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Michel Lévy (2p. 336-359).

LXXII.

Le signor Pistola, auquel nous ne pouvons donner d’autre nom que celui dont Consuelo l’avait gratifié, car nous ne l’avons pas trouvé assez intéressant de sa personne pour faire des recherches à cet égard, avait vu, du lieu où il était caché, la berline s’arrêter aux cris des fugitifs. L’autre anonyme, que nous appelons aussi, comme Consuelo, le Silencieux, avait fait, du haut de la colline, la même observation et la même réflexion ; il avait couru rejoindre Mayer, et tous deux songeaient aux moyens de se sauver. Avant que le baron eût traversé le ruisseau, Pistola avait gagné du chemin, et s’était déjà tapi dans le bois. Il les laissa passer, et leur tira par derrière deux coups de pistolet, dont l’un perça le chapeau du baron, et l’autre blessa le cheval du domestique assez légèrement. Le baron tourna bride, l’aperçut, et, courant sur lui, l’étendit par terre d’un coup de pistolet. Puis il le laissa se rouler dans les épines en jurant, et suivit Joseph qui arriva à la voiture de M. Mayer presque en même temps que celle du comte. Ce dernier avait déjà sauté à terre. Mayer et le Silencieux avaient disparu avec le cheval sans perdre le temps à cacher la chaise. Le premier soin des vainqueurs fut de forcer la serrure de la caisse où était renfermé le prisonnier. Consuelo aida avec transport à couper les cordes et le bâillon de ce malheureux, qui ne se vit pas plus tôt délivré qu’il se jeta à terre prosterné devant ses libérateurs, et remerciant Dieu. Mais, dès qu’il eut regardé le baron, il se crut retombé de Charybde en Scylla.

« Ah ! monsieur le baron de Trenk ! s’écria-t-il, ne me perdez pas, ne me livrez pas. Grâce, grâce pour un pauvre déserteur, père de famille ! Je ne suis pas plus prussien que vous, monsieur le baron ; je suis sujet autrichien comme vous, et je vous supplie de ne pas me faire arrêter. Oh ! faites-moi grâce !

— Faites-lui grâce, monsieur le baron de Trenk ! s’écria Consuelo sans savoir à qui elle parlait, ni de quoi il s’agissait.

— Je te fais grâce, répondit le baron ; mais à condition que tu vas t’engager par les plus épouvantables serments à ne jamais dire de qui tu tiens la vie et la liberté. »

Et en parlant ainsi, le baron, tirant un mouchoir de sa poche, s’enveloppa soigneusement la figure, dont il ne laissa passer qu’un œil.

« Êtes-vous blessé ? dit le comte.

— Non, répondit-il en rabattant son chapeau sur son visage ; mais si nous rencontrons ces prétendus brigands, je ne me soucie pas d’être reconnu. Je ne suis déjà pas très-bien dans les papiers de mon gracieux souverain : il ne me manquerait plus que cela !

— Je comprends ce dont il s’agit, reprit le comte ; mais soyez sans crainte, je prends tout sur moi.

— Cela peut sauver ce déserteur des verges et de la potence, mais non pas moi d’une disgrâce. N’importe ! on ne sait pas ce qui peut arriver ; il faut obliger ses semblables à tout risque. Voyons, malheureux ! peux-tu tenir sur tes jambes ! Pas trop, à ce que je vois. Tu es blessé ?

— J’ai reçu beaucoup de coups, il est vrai, mais je ne les sens plus.

— Enfin, peux-tu déguerpir ?

— Oh ! oui, monsieur l’aide de camp.

— Ne m’appelle pas ainsi, drôle, tais-toi ; va-t’en ! Et nous, cher comte, faisons de même : il me tarde d’avoir quitté ce bois. J’ai abattu un des recruteurs ; si le roi le savait, mon affaire serait bonne !… quoique après tout, je m’en moque ! ajouta-t-il en levant les épaules.

— Hélas, dit Consuelo, tandis que Joseph passait sa gourde au déserteur, si on l’abandonne ici, il sera bientôt repris. Il a les pieds enflés par les cordes, et peut à peine se servir de ses mains. Voyez, comme il est pâle et défait !

— Nous ne l’abandonnerons pas, dit le comte qui avait les yeux attachés sur Consuelo. Franz, descendez de cheval, dit-il à son domestique ; et, s’adressant au déserteur : — Monte sur cette bête, je te la donne, et ceci encore, ajouta-t-il en lui jetant sa bourse. As-tu la force de gagner l’Autriche ?

— Oui, oui, monseigneur !

— Veux-tu aller à Vienne ?

— Oui, Monseigneur.

— Veux-tu reprendre du service ?

— Oui, Monseigneur, pourvu que ce ne soit pas en Prusse.

— Va-t’en trouver Sa Majesté l’impératrice-reine : elle reçoit tout le monde un jour par semaine. Dis-lui que c’est le comte Hoditz qui lui fait présent d’un très beau grenadier, parfaitement dressé à la prussienne.

— J’y cours, Monseigneur.

— Et n’aie jamais le malheur de nommer M. le baron, ou je te fais prendre par mes gens, et je te renvoie en Prusse.

— J’aimerais mieux mourir tout de suite. Oh ! si les misérables m’avaient laissé l’usage des mains, je me serais tué quand ils m’ont repris.

— Décampe !

