sa position, était au fond du cœur, il faut bien l’avouer, aussi peu désireuse que Joseph de voir la fin de son expédition. Elle était trop artiste par toutes les fibres de son organisation, pour ne pas aimer la liberté, les hasards, les actes de courage et d’adresse, le spectacle continuel et varié de cette nature que le piéton seul possède entièrement, enfin toute l’activité romanesque de la vie errante et isolée.

Je l’appelle isolée, lecteur, pour exprimer une impression secrète et mystérieuse qu’il est plus facile à vous de comprendre qu’à moi de définir. C’est, je crois, un état de l’âme qui n’a pas été nommé dans notre langue, mais que vous devez vous rappeler, si vous avez voyagé à pied, au loin, et tout seul, ou avec un autre vous-même, ou enfin, comme Consuelo, avec un compagnon facile, enjoué, complaisant, et monté à l’unisson de votre cerveau. Dans ces moments-là, si vous étiez dégagé de toute sollicitude immédiate, de tout motif inquiétant, vous avez, je n’en doute pas, ressenti une sorte de joie étrange, peut-être égoïste tant soit peu, en vous disant : À l’heure qu’il est, personne ne s’embarrasse de moi, et personne ne m’embarrasse. Nul ne sait où je suis. Ceux qui dominent ma vie me chercheraient en vain ; ils ne peuvent me découvrir dans ce milieu inconnu de tous, nouveau pour moi-même, où je me suis réfugié. Ceux que ma vie impressionne et agite se reposent de moi, comme moi de mon action sur eux. Je m’appartiens entièrement, et comme maître et comme esclave. Car il n’est pas un seul de nous, ô lecteur ! qui ne soit à la fois, à l’égard d’un certain groupe d’individus, tour à tour et simultanément, un peu esclave, un peu maître, bon gré, mal gré, sans se l’avouer et sans y prétendre.

Nul ne sait où je suis ! Certes c’est une pensée d’isolement qui a son charme, un charme inexprimable, féroce en apparence, légitime et doux dans le fond. Nous sommes faits pour vivre de la vie de réciprocité. La route du devoir est longue, rigide, et n’a d’horizon que la mort, qui est peut-être à peine le repos d’une nuit. Marchons donc, et sans ménager nos pieds ! Mais si, dans des circonstances rares et bienfaisantes, où le repos peut être inoffensif, et l’isolement sans remords, un vert sentier s’offre sous nos pas, mettons à profit quelques heures de solitude et de contemplation. Ces heures nonchalantes sont bien nécessaires à l’homme actif et courageux pour retremper ses forces ; et je dis que, plus votre cœur est dévoré du zèle de la maison de Dieu (qui n’est autre que l’humanité), plus vous êtes propre à apprécier quelques instants d’isolement pour rentrer en possession de vous-même. L’égoïste est seul toujours et partout. Son âme n’est jamais fatiguée d’aimer, de souffrir et de persévérer ; elle est inerte et froide, et n’a pas plus besoin de sommeil et de silence qu’un cadavre. Celui qui aime est rarement seul, et, quand il l’est, il s’en trouve bien. Son âme peut goûter une suspension d’activité qui est comme le profond sommeil d’un corps vigoureux. Ce sommeil est le bon témoignage des fatigues passées, et le précurseur des épreuves nouvelles auxquelles il se prépare. Je ne crois guère à la véritable douleur de ceux qui ne cherchent pas à se distraire, ni à l’absolu dévouement de ceux qui n’ont jamais besoin de se reposer. Ou leur douleur est un accablement qui révèle qu’ils sont brisés, éteints, et qu’ils n’auraient plus la force d’aimer ce qu’ils ont perdu ; ou leur dévouement sans relâche et sans défaillance d’activité cache quelque honteuse convoitise, quelque dédommagement égoïste et coupable, dont je me méfie.

Ces réflexions, un peu trop longues, ne sont pas hors de place dans le récit de la vie de Consuelo, âme active et dévouée s’il en fut, qu’eussent pu cependant accuser parfois d’égoïsme et de légèreté ceux qui ne savaient pas la comprendre.