— Oui, Monseigneur. »

Il acheva d’avaler le contenu de la gourde, la rendit à Joseph, l’embrassa, sans savoir qu’il lui devait un service bien plus important, se prosterna devant le comte et le baron, et, sur un geste d’impatience de celui-ci qui lui coupa la parole, il fit un grand signe de croix, baisa la terre, et monta à cheval avec l’aide des domestiques, car il ne pouvait remuer les pieds ; mais à peine fut-il en selle, que, reprenant courage et vigueur, il piqua des deux et se mit à courir bride abattue sur la route du midi.

« Voilà qui achèvera de me perdre, si on découvre jamais que je vous ai laissé faire, dit le baron au comte. C’est égal, ajouta-t-il avec un grand éclat de rire ; l’idée de faire cadeau à Marie-Thérèse d’un grenadier de Frédéric est la plus charmante du monde. Ce drôle, qui a envoyé des balles aux houlans de l’impératrice, va en envoyer aux cadets du roi de Prusse ! Voilà des sujets bien fidèles, et des troupes bien choisies !

— Les souverains n’en sont pas plus mal servis. Ah ça, qu’allons-nous faire de ces enfants ?

— Nous pouvons dire comme le grenadier, répondit Consuelo, que, si vous nous abandonnez ici, nous sommes perdus.

— Je ne crois pas, répondit le comte, qui mettait dans toutes ses paroles une sorte d’ostentation chevaleresque, que nous vous ayons donné lieu jusqu’ici de mettre en doute nos sentiments d’humanité. Nous allons vous emmener jusqu’à ce que vous soyez assez loin d’ici pour ne plus rien craindre. Mon domestique, que j’ai mis à pied, montera sur le siège de la voiture, dit-il en s’adressant au baron ; et il ajouta d’un ton plus bas : — Ne préférez-vous pas la société de ces enfants à celle d’un valet qu’il nous faudrait admettre dans la voiture, et devant lequel nous serions obligés de nous contraindre davantage ?

— Eh ! sans doute, répondit le baron ; des artistes, quelque pauvres qu’ils soient, ne sont déplacés nulle part. Qui sait si celui qui vient de retrouver son violon dans ces broussailles, et qui le remporte avec tant de joie, n’est pas un Tartini en herbe ? Allons, troubadour ! dit-il à Joseph qui venait effectivement de ressaisir son sac, son instrument et ses manuscrits sur le champ de bataille, venez avec nous, et, à notre premier gîte, vous nous chanterez ce glorieux combat où nous n’avons trouvé personne à qui parler.

— Vous pouvez vous moquer de moi à votre aise, dit le comte lorsqu’ils furent installés dans le fond de la voiture, et les jeunes gens vis-à-vis d’eux (la berline roulait déjà rapidement vers l’Autriche), vous qui avez abattu une pièce de ce gibier de potence.

— J’ai bien peur de ne l’avoir pas tué sur le coup, et de le retrouver quelque jour à la porte du cabinet de Frédéric : je vous céderais donc cet exploit de grand cœur.

— Moi qui n’ai même pas vu l’ennemi, reprit le comte, je vous l’envie sincèrement, votre exploit ; je prenais goût à l’aventure, et j’aurais eu du plaisir à châtier ces drôles comme ils le méritent. Venir saisir des déserteurs et lever des recrues jusque sur le territoire de la Bavière, aujourd’hui l’alliée fidèle de Marie-Thérèse ! c’est d’une insolence qui n’a pas de nom !

— Ce serait un prétexte de guerre tout trouvé, si on n’était las de se battre, et si le temps n’était à la paix pour le moment. Vous m’obligerez donc, monsieur le comte, en n’ébruitant pas cette aventure, non-seulement à cause de mon souverain, qui me saurait fort mauvais gré du rôle que j’y ai joué, mais encore à cause de la mission dont je suis chargé auprès de votre impératrice. Je la trouverais fort mal disposée à me recevoir, si je l’abordais sous le coup d’une pareille impertinence de la part de mon gouvernement.

— Ne craignez rien de moi, répondit le comte ; vous savez que je ne suis pas un sujet zélé, parce que je ne suis pas un courtisan ambitieux…

— Et quelle ambition pourriez-vous avoir encore, cher comte ? L’amour et la fortune ont couronné vos vœux ; au lieu que moi… Ah ! combien nos destinées sont dissemblables jusqu’à présent, malgré l’analogie qu’elles présentent au premier abord ! »

En parlant ainsi, le baron tira de son sein un portrait entouré de diamants, et se mit à le contempler avec des yeux attendris, et en poussant de profonds soupirs, qui donnèrent un peu envie de rire à Consuelo. Elle trouva qu’une passion si peu discrète n’était pas de bon goût, et railla intérieurement cette manière de grand seigneur.

« Cher baron, reprit le comte en baissant la voix (Consuelo feignait de ne pas entendre, et y faisait même son possible), je vous supplie de n’accorder à personne la confiance dont vous m’avez honoré, et surtout de ne montrer ce portrait à nul autre qu’à moi. Remettez-le dans sa boîte, et songez que cet enfant entend le français aussi bien que vous et moi.

— À propos ! s’écria le baron en refermant le portrait sur lequel Consuelo s’était bien gardée de jeter les yeux, que diable voulaient-ils faire de ces deux petits garçons, nos racoleurs ? Dites, que vous proposaient-ils pour vous engager à les suivre ?

— En effet, dit le comte, je n’y songeais pas, et maintenant je ne m’explique pas leur fantaisie ; eux qui ne cherchent à enrôler que des hommes dans la force de l’âge, et d’une stature démesurée, que pouvaient-ils faire de deux petits enfants ? »

Joseph raconta que le prétendu Mayer s’était donné pour musicien, et leur avait continuellement parlé de Dresde et d’un engagement à la chapelle de l’électeur.

« Ah ! m’y voilà ! reprit le baron, et ce Mayer, je gage que je le connais ! Ce doit être un nommé N…, ex-chef de musique militaire, aujourd’hui recruteur pour la musique des régiments prussiens. Nos indigènes ont la tête si dure, qu’ils ne réussiraient pas à jouer juste et en mesure, si Sa Majesté, qui a l’oreille plus délicate que feu le roi son père, ne tirait de la Bohême et de la Hongrie ses clairons, ses fifres, et ses trompettes. Le bon professeur de tintamarre a cru faire un joli cadeau à son maître en lui amenant, outre le déserteur repêché sur vos terres, deux petits musiciens à mine intelligente ; et le faux-fuyant de leur promettre Dresde et les délices de la cour n’était pas mal trouvé pour commencer. Mais vous n’eussiez pas seulement aperçu Dresde, mes enfants, et, bon gré, mal gré, vous eussiez été incorporés dans la musique de quelque régiment d’infanterie seulement pour le reste de vos jours.

— Je sais à quoi m’en tenir maintenant sur le sort qui nous attendait, répondit Consuelo ; j’ai entendu parler des abominations de ce régime militaire, de la mauvaise foi et de la cruauté des enlèvements de recrues. Je vois, à la manière dont le pauvre grenadier était traité par ces misérables, qu’on ne m’avait rien exagéré. Oh ! le grand Frédéric !…

— Sachez, jeune homme, dit le baron avec une emphase un peu ironique, que Sa Majesté ignore les moyens, et ne connaît que les résultats.

— Dont elle profite, sans se soucier du reste, reprit Consuelo animée par une indignation irrésistible. Oh ! je le sais, monsieur le baron, les rois n’ont jamais tort, et sont innocents de tout le mal qu’on fait pour leur plaire.

— Le drôle a de l’esprit ! s’écria le comte en riant ; mais soyez prudent, mon joli petit tambour, et n’oubliez pas que vous parlez devant un officier supérieur du régiment où vous deviez peut-être entrer.

— Sachant me taire, monsieur le comte, je ne révoque jamais en doute la discrétion d’autrui.

— Vous l’entendez, baron ! il vous promet le silence que vous n’aviez pas songé à lui demander ! Allons, c’est un charmant enfant.

— Et je me fie à lui de tout mon cœur, repartit le baron. Comte, vous devriez l’enrôler, vous, et l’offrir comme page à Son Altesse.

— C’est fait, s’il y consent, dit le comte en riant. Voulez-vous accepter cet engagement, beaucoup plus doux que celui du service prussien ? Ah ! mon enfant ! il ne s’agira ni de souffler dans des chaudrons, ni de battre le rappel avant le jour, ni de recevoir la schlague et de manger du pain de briques pilées, mais de porter la queue et l’éventail d’une dame admirablement belle et gracieuse, d’habiter un palais de fées, de présider aux jeux et aux ris, et de faire votre partie dans des concerts qui valent bien ceux du grand Frédéric ! Êtes-vous tenté ? Ne me prenez-vous pas pour un Mayer ?

— Et quelle est donc cette altesse si gracieuse et si magnifique ? demanda Consuelo en souriant.

— C’est la margrave douairière de Bareith, princesse de Culmbach, mon illustre épouse, répondit le comte Hoditz ; c’est maintenant la châtelaine de Roswald en Moravie. »

Consuelo avait cent fois entendu raconter à la chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt la généalogie, les alliances et l’histoire anecdotique de toutes les principautés et aristocraties grandes et petites de l’Allemagne et des pays circonvoisins ; plusieurs de ces biographies l’avaient frappée, et entre autres celle du comte Hoditz-Roswald, seigneur morave très-riche, chassé et abandonné par un père irrité de ses déportements, aventurier très-répandu dans toutes les cours de l’Europe ; enfin, grand-écuyer et amant de la margrave douairière de Bareith, qu’il avait épousée en secret, enlevée et conduite à Vienne, de là en Moravie, où, ayant hérité de son père, il l’avait mise récemment à la tête d’une brillante fortune. La chanoinesse était revenue souvent sur cette histoire, qu’elle trouvait fort scandaleuse parce que la margrave était princesse suzeraine, et le comte simple gentilhomme ; et c’était pour elle un sujet de se déchaîner contre les mésalliances et les mariages d’amour. De son côté, Consuelo, qui cherchait à comprendre et à bien connaître les préjugés de la caste nobiliaire, faisait son profit de ces révélations et ne les oubliait pas. La première fois que le comte Hoditz s’était nommé devant elle, elle avait été frappée d’une vague réminiscence, et maintenant elle avait présentes toutes les circonstances de la vie et du mariage romanesque de cet aventurier célèbre. Quant au baron de Trenk, qui n’était alors qu’au début de sa mémorable disgrâce, et qui ne présageait guère son épouvantable avenir, elle n’en avait jamais entendu parler. Elle écouta donc le comte étaler avec un peu de vanité le tableau de sa nouvelle opulence. Raillé et méprisé dans les petites cours orgueilleuses de l’Allemagne, Hoditz avait longtemps rougi d’être regardé comme un pauvre diable enrichi par sa femme. Héritier de biens immenses, il se croyait désormais réhabilité en étalant le faste d’un roi dans son comté morave, et produisait avec complaisance ses nouveaux titres à la considération ou à l’envie de minces souverains beaucoup moins riches que lui. Rempli de bons procédés et d’attentions délicates pour sa margrave, il ne se piquait pourtant pas d’une scrupuleuse fidélité envers une femme beaucoup plus âgée que lui ; et soit que cette princesse eût, pour fermer les yeux, les bons principes et le bon goût du temps, soit qu’elle crût que l’époux illustré par elle ne pouvait jamais ouvrir les yeux sur le déclin de sa beauté, elle ne le gênait point dans ses fantaisies.

Au bout de quelques lieues, on trouva un relais préparé exprès à l’avance pour les nobles voyageurs. Consuelo et Joseph voulurent descendre et prendre congé d’eux ; mais ils s’y opposèrent, prétextant la possibilité de nouvelles entreprises de la part des recruteurs répandus dans le pays.

« Vous ne savez pas, leur dit Trenk (et il n’exagérait rien), combien cette race est habile et redoutable. En quelque lieu de l’Europe civilisée que vous mettiez le pied, si vous êtes pauvre et sans défense, si vous avez quelque vigueur ou quelque talent, vous êtes exposé à la fourberie ou à la violence de ces gens-là. Ils connaissent tous les passages de frontières, tous les sentiers de montagnes, toutes les routes de traverse, tous les gîtes équivoques, tous les coquins dont ils peuvent espérer assistance et main-forte au besoin. Ils parlent toutes les langues, tous les patois, car ils ont vu toutes les nations et fait tous les métiers. Ils excellent à manier un cheval, à courir, nager, sauter par-dessus les précipices comme de vrais bandits. Ils sont presque tous braves, durs à la fatigue, menteurs, adroits et impudents, vindicatifs, souples et cruels. C’est le rebut de l’espèce humaine, dont l’organisation militaire du feu roi de Prusse, Gros-Guillaume, a fait les pourvoyeurs les plus utiles de sa puissance, et les soutiens les plus importants de sa discipline. Ils rattraperaient un déserteur au fond de la Sibérie, et iraient le chercher au milieu des balles de l’armée ennemie, pour le seul plaisir de le ramener en Prusse et de l’y faire pendre pour l’exemple. Ils ont arraché de l’autel un prêtre qui disait sa messe, parce qu’il avait cinq pieds dix pouces ; ils ont volé un médecin à la princesse électorale ; ils ont mis en fureur dix fois le vieux margrave de Bareith, en lui enlevant son armée composée de vingt ou trente hommes, sans qu’il ait osé en demander raison ouvertement ; ils ont fait soldat à perpétuité un gentilhomme français qui allait voir sa femme et ses enfants aux environs de Strasbourg ; ils ont pris des russes à la czarine Élisabeth, des houlans au maréchal de Saxe, des pandours à Marie-Thérèse, des magnats de Hongrie, des seigneurs polonais, des chanteurs italiens, et des femmes de toutes les nations, nouvelles Sabines mariées de force à des soldats. Tout leur est bon ; outre leurs appointements et leurs frais de voyages qui sont largement rétribués, ils ont une prime de tant par tête, que dis-je ! de tant par pouce et par ligne de stature…

— Oui ! dit Consuelo, ils fournissent de la chair humaine à tant par once ! Ah ! votre grand roi est un ogre !… Mais soyez tranquille, monsieur le baron, dites toujours ; vous avez fait une belle action en rendant la liberté à notre pauvre déserteur. J’aimerais mieux subir les supplices qui lui étaient destinés, que de dire une parole qui pût vous nuire. »

Trenk, dont le fougueux caractère ne comportait pas la prudence, et qui était déjà aigri par les rigueurs et les injustices incompréhensibles de Frédéric à son égard, trouvait un amer plaisir à dévoiler devant le comte Hoditz les forfaits de ce régime dont il avait été témoin et complice, dans un temps de prospérité où ses réflexions n’avaient pas toujours été aussi équitables et aussi sévères. Maintenant persécuté secrètement, quoique en apparence il dût à la confiance du roi de remplir une mission diplomatique importante auprès de Marie-Thérèse, il commençait à détester son maître, et à laisser paraître ses sentiments avec trop d’abandon. Il rapporta au comte les souffrances, l’esclavage et le désespoir de cette nombreuse milice prussienne, précieuse à la guerre, mais si dangereuse durant la paix, qu’on en était venu, pour la réduire, à un système de terreur et de barbarie sans exemple. Il raconta l’épidémie de suicide qui s’était répandue dans l’armée, et les crimes que commettaient des soldats, honnêtes et dévots d’ailleurs, dans le seul but de se faire condamner à mort pour échapper à l’horreur de la vie qu’on leur avait faite.

« Croiriez-vous, dit-il, que les rangs surveillés sont ceux qu’on recherche avec le plus d’ardeur ? Il faut que vous sachiez que ces rangs surveillés sont composés de recrues étrangères, d’hommes enlevés, ou de jeunes gens de la nation prussienne, lesquels, au début d’une carrière militaire qui ne doit finir qu’avec la vie, sont généralement en proie, durant les premières années, au plus horrible découragement. On les divise par rangs, et on les fait marcher, soit en paix, soit en guerre, devant une rangée d’hommes plus soumis ou plus déterminés, qui ont la consigne de tirer chacun sur celui qui marche devant lui, si ce dernier montre la plus légère intention de fuir ou de résister. Si le rang chargé de cette exécution la néglige, le rang placé derrière, qui est encore choisi parmi de plus insensibles et de plus farouches (car il y en a parmi les vieux soldats endurcis et les volontaires, qui sont presque tous des scélérats), ce troisième rang, dis-je, est chargé de tirer sur les deux premiers ; et ainsi de suite, si le troisième rang faiblit dans l’exécution. Ainsi, chaque rang de l’armée a, dans la bataille, l’ennemi en face et l’ennemi sur ses talons, nulle part des semblables, des compagnons, ou des frères d’armes. Partout la violence, la mort et l’épouvante ! C’est avec cela, dit le grand Frédéric, qu’on forme des soldats invincibles. Eh bien, une place dans ces premiers rangs est enviée et recherchée par le jeune militaire prussien ; et sitôt qu’il y est placé, sans concevoir la moindre espérance de salut, il se débande et jette ses armes, afin d’attirer sur lui les balles de ses camarades. Ce mouvement de désespoir en sauve plusieurs, qui, risquant le tout pour le tout, et bravant les plus insurmontables dangers, parviennent à s’échapper, et souvent passent à l’ennemi. Le roi ne s’abuse pas sur l’horreur que son joug de fer inspire à l’armée, et vous savez peut-être son mot au duc de Brunswick, son neveu, qui assistait à une de ses grandes revues, et ne se lassait pas d’admirer la belle tenue et les superbes manœuvres de ses troupes. « La réunion et l’ensemble de tant de beaux hommes vous surprend ? lui dit Frédéric ; et moi, il y a quelque chose qui m’étonne bien davantage ! — Quoi donc ? dit le jeune duc. — C’est que nous soyons en sûreté, vous et moi, au milieu d’eux, répondit le roi. »

— Baron, cher baron, reprit le comte Hoditz, ceci est le revers de la médaille. Rien ne se fait miraculeusement chez les hommes. Comment Frédéric serait-il le plus grand capitaine de son temps s’il avait la douceur des colombes ? Tenez ! n’en parlez pas davantage. Vous m’obligeriez à prendre son parti, moi son ennemi naturel, contre vous, son aide de camp et son favori.

— À la manière dont il traite ses favoris dans un jour de caprice, on peut juger, répondit Trenk, de sa façon d’agir avec ses esclaves ! Ne parlons plus de lui, vous avez raison ; car, en y songeant, il me prend une envie diabolique de retourner dans le bois, et d’étrangler de mes mains ses zélés pourvoyeurs de chair humaine, à qui j’ai fait grâce par une sotte et lâche prudence. »

L’emportement généreux du baron plaisait à Consuelo ; elle écoutait avec intérêt ses peintures animées de la vie militaire en Prusse ; et, ne sachant pas qu’il entrait dans cette courageuse indignation un peu de dépit personnel, elle y voyait l’indice d’un grand caractère. Il y avait de la grandeur réelle néanmoins dans l’âme de Trenk. Ce beau et fier jeune homme n’était pas né pour ramper. Il y avait bien de la différence, à cet égard, entre lui et son ami improvisé en voyage, le riche et superbe Hoditz. Ce dernier, ayant fait dans son enfance la terreur et le désespoir de ses précepteurs, avait été enfin abandonné à lui-même ; et quoiqu’il eût passé l’âge des bruyantes incartades, il conservait dans ses manières et dans ses propos quelque chose de puéril qui contrastait avec sa stature herculéenne et son beau visage un peu flétri par quarante années pleines de fatigues et de débauches. Il n’avait puisé l’instruction superficielle qu’il étalait de temps en temps, que dans les romans, la philosophie à la mode, et la fréquentation du théâtre. Il se piquait d’être artiste, et manquait de discernement et de profondeur en cela comme en tout. Pourtant son grand air, son affabilité exquise, ses idées fines et riantes, agirent bientôt sur l’imagination du jeune Haydn, qui le préféra au baron, peut-être aussi à cause de l’attention plus prononcée que Consuelo accordait à ce dernier.

Le baron, au contraire, avait fait de bonnes études ; et si le prestige des cours et l’effervescence de la jeunesse l’avaient souvent étourdi sur la réalité et la valeur des grandeurs humaines, il avait conservé au fond de l’âme cette indépendance de sentiments et cette équité de principes que donnent les lectures sérieuses et les nobles instincts développés par l’éducation. Son caractère altier avait pu s’engourdir sous les caresses et les flatteries de la puissance ; mais il n’avait pu plier assez pour qu’à la moindre atteinte de l’injustice, il ne se relevât fougueux et brûlant. Le beau page de Frédéric avait trempé ses lèvres à la coupe empoisonnée ; mais l’amour, un amour absolu, téméraire, exalté, était venu ranimer son audace et sa persévérance. Frappé dans l’endroit le plus sensible de son cœur, il avait relevé la tête, et bravait en face le tyran qui voulait le mettre à genoux.

À l’époque de notre récit, il paraissait âgé d’une vingtaine d’années tout au plus. Une forêt de cheveux bruns, dont il ne voulait pas faire le sacrifice à la discipline puérile de Frédéric, ombrageait son large front. Sa taille était superbe, ses yeux étincelants, sa moustache noire comme l’ébène, sa main blanche comme l’albâtre, quoique forte comme celle d’un athlète, et sa voix fraîche et mâle comme son visage, ses idées, et les espérances de son amour. Consuelo songeait à cet amour mystérieux qu’il avait à chaque instant sur les lèvres, et qu’elle ne trouvait plus ridicule à mesure qu’elle observait, dans ses élans et ses réticences, le mélange d’impétuosité naturelle et de méfiance trop fondée qui le mettait en guerre continuelle avec lui-même et avec sa destinée. Elle éprouvait, en dépit d’elle-même, une vive curiosité de connaître la dame des pensées d’un si beau jeune homme, et se surprenait à faire des vœux sincères et romanesques pour le triomphe de ces deux amants. Elle ne trouva point la journée longue, comme elle s’y était attendue dans un gênant face à face avec deux inconnus d’un rang si différent du sien. Elle avait pris à Venise la notion, et à Riesenburg l’habitude de la politesse, des manières douces et des propos choisis qui sont le beau côté de ce qu’on appelait exclusivement dans ce temps-là la bonne compagnie. Tout en se tenant sur la réserve, et ne parlant pas, à moins d’être interpellée, elle se sentit donc fort à l’aise, et fit ses réflexions intérieurement sur tout ce qu’elle entendit. Ni le baron ni le comte ne parurent s’apercevoir de son déguisement. Le premier ne faisait guère attention ni à elle ni à Joseph. S’il leur adressait quelques mots, il continuait son propos en se retournant vers le comte ; et bientôt, tout en parlant avec entraînement, il ne pensait plus même à celui-ci, et semblait converser avec ses propres pensées, comme un esprit qui se nourrit de son propre feu. Quant au comte, il était tour à tour grave comme un monarque, et sémillant comme une marquise française. Il tirait des tablettes de sa poche, et prenait des notes avec le sérieux d’un penseur ou d’un diplomate ; puis il les relisait en chantonnant, et Consuelo voyait que c’étaient de petits versiculets dans un français galant et doucereux. Il les récitait parfois au baron, qui les déclarait admirables sans les avoir écoutés. Quelquefois il consultait Consuelo d’un air débonnaire, et lui demandait avec une fausse modestie :

« Comment trouvez-vous cela, mon petit ami ? Vous comprenez le français, n’est-ce pas ? »

Consuelo, impatientée de cette feinte condescendance qui paraissait chercher à l’éblouir, ne put résister à l’envie de relever deux ou trois fautes qui se trouvaient dans un quatrain à la beauté. Sa mère lui avait appris à bien phraser et à bien énoncer les langues qu’elle-même chantait facilement et avec une certaine élégance. Consuelo, studieuse, et cherchant dans tout l’harmonie, la mesure et la netteté que lui suggérait son organisation musicale, avait trouvé dans les livres la clef et la règle de ces langues diverses. Elle avait surtout examiné avec soin la prosodie, en s’exerçant à traduire des poésies lyriques, et en ajustant des paroles étrangères sur des airs nationaux, pour se rendre compte du rhythme et de l’accent. Elle était ainsi parvenue à bien connaître les règles de la versification dans plusieurs langues, et il ne lui fut pas difficile de relever les erreurs du poëte morave.

Émerveillé de son savoir, mais ne pouvant se résoudre à douter du sien propre, Hoditz consulta le baron, qui se porta compétent pour donner gain de cause au petit musicien. De ce moment, le comte s’occupa d’elle exclusivement, mais sans paraître se douter de son âge véritable ni de son sexe. Il lui demanda seulement où il avait été élevé, pour savoir si bien les lois du Parnasse.

« À l’école gratuite des maîtrises de chant de Venise, répondit-elle laconiquement.

— Il paraît que les études de ce pays-là sont plus fortes que celles de l’Allemagne ; et votre camarade, où a-t-il étudié ?

— À la cathédrale de Vienne, répondit Joseph.

— Mes enfants, reprit le comte, je crois que vous avez tous deux beaucoup d’intelligence et d’aptitude. À notre premier gîte, je veux vous examiner sur la musique ; et si vous tenez ce que vos figures et vos manières promettent, je vous engage pour mon orchestre ou mon théâtre de Roswald. Je veux tout de bon vous présenter à la princesse mon épouse ; qu’en diriez-vous ? hein ! Ce serait une fortune pour des enfants comme vous. »

Consuelo avait été prise d’une forte envie de rire en entendant le comte se proposer d’examiner Haydn et elle-même sur la musique. Elle ne put que s’incliner respectueusement avec de grands efforts pour garder son sérieux. Joseph, sentant davantage les conséquences avantageuses pour lui d’une nouvelle protection, remercia et ne refusa pas. Le comte reprit ses tablettes, et lut à Consuelo la moitié d’un petit opéra italien singulièrement détestable, et plein de barbarismes, qu’il se promettait de mettre lui-même en musique et de faire représenter pour la fête de sa femme par ses acteurs, sur son théâtre, dans son château, ou, pour mieux dire, dans sa résidence ; car, se croyant prince par le fait de sa margrave, il ne parlait pas autrement.

Consuelo poussait de temps en temps le coude de Joseph pour lui faire remarquer les bévues du comte, et, succombant sous l’ennui, se disait en elle-même que, pour s’être laissé séduire par de tels madrigaux, la fameuse beauté du margraviat héréditaire de Bareith, apanage de Culmbach, devait être une personne bien éventée, malgré ses titres, ses galanteries et ses années.

Tout en lisant et en déclamant, le comte croquait des bonbons pour s’humecter le gosier et en offrait sans cesse aux jeunes voyageurs, qui, n’ayant rien mangé depuis la veille, et mourant de faim, acceptaient, faute de mieux, cet aliment plus propre à la tromper qu’à la satisfaire, tout en se disant que les dragées et les rimes du comte étaient une bien fade nourriture.

Enfin, vers le soir, on vit paraître à l’horizon les forts et les flèches de cette ville de Passaw où Consuelo avait pensé le matin ne pouvoir jamais arriver. Cet aspect, après tant de dangers et de terreurs, lui fut presque aussi doux que l’eût été en d’autres temps celui de Venise ; et lorsqu’elle traversa le Danube, elle ne put se retenir de donner une poignée de main à Joseph.

« Est-il votre frère ? lui demanda le comte, qui n’avait pas encore songé à lui faire cette question.

— Oui, monseigneur, répondit au hasard Consuelo, pour se débarrasser de sa curiosité.

— Vous ne vous ressemblez pourtant pas, dit le comte.

— Il y a tant d’enfants qui ne ressemblent pas à leur père ! répondit gaiement Joseph.

— Vous n’avez pas été élevés ensemble ?

— Non, monseigneur. Dans notre condition errante, on est élevé où l’on peut et comme l’on peut.

— Je ne sais pourquoi je m’imagine pourtant, dit le comte à Consuelo, en baissant la voix, que vous êtes bien né. Tout dans votre personne et votre langage annonce une distinction naturelle.

— Je ne sais pas du tout comment je suis né, monseigneur, répondit-elle en riant. Je dois être né musicien de père en fils ; car je n’aime au monde que la musique.

— Pourquoi êtes-vous habillé en paysan de Moravie ?

— Parce que, mes habits s’étant usés en voyage, j’ai acheté dans une foire de ce pays-là ceux que vous voyez.

— Vous avez donc été en Moravie ? à Roswald, peut-être ?

— Aux environs, oui, monseigneur, répondit Consuelo avec malice, j’ai aperçu de loin, et sans oser m’en approcher, votre superbe domaine, vos statues, vos cascades, vos jardins, vos montagnes, que sais-je ? des merveilles, un palais de fées !

— Vous avez vu tout cela ! s’écria le comte émerveillé de ne l’avoir pas su plus tôt, et ne s’apercevant pas que Consuelo, lui ayant entendu décrire pendant deux heures les délices de sa résidence, pouvait bien en faire la description après lui, en sûreté de conscience. Oh ! cela doit vous donner envie d’y revenir ! dit-il.

— J’en grille d’envie à présent que j’ai le bonheur de vous connaître, répondit Consuelo, qui avait besoin de se venger de la lecture de son opéra en se moquant de lui. »

Elle sauta légèrement de la barque sur laquelle on avait traversé le fleuve, en s’écriant avec un accent germanique renforcé :

« Ô Passaw ! je te salue ! »

La berline les conduisit à la demeure d’un riche seigneur, ami du comte, absent pour le moment, mais dont la maison leur était destinée pour pied-à-terre. On les attendait, les serviteurs étaient en mouvement pour le souper, qui leur fut servi promptement. Le comte, qui prenait un plaisir extrême à la conversation de son petit musicien (c’est ainsi qu’il appelait Consuelo), eût souhaité l’emmener à sa table ; mais la crainte de faire une inconvenance qui déplût au baron l’en empêcha. Consuelo et Joseph se trouvèrent fort contents de manger à l’office, et ne firent nulle difficulté de s’asseoir avec les valets. Haydn n’avait encore jamais été traité plus honorablement chez les grands seigneurs qui l’avaient admis à leurs fêtes ; et, quoique le sentiment de l’art lui eût assez élevé le cœur pour qu’il comprît l’outrage attaché à cette manière d’agir, il se rappelait sans fausse honte que sa mère avait été cuisinière du comte Harrach, seigneur de son village. Plus tard, et parvenu au développement de son génie, Haydn ne devait pas être mieux apprécié comme homme par ses protecteurs, quoiqu’il le fût de toute l’Europe comme artiste. Il a passé vingt-cinq ans au service du prince Esterhazy ; et quand nous disons au service, nous ne voulons pas dire que ce fût comme musicien seulement. Paër l’a vu, une serviette au bras et l’épée au côté, se tenir derrière la chaise de son maître, et remplir les fonctions de maître d’hôtel, c’est-à-dire de premier valet, selon l’usage du temps et du pays.

Consuelo n’avait point mangé avec les domestiques depuis les voyages de son enfance avec sa mère la Zingara. Elle s’amusa beaucoup des grands airs de ces laquais de bonne maison, qui se trouvaient humiliés de la compagnie de deux petits bateleurs, et qui, tout en les plaçant à part à une extrémité de la table, leur servirent les plus mauvais morceaux. L’appétit et leur sobriété naturelle les leur firent trouver excellents ; et leur air enjoué ayant désarmé ces âmes hautaines, on les pria de faire de la musique pour égayer le dessert de messieurs les laquais. Joseph se vengea de leurs dédains en leur jouant du violon avec beaucoup d’obligeance ; et Consuelo elle-même, ne se ressentant presque plus de l’agitation et des souffrances de la matinée, commençait à chanter, lorsqu’on vint leur dire que le comte et le baron réclamaient la musique pour leur propre divertissement.

Il n’y avait pas moyen de refuser. Après le secours que ces deux seigneurs leur avaient donné, Consuelo eût regardé toute défaite comme une ingratitude ; et d’ailleurs s’excuser sur la fatigue et l’enrouement eût été un méchant prétexte, puisque ses accents, montant de l’office au salon, venaient de frapper les oreilles des maîtres.

Elle suivit Joseph, qui était, aussi bien qu’elle, en train de prendre en bonne part toutes les conséquences de leur pèlerinage ; et quand ils furent entrés dans une belle salle, où, à la lueur de vingt bougies, les deux seigneurs achevaient, les coudes sur la table, leur dernier flacon de vin de Hongrie, ils se tinrent debout près de la porte, à la manière des musiciens de bas étage, et se mirent à chanter les petits duos italiens qu’ils avaient étudiés ensemble sur les montagnes.

« Attention ! dit malicieusement Consuelo à Joseph avant de commencer ; songe que M. le comte va nous examiner sur la musique. Tâchons de nous en bien tirer ! »

Le comte fut très flatté de cette réflexion ; le baron avait placé sur son assiette retournée le portrait de sa dulcinée mystérieuse, et ne semblait pas disposé à écouter.

Consuelo n’eut garde de donner sa voix et ses moyens. Son prétendu sexe ne comportait pas des accents si veloutés, et l’âge qu’elle paraissait avoir sous son déguisement ne permettait pas de croire qu’elle eût pu parvenir à un talent consommé. Elle se fit une voix d’enfant un peu rauque, et comme usée prématurément par l’abus du métier en plein vent. Ce fut pour elle un amusement que de contrefaire aussi les maladresses naïves et les témérités d’ornement écourté qu’elle avait entendu faire tant de fois aux enfants des rues de Venise. Mais quoiqu’elle jouât merveilleusement cette parodie musicale, il y eut tant de goût naturel dans ses facéties, le duo fut chanté avec tant de nerf et d’ensemble, et ce chant populaire était si frais et si original, que le baron, excellent musicien, et admirablement organisé pour les arts, remit son portrait dans son sein, releva la tête, s’agita sur son siège, et finit par battre des mains avec vivacité, s’écriant que c’était la musique la plus vraie et la mieux sentie qu’il eût jamais entendue. Quant au comte Hoditz, qui était plein de Fuchs, de Rameau et de ses auteurs classiques, il goûta moins ce genre de composition et cette manière de les rendre. Il trouva que le baron était un barbare du Nord, et ses deux protégés des écoliers assez intelligents, mais qu’il serait forcé de tirer, par ses leçons, de la crasse de l’ignorance. Sa manie était de former lui-même ses artistes, et il dit d’un ton sentencieux en secouant la tête :

« Il y a du bon ; mais il y aura beaucoup à reprendre. Allons ! allons ! Nous corrigerons tout cela ! »

Il se figurait que Joseph et Consuelo lui appartenaient déjà, et faisaient partie de sa chapelle. Il pria ensuite Haydn de jouer du violon ; et comme celui-ci n’avait aucun sujet de cacher son talent, il dit à merveille un air de sa composition qui était remarquablement bien écrit pour l’instrument. Le comte fut, cette fois, très-satisfait.

« Toi, dit-il, ta place est trouvée. Tu seras mon premier violon, tu feras parfaitement mon affaire. Mais tu t’exerceras aussi sur la viole d’amour. J’aime par-dessus tout la viole d’amour. Je t’enseignerai comment on en tire parti.

— Monsieur le baron est-il content aussi de mon camarade ? dit Consuelo à Trenk, qui était redevenu pensif.

— Si content, répondit-il, que si je fais quelque séjour à Vienne, je ne veux pas d’autre maître que lui.

— Je vous enseignerai la viole d’amour, reprit le comte, et je vous demande la préférence.

— J’aime mieux le violon et ce professeur-là », repartit le baron, qui, dans ses préoccupations, avait une franchise incomparable.

Il prit le violon, et joua de mémoire avec beaucoup de pureté et d’expression quelques passages du morceau que Joseph venait de dire ; puis le lui rendant :

« Je voulais vous faire voir, lui dit-il avec une modestie très-réelle, que je ne suis bon qu’à devenir votre écolier mais que je puis apprendre avec attention et docilité. »

Consuelo le pria de jouer autre chose, et il le fit sans affectation. Il avait du talent, du goût et de l’intelligence. Hoditz donna des éloges exagérés à la composition du morceau.

« Elle n’est pas très-bonne, répondit Trenk, car elle est de moi ; je l’aime pourtant, parce qu’elle a plu à ma princesse. »

Le comte fît une grimace terrible pour l’avertir de peser ses paroles. Trenk n’y prit pas seulement garde, et, perdu dans ses pensées, il fit courir l’archet sur les cordes pendant quelques instants ; puis jetant le violon sur la table, il se leva, et marcha à grands pas en passant sa main sur son front. Enfin il revint vers le comte, et lui dit :

« Je vous souhaite le bonsoir, mon cher comte. Je suis forcé de partir avant le jour, car la voiture que j’ai fait demander doit me prendre ici à trois heures du matin. Puisque vous y passez toute la matinée, je ne vous reverrai probablement qu’à Vienne. Je serai heureux de vous y retrouver, et de vous remercier encore de l’agréable bout de chemin que vous m’avez fait faire en votre compagnie. C’est de cœur que je vous suis dévoué pour la vie. »

Ils se serrèrent la main à plusieurs reprises, et, au moment de quitter l’appartement, le baron, s’approchant de Joseph, lui remit quelques pièces d’or en lui disant :

« C’est un à-compte sur les leçons que je vous demanderai à Vienne ; vous me trouverez à l’ambassade de Prusse. »

Il fit un petit signe de tête à Consuelo, en lui disant :

« Toi, si jamais je te retrouve tambour ou trompette dans mon régiment, nous déserterons ensemble, entends-tu ? »

Et il sortit, après avoir encore salué le comte.

fin du tome deuxième.